BOUGAINVILLE
Dessin de Vuillier.
des troupes destinées à attaquer et à prendre les forts Niagara et Frontenac. La colonie française perdait dès lors le commerce des lacs qui formait sa principale richesse; toutes ses communications avec les postes des pays d en haut et la Louisiane étaient coupées; les tribus sauvages de ces contrées, parmi lesquelles nous comptions des amis nombreux et fidèles, séparées de la colonie, ne pouvaient plus lui apporter leur concours, et le Canada, isolé, sans secours de la mère patrie, restait à la merci d’une invasion.
L’établissement de Chouaguen se composait du fort Ontario, placé à droite de la rivière, sur un plateau élevé : il était garni de douze pièces d’artillerie et entouré d’un fossé de six mètres de largeur sur trois de profondeur; du vieux fort de Chouaguen, consistant en un bâtiment crénelé aux murailles de trois pieds d’épaisseur, avec deux grosses tours carrées et une enceinte défendue par dix-huit canons et quinze obusiers; du fort George, construit de pieux avec retranchement en terre, à six cents mètres de celui de Chouaguen, sur une hauteur le dominant. Dans les terres, enfin, les Anglais avaient édifié, près du lac des Onneyouts, le fort Bull, où ils rassemblaient des provisions et des munitions qui devaient être transportées à Chouaguen.
Le gouverneur, M. de Vaudreuil, chargea le lieutenant de Léry, des troupes de la marine, de marcher sur ce dernier poste et de le détruire : il lui donna, pour accomplir cette mission, quatre-vingt-treize soldats de marine, cent soixante-dix miliciens et quatre-vingt-deux sauvages. Parti de Montréal le 17 mars 1756, et passant, à travers les glaces et les neiges, par des sentiers connus des Peaux- Rouges seuls, M. de Léry arriva en vue du fort Bull, dont la garnison se composait de quatre-vingt-dix hommes. Afin de ne pas laisser à l’ennemi le temps de recevoir des secours, il attaqua sans délai, couvrit de feux les assiégés, enfonça les portes à coups de hache et se rendit maître de la place dont les défenseurs furent exterminés. Le fort Bull était palissadé et percé de meurtrières. « Sa prise offrit ceci de singulier que les meurtrières, au lieu d’être une protection pour la garnison, servirent aux assaillants, qui s’en emparèrent avant qu’elle pût s’y placer et tirèrent par ces ouvertures du dehors au dedans de l’enceinte. » (Garneau.) Les hangars du fort contenaient une énorme quantité de lard, de farine et de biscuit, ainsi que des provisions considérables de poudre et de boulets. De Léry fit enlever tout ce que pouvaient porter ses hommes, jeta les boulets dans le lac, mit le feu aux bâtiments et, en se retirant, fit sauter la poudrière, dont l’explosion acheva de tout détruire.
Au mois d’avril, un autre détachement de huit cents hommes, sous le commandement de M. de Villiers, gagna la rivière au Sable, près du lac Ontario, et y construisit au milieu des bois un fort de pieux. De là M. de Villiers, tenant en échec la garnison de Chouaguen, dirigea plusieurs partis qui attaquèrent audacieusement les convois de l’ennemi, pillèrent ses arrivages et interceptèrent souvent ses communications avec l’intérieur.
Le siège de Chouaguen étant résolu et toutes les dispositions prises entre le gouverneur, le marquis de Montcalm et l’intendant chargé de fournir les vivresTt les moyens de transport, les troupes destinées à l’expédition furent dirigées sur le iort Frontenac. Pendant ce temps, pour donner le change à l’ennemi, Montcalm se transporta au fort de Carillon, où il chargea le chevalier de Lévis de se livrer
du côté du fort W illiam-Henry, que les Anglais occupaient, à des démonstrations destinées à leur faire croire que l’attaque principale des Français allait avoir ce point comme objectif. L artillerie, les munitions de guerre et de bouche et les troupes qui devaient prendre part au siège étant arrivées à Frontenac, Montcalm s y rendit à son tour le 29 juillet et prit le commandement des trois mille hommes dont se composait sa petite armée, en y comprenant le corps détaché précédemment sous les ordres de M. de Villiers. Ce corps, servant d’avant-garde et dirigé par M. Rigaud de Vaudreuil, commandant des Trois-Rivières, se porta rapidement sur Chouaguen.
