SAUVAGE DU GRAND-OUEST
allies.
Tandis que le chevalier de Lévis, avec trois mille hommes, suivait par terre à travers les taillis et les bois les bords du lac Saint-Sacrement jusqu’en vue des retranchements de William-Henry, le reste des troupes gagnait par eau la plage la plus voisine, et, le 30 juillet, l’armée était concentrée à une demi-lieue du fort. Pendant cette opération, les sauvages, contournant la place dont la forêt facilitait l’approche, allaient occuper les sentiers et intercepter toute communication avec le fort Lydius, situé à six lieues de distance, et où se trouvait le colonel Webb avec quatre mille hommes.
Le fort William-Henry, disposé en carré garni de quatre bastions, était entouré de murs de quatre à cinq mètres d’épaisseur formés de gros troncs d’arbres soutenus par des pieux et garnis de terre, avec fossés et terrassements défendus
par vingt-cinq pièces d’artillerie. Cinq cents hommes en constituaient la garnison. A quelque distance, une hauteur rocheuse dominait les alentours; on y avait établi un camp retranché, occupé par dix-sept cents hommes destinés à relever à tour de rôle la garnison du fort.
Le chevalier de Lévis, à qui Montcalm avait confié le commandement de l’avant-garde, commença les approches. Repoussant vivement les postes avancés de l’ennemi qu’il rejeta dans la place, il gagna le chemin du fort Lydius, investit le fort et le camp retranché, et prit ses dispositions pour faire front aux secours que le colonel Webb allait sans doute envoyer aux assiégés. Ses éclaireurs firent quelques prisonniers par lesquels il apprit qu’un renfort d'un millier d'hommes était arrivé la veille au fort William-Henry et que le camp renfermait deux mille soldats et miliciens. Les retranchements ne pouvaient être enlevés par une attaque de vive force. Montcalm, renonçant à un assaut qu’un ennemi nombreux, à l’abri de solides fortifications, aurait certainement repoussé, se décida à commencer le siège du fort, pendant que Rigaud de Yaudreuil, à la tête des sauvages et des Canadiens, occupait les troupes concentrées dans le camp retranché. M. de Rourlamaque fut chargé comme ingénieur de diriger les travaux d'approche.
Tous les préparatifs étant achevés le 3 août, Montcalm somma en ces termes le colonel Munro, commandant du fort, d’avoir à se rendre : « J’ai ce matin investi votre place avec une nombreuse armée, une artillerie supérieure et tous les sauvages des pays d’en haut, dont un détachement de votre garnison a trop appris récemment à connaître la férocité. Je suis obligé, par humanité, de désirer que vous vous rendiez. Il est encore en mon pouvoir de retenir les sauvages et de les obliger à observer une capitulation, alors qu’aucun d’eux n’a encore été tué; cela ne me sera plus possible dans d’autres circonstances, et votre insistance à défendre votre fort ne peut en retarder la perte que de peu de jours, en exposant sans nécessité une malheureuse garnison qui ne peut recevoir aucun secours par suite des précautions que j'ai prises ».
Le colonel Munro répondit : « Général, je vous suis obligé des offres gracieuses que vous me faites, mais je ne puis les accepter. Je crains peu la barbarie; j’ai d’ailleurs sous mes ordres des soldats disposés comme moi à périr ou à vaincre. »
La parole était au canon. La tranchée, ouverte le 4 août vers huit heures du soir, malgré le feu de l’artillerie anglaise, permit d’installer les batteries à six cents mètres des remparts et de commencer à tirer sur la place, au milieu des cris de joie des sauvages, ravis de voir parler les « gros fusils ». Soldats et Canadiens, enflammés par l’exemple de Montcalm, dont la vivacité et l'entrain les électrisaient, s’étaient employés avec une indicible ardeur à creuser le sol et à traîner sur un espace d’une demi-lieue, à travers les fourrés et les rochers, les pièces destinées au siège; les sauvages eux-mêmes, armés de pelles et de pioches, ouvrirent une tranchée vers le camp qu’ils étaient chargés de surveiller, et furent bientôt à portée de fusil. Profitant alors des épaulements de terrain qui les masquaient, ils dirigèrent sur les palissades un feu tel qu’il ne permit pas à l’ennemi de tenter une sortie.
