‹ La Nouvelle-FranceChapitre 40 sur 68 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LA GUERRE DE SEPT ANS

Mde La Galissonnière, après une étude approfondie des ressources de la • colonie et de son avenir, avait résumé ses impressions dans un mémoire adressé au ministre. Ses conclusions démontrent combien cet administrateur habile était en même temps clairvoyant, et l'on regrette d’autant plus que le gouvernement français n’ait pas voulu appliquer ses idées. Mais les destinées de notre pays étaient tombées aux mains de la Poisson, marquise de Pompadour, et la lâcheté du roi allait faire descendre la France au comble de l’ignominie.

Voici en quels termes s’exprimait M. de La Galissonnière : « On ne peut négliger ce pays sans perdre pour jamais nos établissements de pêche, dont tous les avantages passeraient aux ennemis. La navigation du Canada forme beaucoup de matelots et en détruit peu ; celle des Antilles produit tout le contraire et dévore chaque année un immense personnel. Les principales denrées du Canada, blé, poisson, chanvre, étant de première nécessité, sont la base d’un commerce solide qui ira toujours en augmentant. Les Canadiens forment un peuple aguerri, résistant à la fatigue; si on le perd, il fortifiera d’autant nos ennemis. Il produit des hommes, ce qui est bien préférable au sucre et à l’indigo. Nous ne pouvons attaquer l’Angleterre en Europe à cause de sa situation et de ses forces maritimes. Ici, avec nos Canadiens, nous avons tous les avantages de la nature pour nous, et, avec peu de dépenses, nous pouvons détruire; ou du moins neutraliser ses établissements les plus précieux. »

Rappelé en France en 1740, M. de La Galissonnière eut pour successeur M. de La Jonquière, qui avait été mis en liberté par les Anglais à la conclusion de la paix. Il réclama instamment, lui aussi, des secours à la métropole; des munitions et quelques troupes qu’il reçut lui permirent de renforcer les garnisons sur les frontières et de s’opposer aux empiétements incessants des colons et des trafiquants angloaméricains que le commerce des pelleteries et la vente lucrative d’armes et d’eau-

LA GUERRE DE SEPT ANS

de-vie attiraient chez les sauvages. Trop préoccupé d’augmenter une fortune déjà considérable en participant avec l’intendant Bigot à des entreprises commerciales dans les pays de 1 Ouest, il reçut du ministre à ce sujet des reproches à la suite desquels il crut devoir demander son rappel. La mort le surprit avant son retour en France, le 17 mai 1752. Il était alors âgé de soixante-sept ans.

Le marquis Duquesne de Menneville, capitaine de vaisseau et parent du célèbre amiral, fut désigné pour remplacer M. de La Jonquière. Son premier soin, et il eut lort à faire, fut de rétablir l’ordre dans l'administration et la discipline parmi les troupes dont il passa une revue générale aussitôt après son arrivée à Québec, au mois de juillet 1752. Rendant compte au ministre des mesures qu’il prenait pour remédier au mal, il lui signala à quel point le favoritisme et l'improbité de certains chefs avaient troublé les esprits. « Les officiers, disait-il, ne veulent pas obéir et paraissent consternés quand ils reçoivent un ordre de service. L'indiscipline des soldats est outrée, il y a beaucoup de déserteurs et de mauvais sujets. Cela provient de l’impunité que l'on pratique à leur égard dans les cas les plus graves ; ils ont des dettes, ne respectent pas leurs officiers et sont d’une malpropreté repoussante. »

Après vingt mois d’efforts et grâce à quelques exemples sévères, la discipline était rétablie et les mauvais sujets dont parlait le gouverneur transformés en soldats dociles et pleins d'ardeur. Mais ces réformes exécutées avec une énergie soutenue et la hauteur de caractère du marquis Duquesne, qui ne se prêtait à aucune des compromissions trop fréquentes sous son prédécesseur, provoquèrent une vive opposition de tous ceux qui étaient, comme l'intendant et ses complices, intéressés à la continuation du désordre. Aussi Bigot écrivait-il au ministre pour lui signaler les prétendus abus de pouvoir du gouverneur « qui bannissait des miliciens et des habitants de la colonie sans procès, sans enquête et sans prendre l’avis de l’intendant ». Il citait comme exemples le cas de deux miliciens qui, s’étant mutinés, avaient été retenus sept mois au cachot, puis chassés du Canada, et celui d’un colon de Détroit qui avait fait la traite avec les sauvages, malgré la défense du commandant de ce fort. En dépit de toutes ces résistances intéressées, Duquesne parvint à mettre la colonie en état de soutenir la guerre dont elle était menacée par les agissements des Anglais. Le remplacement d’un certain nombre d’officiers incapables ou malhonnêtes acheva de donner aux troupes une cohésion dont la nécessité n’était que trop démontrée. « Je me saurai bon gré, disait le gouverneur, de débarrasser le roi de certains sujets qui croient l’honorer beaucoup d’être à son service. » Il était temps qu’un homme de cette trempe imprimât à la colonie une vigoureuse impulsion, car les menées des Américains poussés par la métropole et les actes du cabinet anglais allaient bientôt faire éclater de nouveau la guerre entre les deux nations.