Montcalm, après avoir pourvu aux dispositions nécessaires pour assurer sa retraite dans le cas où des forces adverses supérieures la rendraient inévitable, donna l’ordre à deux bâtiments, armés l’un de seize canons, l'autre de douze, de se rendre devant Chouaguen pour y bloquer les chaloupes avec lesquelles les Anglais auraient pu tenter de s’opposer à la traversée du lac Ontario, puis il fît embarquer ses troupes à Frontenac, et en quatre jours leur transfert sur l’autre rive fut effectué.
Le 10, l'avant-garde, cheminant à travers bois, parvenait à une anse située à une demi-lieue de Chouaguen, et y protégeait le débarquement de l’artillerie. Le 11, à la pointe du jour, les Canadiens et les sauvages s’avancèrent jusqu’à un quart de lieue du fort Ontario et l’investirent. Un chemin fut tracé au milieu des marécages et des bois pour amener l’artillerie à portée du fort, et le travail poussé avec tant d’ardeur que le lendemain les canons y passèrent. On avait en même temps établi le camp, la droite appuyée au lac. Ontario et la gauche protégée par un marais ; la flottille ayant servi au transport des troupes était mise hors d’insulte entre le camp et la rive du lac, qu’une batterie défendait contre toute attaque. La marche des Français, s’avançant seulement la nuit et faisant halte le jour dans les bois, avait été ignorée de l’ennemi. Leur approche lui fut révélée par les sauvages qui, après avoir occupé les fourrés des alentours, allèrent faire le coup de feu jusqu’au pied du fort.
Le 12, le débarquement du parc d’artillerie et des vivres étant opéré, les dispositions furent prises pour ouvrir la tranchée le soir même. Montcalm confia la direction des travaux du siège au colonel de Bourlamaque, qui y employa sans relâche six piquets de travailleurs, de cinquante hommes chacun, avec deux compagnies de grenadiers pour les soutenir. A minuit, une parallèle était ouverte à cent quatre-vingts mètres du fossé du fort, dans un terrain embarrassé d’abatis et de troncs d’arbres. Achevée le lendemain à cinq heures du matin, elle fut complétée par des chemins, de communication et l’établissement des batteries. L’artillerie ouvrit alors un feu violent sur les remparts, en même temps que la iusillade meurtrière des sauvages et des Canadiens obligeait la garnison à s’abriter derrière les bâtiments et les palissades. A six heures du soir, le tir des Anglais, qui jusque-là avait été soutenu, cessa brusquement, et l’on s’aperçut bientôt que la garnison avait évacué la place pour se réfugier de l’autre côté de la rivière dans le fort de Chouaguen, dont l’enceinte de pierres et les retranchements en terre lui offraient une protection plus efficace contre les balles de nos tirailleurs et les boulets des batteries. Huit canons et quatre mortiers étaient restés dans le fort abandonné. M. de Bourlamaque, après une reconnaissance de ses éclaireurs, fit occuper
aussitôt le fort Ontario par les grenadiers de tranchée, et ordonna aux travailleurs de continuer la parallèle, sous le feu des Anglais, jusqu’au bord de la rivière. Il y fît dresser une grande batterie placée de façon à battre Chouaguen ainsi que le chemin du fort George. Vingt pièces de canon y furent charriées à bras d’homme pendant la nuit, et toutes les troupes s’y employèrent avec la plus grande ardeur.
