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CHAPITRE XIII

BATAILLE DE CARILLON — MORT DE MONTCALM

Les échecs subis en Américrue et en Europe avaient produit en Ang'leterre une profonde émotion, et l’opinion publique, [vivement surexcitée, avait imposé l'entrée dans le ministère d’un homme entre les mains duquel tous les partis abdiquèrent, et qui, par son énergie, son obstination, allait incarner la nation anglaise dans sa lutte contre la France. De scrupules, William Pitt n'en connaissait point; il n’avait qu’un but, la grandeur de sa patrie poursuivie par tous les moyens, au mépris des droits de l’étranger et de l’humanité. Il haïssait la France comme un Romain haïssait Carthage, et son avènement était le signal d’une guerre à mort. » (Henri Martin.) Chargé des ministères de la Guerre et des Affaires étrangères, agissant en véritable dictateur et soutenu par toute la nation qui partageait ses passions et ses haines, il lui rendit bientôt par ses actes une confiance en ellemême qu’elle avait perdue après, les revers éprouvés en Allemagne, la prise de Port-Mahon par le duc de Richelieu et les succès de Montcalm au Canada. L'organisation des milices remit des armes aux mains du peuple qui en avait désappris l’usage; parmi les montagnards écossais récemment révoltés, trois mille furent enrôlés, organisés en régiments et envoyés à la Nouvelle-Angleterre; on leva plus de cent mille hommes pour les services de mer et de terre; le Parlement accorda deux cents millions de subsides. L’amiral Ring, qui avait eu le tort de se laisser vaincre par M. de La Galissonnière dans la Méditerranée et de ne pas sauver Minorque, fut impitoyablement traduit devant un conseil de guerre, condamné à mortel fusillé; les états-majors épurés virent disparaître les officiers de cour et les nullités qui les encombraient; d’immenses préparatifs s’effectuèrent enfin pour enlever le Canada à la domination française. Pitt, avec le génie de l’homme d'État, considérait que la prise de cette colonie, en débarrassant l’Amérique anglaise d’un dangereux voisinage, assurerait dans le nouveau monde, dont il entrevoyait l’avenir sans limites, la suprématie définitive de l’Angleterre. Il régla

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en conséquence le plan des opérations de la campagne de 1758, bien décidé à écraser l’ennemi sous le poids de forces dix fois supérieures. Il s’inspira dans ce but des avis d un homme qui connaissait admirablement les contrées où la lutte décisive allait s engager, c était Benjamin Franklin, alors agent à Londres de plusieurs des colonies anglo-américaines.

Mis en rapport avec le ministre et ses secrétaires, Franklin ne cessa de leur signaler la nécessité d arracher à la b rance sa colonie; il indiquait en même temps les voies et moyens pour y réussir. Communications, brochures, il emplova tous les procédés pour imposer son opinion. Prendre et garder le Canada, telle était son invariable conclusion, qu’il finit par faire triompher. La guerre terminée, il insista avec la plus vive ardeur auprès du gouvernement anglais et de William Pitt en particulier pour que le territoire conquis ne fût pas rendu à la France; sa conservation était, selon lui, nécessaire pour la sûreté de la Nouvelle-Angleterre qui ne pourrait plus ainsi être envahie ou inquiétée de ce côté. Ce fut le même homme qui, reçu plus tard en France avec un fol enthousiasme comme représentant des colonies anglaises révoltées, obtint le concours de nos armées en spécifiant que le gouvernement français, oubliant les soixante mille sujets qu’il avait abandonnés sur les bords du Saint-Laurent, s’abstiendrait de réclamer, comme prix de son alliance, la rétrocession du Canada cédé à l’ennemi !

Le plan d’attaque, mûrement élaboré, consista :

Dans le siège et la prise de Louisbourg, afin d’isoler complètement le Canada et de fermer aux secours qui pourraient être envoyés de France l’entrée du golfe Saint-Laurent;

Dans une invasion simultanée de la colonie par une nombreuse armée réunie au fort Lydius, dont les forces écrasantes ne permettraient pas aux faibles détachements français d'arrêter la marche par le lac C.hamplain sur Montréal et Québec.

Ces deux attaques, savamment combinées, préparées avec tous les moyens dont pouvait disposer le cabinet anglais, furent conduites avec la même vigueur, sinon avec le même succès.

Vingt vaisseaux de ligne, dix-huit frégates et quatorze mille soldats, sous le commandement du général Amherst, furent dirigés sur Louisbourg.

Les milices des colonies et les régiments envoyés d’Angleterre, formant une masse de cinquante mille hommes, destinés à opérer à la fois dans la vallée de l’Ohio et sur le lac Champlain, reçurent pour chef le général Abercromby, sur l’énergie duquel Pitt comptait pour anéantir un adversaire à qui son infériorité numérique n’allait plus permettre une sérieuse résistance. Quelle défense, en effet, le Canada pouvait-il opposer à ce formidable assaut? Une garnison de trois mille hommes, en y comprenant six cents miliciens et sauvages, défendait Louisbourg; cinq mille sept cent quatre-vingts hommes de troupes régulières, les sauvages et les miliciens de quinze à soixante ans, au total quatorze à quinze mille hommes, gardaient sur le continent les divers postes épars sur des centaines de lieues, depuis l’embouchure du Saint-Laurent et les frontières d’Acadie jusqu’aux pays d’en haut. La population était réduite à deux onces de pain par jour et les arrivages de France étaient attendus avec une impatience fébrile.

« L’article des vivres me fait frémir, disait Montcalm dans une de ses lettres. Il

nous est arrivé dans la rade de Québec une frégate, une prise anglaise que la frégate a faite chemin faisant, et dix navires chargés, partis de Bordeaux, portant des vivres arrivés au dernier instant, le peuple commençant à brouter, et la subsistance du soldat réduite à une demi-livre de pain encore pour un mois. »

Le 18 avril 1758, au moment où commençaient les préparatifs de la nouvelle campagne, le général, convaincu que la supériorité des forces ennemies ne lui permettrait plus de prendre l’offensive, écrivait à sa mère : « Nous ne pouvons douter que les Anglais, qui ont reçu du renfort en automne n’aient dans l’Amérique septentrionale, avec leurs montagnards d’Ecosse, vingt-trois bataillons de troupes de la vieille Angleterre bien complets. Quand même nous ne ferions qu’une défensive, pourvu qu’elle arrête l’ennemi, elle ne sera pas sans mérite. Imaginez que je ne puis être en campagne avec des forces médiocres avant six semaines, et toujours obligé de licencier moitié de mon armée pour la récolte. Pour cette année-ci, je croirai faire beaucoup de parer à tout; ainsi n’attendez rien de brillant; je veux être Fabius plus qu’Annibal, et c’est nécessaire. »

Enfin, le 10 avril, il disait au ministre : « Nous sommes toujours dans la même position, grande disette de vivres, beaucoup de misère dans le peuple, de patience et de bonne volonté de la part du soldat qui est toujours réduit à vivre de cheval et à n’avoir qu’une demi-livre de pain, grande impatience de recevoir les secours en vivres que nous attendons de France. »

Dans une telle situation, il fallait se préparer à recevoir le choc de l’ennemi et à résister de son mieux. C’est ce que Montcalm faisait connaître le 16 juin au ministre, en ajoutant : « Nous combattrons, nous nous ensevelirons s'il le faut sous les ruines de la colonie. »

Pendant que le général Abercromby se hâtait de réunir ses troupes et les milices au fort Lydius, la flotte anglaise, sous les ordres de l’amiral Boscawen, arrivait le 2 juin devant Louisbourg. Les fortifications de la place, malgré tout ce qu’avait pu faire le gouverneur, M. de Drucourt, tombaient en ruines. Les revêtements des courtines étaient en partie écroulés, et il fallait enlever les décombres des maçonneries gisant au pied des remparts dont ils rendaient l’accès facile pour l’escalade. « Rien dans ce pays, dit un témoin du siège, ne tient contre la rigueur des saisons. La terre de Louisbourg, quand elle est sèche, n’a pas plus de consistance que la tourbe et la cendre. L’air de la mer, joint aux pluies et aux neiges, détruit toute maçonnerie si elle n’est pas revêtue de madriers. Il y avait autant à craindre du détonement de notre canon que d'e celui de l’ennemi, et cette raison a souvent empêché d’en tirer. » (Rapport de M. de La Haulière, 6 août 1758. Dépôt de la Guerre.)