Les instructions du marquis Duquesne lui prescrivaient de s’opposer à l’invasion des terres de l'Ohio par les Anglais qui n’y avaient aucun droit, mais qui prétendaient appliquer là comme ailleurs leur éternel système : prendre d’abord, discuter ensuite et garder toujours. Il devait les empêcher de s’y livrer à la traite, saisir les marchandises de ceux qui s’aventureraient dans ces parages et détruire les postes qu’ils tenteraient d'y établir. On sait avec quelle décision les ordres transmis au commandant de l’Ohio, Legardeur de Saint-Pierre, furent exécutés par lui et par

son successeur, M. de Contrecœur. Malheureusement le gouvernement français n’avait qu’une idée : « Maintenir la paix à tout prix, cette paix qui avait coûté si cher à obtenir; telle était toute la politique de Louis XV. Il n’y a pas dans la conduite des affaires d’exemple d'une nation trahie à ce point par son gouvernement ». (Henri Martin.)

Les Anglais, que préoccupait fort la reconstitution de notre marine de guerre, se hâtèrent de faire passer en Amérique des renforts et des munitions. Leurs préparatifs achevés, apprenant l’envoi de troupes françaises au Canada, ils résolurent, au mépris du droit des gens et de la foi des traités, de faire attaquer la flotte de transport, de s’emparer en même temps sur tous les points du globe des navires de commerce, des bateaux de pêche et des caboteurs français qui seraient rencontrés par leurs vaisseaux de guerre. En un mois, trois cents bâtiments et huit mille marins furent ainsi traîtreusement capturés et conduits dans les ports d’Angleterre. Ces actes de brigandage furent dénoncés à Londres et la paix officiellement rompue le 18 mai 1756. Il avait fallu cette immense piraterie pour que Louis XV sentît enfin l’insulte et se décidât à rappeler son ambassadeur.

Au mois d’avril 1755, trois mille hommes formant six bataillons et deux cents officiers avaient été embarqués à Brest à destination de Québec et de Louisbourg. Leur ardeur et leur entrain furent très admirés. Le commissaire Doreil écrivait au ministre de la Guerre, au sujet des soldats du régiment de Guyenne appelés à faire partie de cette expédition : « Tout s’est passé dans le meilleur ordre; l’esprit de ces troupes est admirable; tous se sont embarqués avec joie et un empressement si décidé qu’il n’y a pas un seul homme qui ne soit de bonne volonté. » Un autre officier, le lieutenant général de Crémille, écrivait de son côté : «, Le régiment de Languedoc vient de suivre parfaitement le bon exemple du régiment cle Guyenne; il n’y est entré que des soldats de bonne volonté et il y a même eu bien des contestations entre eux pour la préférence qu’ils demandaient tous également. »

L’escadre portant ces troupes comptait douze vaisseaux et deux frégates. Partie le 3 mai des côtes de France, elle passa aux abords de Terre-Neuve à peu de distance de la flotte anglaise dont elle ne fut pas aperçue au milieu des brouillards, et gagna Québec sans encombre. Seuls trois navires, V Alcide, le Lys elle Dauphin- Royal , qui s’étaient écartés du gros de la flotte, donnèrent le 8 juin dans l'escadre de l’amiral Boscawen, composée de onze vaisseaux et de plusieurs frégates.

Le capitaine Hocquart, commandant l'Alcide , entouré par six navires anglais, demanda « si l’on était en paix ou en guerre ». Il lui fut répondu par deux fois que l’on était en paix. Mais lorsque le bâtiment français fut à bonne portée, les Anglais le criblèrent de boulets et de mitraille. Après une défense désespérée dans laquelle il perdit deux cent cinquante hommes, et son navire étant désemparé, le capitaine Hocquart fut contraint de se rendre. Le Lys, victime de la même perfidie, essaya de fuir lorsqu’il eut reçu les premiers boulets; mais, poursuivi par trois vaisseaux et couvert de leurs feux, il finit également par amener son pavillon. Ces deux navires avaient à bord huit compagnies des troupes envoyées au Canada et plusieurs officiers qui restèrent prisonniers. Quant au Dauphin-Royal, il parvint, en forçant de voiles, à échapper aux Anglais et à gagner Louisbourg.