Le 14, au lever du jour, les Canadiens et les sauvages, sous les ordres de M. Rigaud de Vaudreuil, qui donna dans cette journée l'exemple de l’énergie et de l’audace, traversèrent partie à gué, partie à la nage, la rivière dont le courant était des plus rapides, et se dispersèrent en tirailleurs dans les bois voisins de Chouaguen pour intercepter les communications avec le fort George. A neuf heures du matin, les canons de la batterie tiraient à toute volée sur le fort et les retranchements, dont les défenseurs étaient décimés par nos tirailleurs cachés dans la forêt. Le colonel Mercer, commandant du fort, était tué, et vers dix heures les assiégés aux abois arboraient le drapeau blanc. Le feu ayant cessé, deux officiers vinrent en parlementaires trouver le commandant Rigaud de Vaudreuil pour demander à se rendre. Il les envoya sous escorte à Montcalm qui accorda la capitulation, à la condition que la garnison resterait prisonnière de guerre et que les troupes françaises occuperaient immédiatement les forts Chouaguen et George. A la tête des compagnies de grenadiers et des piquets de tranchée qui avaient si brillamment préparé les approches, M. de Bourlamaque prit possession des deux forts et fit procéder à leur démolition, pendant que l’on effectuait le déblaiement de l’artillerie et des munitions qui s’y trouvaient. Les sauvages alliés avaient commencé, dès la reddition accomplie, à se livrer au pillage et à enlever les chevelures de quelques blessés; des mesures énergiques aussitôt prises pour s’opposer à ces cruautés et la promesse de riches présents parvinrent heureusement à les arrêter. « Il en coûtera huit à dix mille livres, écrivit Montcalm au ministre, mais cela nous conservera plus que jamais l’affection de ces nations. »
« La célérité des travaux dans un terrain que les Anglais avaient jugé impraticable, — lit-on dans une relation du temps, — l’établissement de nos batteries fait si rapidement, l’idée que ces travaux ont donnée du nombre des troupes françaises, la mort du colonel Mercer et, plus que tout encore, la manœuvre hardie du sieur Rigaud et la crainte des Canadiens et des sauvages qui faisaient déjà feu sur le fort, ont sans doute déterminé les assiégés à ne pas opposer une plus longue défense. Ils ont perdu cent cinquante-deux hommes, y compris quelques soldats tués par les sauvages en voulant se sauver dans les bois. Le nombre des prisonniers a été de plus de seize cents, dont quatre-vingts officiers. On a pris aussi sept bâtiments de guerre, dont un de dix-huit canons, un de quatorze, un de dix, un de huit, et les trois autres armés de pierriers, outre deux cents bâtiments de transport; les officiers et équipages de ces bâtiments ont été compris dans la capitulation de la garnison. L’artillerie qu’on a prise consiste en cinquante-cinq pièces de canon, quatorze mortiers, cinq obusiers et quarante-sept pierriers qu'on a enlevés avec une grande quantité de boulets, bombes, balles et poudre, et un amas considérable de vivres. » (Relation de la prise des forts de Chouaguen, 1756.)
1 ous les préparatifs des Anglais pour envahir par ce côté la colonie étaient anéantis. Le colonel Wcbb, à qui Mercer avait écrit le 12 pour lui demander secours et qui arrivait du fort William-Henry à la tête de deux mille hommes,
apprit en roule par des fuyards la prise de Chouaguen et rebroussa précipitamment chemin.
Le 21 août, les démolitions achevées, le transport à bord de sa flottille des prisonniers, de 1 artillerie conquise et des vivres accompli, Montcalm se rembarquait avec ses troupes pour regagner Montréal, d’où il adressait le 28 au ministre une dépêche lui annonçant la réussite de l’expédition : « C’est peut-être, disait-il, la première fois qu’avec trois mille hommes et moins d’artillerie on en a assiégé dixhuit cents qui devaient être promptement Secourus par deux mille et qui pouvaient s’opposer à notre débarquement, ayant une supériorité de marine sur le lac Ontario. — Toute la conduite que j'ai tenue à cette occasion et les dispositions que j’avais arrêtées sont si fort contre les règles ordinaires que l’audace qui a été mise dans cette entreprise doit passer pour témérité en Europe. Aussi je vous supplie pour toute grâce d’assurer Sa Majesté que si jamais elle veut, comme je l’espère, m’employer dans les armées, je me conduirai sur des principes différents. Il faut croire — ajoutait-il, surpris lui-même de la faible résistance qui lui avait été opposée — que les Anglais transplantés ne sont pas les mêmes qu’en Europe. »
Présent sur tous les points d’attaque, il rendait à ses soldats une éclatante justice : « Nos troupes se sont portées à tout ce que j’ai exigé avec un zèle incroyable. Le succès de cette expédition, disait-il en terminant, est décisif pour la colonie, Chouaguen a été la pomme de discorde. Sa position sur le lac Ontario, la manière dont les Anglais s’y fortifiaient, la facilité que les sauvages trouvaient dans cette place pour la traite de leurs pelleteries à beaucoup meilleur compte que dans nos forts, toutes ces raisons faisaient appréhender que tôt ou tard l’Angleterre n’eût la supériorité dans le commerce des pays d’en haut. La prise de Chouaguen rompt leur entreprise à cet égard. C’est une perte de quinze millions pour eux. »