Cinq cents hommes soutenus par trois cents grenadiers étaient employés aux tranchées, dont les travaux furent poussés avec la plus grande vivacité, malgré le tir continuel de la place. Le quatrième jour, la dernière parallèle était ouverte à
soixante-dix mètres des remparts. Le 7, vers le soir, cinq cents soldats essayèrent une sortie du camp retranché, pour communiquer avec le fort Lydius; M. de N illiers, avec un petit corps de sauvages et de Canadiens, les arrêta dans leur marche et, après en avoir tué soixante, rejeta le reste dans la place en faisant quelques prisonniers.
Malgré la vigueur de l’attaque et la rapidité avec laquelle les assiégeants gagnaient du terrain, le colonel Munro résistait énergiquement; il comptait sur la prochaine arrivée du colonel Webb qui, du fort Lydius, pouvait entendre les roule¬
ments incessants du canon. Une communication de Montcalm réduisit à néant cette espérance. Des sauvages, embusqués dans les bois en avant des grand’gardes, surprirent deux courriers partis du fort Lydius. L’un fut pris, l’autre tué; en fouillant ce dernier, on trouva sur lui une lettre cachée dans une balle creuse. Elle était du colonel Webb. Ib mandait à Munro que la situation dans laquelle il se trouvait ne lui permettait ni d’aller à son secours, ni de se dégarnir d’une partie de ses troupes; que les Français, d’après ses renseignements, étaient au nombre de onze mille, avec une artillerie considérable, et qu’il lui conseillait de se rendre en se ménageant les conditions les plus avantageuses, à moins qu’il ne fût en état d’attendre l’arrivée des renforts demandés à Albany. Montcalm, mis en possession de ce document, écrivit aussitôt au commandant anglais : « Monsieur, un de mes partis rentré hier au soir avec des prisonniers, m’a procuré la lettre que je vous envoie par une suite de la générosité dont je fais profession vis-à-vis de ceux avec qui je suis obligé de faire la guerre. »
Munro fut atterré par cette communication, et profondément découragé par
l'abandon d’un frère d’armes sur le secours duquel il avait cru pouvoir compter; il voyait ses batteries démontées, ses soldats décimés par le tir meurtrier des Français; ceux qui restaient, malgré leur nombre, étaient démoralisés par les progrès rapides des assiégeants et les vociférations des sauvages se préparant à l’assaut, au massacre et au pillage. Le 9 août, à sept heures du matin, le drapeau blanc était hissé sur les remparts croulants; Munro demandait à capituler. Montcalm, pour rendre hommage à la belle défense du vieil officier que le sort des armes mettait à sa merci, lui accorda la sortie de la garnison du fort et des troupes du camp retranché avec les honneurs de la guerre; les bagages des officiers, les effets des soldats et leurs armes leur étaient laissés. Aucun d’eux, aux termes de l’article-4 de la capitulation, ne devait servir pendant dix-huit mois contre la France et ses alliés. L’article 5 spécifiait que tous les officiers et soldats français, ainsi que les Canadiens et les sauvages faits prisonniers depuis le commencement de la guerre dans l’Amérique du Nord, seraient délivrés en échange dans un délai de trois mois. Enfin, pour escorter les Anglais sur la route du fort Lydius, il fut convenu qu’un détachement, avec quelques officiers ou interprètes attachés aux sauvages, les accompagnerait le lendemain matin jusqu’à une certaine distance. On trouva dans le fort quarante-trois bouches à feu, trente-cinq mille livres de poudre et des vivres en quantité suffisante pour nourrir l’armée pendant six semaines. C’était afin de réserver ses approvisionnements pour ses propres troupes que Montcalm autorisait les deux mille cinq cents prisonniers, que la reddition du fort William-Henry lui livrait, à regagner le territoire anglais; jamais il n'aurait pu alimenter tout ce monde.
Les signatures échangées, les vaincus se retirèrent dans leur camp, pendant que les troupes de service à la tranchée, sous la direction de Bougainville, prenaient possession du fort qu’elles devaient détruire jusqu'aux fondements après l’enlèvement de l’artillerie et des vivres.