Le chevalier de Drucourt, convaincu qu’il valait mieux essayer de s’opposer au débarquement de l’ennemi que de l’attendre derrière des murailles délabrées, disposa la plus grande partie de ses troupes le long de la côte; il établit en outre aux points les plus accessibles des batteries que protégeaient des abatis d’arbres. Pendant six jours, il réussit à repousser toutes les tentatives des Anglais qui perdirent dans ces divers engagements plus de cinq cents hommes; mais une centaine de tirailleurs, conduits par le général Wolfe, ayant escaladé un rocher couvert d épais buissons, parvinrent à s'y maintenir, grâce à l’appui des canons des vaisseaux, et permirent à d’autres troupes de mettre pied à terre. La garnison

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française, pour éviter d’être tournée, se vit dès lors contrainte de rentrer dans la place, après en avoir brûlé les faubourgs afin d’empêcher les assiégeants de s’y retrancher.

Les travaux du siège, qui furent conduits avec vigueur, commencèrent aussitôt. Dès que l’artillerie eut été débarquée, deux batteries installées sur des hauteurs dominant la rade commencèrent le 19 juin à tirer sur les navires et sur la ville. Les pièces qui défendaient l’entrée du port, couvertes de boulets et bombes par la Hotte anglaise, et celles des tranchées ayant été successivement démontées,

M. de Drucourt, afin de s’opposer à l’entrée de l’ennemi dans le port, fit couler dans la passe, le 29 juin, deux frégates et quatre bâtiments marchands. Mais les travaux d’approche des assiégeants, favorisés par une brume épaisse, leur permirent d’établir de nouvelles batteries, et d’augmenter la puissance de leur tir.

Le 21 juillet, une bombe tombée sur un des vaisseaux restés à flot y mit le feu et le fit sauter. Deux autres, atteints par les flammes qu'il vomissait, furent également détruits. Les deux derniers parvinrent à grand'peine à échapper au désastre en passant entre les navires embrasés et les batteries anglaises dont le tir redoublait pour augmenter l’incendie. « Il y eut beaucoup de monde tué en y portant du secours; cela fit un triste et affreux spectacle. »

M. de Drucourt résistait de toutes ses forces aux attaques des assiégeants. Il savait que l’armée qui attaquait Louisbourg devait, après la prise de la ville, aller se joindre aux troupes du général Abcrcromby pour envahir le Canada, et chaque jour de retard enlevait une chance à l'ennemi d’opérer sa jonction en temps utile. La femme du gouverneur lui apporta dans cette lutte acharnée le plus précieux concours. Pour encourager les troupes, elle allait chaque jour dans les batteries les plus exposées mettre le feu à plusieurs pièces de canon; elle visitait les blessés, les pansait et relevait par de douces paroles leur courage abattu. Son mépris du danger et son admirable conduite contribuèrent efficacement à soutenir le moral des hommes et à prolonger la résistance jusqu'à la plus extrême limite. Mais les murailles croulaient de toutes parts sous le feu des assiégeants; plusieurs brèches

qu’il était impossible de réparer rendaient facile un assaut meurtrier; les casernes étaient incendiées; des deux derniers navires restés à flot, l’un avait été enlevé par un coup de main de l’ennemi, l'autre brûlé; la garnison avait perdu par le leu et les maladies plus de quinze cents hommes; ceux qui survivaient étaient excédés de fatigue et incapables de résister à une nouvelle attaque; il ne restait de la ville qu'un monceau de ruines, les remparts étaient renversés et tous les canons, sauf douze pièces, démontés. La place avait pendant deux mois tenu l’ennemi en échec. Le 20 juillet, le gouverneur réunit son conseil; l'avis unanime fut qu’une plus longue résistance était impossible. Amherst, renseigné par des déserteurs sur la situation désespérée des assiégés et ayant déjà pris ses dispositions pour une attaque générale par terre et par mer, exigea que la garnison se rendît prisonnière de guerre. Pour éviter un assaut qu’il aurait été hors d’état de repousser et préserver les habitants du meurtre et du pillage, M. de Drucourt finit par accepter cette dure condition. « Je n’aurais pas hésité un instant, dit-il dans son Mémoire sur le siège, à sacrifier le reste de la garnison ainsi que le peuple qui était dans la ville si j’avais aperçu le plus léger avantage pour le bien du service du roi. » La capitulation fut signée le 26 juillet et la place rendue le même jour. « Les soldats anglais n’y entrèrent pas seulement parla brèche, mais par dix endroits différents, auxquels les officiers supérieurs furent obligés de faire mettre des sentinelles pour empêcher le pillage et la licence. Au moment de la reddition, l’ennemi avait en batterie quarante-deux mortiers et soixante-cinq pièces de trente-six et de vingtquatre, outre l’artillerie de vingt-quatre vaisseaux de ligne et dix-huit frégates. » (De La Haulière.) La garnison, les matelots et les troupes de marine restèrent prisonniers de guerre. Les habitants furent transportés en France. Les efforts désespérés du chevalier de Drucourt et des officiers sous ses ordres pour tenir dans une place à demi démantelée avaient immobilisé pendant de longues semaines la flotte anglaise et une armée entière devant les murs croulants de Louisbourg. Leur résistance prolongée avait empêché le général Amherst, retenu devant cette ville, de s’embarquer avec ses troupes et de se porter sur Québec, dont l’attaque aurait perdu le Canada en obligeant Montcalm à diviser ses forces pour faire face aux envahisseurs.

Pendant que la première armée assiégeait Louisbourg, le corps d’invasion, s’élevant à vingt-cinq mille hommes, se réunissait au fort Lydius sous les ordres du général Abercromby. Neuf cents bateaux, cent trente-cinq grandes chaloupes devaient servir au transport des troupes sur les lacs Saint-Sacrement et Champlain ; l’artillerie et le matériel, les vivres et les munitions étaient chargés sur de nombreux radeaux; on n’attendait plus que le signal du départ. Soldats réguliers, bataillons écossais, miliciens, tous étaient prêts à marcher à la voix de leurs pasteurs contre les Canadiens papistes et à « renouveler les jours où Moïse, les foudres de Dieu à la main, envoyait Josué contre les Amalécites ». La confiance dans le succès était générale, et les forces réunies pour accabler l’ennemi donnaient lien de croire que la résistance serait insignifiante. Les éléments euxmêmes contribuaient à entretenir l’enthousiasme. Au moment où l’armée s’embarquait sur le lac Saint-Sacrement, « le ciel était pur et. le temps superbe, dit un des membres de l’expédition; la flotte avançait au son d’une musique guerrière. Les drapeaux flottaient étincelants aux rayons du soleil et l’espoir du triomphe

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brillait clans tous les yeux. Le ciel, la terre et tout ce qui nous environnait présentaient un spectacle enchanteur. Le soleil, depuis qu’il a commencé son cours dans les deux, a rarement éclairé tant de beauté et de magnificence. » (Dwight.) Cet enchantement allait bientôt faire place à l’effroi et aux tristesses de la déroute. Pendant que le chevalier de Lévis, à la tête de quelques centaines d’hommes, devait tenter une diversion au sud du lac Ontario, Montcalm partait le 24 juin de Montréal pour le fort de Carillon autour duquel trois mille hommes étaient réunis le 30. Informé par ses éclaireurs de la concentration de l’ennemi sur les bords du lac Saint-Sacrement, à l’emplacement même du fort William-Henry détruit l’année précédente, il envoya l'ordre à Lévis de le rejoindre à marches forcées et fit presser les secours que le gouverneur lui avait promis. Six cents hommes purent ainsi atteindre Carillon avant que la bataille fut engagée.

Le fort de Carillon était situé sur un plateau accidenté, commandant la rivière de la Chute, par laquelle les eaux du lac Saint-Sacrement, après avoir franchi plusieurs rapides, viennent se déverser dans le lac Champlain. Ses murailles étaient faites de troncs d’arbres équarris, liés avec des traverses et soutenus par des épaulements en terre. Il pouvait contenir une garnison de trois cents hommes. Sauf du côté du lac, la place était environnée de bois à la lisière desquels s’élevait, à demi-portée de canon, une hauteur dominant la forêt. Montcalm, après avoir reconnu le terrain, fit entourer cette hauteur d’un retranchement solide. Il ordonna en même temps d’abattre tous les arbres aux alentours, et leurs branches, renversées et aiguisées, s’entassèrent les unes sur les autres pour former, du fort à la hauteur, un rempart improvisé derrière lequel la garnison couvrait de ses feux le sol dénudé en avant des abatis. Pour permettre aux travailleurs d'achever ces retranchements, Montcalm poussa une forte reconnaissance jusqu’au lac Saint- Sacrement, déployant ses troupes comme s’il allait prendre l'offensive. Abercromby, trompé par cette démonstration, retarda son mouvement en avant jusqu’à ce qu’il eût concentré son armée et reconnu qu’il ne s'agissait que d'une fausse attaque.