Montcalm écrivait en même temps à sa mère et à sa femme pour leur faire part de sa victoire. Après avoir relaté les détails du siège et les préliminaires de la capitulation, il disait à la marquise de Saint-Véran : « Les hurlements de nos sauvages les firent promptement se décider . Ils se sont rendus prisonnièrs de guerre au nombre de dix-sept cent quatre-vingts, dont quatre-vingts officiers, deux régiments de la vieille Angleterre. Je leur ai pris cinq drapeaux, trois caisses militaires d’argent, cent vingt et une bouches à feu, un amas de provisions pour trois mille hommes durant un an, six barques armées et pontées depuis quatre jusqu’à vingt canons. Et comme il fallait dans cette expédition user de la plus grande diligence pour envoyer les Canadiens faire les récoltes et ramener les troupes sur une autre frontière, du lo au 21 j’ai démoli ou brûlé leurs trois forts et amené artillerie, barques, vivres et prisonniers. »
A sa femme il adressait la relation du siège avec ce tendre et galant billet :
« Voilà une assez jolie aventure, ma très chère; je vous prie d’en faire dire une messe dans ma chapelle. J’ai encore un bon bout de campagne à faire. Je pars pour aller rejoindre avec un renfort de troupes le chevalier de Lévis au lac Saint- Sacrement, à quatre-vingts lieues d’ici. Je n’écris qu’à vous, à notre mère, aux Molé, à Chevert et aux trois ministres, à personne d’autre; ma foi, suppléez-y. Je suis excédé de travail; que ma mère et vous m’aimiez et que je vous rejoigne tous l’année prochaine. J’embrasse mes filles. On ne peut vous aimer plus tendrement, ma très chère. »
Pendant que dans la colonie on se livrait à des réjouissances en l’honneur de sa victoire et que l’on suspendait aux voûtes de la cathédrale de Québec les drapeaux conquis sur l’ennemi, Montcalm se rendait par le lac Champlain au fort de Carillon pour y prendre, d'accord avec le chevalier de Lévis, les mesures nécessaires afin de mettre le poste à l’abri d’un coup de main et de s’opposer à une invasion de ce côté où les Anglais avaient rassemblé de grandes forces. Mais l'enlèvement de Chouaguen les avait surpris et le reste de l’année se passa en escarmouches et en courses de partis qui accrurent chez leurs colons la terreur des Canadiens et des sauvages. Aussi Lévis pouvait-il écrire avec raison au ministre le 26 octobre 1756 : « Nous terminons cette campagne très glorieusement et très heureusement vis-àvis de forces beaucoup supérieures aux nôtres .»
En dehors de l’incurie du gouvernement et du coupable abandon dans lequel il laissait le Canada, deux fléaux devaient fatalement en amener la perte : la famine et les prévarications de l’intendant et de ses complices. Les miliciens, appelés aux armées, laissaient les champs sans culture ; les récoltes manquaient, et il fallait attendre des vivres de France pour nourrir les soldats et la masse de la population réduite à'ia plus affreuse détresse. Plusieurs milliers d’Acadiens, fuyant la proscription anglaise, avaient cherché un refuge au Canada. Tout y faisait défaut pour les recevoir, et ces malheureux, déjà décimés par les fatigues et les maladies dans leur fuite à travers les forêts désertes, eurent à souffrir les plus grandes privations. On les nourrit avec de la viande de cheval et de la morue sèche. Trop affaiblis pour résister auSmal, ils succombèrent en grand nombre aux atteintes de la petite vérole qui sévissait à l’état épidémique. La maladie s’étendit aux tribus sauvages parmi lesquelles elle fit d’effroyables ravages; les Abénaquis, si braves et si fidèles, furent presque entièrement anéantis par le fléau.
Les approvisionnements trouvés à Chouaguen servirent à alimenter les postes de Frontenac, de Niagara et de l’Ohio, qu’il aurait été impossible de ravitailler autrement. A Québec, à Montréal, aux Trois-Rivières, l’intendant fut obligé, pour nourrir la population, de lui faire distribuer du pain chez les boulangers auxquels il livrait de lajfarine provenant des magasins du roi. « Les habitants, mourant de faim, accouraient en foule et se l’arrachaient à la distribution. » (Garneau.) A Québec, lia ration de chaque personne finit par être réduite à cent vingt grammes par jour. Quant à l’armée, les soldats recevaient encore une livre et demie de pain et de la viande de cheval; mais les souliers manquaient et la poudre faisait défaut. La détresse était telle qu’au mois d’octobre 1757, le commissaire des guerres, Doreil, écrivait au ministre ces lignes véritablement navrantes : « Je n’ose pas désirer les renforts si urgents en hommes, car on ne pourra les nourrir! Nous sommes, à l’égard des subsistances, dans la plus grande détresse depuis l’hiver. »
Le gouverneur, l’intendant, Montcalm, Lévis, tous écrivirent en France pour dépeindre la situation dans laquelle on se débattait ; tous insistèrent sur ce point que le succès de la prochaine campagne dépendrait surtout des vivres qui seraient expédiés, et que sans cet envoi la colonie était exposée aux plus grands dangers. Mais la cour avait bien d’autres soucis que de secourir ces désespérés dont les plaintes l’importunaient et qui coûtaient trop cher au Trésor : il s’agissait d’humilier le roi de Prusse qui osait se moquer de Mme de Pompadour, et de donner des centaines de millions et tout le sang de nos soldats à l’Autrichienne Marie-Thérèse,
la grande amie de la maîtresse du roi. Quant à ceux qui, malgré tout, défendaient au loin 1 honneur de la h rance, mille ou douze cents recrues et quelques navires chargés de farine suffisaient.