Avant d’accorder la capitulation, Montcalm avait voulu prendre l’avis de toutes les nations sauvages, afin de les adoucir par cette condescendance et de rendre inviolable le traité par leur agrément. « Tous les chefs avaient approuvé les articles de la convention et s'étaient engagés à maintenir la jeunesse dans le devoir. » Mais on sait quelle faible influence ils exerçaient sur les guerriers qui les accompagnaient, surtout lorsque l’eau-de-feu qu’ils recherchaient avidement les transformait en fous furieux. Aussi Bougainville, en exécution des ordres de Montcalm, fit-il immédiatement défoncer tous les tonneaux de spiritueux qui furent trouvés dans le fort. Malheureusement, les Anglais, croyant se concilier ainsi les Peaux- Rouges, dont ils avaient une frayeur inconcevable, leur distribuèrent pendant la nuit, malgré les conseils des officiers français, le rhum et l’eau-de-vie dont ils étaient restés détenteurs. L'ivresse produisit alors chez les sauvages ses terribles effets. Frustrés, les uns dans leurs espérances de pillage, les autres, comme les Abénaquis, dans leurs idées de vengeance contre des ennemis abhorrés, ils se répandirent dans les bois au moment du départ des prisonniers avec leur escorte et, se mêlant à elle à une demi-lieue du fort, commencèrent à piller les bagages. Ils se ruèrent ensuite sur les Anglais dont ils tuèrent une cinquantaine, pendant que les autres, jetant leurs armes et même leurs habits, prenaient la fuite de tous côtés. Les quatre cents hommes d'escorte, au milieu de cette bagarre, s’étaient
précipités au-devant des Peaux-Rouges pour les désarmer et leur arracher les victimes qu ils entraînaient. Le chevalier de Lévis, les officiers français et canadiens, indignés, intervinrent au péril de leur vie, pour mettre un terme à ce désordre; Montcalm, accouru aux cris des blessés et des fuyards, se multiplia pour arrêter le tumulte; plusieurs soldats, exécutant ses ordres, furent blessés ou tués. Tous ces efforts aboutirent enfin et les sauvages se dispersèrent, emportant les dépouilles de leurs victimes et entraînant de nombreux prisonniers que Montcalm parvint à leur arracher à force de prières, de menaces et de promesses. Beaucoup étaient nus lorsqu’ils furent délivrés, nos soldats partagèrent avec eux leurs vêtements. « Les Anglais, dit Lévis dans son journal, ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes de l’infraction qui a été faite de la capitulation par les sauvages, puisqu’ils leur ont donné de l’eau-de-vie malgré la recommandation qu’on leur avait faite de ne leur donner aucune boisson. Ils doivent être satisfaits de ce qu’ils ont Am que toutes les troupes françaises et les Canadiens, de même que les officiers supérieurs, ont exposé leur AÛe pour les tirer des mains et de la fureur des sauvages, et 1 on comprendra avec peine comment deux mille trois cents hommes armés se sont laissé déshabiller par des sauvages qui n’étaient armés que de lances et de casse-têtes sans qu'ils aient fait seulement mine de se mettre en défense. Sans le secours qu’ils ont reçu des officiers français, ils auraient été tous tués. »
Montcalm, en même temps qu'il renvoyait sous bonne garde au fort Lydius tous les Anglais qu’il avait délivrés, écrivit à lord Loudoun, pour lui faire connaître les faits, la lettre suivante :
« Le 14 août 1757.
« Mylord, la défense honorable du colonel Munro m’a déterminé à lui accorder et à sa garnison une capitulation honorable ; elle n’aurait pas souffert la moindre altération si vos soldats n’avaient pas donné du rhum, si cette troupe avait Aroulu sortir avec plus d’ordre et ne pas prendre une terreur de nos sauvages qui a enhardi ces derniers, en un mot s’ils avaient voulu exécuter ce cjue je leur avais fait prescrire pour leur propre avantage. Vous savez ce que c’est de contenir trois mille sauvages de trente-trois nations différentes, et je n’en avais que trop de crainte que je n’avais pas laissé ignorer au commandant du fort dans ma sommation. Je m'estime heureux que le désordre n’ait pas eu de suites aussi fâcheuses que j’étais en droit de le craindre, et je me sais gré de m’être exposé personnellement ainsi que mes officiers pour la défense des vôtres, qui rendent justice à tout ce que j’ai fait dans cette occasion. — ■ J’ai retiré des sauvages plus de quatre cents prisonniers et le peu qui reste entre leurs mains sera rassemblé par M. le marquis de Vaudreuil à qui j’ai dépêché un courrier. »
Le gouvernement anglais annula la capitulation et refusa de rendre ses prisonniers en échange de ceux que Montcalm avait délivrés. Ce dernier fut odieusement accusé à Londres d’avoir fait volontairement massacrer des vaincus désarmés, et cette assertion mensongère, répandue dans l’Amérique anglaise, y entretint la haine des Français en même temps que l’effroi de leurs sanglantes incursions. L’Angleterre n’avait pas besoin de prétextes pour manquer à la parole donnée ; elle avait déjà laissé inexécutée la convention signée par Washington après la reddition par ce dernier du fort où il s’était réfugié à la suite de l’assassinat de
M. de Jumonville, car dans la même lettre à lord Loudoun, du 14 août 1757, Montcalm, s’en l’apportant, sur le nombre des prisonniers à rendre, à la bonne foi de ce général, ajoutait : « Je réclame nommément Laforce, Canadien, qui aurait dû être renvoyé par la capitulation du fort Nécessité. »
Les Anglais conduits sous escorte au fort Lydius, il fut procédé à l'enlèvement des munitions et des provisions restées dans le fort William-Henry, puis à sa démolition et à la destruction du matériel qui ne pouvait être emporté. Lorsque les dernières compagnies de l’armée victorieuse se retirèrent, la citadelle n’était plus qu’un monceau de décombres ; les remparts détruits par la mine, les poutres carbonisées, les canons éclatés ou démontés jonchaient confusément le sol, et des corbeaux affamés, flairant des cadavres, planaient seuls au-dessus de ce désert.