Le 6 juillet, après quatre jours d’hésitation, il s’engagea sur le lac et chassa devant lui les éclaireurs français, qui se retirèrent le long de la rivière de la Chute, dans la direction de Carillon, en profitant de tous les obstacles pour faire le coup de feu et entraver la marche de l’ennemi. La retraite se serait accomplie sans pertes si un détachement de trois cents hommes ne s’était égaré dans la forêt et, revenant sur ses pas, n’avait débouché au milieu des Anglais qui l’attaquèrent de tous côtés, et, malgré sa résistance acharnée, finirent par le disperser. La moitié des soldats qui le composaient furent pris ou tués; les autres parvinrent à se faire jour et à rejoindre nos avant-postes. Du côté des adversaires, les pertes furent aussi sensibles; une des premières balles échangées tua lord Howe, brigadier général, le second d’Abercromby et l’âme de l’expédition.

La lenteur avec laquelle s’avançait l’armée anglaise redoubla l’ardeur de Montcalm. En lui permettant d’achever ses préparatifs de défense, elle lui donnait la certitude d’arrêter l'ennemi dans sa marche et la chance de lui infliger peutêtre une sanglante défaite. Il écrivit alors au gouverneur : « J’espère beaucoup de la volonté et de la valeur des troupes françaises. Je vois que ces gens-là marchent avec précaution et tâtonnent; s’ils me donnent le temps de gagner les hauteurs de Carillon, je les battrai ».

Le 7 juillet, au lever du jour, le général, parcourant le terrain où la lutte allait s'en <ra rrcr , désignait à chaque bataillon l’endroit qu’il devait achever de lortifier et défendre ensuite. Toutes les troupes s’y employèrent « avec une ardeur incroyable » ; les officiers, encourageant les soldats par leur exemple, travaillèrent eux-mêmes, et dès le soir on fut en état de recevoir les Anglais, dont les postes avancés campèrent à trois quarts de lieue des retranchements.

Le 8, à trois heures du matin, quatre cents hommes sous les ordres de Lévis arrivaient au camp après avoir marché jour et nuit et occupaient, aux acclamations enthousiastes de l’armée, leur place de combat. A l’aube, les abatis achevés, Montcalm prit le commandemeut du centre avec le Royal-Roussillon déployant son drapeau rouge et bleu, les quatre cents hommes amenés par Lévis et le bataillon de Berry; le chevalier de Lévis eut sous ses ordres la droite dé l’armée composée de bataillons de Guyenne et de Béarn,' des troupes de marine et des milices canadiennes, rivalisant d’ardeur avec les vieilles compagnies de France; la gauche, appuyée à la rivière et commandée par M. de Bourlamaque, comprenait les bataillons de la Sarre et de Languedoc. « Un soleil de Naples » brillait au-dessus des deux armées et embrasait l’air de ses rayons. « Mes enfants, dit Montcalm aux troupes qui l’entouraient frémissantes, la journée sera chaude! »

A midi et demi, les gardes avancées, tout en échangeant des coups de feu avec les éclaireurs anglais, se replièrent sur les retranchements. « Je vous amène les ennemis », dit le capitaine Duprat qui commandait ces braves; et, comme on lui criait d’escalader les abatis : « Non, répondit-il, à Dieu ne plaise que je leur donne l’exemple! » Et sous une grêle de balles il fit le tour des fortifications et rentra par les barrières dans l’intérieur des lignes. (Bougainville.)

L’attaque commença par un feu des plus vifs, exécuté au son des fifres et des cornemuses. Les Anglais s’avançaient sur quatre colonnes débouchant des bois dans la clairière avec des tirailleurs dans leurs intervalles. Les deux premières colonnes marchèrent sur la gauche des Français, la troisième sur le centre, et la dernière, en grande partie composée de montagnards écossais, contre la droite. D’après l’ordre de Montcalm, les nôtres, disposés sur trois rangs le long des retranchements, laissèrent froidement tirer sans riposter et s’avancer jusqu'à quarantecinq pas les masses ennemies qu’une effroyable fusillade couvrit alors de balles. Morts et blessés jonchèrent le sol pendant que les rangs éclaircis se reformaient aux cris des chefs pour s’élancer de nouveau et venir se briser au pied des abatis.

A la droite, le chevalier de Lévis, voyant l’ennemi s’acharner contre ses retranchements et gagner du terrain, ordonna aux Canadiens de faire une sortie et de prendre, par les bois, les assaillants à revers. Dispersés en tirailleurs, ils décimèrent de feux meurtriers la colonne anglaise qui, pour les éviter, se rejeta sur le centre et dut s’arrêter dans sa marche. Cette habile manœuvre, répétée pendant le cours des assauts chaque fois qu’ils se renouvelaient de ce côté, brisa tout l’élan des agresseurs et leur infligea des pertes énormes. Des soldats écossais, plus de neuf cents restèrent sur le terrain avec vingt-cinq officiers tués ou grièvement blessés. A la gauche, le feu fut si vif que la colonne d’assaut ne put déboucher que par pelotons qui s’approchèrent jusqu’à vingt pas des retranchements; mais, accablés par le tir dès Français, ils furent toujours dispersés et détruits. Pendant ces attaques, une trentaine d’embarcations, traînées à bras jusqu’au pied du

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portag'e, s approchèrent de la rive pour menacer notre gauche. Du fort de Carillon, les canonniers leur envoyèrent plusieurs boulets qui en coulèrent deux; quelques coups de fusil tirés du rivage achevèrent de les mettre en fuite.

Repoussés une première lois et ralliés hors de portée, les Anglais reformèrent leurs colonnes et, « avec une vivacité digne des meilleures troupes », marchèrent de nouveau sur les retranchements sous le feu le plus soutenu; mais ils durent se replier encore en désordre, laissant le terrain couvert de leurs morts. Six fois, Abercromby, avec un acharnement infatigable, réunit ses régiments et les lança contre les lignes que les Français défendaient avec une égale opiniâtreté; six fois ils vinrent jusqu'aux abatis pour reculer toujours devant les feux terribles qui les décimaient et les sorties à la baïonnette au milieu des branches enflammées par le canon et la fusillade. Vers six heures du soir, épuisés de fatigue et découragés, les Anglais se replièrent sur les bois. Quelque temps encore, pour cacher leur retraite, des coups de feu continuèrent sur la lisière de la forêt, puis ils cessèrent avec la nuit. Abercromby, dont les vingt mille hommes n’avaient pu entamer les lignes de Montcalm, en avait perdu pendant cette bataille quatre mille tués ou blessés. La lassitude extrême des vainqueurs ne leur permit pas de le poursuivre.

Dans la crainte d’un retour offensif, toute la nuit fut employée à réparer et à compléter les retranchements ; mais des éclaireurs firent bientôt savoir que les Anglais, pris de panique, s’enfuyaient en désordre par le lac Saint-Sacrement. Le chevalier de Lévis, envoyé le JO à la découverte, trouva sur le chemin suivi par les vaincus de nombreux blessés qu’il fît transporter à Carillon, des armes, des outils, des bagages, du matériel abandonné, et des barils de poudre jetés à l’eau qu’il prit le soin de faire repêcher. « L’armée, et trop petite armée du roi, — écrivait Montcalm le soir même de la victoire au commissaire des guerres Doreil, — vient de battre ses ennemis. Quelle journée pour la France ! Si j’avais eu deux cents sauvages pour servir de tête à un détachement de mille hommes d’élite dont j’aurais confié le commandement au chevalier de Lévis, il n’en serait pas échappé beaucoup dans leur fuite.... Ah! quelles troupes, mon cher Doreil, que les nôtres! Je n’en ai jamais vu de pareilles. »