Si, encore, les secours dérisoires envoyés de France étaient parvenus à destination et avaient été utilisés au mieux des intérêts de la colonie! Mais il s’était formé un monstrueux syndicat de convoitises et d’appétits dont le chef occulte n était autre que l'intendant lui-même, l’infâme Bigot, le second de M. de Vaudreuil, dont l’incroyable faiblesse tolérait tous les abus, tous les crimes, et il n’en était pas de plus odieux que d’affamer un peuple pour s’enrichir à millions.
Bigot, proche parent du marquis de Puysieulx et du maréchal d’Estrées, était d autant plus dangereux que, très appuyé auprès d’une cour que les pires corruptions déshonoraient elle-même, il était assez habile pour masquer ses agissements et avait trouvé des appuis et des complices dans l’entourage du gouverneur. D’un caractère dur et hautain avec les faibles, il était en affaires d’une souplesse et d’une finesse extrêmes. Aimant le jeu, très fastueux, il dépensait en orgies, avec la même facilité qu’il les gagnait, les sommes énormes que lui rapportaient ses ténébreuses spéculations. Grâce à ses manœuvres et à sa fortune, il avait monopolisé, sous le couvert d une société, tout le commerce de la colonie, les fournitures de vivres et d’outils à l’armée, les transports pour la guerre, les bois de chauffage et les travaux publics. Toute la finance, comme intendant, était dans ses mains; il agissait sans contrôle, sans surveillance, et usait à ce point de vue d’une autorité presque despotique, changeant le nom des dépenses, leur objet, leur quantité, concluant des marchés factices, étendant ses opérations sur toutes les livraisons possibles, et volant sur tout. Il faisait enlever par la force, au nom du roi, les grains et les bestiaux chez les malheureux habitants des campagnes, les leur payait à vil prix, et en opérait la revente, par la société, à des taux fabuleux. Le pain, qui lui revenait ainsi à trois sous la livre, était livré au public à vingt et trente sous; la viande, qui lui en coûtait six, n’était cédée que de quarante à soixante sous. Les vivres distribués aux soldats étaient comptés et payés quatre fois plus qu'ils ne valaient. On alla jusqu’à faire solder, comme achetés, ceux qui étaient remis, au nom du roi, au munitionnaire !
Les principaux associés de Bigot dans son œuvre malfaisante ôtaient un nommé Cadet, déboucher devenu munitionnaire général, homme ignorant, cruel et fourbe; Yarin, commissaire ordonnateur de la marine à Montréal; Hugues Péan, aide-major à Québec; Le Mercier, de simple soldat devenu maître d’école à Beauport, ensuite cadet, officier de milices, et enfin commandant de l'artillerie, créature de Yaudreuil sur lequel il avait, disait-on, une grande influence; des commis marchands comme Corpron et Maurin; Bréard, contrôleur de la marine; d’Estèbe, garde des magasins à Québec, qui rentra en France avec une fortune de près d’un million; Perrault, cultivateur, puis aubergiste, secrétaire du gouverneur et major général des milices; et bien d’autres dont les déprédations étaient couvertes par l’intendant tant qu’elles ne heurtaient pas ses propres intérêts. Toute la correspondance du Canada est remplie d’accusations contre cette bande; ses malversations, ses rapines sont signalées à l’envi par Montcalm, par Lévis, par Bougainville, comme par le commissaire des guerres Doreil et tous les honnêtes gens. « Je ne blâme pas seulement le munitionnaire, écrivait Doreil, il y aurait tant de choses à dire là-dessus que je
prends, par prudence, le parti de me taire. Je gémis de voir une colonie si intéressante et les troupes qui la défendent exposées, par la cupidité de certaines personnes, à mourir de faim et de misère. » (22 octobre 1757.)
