SAUVAGE A SA TOILETTE
Dessin de A. de Neuville.
croire qu’une partie de leurs forces, sous le commandement du général Loudoun, se portait vers Louisbourg pour en entreprendre le siège. Il fallait profiter de leur éloignement pour attaquer le fort William-Henry, et supprimer enfin ce dangereux voisinage. « Nous allons nous mouvoir dans quelques jours, écrit Montcalm à sa mère le 25 avril 1757 ; un corps de Canadiens part pour la Belle-Rivière à trois cents lieues d’ici ; des troupes de terre, qui ont passé l’hiver à cent vingt lieues, pourront les suivre. M. de Bourlamaque part aussi avec des troupes pour le fort de Carillon, que j’avais mis hors d’insulte et approvisionné; le reste s’avance sur la frontière. »
Mais il était d’abord nécessaire de réunir des vivres. On en fit faire dans les campagnes la recherche exacte, facilitée du reste par la bonne volonté des Canadiens auxquels on laissait espérer que les approvisionnements destinés par la cour à la colonie, et que le gouverneur avait demandés avec instance, ne tarderaient pas à arriver pour remplacer ce qu'on leur prenait. Puis il y eut à attendre les sauvages alliés; toutes les nations des pays d’en haut avaient été convoquées à Montréal; trente-deux avaient répondu à cet appel. Le 22 juillet, deux cents canots montés par deux mille guerriers étaient réunis sous les remparts du fort de Carillon ; beaucoup d’entre eux avaient parcouru trois et quatre cents lieues pour se trouver au rendez-vous. Un des principaux chefs de ces nations, s’adressant à Montcalm, lui dit au nom de tous, dans sa langue imagée : « Nous voulons essayer sur les Anglais le tomahawk de nos pères, afin de voir s’il coupe bien! »
A la fin de juillet, trois mille hommes de troupes, deux mille cinq cents Canadiens et les sauvages étant rassemblés, les opérations commencèrent aussitôt. Pendant qu’à grand’peine les soldats, officiers en tête, traînaient ou portaient à bras, en six jours, trente-deux pièces de canon, cinq mortiers, cinq cents canots, les munitions et les vivres du lac Champlain au lac Saint-Sacrement, les sauvages s’avancèrent en éclaireurs vers le fort William-Henry. Un de leurs détachements, conduit par des Canadiens, aperçut dans le lointain, au petit jour, une troupe en reconnaissance sur le lac Saint-Sacrement. Elle était composée de trois cent cinquante soldats anglais et onze officiers montés sur vingt-deux berges. Les ' sauvages, embusqués dans les bois le long du lac, laissèrent s’approcher à portée les embarcations ennemies, puis ouvrirent sur elles un feu meurtrier et se jetèrent avec leurs légers canots à leur poursuite. Les hurlements des agresseurs et la vigueur de l’attaque imprimèrent aux adversaires une telle frayeur qu’ils n'opposèrent qu’une faible résistance. Deux berges parvinrent à se sauver à force de rames; toutes les autres furent prises ou coulées à fond. Cinq officiers et cent cinquante-six hommes restèrent aux mains des assaillants; cent cinquante furent tués ou noyés.
L arrivée des vainqueurs avec leurs prisonniers au milieu du campement français répandit dans les troupes la plus vive allégresse; elles voyaient dans cet heureux coup de main le présage du succès de la campagne qui commençait. Mais les sauvages faillirent la compromettre en voulant se disperser et regagner leurs villages. Ils considéraient en effet qu’après avoir ainsi frappé sur l’adversaire, c’était tenter le Maître de la vie que de continuer la lutte, et « leur esprit superstitieux et inquiet à l’excès jonglait, rêvait et se figurait que tout délai pouvait leur être fatal ». (Bougainville.)
Montcalm, qui connaissait leurs usages et leurs préjugés comme s’il avait été élevé clans une de leurs cabanes, les réunit en conseil et les écouta patiemment. Après que chacun des chefs eut parlé librement, il se leva, répondit à leurs objections, leur dit que le grand Onontio, le roi de France, l’avait envoyé au milieu cl’eux pour défendre ses enfants, et qu’ils ne pouvaient pas le quitter ainsi, l’abandonner au début de la lutte engagée contre leurs ennemis communs. Il acheva son discours en jetant à leurs pieds un collier, gage sacré de sa parole et image de leur union.
Un chef outaouais, portant sur la poitrine une médaille à l’effigie du roi , ramassa le collier et déclara solennellement au nom de tous qu’ils obéiraient à la volonté de leur père. Puis, du sein de cette foule frémissante, une voix s'éleva, invoquant les esprits :
« Manitous, vous tous qui êtes dans les airs, sur la terre et sous nos pieds, détruisez nos ennemis, livrez-nous leurs dépouilles et ornez nos cabanes de leurs sanglantes chevelures ! »
Une explosion de hurlements et de cris de guerre répondit à ce chant. Montcalm pouvait compter sur ses