Le lendemain, il informait en ces termes le marquis de Yaudreuil du succès remporté : « L’armée a résisté avec un courage héroïque à toutes les attaques. Il y a eu dans tous les points' également du danger, et pendant fort longtemps; heureusement aucune troupe ne s’est démentie. MM. les officiers y ont accompli des prodiges de valeur, et leur exemple a fait faire des choses incroyables au moindre soldat. Les troupes de la colonie et les Canadiens nous ont fait regretter de ne pas' en avoir un plus grand nombre.... Tous les commandants des corps, et généralement tous les officiers, se sont comportés de façon que je n’ai eu que le mérite de me trouver général de troupes aussi valeureuses et d’avoir attention de les faire secourir successivement suivant que les parties de notre abatis étaient plus ou moins vivement attaquées. »

Ce que ne disait pas Montcalm, c’est que pendant toute faction il avait, en se portant sur les divers points menacés, donné l’exemple du courage le plus héroïque et de la plus entraînante ardeur. Aussi sa petite armée, enflammée par ses paroles et ses actes, se battit-elle avec une admirable intrépidité aux cris enthousiastes de : « Vive le général! »

Si les pertes des Anglais étaient considérables, — elles atteignaient le quart de leur effectif, — celles des Français étaient sensibles, et ce n’était pas sans voir tomber un trop grand nombre des leurs qu’ils avaient résisté aux charges désespérées des colonnes d’Abercromby ; trois cent soixante-dix-sept hommes et trentehuit officiers avaient été tués ou blessés dans cette glorieuse journée; M. de Bourlamaque, qui avait déployé dans son commandement le plus beau sang-froid, était blessé dangereusement à l’épaule; le chevalier de Lévis avait reçu plusieurs balles dans ses vêtements; Bougainville était blessé. Montcalm signala le 12 juillet la brillante conduite de ses lieutenants et de tous les officiers français et canadiens; il demanda pour eux au ministre les récompenses qu’ils méritaient. « Si jamais, lui disait-il, il y a eu un corps de troupes digne de grâces, c’est celui que j'ai l’honneur de commander. Je vous supplie, monseigneur, de l’en combler. »

Quant à lui, heureux de son succès, mais attristé par ses dissentiments avec le gouverneur et l’impuissance où il se trouvait de remédier aux maux dont souffrait la colonie, il ajoutait en terminant : « Pour moi, je ne vous en demande d’autre que de me faire accorder par le roi mon retour : ma santé s’use, ma bourse s’épuise. Je devrai dix mille écus au trésorier de la colonie, et plus que tout encore l'impossibilité où je suis de faire le bien et d’empêcher le mal me détermine à supplier avec instance Sa Majesté de m'accorder cette grâce, la seule que j'ambitionne; jusqu’alors je donnerai volontiers le dernier souffle de ma vie pour son service ». Montcalm, en écrivant ces lignes, avait-il le pressentiment du sort qui lui était réservé?

En attendant la réponse du ministre, il fallait continuer à se défendre et à tenir les Anglais en échec. Les reconnaissances effectuées par de hardis volontaires canadiens et quelques sauvages arrivés au camp après la bataille, firent connaître que les adversaires se retranchaient au fort Lydius, et qu’un gros corps de troupes s’était mis en route sous les ordres du colonel Bradstreet, des milices américaines, dans la direction de l’Ouest. Montcalm, que ce renseignement remplit d’inquiétude, le transmit sans délai à Montréal. Le général Abercromby, informé que le chevalier de Lévis, qui devait au début des opérations se porter sur le lac Ontario, avait été rappelé au secours de Montcalm et que le fort Frontenac ne renfermait qu’une faible garnison, avait, en effet, songé à s’emparer de ce poste important. Bradstreet, détaché avec trois mille hommes et onze canons, devait, en hâtant sa marche, le surprendre et l’enlever avant qu’il pût être secouru. Après avoir descendu la rivière des Onnontagués et traversé sans obstacle le lac Ontario, il arrivait le 25 août en vue de la place qui n’était gardée que par soixante-dix hommes sous les ordres de M. de Noyan, vieil officier des troupes de la colonie. Le gouverneur avait commis la faute impardonnable de laisser presque sans défense ce iort de Frontenac, qui était notre principal entrepôt de vivres et de munitions pour les postes des pays d’en haut, de marchandises pour la traite avec les sauvages, et qui servait de port à la flottille destinée à nous assurer la domination sur les grands lacs. Il y avait quatre-vingts pièces de canon dans la place; une partie des approvisionnements, des bateaux et de l’artillerie y avaient été amenés lors delà prise du fort de Chouaguen. L’abandon dans lequel ce point étaient laissé allait avoir pour le Canada des conséquences désastreuses. M. de Noyan, malgré le petit nombre de soldats dont il disposait, opposa aux Anglais la plus vive défense

PessiD de Weber, d’après une gravure américaine,

et supporta pendant deux jours le feu de l’artillerie, qui détruisit les batiments intérieurs et démantela l'enceinte de pieux. Le °27 août, la brèche ouverte et 1 assaut imminent, il se rendit. « Les ennemis, écrivit Montcalm au ministre, se sont emparés du fort Frontenac qui, à la vérité, ne valait rien ; mais, ce qu il y a de plus fâcheux, ils ont pris beaucoup de vivres, de marchandises, quatre-vingts canons grands et petits, et détruit la marine, qui était due à ma prise de Chouaguen, en brûlant cinq de nos bâtiments et en emmenant deux; cette marine nous assurait la supériorité sur le lac Ontario que nous perdons en ce moment. »

Revenant alors sur la détermination qu'il avait prise de rentrer en France, le général achevait sa lettre en ces termes : « J’avais demandé mon rappel apres la journée glorieuse du 8 juillet, mais puisque les affaires de la colonie vont mal, c’est à moi de tâcher de les réparer ou d’en retarder la perte le plus qu’il me sera

possible ».

Sa destinée devait s’accomplir.

Après avoir chargé sur ses embarcations tout ce qu il put emporter et rem o\ é la garnison sur parole, Bradstreet détruisit le fort de fond en comble et se relira au sud du lac Ontario, où il rétablit le fort Bull.

Un détachement de quinze cents miliciens et de sauvages envoyé de Montréal par le gouverneur à la réception de l’avis de Montcalm laissant pressentir celte attaque sur Frontenac, apprit à moitié route la reddition de la place, et dut revenir sur ses pas après avoir renforcé la garnison du tort Niagara, qui ne se composait également que de quelques hommes, et qui aurait pu être enlevée a^ec la même facilité.

Cet échec ne fut pas le seul que l’ennemi devait nous infliger. Son énorme supériorité numérique, malgré les pertes qu’il subissait et une défaite humiliante comme celle de Carillon, lui permettait d attaquer en iorce nos possessions sur tous les points. Pendant qu’Abercromby opérait vers le lac Champlain, il avait chargé le général Forbes de descendre dans la vallée de 1 Ohio et de marcher sur le fort Duquesne. Six mille cinq cents hommes de troupes régulières et de milices de la Virginie, que commandait le colonel Washington, prirent part à cette expédition. Le souvenir de la défaite de Braddock lit choisir aux Anglais une nouvelle route pour traverser les montagnes et les iorêts; aussi la marche de cette armée fut-elle des plus lentes; au mois de septembre, elle était encore à quinze lieues du fort Duquesne. Forbes fit halte en cet endroit, et le major Grant, avec un détachement d’un millier d’hommete, reçut l’ordre d’aller reconnaître le terrain. Cet officier, s’avançant rapidement au milieu des bois, parvint à un quart de lieue de la place sans avoir donné l’éveil, et se cacha dans les fourrés. Son intention était d’attaquer pendant la nuit les sauvages campés autour de 1 enceinte, mais le conljpandant du fort, M. de Ligneris, avisé de sa présence par ses éclaireurs, réunilr aussitôt huit cents hommes, qui se jetèrent sur l’ennemi, le chassèrent à travers bois, en tuèrent ou blessèrent plus de trois cents et en prirent une centaine parmi lesquels vingt officiers et le major Grant lui-même. Les fuyards, épouvantés par cette ardente poursuite, rejoignirent le général Forbes. Celui-ci, redoutant le sort de l’infortuné Braddock, mis en déroute dans les mêmes parages, n’osa pas s’avancer davantage et réunit un conseil de guerre dont l’avis fut qu'il était impossible de continuer la campagne, car les Français étaient sur leurs