Trois jours après, dans une autre lettre chiffrée adressée au ministre, après avoir rappelé la famine qui désolait le Canada, l’épidémie apportée par les recrues nouvellement débarquées, il revenait sur les agissements de Bigot et terminait en ces termes : « Je n’aspire qu’au moment heureux où, avec la permission du roi, je pourrai repasser en France etn’ètre plus spectateur inutile de choses aussi monstrueuses que celles qui se passent sous nos yeux. M. de Moras, ministre de la Marine, ignore la véritable cause de notre triste situation; il ne convient ni à M. de Montcalm ni à moi de tenter de l’en instruire, d’autant plus que nos représentations ne parviendraient probablement pas jusqu’à lui. »
Plus tard, il écrivait encore au sujet de Péan : « Il est attaché à la partie des subsistances. — Il a fait une fortune si rapide qu’on lui donne deux millions. Regardez-le comme une des premières causes de la mauvaise administration et de la perte de ce malheureux pays. » »
Montcalm, dans une dépêche du A novembre 1757 au ministre de la Guerre, déplore que Bigot ait acheté beaucoup de vin et d’eau-de-vie, et peu de farine, parce qu’il y avait plus à gagner sur la boisson; « mais, ajoute-t-il, couvrons cette matière d’un voile épais, elle intéresserait peut-être les premières têtes d’ici ».
« Quel pays, écrivait-il à sa mère, tous les marauds y font fortune et tous les honnêtes gens s’y ruinent! »
Enfin, le 12 avril 1759, il disait au ministre : « M. Bigot ne paraît occupé que de faire une grande fortune pour lui et ses adhérents et complaisants. L’avidité a gagné les officiers; gardes-magasins, commis qui sont vers la rivière Saint-Jean ou vers l'Ohio, auprès des sauvages dans les pays d’en haut, font des fortunesétonnantes. Ce n’est que certificats faux admis; si les sauvages avaient le quart de ce qu’on dépense pour eux, le roi aurait tous ceux de l’Amérique, — L’envie de s’enrichir influe sur la guerre sans que M. de Vaudreuil s'en doute. Comment abandonner des positions qui servent de prétexte à faire des fortunes particulières? Les transports sont donnés à des protégés. — On dit que ceux qui ont envahi lecommerce sont de par le roi. A-t-il besoin d’achats de marchandises pour les sauvages, au lieu d’acheter de la première main on avertit un protégé qui achète à quelque prix que ce soit. De suite M. Bigot le fait porter aux magasins du roi en donnant cent et même cent cinquante pour cent de bénéfice à des personnes qu’on a voulu favoriser. Faut-il faire marcher l’artillerie, faire des charrettes, des outils, M. Mercier, qui commande l’artillerie, est entrepreneur sous d’autres noms. Cet homme, venu simple soldat il y a vingt ans, sera bientôt riche d’environ six ou sept cent mille livres, peut-être un million, si cela dure. J’ai parlé souvent avec respect de ces dépenses à M. de Vaudreuil et à M. Bigot, chacun a rejeté la faute sur son collègue. » EL Montcalm ajoutait cette réflexion d’une terrible portée : « Il paraît que tous se hâtent de faire leur fortune avant la perte de la colonie, que plusieurs peut-être désirent comme un voile impénétrable de leur conduite! »
Ces plaintes si précises, ces accusations si accablantes n’eurent qu’un résultat, une lettre du ministre de la Marine à Bigot, dans laquelle il lui disait : « On vous attribue directement d’avoir gêné le commerce dans le libre approvisionnement de
la colonie. Le munitionnaire général s’est rendu maître de tout et donne à tout prix ce qu il veut. \'ous avez vous-même fait acheter pour le compte du roi, de la seconde et troisième main, ce que vous auriez pu vous procurer de la première à moitié meilleur marché. Vous avez fait la fortune des personnes qui ont des relations avec vous, par les intérêts que vous avez fait prendre dans ces achats ou dans d’autres entreprises; vous tenez l’état le plus splendide et le plus grand jeu au milieu de la misère publique. Je vous prie de faire de très sérieuses réflexions sur la façon dont l’administration qui vous est confiée a été conduite jusqu’à présent. Cela est plus important que peut-être vous ne le pensez. »
Mais la cour était loin, les ministres changeaient au gré de la favorite, le gouverneur, dans son aveugle confiance, écrivait à Paris pour justifier l’intendant, et les désordres continuèrent, eomme l’indiquait Montcalm, jusqu’à la chute de la colonie, désirée par ces misérables « comme un voile impénétrable ».