Les troupes envoyées d’Angleterre en Amérique étaient commandées par le

LA GUERRE DE SEPT ANS

b 'îal Biaddock. C était un vieux soldat, habitué à la tactique européenne, d’une extrême seventé au point de vue de la discipline, parfaitement convaincu que des

§|||ʧpSfj

«avises français attaqués par la flotte anglaise.

Dessin de Weber.

miliciens comme ceux du Canada et des sauvages ignorant les premiers principes de la guerre ne tiendraient pas un moment devant les troupes qu’il dirigeait. Un homme sur le compte duquel la France s’est étrangement méprise, car elle n’a pas

eu de plus ardent ennemi, Franklin, vint trouver le général anglais pour l’avertir des dangers qu’il pouvait courir et l’animer de sa haine contre les Français. Braddock, riant de ses conseils, répondit simplement : « Lorsque j'aurai pris le fort Duquesne, j'irai à Niagara : je ne suppose pas que ce fort doive m’arrêter plus de trois ou quatre jours, et de là je ne prévois rien qui puisse entraver ma marche jusqu’à Frontenac. — Quant aux sauvages, ajoutait-il dédaigneusement, ils peuvent être redoutables pour des miliciens sans expérience, mais ils sont incapables de faire la moindre impression sur les troupes régulières et disciplinées du roi. » L’armée dont il prenait la direction se composait de mille hommes de vieilles troupes amenés par lui d’Angleterre, de quinze cents miliciens de Virginie et. de Pensylvanie commandés par Washington, et de quelques centaines de sauvages que la hauteur et le mépris du général pour de pareils auxiliaires firent bientôt déserter. Le 10 juin, l’expédition, retardée par les fournisseurs qui n'avaient préparé ni approvisionnements ni moyens de transport, partait du fort Cumberland et s’engageait au milieu des forêts de la vallée de l’Ohio. La colonne occupait plus d’une lieue d’étendue; les chariots qu’elle traînait et l’artillerie obligeaient les miliciens et les soldats, pour frayer le chemin dans les bois, à établir des ponts de troncs d’arbres sur les cours d’eau afin d’en permettre le passage. Il fallut un mois pour arriver à quelques lieues de la fourche de l’Ohio. En Angleterre, où la nouvelle de la prise du fort Duquesne était attendue chaque jour, on trouvait que Braddock « n’était guère impatient de se faire scalper ».

Arrivé aux ruines du fort Nécessité, le général fut informé que le commandant du fort Duquesne, M. de Contrecœur, allait prochainement recevoir un secours de cinq cents hommes. Afin de devancer l’arrivée de ce renfort, il divisa sa troupe en deux sections, laissa les bagages avec sept cents hommes à l’arrière, sous les ordres du colonel Dunbar, et prit les devants avec l’élite de ses forces et dix canons. Le 9 juillet, il traversait, à quinze' milles du fort Duquesne, la rivière Monongahéla, que noé coureurs des bois appelaient, en simplifiant le nom, la Malengueulée, et s’engageait en toute hâte dans les bois de la rive méridionale, sans prendre même la peine, tant son impatience était grande d'arriver en vue du fort et sa confiance absolue dans le succès, de faire reconnaître le terrain et fouiller la forêt sur son passage. Jamais Washington n'avait vu un plus beau spectacle que le défilé des troupes anglaises dans cette mémorable matinée : « Tous les soldats, rangés en colonnes, marchaient en bon ordre; le soleil brillait sur leurs armes polies, la rivière coulait paisiblement à leur droite, et à leur gauche d'immenses forêts les ombrageaient avec leur solennelle grandeur. Les officiers et les soldats étaient également animés par de brillantes espérances et par la ferme conviction du succès. »

Le commandant du fort Duquesne, M. de Contrecœur, informé de l’approche de la colonne anglaise, avait pris toutes ses dispositions pour la repousser.

« Depuis le commencement de ce mois, écrivait-il au gouverneur, je n'ai cessé d’envoyer des détachements de Français et de sauvages pour harceler les Anglais, que je savais être au nombre de trois mille à trente ou quarante lieues du fort, se préparant à le venir assiéger. Ces troupes se tenaient sur leurs gardes, marchant toujours en ordre de bataille, de sorte que tous les efforts des détachements contre elles devenaient inutiles. Enfin, apprenant qu’elles approchaient, j'envovai un

Page 1