BATAILLE DE CARILLON. — MORT DE MONTCALM

gardes et les neiges commençaient à couvrir le sol. Malheureusement, la destruction du foi t Fiontenac et des approvisionnements qu’il contenait ne permit pas de faire passer au fort Duquesne les choses les plus nécessaires, et le défaut de subsistances obligea le commandant, M. de Ligneris, à renvoyer un grand nombre de Canadiens et presque tous les sauvages. Le 18 octobre, il écrivit au gouverneur pour l’informer de la situation désespérée dans laquelle il se trouvait. « Le fort Duquesne, lui disait-il, est encore au roi, mais je ne sais si nous le conserverons longtemps. Je n ai bientôt plus de vivres, et les marchandises me manquent. Il en tant pourtant pour que les sauvages de la Belle-Rivière continuent d’être pour nous, comme ils paraissent actuellement. Je n’ai plus rien à leur donner, ni même de quoi habiller la garnison si, comme je l'espère, nous passons ici l’hiver.... Je suis dans la plus triste situation qu on puisse imaginer, mais je me tirerai d’embarras le mieux qu’il me sera possible. »

Ce que craignait cet otficier allait bientôt se réaliser. Le général Forbes, infoi mé pai des déserteurs que les sauvages auxiliaires avaient été renvoyés et que la garnison du fort Duquesne était réduite à deux cents hommes sans vivres pour soutenir un siège, laissa dans son camp ses bagages et marcha sur ce poste avec toutes ses troupes. M. de Ligneris, averti de son approche et ne pouvant compter sur aucun secours, fit placer ses canons et ses malades sur des bateaux qu'il envoya aux Illinois, brûla les bâtiments en bois servant d’habitation et de maeasins, détruisit les retranchements et se retira au fort Machault, élevé à l’embouchure de la rivière aux Bœufs. Il ne laissait aux ennemis qu’un monceau de ruines. Les communications avec la Louisiane étaient interceptées, les pays d’en haut isolés de la colonie, Louisbourg détruit, et la flotte anglaise, maîtresse des mers, bloquait l’entrée du Saint-Laurent. Ainsi que le disait l’hiver précédent le chevalier de Lévis aux soldats se plaignant de voir leur ration diminuée et répugnant à manger du cheval, le Canada était en réalité une place assiégée privée de toute assistance extérieure.

Aussi Montcalm écrivait-il dès le 1er septembre au ministre : « Monseigneur, la situation de la Nouvelle-France est des plus critiques si la paix ne vient pas au secours. Les Anglais réunissent avec les troupes de leurs colonies mieux de cinquante mille hommes; nonobstant l’entreprise de Louisbourg, ils en ont eu trente mille qui ont agi cette campagne vis-à-vis le Canada. Qu’opposer à cela? Huit bataillons qui font trois mille deux cents hommes; le reste, troupes de la colonie, dont mille deux cents seulement en campagne, le surplus à Québec, Montréal, la Belle-Rivière, pays d’en haut; puis les Canadiens, il n’y en a eu cette année en campagne qu’environ mille deux cents. J’appelle en campagne ceux qui l’ont faite entière. On a prêté deux mille quatre cents Canadiens, depuis le 13 juillet qu’on n’en avait plus besoin, jusqu’au 12 août qu’on les a demandés pour la récolte. Pourrait-on en tirer meilleur parti? Je le crois; cependant on n'en pourra jamais tenir pendant cinq mois au delà de trois mille sans ruiner le pays. Les sauvages sont bons pour les courses; il ne faut pas compter sur eux pour le fond d’une armée. Avec si peu de forces, comment garder sans miracle depuis l'Ohio jusqu’au lac Saint-Sacrement et s’occuper de la descente à Québec, chose possible? Qui écrira le contraire de ce que j’avance trompera le roi. Quelque peu agréable que cela soit, je dois le dire comme citoyen. Ce n’est pas découragement

de ma part ni de celle des troupes, résolus de nous ensevelir sous les ruines de la colonie; mais les Anglais mettent sur pied trop de forces dans ce continent pour croire que les nôtres y résistent et attendre une continuation de miracles qui sauvent la colonie de trois attaques. »

Doreil écrivait de son côté : « Que la paix se fasse cet hiver, sans quoi le Canada est perdu sans ressource. Outre l’extérieur, son intérieur est une machine mal montée, qui est toujours prête à crouler. Il n’y a plus guère à espérer; malgré tous les soins et les talents de M. de Montcalm, je ne serais pas surpris si l’ennemi était maître de la colonie avant l’arrivée des premiers secours du printemps. »

Lévis disait également : « Notre position devient tous les jours plus critique et la besogne beaucoup plus difficile. — Après la prise de Louisbourg, les ennemis seront beaucoup plus à portée d’intercepter les secours destinés pour cette colonie, dont nous avons les plus grands besoins pour la campagne prochaine, quelque économie que nous fassions sur nos vivres pendant l’hiver. — La paix est bien à désirer pour ce pays...» ' '

Le marquis de Vaudreuil exprimait le même avis dans une lettre du 2 septembre : « La paix me paraît d’une nécessité absolue pour cette colonie. — Si la guerre continue l’année prochaine, il faudra que Sa Majesté nous envoie de puissants secours en vivres, hommes et vaisseaux pour pouvoir balancer les forces ennemies. » — « La situation, disait-il encore le 6 septembre, devient chaque jour plus triste et plus critique. — Je dois m’attendre à être attaqué de tous côtés. »

Enfin, pour éclairer la cour et exposer la détresse extrême de la colonie ainsi que le sort dont elle était menacée, M. de Vaudreuil, d’accord avec Montcalm, envoya en France l’aide de camp Bougainville. Celui-ci fut bien accueilli à Versailles; le roi nomma le vainqueur de Carillon lieutenant général et commandeur de l’ordre de Saint-Louis; Lévis maréchal de camp, de Bourlamaque brigadier, M. de Vaudreuil grand-croix de Saint-Louis, Bougainville colonel et chevalier de Saint-Louis; toutes les récompenses demandées par le général pour ses officiers furent accordées; on chanta un Te Deum à Paris en l’honneur de la « victoire de M. de Montcalm en Amérique », et on inséra le rapport du gouverneur dans la Gazette de France. Mais le ministère, après avoir examiné toutes les ressources disponibles, fait le recensement des arsenaux, des ports et des magasins, reconnut qu’il ne pouvait envoyer à la Nouvelle-France que trois cent vingt-six recrues et le tiers des vivres si ardemment réclamés. Les campagnes en Allemagne, où l’on n’éprouvait que des défaites, absorbaient toutes les forces de la mère patrie. Comme Bougainville insistait auprès du ministre de la Marine Berryer, créature de Mme de Pompadour, ce dernier lui répondit : « Monsieur, quand le feu est à la maison, on ne s’occupe pas de l’écurie! » L’aide de camp, homme d’esprit, répliqua vivement : « On ne dira pas du moins, monsieur, que vous parlez comme un cheval! »

Bougainville pouvait retourner auprès de son chef ; il savait qu’il n’y avait rien à attendre de la cour et que le Canada était sacrifié.

Par les navires partis de Québec l'automne précédent, Montcalm avait instamment réclamé des secours. Le 19 février 1759, le ministre de la Guerre, le vieux maréchal de Belle-Isle, lui répondit qu’il ne devait pas compter recevoir de troupes. « Outre qu’elles augmenteraient, lui disait-il, la disette des vivres que vous n'avez que trop éprouvée jusqu’à présent, il serait fort à craindre qu’elles ne fussent inter-

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cep le es par les Anglais dans le passage; et comme le roi ne pourrait vous envoyer de secours proportionnés aux iorces que les Anglais sont en état de vous opposer, les ellorts que Ion lerait ici pour vous en procurer n’auraient d’autre effet que d exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables pour conserver la supériorité qu’il s’est acquise dans cette partie du continent. »

Ce même ministre, que les ordres du roi obligeaient à abandonner si honteusement les admirables défenseurs de la Nouvelle-France, ajoutait de sa main cette recommandation vraiment étrange après le refus de tout appui : « Il est de la dernière importance de conserver un pied dans le Canada, quelque médiocre qu’en soit l’espace; car si nous l’avions perdu en entier, il serait comme impossible de le ravoir. C’est pour remplir cet objet que le roi compte sur votre zèle, votre courage, votre opiniâtreté, et que vous mettrez en œuvre toute votre industrie, que vous communiquerez les mêmes sentiments aux officiers principaux et tout ensemble aux troupes qui sont sous vos ordres. »

Montcalm accusa réception de cette lettre dans des termes d’une simplicité et d une grandeur antiques : « J’ose vous répondre de mon entier dévouement à sauver cette malheureuse colonie ou à mourir».