Les agissements de Bigot avaient une autre conséquence, celle d’amener d’incessants tiraillements entre le commandant des troupes et le marquis de Vaudreuil. Celui-ci, Canadien de naissance, subissait l’influence de son entourage et favorisait des officiers de milices que leur entente avec Bigot aurait dû lui faire tenir à l’écart. Écoutant trop volontiers leurs incitations malveillantes, il reprochait aux troupes régulières de ne pas vivre en bonne intelligence avec les Canadiens, à leurs officiers de traiter les milices d’une façon hautaine et de maltraiter les sauvages. Lévis, Bougainville, Montcalm lui-même s’efforçaient vainement de l’éclairer, de lui signaler les dangers d’une pareille attitude dans une situation aussi critique. Montcalm, avec une franchise et une bonne foi dignes de ce noble cœur, écrivait à M. de Vaudreuil pour lui indiquer les inconvénients graves de l'hostilité que l’on cherchait à envenimer entre eux, et il ajoutait très loyalement : « J’ai déjà eu l’honneur de vous dire que nous comptions n’avoir tort ni l’un ni l’autre ; il faut donc croire que nous l’avons tous les deux, et qu’il faut apporter quelque changement à notre façon de procéder ».
Bougainville, envoyé par son chef auprès du gouverneur, obtint de lui la promesse de vivre en bons rapports avec le général, mais cette entente ne devait pas durer. Trop de gens travaillaient à maintenir la désunion, et Bougainville écrivait avec raison au ministre que « ces tracasseries étaient excitées entre les chefs par des subalternes intéressés à les brouiller », et que les intrigants « qui avaient peut-être un intérêt pécuniaire et de concussion à ce que les conseils d’un homme aussi intègre que juge éclairé ne fussent pas crus en tout » susciteraient sans doute de nouvelles difficultés.
Pour les Canadiens, tout en appréciant leur courage, l’endurance dont ils donnaient tant de preuves et leur adresse comme tireurs, Montcalm considérait que « des soldats qu’on ne peut garder que cinq mois en campagne ne pourraient jamais lutter contre des troupes régulières » Comme on lui reprochait cette opinion, il répondit au ministre : « A l’égard de leur valeur, nul ne rend aux Canadiens plus de justice que moi, mais je ne les emploierai que dans leur genre et je chercherai à étayer leur bravoure de l’avantage des bois et de celle des troupes réglées ». C’est dans ces conditions, en effet, que ces intrépides colons étaient de merveilleux auxiliaires et que leur supériorité comme tireurs assurait le succès.
Quant aux sauvages, jamais homme n’eut sur eux plus d’influence que
Montcalm. Dès les premiers jours de son arrivée au Canada, on vit ce lettré, cet homme d’une vivacité toute méridionale, d’une mobilité d’esprit merveilleuse, passer gravement des journées entières dans une hutte de Peaux-Rouges, assis au feu du conseil, et fumant le calumet au milieu des chefs. « Avec mes amis les sauvages, souvent insupportables, écrivait-il à sa mère, il faut avoir une patience d'ange; depuis que je suis ici, ce ne sont que visites, harangues et députations de ces messieurs; les dames des Iroquois, qui ont toujours part chez eux au gouvernement, en ont été aussi et m’ont fait l’honneur de m’apporter un collier, ce qui m’engage à les aller voir et à chanter la guerre chez eux. » En présence de ses amis rouges, il gardait « le sérieux qui sied à un guerrier et surtout à un grand chef », mais il faisait d’eux à sa mère un portrait qui complète merveilleusement ce qu’en disent toutes les relations : « Ce sont de vilains messieurs, même en sortant de leur toilette, où ils passent leur vie. Vous ne le croiriez pas, mais les hommes portent toujours, avec le casse-tête et le fusil, un miroir à la guerre pour se faire barbouiller de diverses couleurs, arranger leur plumet sur la tête, leurs pendeloques aux oreilles et aux narines. Une grande beauté, chez eux, c’est de s’être fait déchiqueter de bonne heure l’orbe des oreilles, de l’avoir allongé pour le faire tomber sur les épaules. »
Il ne fallait pas moins que la conduite si politique du général pour s’assurer le concours de ces guerriers indociles, fiers et vindicatifs, mais doués d’une subtilité inouïe, guides indispensables au milieu des forêts du nouveau monde et formidables combattants lorsque, hurlant leur cri de guerre, ils se précipitaient sur l’ennemi terrifié par leur effrayante apparition.