Les instructions rédigées par le gouverneur et remises au marquis de Montcalm portaient que s’il parvenait à réduire le fort William-Henry, « le fort Lydius en serait intimidé au point de n’opposer qu’une faible résistance »; il n’aurait donc « rien de plus pressé que de s’y rendre avec son armée et d’en faire le siège, à moins qu’il n’y eût évidence de compromettre les forces de la colonie dans cette expédition ». En tout cas, le général était invité « à renvoyer vers la fin du mois d'août les nations du pays d’en haut et la plus grande partie des Canadiens pour faire les récoltes ». (Collection de manuscrits relatifs à la Nouvelle-France.) Mais les sauvages, le fort pris et les prisonniers arrachés de leurs mains par les officiers français, s’étaient dispersés sans attendre davantage, chacun regagnant sa bourgade avec les chevelures enlevées à l’ennemi; il ne restait à Montcalm que les troupes et les milices dont la présence était réclamée dans la colonie pour les travaux de la moisson. Le fort Lydius était à l’abri d’un coup de main; ses remparts couverts d’une nombreuse artillerie exigeaient un siège en règle; et une garnison de quatre mille hommes, renfermée dans la place, recevait chaque jour des renforts de l’intérieur. De munitions et de vivres, l’armée n’avait plus que ceux enlevés au fort William-Henry, et leur transport à Carillon exigeait toutes les forces dont il était possible de disposer. Après en avoir délibéré, l’entreprise n’ayant aucune chance de succès dans les conditions où l'on se trouvait, Montcalm, à qui ses instructions recommandaient surtout « de prendre les plus justes mesures pour ne pas recevoir d’échec », y renonça pour cette année, et regagna le fort Carillon. Les derniers convois y parvenaient le 1er septembre et, la saison s’avançant, les troupes furent dirigées sur leurs cantonnements pour y passer l’hiver.
La détermination du général était d’autant plus justifiée que l’intendant lui écrivait dès le 16 août : « Le parti que vous avez pris de ne point faire le siège du fort Lydius et de ne pas prendre la garnison prisonnière de guerre est des plus convenables à tous égards; nous n’aurions pu la nourrir, et il aurait été bien à craindre que la récolte du gouvernement de Montréal eût été perdue si vous aviez gardé les habitants plus longtemps. Vous n’aviez pas assez de vivres à Carillon pour cette entreprise; je n’aurais pu faire subsister votre armée sur le lac Saint- Sacrement passé le mois d’août. »
Les résultats de la campagne de 1757 dans le nouveau monde étaient en définitive à l’avantage de la France; l’armée anglaise, malgré son énorme supériorité numérique, était restée impuissante; la démonstration sur Louisbourg du général Loudoun n’avait pas abouti par suite de l’arrivée dans ce port d’une flotte française;
les partis qui s’étaient aventurés dans la vallée de l’Ohio avaient été détruits; la prise du fort Wiliam-Henry jetait un nouvel éclat sur nos armes, et les communications par les lacs avec la vallée du Mississipi et la Louisiane étaient maintenues. Mais l’effort accompli avait aggravé la situation si pénible de la colonie ; les récoltes endommagées par les pluies et des gelées précoces n’avaient pas donné les résultats qu'on espérait : il fallut encore réduire la population à un quart de livre de pain par jour, les soldats à une demi-livre, et remplacer la viande de bœuf par du cheval et de la morue salée.
Comme pour insulter à cette misère si vaillamment supportée, à ces souffrances de tout un peuple, les bals et les fêtes se succédaient chez l’intendant à Québec; on y jouait un jeu à faire trembler les plus déterminés, et Bigot, qui faisait les honneurs de la partie, y perdait deux ceul mille livres.