Il lui restait trois mille deux cents hommes, les quelques recrues arrivées de France, quinze cents soldats des troupes de marine et les milices.

Le gouverneur, comprenant que l’heure suprême était arrivée et qu’il fallait employer toutes les forces disponibles pour résister à l’assaut formidable que la colonie allait subir, ordonna la levée en masse de tous les Canadiens de seize à soixante ans. Son appel fut entendu par ses compatriotes qui, malgré la faiblesse de son caractère, le savaient dévoué à leur cause et prêt à se sacrifier pour elle. Dix mille hommes quittèrent leurs foyers pour se joindre à l’armée; on vit, touchant et noble exemple de patriotisme, des enfants de douze ans et des vieillards de quatre-vingts grossir les rangs des milices ou s’employer de leurs mains débiles, à défaut de bêtes de somme, aux charrois de vivres et d’artillerie. Il ne resta dans les campagnes, pour le travail de la terre, que les femmes et les petits enfants. Quant aux sauvages, qui voyaient l'infériorité trop manifeste des Français et que les émissaires anglais cherchaient par tous les moyens à rallier à leur cause, ils refusèrent pour la plupart de quitter leurs bourgades ; les Durons, les Iroquois chrétiens et les quelques Abénaquis ayant survécu à l’épidémie de petite vérole des années précédentes répondirent seuls, au nombre de neuf cents, à l’appel du gouverneur et de Montcalm.

Contre ces faibles forces, épuisées par les privations et les souffrances d’un long et froid hiver, l’ennemi disposait de quarante mille hommes de troupes, soutenus par vingt mille soldats de réserve. William Pitt confia le commandement de la principale armée à un jeune et ardent général, James Wolfe, qui s’était distingué au siège de Louisbourg Wolfe avait sous ses ordres douze mille hommes qu’une flotte de vingt vaisseaux et trente frégates, montée par plus de dix-huit mille matelots et artilleurs, devait transporter devant Québec; le général Amherst, à qui la Chambre des communes avait voté des remerciements pour la prise de Louisbourg, remplaçait Abercromby; il allait marcher avec douze mille hommes, par le lac Champlain, sur le centre de la colonie et rejoindre sous Québec l’armée de Wolfe.

Une troisième armée, celle qui avait pris le fort Duquesne, était chargée, sous le commandement du général Prideaux, de tourner la colonie parles lacs, d’occuper le fort Niagara et de descendre le fleuve Saint-Laurent jusqu’à Montréal. « Si le général Montcalm, disait Wolfe, trompe encore cette fois nos efforts, il pourra passer pour un habile officier. »

Le 25 juin, la flotte anglaise, après avoir évité, par une heureuse fortune qui surprit alors, les dangers de la navigation sur le fleuve, arrivait en vue de Québec. Elle avait été dirigée, au milieu des passes et des écueils du Saint-Laurent, par un officier de la marine royale, Canadien d’origine, Denis de Vitré. Fait prisonnier, il avait accepté de servir de pilote à l’ennemi, contre promesse d’un grade et une somme d’argent. Cette infâme trahison fut largement récompensée. (Dussieux.) 11 y a des actes que tout l’or d’une nation ne saurait effacer, et celui du misérable qui ouvrait le Canada aux ennemis est du nombre.

Malgré les menaces d’invasion par le fleuve, renouvelées chaque année depuis le commencement de la guerre, les remparts de Québec étaient restés inachevés. Dès 1758, Montcalm avait signalé le danger au ministre : « Il y a deux ans, lui disait-il, que je ne cesse de parler de l’entreprise et de la descente que l'ennemi peut faire à Québec; on ne veut rien prévoir ni rien ordonner. »

Le 12 avril 1759, il revenait encore sur le péril qu’il entrevoyait : « A Québec, l’ennemi peut venir si nous n’avons pas d'escadre; et, la capitale prise, la colonie est perdue; et, cependant, nulle précaution. J’ai écrit, j’ai fait offre de mettre de l’ordre pour empêcher une fausse manœuvre à la première alarme; la réponse : — Nous aurons le temps! » Funeste illusion! Et combien Montcalm, cette fois encore, voyait juste!

L attaque prochaine de la flotte anglaise étant signalée, le général se rendit le 22 mai à Québec, où il fut bientôt rejoint par M. de Vaudreuil et le chevalier de Lévis. Après un sérieux examen de la place et de ses abords, tous trois reconnurent qu’elle n’était point tenable du côté de la campagne, où il n’existait pour la défendre qu’un simple mur de deux mètres de hauteur, sans fossé ni glacis. Afin d’empêcher l’ennemi de tourner la position et de la prendre à revers, il fallait à tout piix s opposer à un débarquement et protéger la ville par un vaste camp retranché. Ce dernier prit le nom du village de Beauport qu’il renferma. Le Saint- Lauient en couvrait le front, la gauche s appuyait à la rivière Montmorency, descendant des montagnes par un profond ravin, et la droite était réunie à la ville par un pont sur la rivière Saint-Charles, dont un barrage et deux navires coulés en arrière interdirent 1 entrée. Des redoutes élevées le long des retranchements et sur les quais de la basse ville augmentaient la force de la position. Les troupes et les mdices furent disposées sur les emplacements qu’elles devaient défendre, et y campèrent; le chevalier de Lévis commandait la gauche, Bougainville la droite; Montcalm établit son quartier général au centre. Les deux frégates françaises et les bâtiments de commerce qui se trouvaient dans le port de Québec furent placés sous la direction du capitaine Vauquelin, jeune officier de marine d'une bravoure éprouvée. Trop laible pour résister à la flotte ennemie, il devait remonter le fleuve et s opposer de toutes ses forces, avec l’appui des batteries de terre, aux tentatives que pourraient faire les Anglais pour le suivre en amont de la ville, où les falaises abruptes bordant le fleuve interdisaient tout débarquement.

BATAILLE DE CARILLON

— MORT DE MONTCALM. 317

La flotte anglaise, parvenue à l'île d’Orléans, y débarqua l’armée d’invasion et vint prendre position à la pointe, en face de la ville et du camp retranché. Sept brûlots avaient été préparés par les Français pour incendier les bâtiments lorsqu’ils

LE S A U L ï DE MONTMORENCY.

Dessin de Paul Iîuet, d'après un croquis do M. Deville.

seraient à l’ancre; le 28 juin, par une nuit obscure, ils furent dirigés sur les navires qu'ils devaient détruire, mais les hommes qui les montaient y mirent le feu beaucoup trop tôt, et les chaloupes anglaises, à l’aide de grappins, les entraînèrent jusqu’à la berge où ils achevèrent de se consumer. D’autres essais, avec

des radeaux enflammés, restèrent également sans résultat, et la flotte anglaise put s’embosser et se préparer à couvrir la ville de ses feux. Pendant ce temps, Wolfe, après avoir vainement essayé de faire sortir Montcalm de ses retranchements, employait une partie de son armée à construire de l’autre côté du fleuve, sur la pointe de Lévis, plusieurs batteries qui, le 12 juillet, commencèrent à tirer en même temps que la flotte sur les maisons de Québec. Pendant deux mois, le bombardement ne se ralentit pas, allumant de tous côtés des incendies que la population, aidée des troupes, parvenait difficilement à éteindre, et détruisant presque entièrement la basse ville.

En attendant le général Amherst, qui devait le rejoindre sous les murs de Québec, Wolfe fit ravager avec une impitoyable férocité tous les environs de la cité, incendier les fermes, brûler quatorze cents maisons, massacrer les habitants, égorger les bestiaux, couper les arbres fruitiers, et faire un désert de ces malheureuses campagnes, sans parvenir à ébranler son adversaire. Montcalm restait enfermé dans la ville et le camp retranché, repoussant toute tentative de descente en aval et en amont, et laissant les Anglais se morfondre dans l'île d’Orléans et dans le camp élevé par eux à gauche du ravin de Montmorency, près du village de F Ange-Gardien. C’était la base des opérations que Wolfe, las d’attendre inutilement Amherst, se décida à entreprendre seul contre les positions françaises.

Le 31 juillet, un vaisseau de soixante canons et deux frégates vinrent s’embosser à gauche des retranchements de Beauport contre lesquels ils commencèrent un feu terrible, pendant que des hauteurs au delà du sault de Montmorency, une batterie de vingt-six pièces prenait le retranchement à revers. A marée basse, les troupes anglaises campées de l’autre côté de la rivière descendirent en colonnes, sous la protection de leur artillerie, jusqu’au gué qu’elles passèrent au-dessous du sault, et se réunirent à celles qui,- venant de la pointe de Lévis, débarquaient sur la berge, appuyées par le feu des frégates. Formées en bataille, elles s’avancèrent vers les retranchements; à leur approche, les Français les accueillirent par des salves rapides de mousqueterie sous lesquelles elles commencèrent à plier et à se rompre.