Manque de vivres, de chaussures et d’habillements, défaut de munitions, dissensions avec le gouverneur et l’intendant, telles sont les difficultés au milieu desquelles vont se débattre, jusqu’à la dernière heure de la lutte suprême, l’infortuné Montcalm et ses lieutenants. Lévis, dont la correspondance révèle un caractère froid et résolu, insiste continuellement sur la détresse des troupes, auxquelles une nourriture insuffisante ne permet pas de supporter les extrêmes fatigues depareilles campagnes. « A peine avions-nous des vivres pour tenir un mois, écrit-il au printemps de l’année 1757, mais, comptant sur les secours de France, on forma les préparatifs pour faire le siège du fort William-Henry ; les matériaux furent mis en mouvement de bonne heure. »
Après avoir détruit Chouaguen, il s’agissait en effet d’attaquer le fort élevé par les Anglais à l’extrémité du lac Saint-Sacrement, dont le baron de Dieskau n’avait pu s’emparer, et qui permettait à l’ennemi de réunir dans ces parages des forces nombreuses menaçant les forts Carillon et Saint-Frédéric. L’hiver, bien qu’il eût été d’une rigueur extrême, n’avait pas arrêté les hostilités. Un gros détachement comprenant deux cent cinquante soldats volontaires des régiments de la Sarre, Royal-Roussillon, Languedoc et Béarn, deux cent cinquante hommes de troupes de la colonie, six cents Canadiens et trois cents sauvages, s’était porté, sous le commandement du frère du gouverneur, Rigaud de Vaudreuil, jusqu’aux abords du fort William-Henry, franchissant soixante lieues à raquettes sur les glaces et les neiges, chacun portant ses vivres, couchant dans les bois par un froid terrible, et n’ayant qu’une simple toile pour s’abriter du vent. Mais le manque d artillerie n’avait pas permis d’attaquer la place, et les Français avaient dû se
borner à tout ravager aux alentours. Trois cent cinquante canots, quatre grandes barques armées de canons, des moulins, deux magasins remplis d’effets de troupes et de vivres, toutes les habitations entourant le fort ainsi que d’énormes approvisionnements de bois de construction et de chauffage furent incendiés, malgré les feux de mousqueterie et les coups de canon tirés des remparts ; pendant quatre jours, la garnison, environnée de flammes, n’osa pas effectuer une sortie, et laissa détruire ainsi tous les préparatifs accumulés sur ce point pour une invasion du Canada par le lac Champlain.
Dans cette pointe hardie sur le territoire ennemi, les divers corps composant la colonne avaient rivalisé d’entrain et d’endurance.
« Les Canadiens, disait Montcalm au ministre en lui rendant compte de l’opération, ont été étonnés de voir que nos officiers et soldats ne leur ont cédé en rien dans une guerre et un genre de marche auxquels ils n'étaient pas accoutumés. Il faut en effet convenir qu’on n’a point idée en Europe d’une fatigue où l’on soit obligé pendant six semaines de marcher et coucher quasi toujours sur la neige et sur la glace, être réduits au pain et au lard et souvent traîner ou porter des vivres pour quinze jours. Nos troupes l’ont soutenu avec beaucoup de gaieté et pas le moindre murmure. Parmi les diverses souffrances que l’on a eues dans ce détachement, l’on
a éprouvé un accident singulier, c’est celui de perdre la vue totalement par la réflexion du soleil sur la glace. Il y a eu au retour un tiers d’aveugles, tant Canadiens, sauvages, que des nôtres, que leurs camarades étaient obligés de mener comme des Ouinze-Yingts. Mais au bout de deux jours ils ont recouvré la vue avec des remèdes faciles. » (Lettres des 24 avril et 11 juillet 1757.) Le thermomètre était descendu pendant cette expédition à dix-huit, vingt et vingt-sept degrés audessous de zéro.
Les préparatifs de l’ennemi avaient été ruinés, et l’obligation où il se trouvait de les renouveler avant de pouvoir rien entreprendre permettait aux Français de conserver encore une fois l’offensive. Quelques prisonniers, amenés par des éclaireurs et interrogés sur les mouvements des troupes anglaises, donnaient lieu de