‹ La Nouvelle-FranceChapitre 50 sur 68 · MORT DU GÉNÉRAL WOIFE · texte numérisé non relu

MORT DU GÉNÉRAL WOIFE

Dessin de Lix.

A tout prix, on devait l’attaquer et le chasser du plateau, d’où il allait pouvoir, s’il restait libre d’achever sa concentration, prendre Québec à revers et enlever la place. La générale battue, toutes les troupes réunies dans la ville sortirent successivement et occupèrent les hauteurs en avant du mur d’enceinte, pendant que le bataillon de Guyenne, déployé en tirailleurs, commençait à échanger des coups de feu avec les avant-postes anglais. Les derniers détachements ayant rejoint, la petite armée de Montcalm comptait quatre mille cinq cents hommes dont les trois quarts étaient des miliciens. Disposés sur trois rangs et entraînés par le général qui leur communiquait son ardeur, Canadiens et Français marchèrent à l’ennemi en tiraillant; quelques sauvages les accompagnaient. « On se fusilla pendant longtemps, dit le major de Québec, Joannès, qui assistait à l’action; enfin, vers dix heures, M. le marquis de Montcalm, voyant l’ennemi se grossir de plus en plus et quelques pièces de canon qui tiraient, jugea à propos de ne pas lui laisser le temps de se fortifier davantage et donna le signal pour charger. Les troupes s’ébranlèrent avec beaucoup de légèreté, ainsi que les Canadiens, mais après quelques pas en avant, le petit bouquet de bois qui s’allongeait sur la droite servit de retraite aux miliciens, qui laissèrent marcher seuls les cinq bataillons, ce qui occasionna un peu de flottement. Enfin, après s’être approchée à la portée du pistolet et avoir fait et essuyé trois ou quatre décharges, la droite plia et entraîna le reste de la ligne. »

Profitant de ce mouvement de retraite, Wolfe ordonne à ses troupes de charger et s’élance à leur tête sur l’ennemi; une balle l'atteint au poignet; il se contente de bander la plaie avec un mouchoir et continue la poursuite; deux autres projectiles le frappent en plein corps; il tombe la poitrine traversée; on le porte en arrière en cachant ses blessures aux soldats; un des officiers qui l’entourent l’informe que les Français fuient vers Québec. « Déjà! dit-il faiblement; alors je meurs content. » Et il expira.

Le même sort était réservé à son brave et malheureux adversaire. Dans ses efforts pour arrêter la retraite de ses troupes, poursuivies avec acharnement par les bataillons écossais, Montcalm avait déjà reçu deux coups de feu; pendant qu’il essayait de rallier son armée pour s’opposer aux progrès de l’ennemi, une autre balle l’atteignit dans les reins et le renversa mortellement blessé sur le champ de bataille. Au chirurgien qui sondait sa plaie, il demanda combien de temps il lui "restait à vivre. « Quelques heures », répondit avec franchise cet officier. « Tant mieux, dit Montcalm, je ne verrai pas les Anglais dans Québec. »

Il rentra dans la ville soutenu sur son cheval par trois grenadiers. Des femmes, le voyant passer défaillant et couvert de sang, se mirent à pleurer en s’écriant : « Mon Dieu! le marquis est tué! » S’efforçant de sourire* malgré les souffrances qu’il éprouvait, le blessé leur dit : « Ce n’est rien, ne vous affligez pas pour moi, mes bonnes amies! » On le déposa chez le chirurgien Arnoux, rue Saint-Louis. Sa dernière préoccupation fut pour les Canadiens, et augmenta encore chez ceux-ci le chagrin que leur causa sa perte. (Gagnon.) Il dicta les lignes suivantes, qu’il fit adresser au commandant de l’armée anglaise : « Général, l’humanité des Anglais me tranquillise sur le sort des prisonniers français et sur celui des Canadiens. Ayez pour ceux-ci les sentiments qu’ils m’avaient inspirés; qu’ils ne s’aperçoivent pas d’avoir changé de maître. Je fus leur père; soyez leur protecteur. »

A M. de Ramesay, commandant la place, qui lui demandait son opinion sur la

BATAILLE DE CARILLON. — MORT DE MONTCALM. 325

défense qu on pourrait opposer, il répondit expirant : « Je confie à votre garde 1 honneur de la France ! »

Il mourut le 14 septembre, à cinq heures du matin, et fut inhumé dans la chapelle des Ursulines, à moitié détruite par les projectiles. « Ce fut le soir même du 14, vers neuf heures, à la lueur des flambeaux, que se lit la cérémonie funèbre; les ténèbres et le silence planaient tristement sur les ruines de la cité, pendant que défilait le lugubre cortège composé du clergé, des officiers civils et militaires, auxquels se joignirent, chemin faisant, les hommes, les femmes et les enfants qui erraient çà et là au milieu des décombres. Les cloches restèrent muettes, le canon ne résonna point, et les clairons furent sans adieu pour le plus vaillant des soldats. » (Histoire des Ursulines de Québec.)

L'historien américain Bancroft a dépeint en termes dignes d’être rappelés l'homme qui succombait ainsi après avoir pendant quatre ans tenu en échec toutes les forces des Anglais dans le nouveau monde : « Infatigable au travail, juste, désintéressé, toujours rempli d'espérance, et quelquefois jusqu'à la témérité, sage dans les conseils, actif dans l'action, c’était une source continuellement jaillissante de hardis projets. Sa carrière au Canada fut une inexorable destinée. Il supportait avec une égale patience la faim et le froid, les veilles et les fatigues. Plein de sollicitude pour ses soldats, il ne pensait pas à

lui. Souvent il apprit aux sauvages à s’oublier e,t à tout souffrir, et, au milieu d’une corruption générale, il ne chercha jamais que l’intérêt de la colonie. »

Montcalm mortellement blessé, une véritable panique s’empara des troupes qui s’enfuirent jusqu’au camp de Beauport; à la nuit, elles rallièrent par groupes, en remontant dans les terres, le corps de Bougainville. Ce dernier, qui n’avait appris qu’à huit heures du matin le débarquement des Anglais, avait marché aussitôt à l’ennemi, mais à son arrivée aux plaines d’Abraham la bataille était perdue; les Français avaient abandonné leurs positions et regagné Québec, dont les Anglais s’approchaient. M. deVaudreuil, d’accord avec Bougainville, assembla un conseil de guerre qui opina pour la retraite jusqu’à la rivière Jacques-Cartier dont on pourrait se servir comme ligne de défense. Lévis, désigné précédemment par le roi pour remplacer Montcalm en cas de mort, fut rappelé aussitôt de Montréal. Quant à la retraite, elle s’effectua dans un désarroi et une précipitation tels que la plupart des approvisionnements restèrent dans le camp de Beauport, où ils furent oubliés.

Page 1