Les redoutes menacées n’avaient que dix canons à opposer aux cent dix-huit pièces de l’ennemi, mais les volontaires canadiens, embusqués derrière les taillis et les roches, tuèrent à coups de fusil les artilleurs anglais. Le chevalier de Lévis, sous les ordres duquel combattaient les Français sur ce point, fd, des merveilles; les renforts que dirigeait Montcalm en personne arrivèrent au moment où l’ennemi, décimé, commençait à se retirer. Un violent orage, accompagné d’une pluie diluvienne, vint alors interrompre la lutte. Montcalm se disposait à la continuer vigoureusement lorsque, la pluie cessant, il vit les Anglais se retirer précipitamment, après avoir mis le feu à leurs frégates embossées près de la côte. L’action avait duré six heures; les batteries anglaises avaient tiré sur les retranchements des Français plus de trois mille coups de canon. Wolfe avait engagé huit mille hommes dans cette attaque; il en avait perdu six cents tués ou blessés; l’orage, en arrêtant la poursuite du vainqueur, lui avait épargné de plus grandes pertes. Rentré dans son camp et accablé par l’échec qu’il venait d’éprouver, il envisagea avec effroi l’impression que sa défaite allait causer en Angleterre, et les amères critiques dont sa conduite, dans une entreprise au-dessus de ses forces, serait certainement 1 objet. Une dernière tentative faite, par son ordre, sous la direction du général

BATAILLE DE CARILLON. — MORT DE MONTCALM

Murray, en amont de Québec, ayant été repoussée de même, il tomba gravement malade, et ses troupes restèrent plusieurs jours dans l’inaction, en attendant sa convalescence. Aussitôt qu il put reprendre la direction des opérations, il adressa à son gouvernement une longue dépêche dans laquelle « il exposait tous les obstacles contre lesquels il avait à lutter, et les regrets cuisants qu’il éprouvait du peu de succès de ses efforts ». (Garneau).

Les deux armées qui devaient le rejoindre sous les murs de Québec pour l’aider à venir à bout de la résistance opiniâtre à laquelle il se heurtait étaient restées en route; le général Am h ers t avait dû s’arrêter à Carillon, pendant que le général Prideaux était tué à Niagara.

La défense, au fort de Carillon, avait été confiée à M. de Bourlamaque; deux mille trois cents hommes occupaient sous ses ordres ce poste et celui de Saint-Frédéric. Les retranchements de Carillon avaient été remis en état, mais lorsque les mouvements de l’ennemi furent connus et Québec désigné comme le but de la principale attaque, M. de Bourlamaque reçut l’ordre, si les forces qui allaient le menacer étaient trop supérieures en nombre pour permettre de leur résister à Carillon, de faire sauter ce fort ainsi que celui de Saint-Frédéric, et de se retirer à l'île aux Noix, dans la rivière de Richelieu, où les travaux de défense effectués récemment lui donneraient les moyens d’arrêter l’ennemi.

Le général Amherst, qui commandait de ce côté l’armée anglaise et que la sanglante défaite subie l’année précédente à Carillon par son prédécesseur invitait à la prudence, commença par réunir toutes ses troupes au fort Lydius ; puis il en fit construire un nouveau près de l’emplacement autrefois occupé par le fort William-Henry. Sa base d’opérations ainsi assurée, il s’embarqua le 21 juillet sur le lac Saint-Sacrement avec douze mille hommes et cinquante-quatre bouches à feu. Deux jours après, il arrivait en vue de Carillon. Bourlamaque, qui avait essayé vainement de s’opposer à sa marche, et qui avait dû se replier sur le fort, y laissa quatre cents hommes pour le détruire et se retira à Saint-Frédéric. Le 26, après avoir fait sauter le fort, la garnison quitta Carillon sans être inquiétée et rejoignit Bourlamaque. Celui-ci, craignant d’être tourné à Saint-Frédéric, en détruisit également les murailles et opéra sa retraite sur l'ile aux Noix. Le 4 août, Amherst occupa les forts abandonnés, les fit reconstruire et ordonna de mettre en chantier des embarcations en nombre suffisant pour permettre à ses troupes de s’engager sur le lac Champlain. Les mois d’août et de septembre s’écoulèrent avant qu’il fût en mesure de reprendre ses opérations et de surmonter les obstacles accumulés sur sa route par son habile adversaire. Les neiges et les gelées arrivant, toute navigation devint impossible, et force fut aux Anglais de reculer pour hiverner dans leurs forts.

Du côté du lac Ontario, le capitaine Pouchot avait été chargé, avec trois cents soldats et Canadiens, d’occuper le fort Niagara; il devait s’y fortifier, et, s’il était attaqué, appeler à son secours les postes de la rivière aux Bœufs et de Détroit, commandés l’un par M. de Ligneris et l’autre par le capitaine Aubry. Si, au contraire, l’offensive lui était possible, il avait à s’entendre avec eux pour essayer de chasser les Anglais du fort Duquesne. Aucun mouvement des ennemis ne se produisant du côté du fort Machault, le capitaine Pouchot y envoya un détachement avec des vivres et des marchandises pour essayer de maintenir les sauvages des

alentours clans notre alliance. Pendant qu'il dirigeait toute son attention de ce côté, le général Prideaux quittait Albany le 20 mai avec deux mille hommes d’infanterie, de l’artillerie et plusieurs milliers de sauvages, Loups, Mahingans, Iroquois, que la prise du fort Duquesne et la faiblesse numérique des Français avaient rejetés du côté du vainqueur. Le lor juillet, il arrivait au lac Ontario qu’il traversait sans donner l'éveil à la garnison de Niagara, et débarquait le 6 dans le voisinage du fort, qu’il investissait.

Le capitaine Pouchot, lorsqu’il était arrivé à Niagara, avait trouvé les murailles en ruine et les fossés à demi comblés; il avait aussitôt travaillé à réparer les fortifications.. Au moment où il allait subir un siège, les remparts étaient achevés, mais les batteries des bastions n’étaient pas encore en place, et les bâtiments destinés à l’hôpital et à l’emmagasinement des poudres restaient inachevés. Il renforça l'hôpital par des blindages et protégea la poudrière par des ouvrages en terre. Dçs que l’ennemi fut signalé, il envoya des courriers aux forts de Détroit et de la rivière aux Bœufs pour prier leurs commandants de venir en toute hâte à son secours avec ce qu’ils auraient de Français et de sauvages sous leurs ordres.

Le 10 juillet, dans la nuit, les Anglais ouvrirent une première parallèle à six cents mètres des remparts. Du 13 au 22, ils continuèrent leurs travaux d’approche, démasquant successivement plusieurs batteries. Le général Prideaux fut tué d’un éclat de mortier; le colonel Johnson, qui le remplaça, poursuivit les opérations du siège avec la plus grande énergie. Les bastions démolis, les canons démontés, les assiégés en furent réduits à empiler des paquets de pelleteries sur les décombres des fortifications pour tirer moins à découvert, et à bourrer leurs dernières pièces avec des couvertures et des chemises. La hrèche était ouverte; depuis dix-sept jours aucun des hommes de la garnison ne s’était couché, beaucoup étaient blessés; le commandant, ses munitions épuisées, n’avait plus qu’un "espoir, c’était d’être secouru à temps par de Ligneris et Aubry, dont il connaissait la bravoure, et qui l’avaient informé de leur arivée prochaine avec six cents Français et un millier de Peaux-Rouges. Mais leurs émissaires sauvages, avec une insigne perfidie, avertirent en même temps leurs « frères » amis des Anglais et le colonel Johnson luimême. Ce dernier n’eut alors qu’à tendre aux arrivants une embuscade dans laquelle ils tombèrent; ses troupes, cachées derrière des abatis d’arbres le long du sentier allant de la caLaracte au fort, laissèrent s’avancer les Français que leurs alliés sauvages suivaient à distance. Ces derniers, à la vue de l’ennemi, s’arrêtèrent aussitôt, ne voulant pas, disaient-ils, combattre contre leurs frères des cinq nations. Abandonnés à leurs seules forces, de Ligneris et Aubry continuèrent à suivre rapidement le sentier dans lequel ils furent assaillis par des coups de feu partant des abatis. Chargeant alors 1 ennemi à travers bois, ils le chassèrent au premier choc de ses positions; mais, enveloppés par plus de deux mille hommes, ils furent écrasés, et quelques Canadiens purent seuls échapper à la poursuite des Peaux- Rouges. Ils se réfugièrent au fort de Détroit. Quant à nos misérables alliés, dont la trahison et la lâcheté avaient amené ce désastre, leurs « frères » les traitèrent comme les Français eux-mêmes et les massacrèrent. Presque tous les officiers furent tués ou pris; Ligneris et Aubry, blessés, restèrent aux mains des Anglais. Johnson informa sans délai le capitaine Pouchot de son succès, en lui adressant la lis Le des officiers prisonniers. Le commandant du fort envoya un parlementaire

BATAILLE DE CARILLON. — MORT DE MONTCALM

pour s assurer de l’exactitude de cette défaite, qui lui enleA^ait toute chance d’être secouru. Sa garnison réduite d’un tiers était épuisée, les fortifications n’existaient plus qu à 1 état de ruines informes; la brèche grande ouverte permettait l’assaut; il accepta les conditions honorables que lui offrait, Johnson, qui désirait de son côté occuper le tort avant 1 arrivée du général Gage, désigné pour remplacer Prideaux. La garnison sortit avec les 'honneurs de la guerre, tambours en tête, mèches allumées, pour s’embarquer sur le lac et être conduite à New-York, où Pouchot lut bientôt mis en liberté par Aroie d’échange. La prise de Niagara achevait d isoler le Canada du côté des lacs et de la Louisiane.

Informé de la retraite de M. de Bourlamaque à Pile aux Noix et de la reddition du tort Niagara, M. de A audreuil, effrayé des conséquences que pouvaient avoir pour la colonie ces succès de l’ennemi, eut l'idée malheureuse, dans ces circonstances critiques, défaire sortir de Québec le chevalier de Lévisqui, avec sept cents Canadiens et cent soldats des troupes de terre, fut envoyé aux rapides, entre le lac Ontario et Montréal, pour y organiser la défense. Le 6 septembre, Lévis écrivait de Montréal à Montcalm pour lui faire part de la situation de cette partie de la colonie; il terminait sa lettre en termes qui témoignent d’une admirable clair- AToyance, et qui font d'autant plus regretter que leur auteur ait été éloigné, au moment décisif, du champ de bataille où allaient se jouer les destinées de la Nouvelle-France. « J’espère, dit-il à son chef, que les ennemis qui sont vis-à-vis de atous, dans la partie de Québec, ne tarderont pas à partir; et dans ce cas nous ne serons pas attaqués dans ces deux parties. C’est bien à désirer pour celle des rapides, car pour cette année, ou du moins jusqu’au 1er octobre, elle est bien en l’air. Je crois, mon cher général, que atous ferez bien de Arous tenir rassemblé le plus possible, car les ennemis en partant dowent chercher à aAroir une action qui donne de la réputation à leurs armes et qui justifie la conduite que Wolfe a tenue toute la campagne. Je désire bien ardemment de pouvoir vous rejoindre. »

Depuis deux mois, la formidable artillerie des vaisseaux anglais et les batteries de la pointe de Lévis foudroyaient sans discontinuer de leurs feux les retranchements de Montcalm et la ville de Québec, dans laquelle les incendies produits par les bombes avaient détruit la plus grande partie des maisons et des établissements; depuis deux mois, Wolfe, qui avait fait passer, en remontant la nuit le Saint-Laurent, une partie de sa flotte devant la ville en ruines, avait tenté vainement à diverses reprises un débarquement en amont de Québec; depuis deux mois, les actes de brigandage contre les propriétés des malheureux Canadiens avaient continué jusqu'à la destruction complète de toutes les habitations des alentours; la saison s’avançait, le froid et les glaces allaient rendre le séjour du fleuve impossible et obliger à la retraite l’armée anglaise impuissante à forcer les lignes de défense du général français; l’amiral Saunders avait réuni à son bord un conseil de guerre, et il avait été décidé que le 20 septembre la flotte embossée devant Québec lèverait l’ancre pour regagner le golfe Saint-Laurent et le port d’Halifax, où elle serait à l’abri des tempêtes et des désastres qu’autrefois les navires de Phips et de l’amiral Walker avaient éprouvés dans ces parages.

Ainsi que l’avait prévu le chevalier de Lévis, Wolfe, remontant et descendant le fleuve, l’âme ulcérée de désespoir, avait pris la résolution d’essayer une dernière attaque, et de tenter à une demi-lieue au-dessus de Québec l’escalade de la falaise,

au sommet de laquelle un sentier étroit et escarpé pouvait le conduire si les Français lui en laissaient l’accès libre. C’était la dernière chance et la plus improbable de succès. Le général anglais, décidé à la tenter en y laissant à la fois, s’il échouait, sa réputation et sa vie, prit les dispositions les plus habiles pour dérober son approche à l’adversaire. Afin d’attirer l’attention de Montcalm et de l’obliger à diviser ses forces, il fit remonter le fleuve à une partie de sa flotte accompagnée de nombreuses chaloupes, comme s’il voulait effectuer un débarquement à quatre ou cinq lieues en amont de la ville. Bougainville fut détaché avec deux mille hommes pour surveiller ses mouvements et repousser toute tentative de descente. Il campa en face de la Hotte, prêt à jeter à la rivière les corps qui voudraient débarquer.

Pendant la nuit du 12 au 13 septembre, Wolfe, dérobant dans l’obscurité ses mouvements à son adversaire, descendit le fleuve avec ses canots et un détachement d’Écossais choisis parmi les plus lestes. Il fit halte à une demi-lieue de Québec, à l’anse au Foulon, où il avait résolu de mettre pied à terre. Par une étrange fatalité, l’officier qui commandait ce poste était M. de Vergor, la créature de l'intendant Bigot, l’ancien commandant du fort de Beauséjour, qu’il avait lâchement rendu, l’homme que le conseil de guerre n’avait acquitté que grâce à la néfaste influence de son protecteur. C’est lui qui, par son inepte incurie, allait permettre au général anglais de rompre enfin cette ligne de défense contre laquelle

11 se heurtait vainement depuis deux mois! Deux déserteurs avaient informé Wolfe que des chaloupes françaises, chargées de vivres, devaient pendant la nuit descendre jusqu’à Québec en suivant la rive du fleuve. Profitant de ce renseignement, il choisil quelques officiers parlant parfaitement le français, et lorsque ses canots passèrent devant les sentinelles postées au pied des falaises, ceux-ci répondirent au qui-vive qu’on leur adressait : « Ne faites pas de bruit; ce sont des vivres! » Il atteignit ainsi, dans la nuit noire, sans avoir donné l’éveil, l'anse au Foulon; débarqué le premier, il gravit à la tête de ses highlanders le sentier aboutissant au plateau. Aussitôt, le poste qui devait garder ce débouché fut enveloppé, et Vergor, couché et endormi, fait prisonnier.

Wolfe avait réussi dans sa tentative désespérée ; il avait pris pied sur le plateau et tourné les positions de Montcalm qu’il n'avait pu forcer de front. Avec une hâte fébrile, les bataillons anglais, amenés par les centaines de chaloupes des navires descendus avec la marée jusqu’au niveau de l’anse, se pressent le long du sentier, escaladent les falaises et viennent se développer dans la plaine; le général les y dispose rapidement en bataille. Au lever du jour, l’armée débarquée, forte de huit mille hommes et formée en carré, commençait à se retrancher.

Montcalm, que les mouvements de l’ennemi préoccupaient, avait fait coucher le

12 septembre ses troupes au bivouac. Averti dès les premières heures du jour du débarquement de l’armée anglaise à l’anse au Foulon et de sa présence dans les plaines d’Abraham, à une demi-lieue de Québec, il appela aussitôt à lui les troupes et les milices campées à Beauport, n’y laissant que quatorze cents hommes pour garder les retranchements ; puis il fit prévenir Bougainville d’avoir à le rejoindre le plus promptement possible. Mais cet officier se trouvait à quatre lieues de là; on était séparé de lui par les troupes anglaises, il fallait compter une demi-journée pour lui permettre de regagner Québec et chaque heure perdue profitait à l’ennemi dont la situation, appuyée par sa flotte, menaçait de devenir bientôt formidable.

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