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CHAPITRE XIV

LA DERNIÈRE VICTOIRE - PERTE DU CANADA

uébec, bombardé pendant deux mois, était pris; les campagnes avaient été

ravagées, les fermes brûlées, les bestiaux abattus pour la subsistance des

armées; les caches faites dans les bois détruites par l’ennemi; le pays, épuisé et sans ressources, voyait ses communications interceptées avec la France, la Louisiane et les pays d’en haut; habitants et soldats mouraient de faim: tout semblait fini. Les trois armées anglaises, arrêtées dans leur marche par la mauvaise saison et la résistance acharnée qui leur avait été opposée, n’avaient plus qu’à se rejoindre sous les murs délabrés de Montréal. Personne n’imaginait en Europe qu’une poignée d’hommes, réduits à la dernière extrémité, à qui toute espérance semblait interdite, oseraient songer à retarder une destinée inévitable. C’est cependant l’étonnant spectacle auquel nous allons assister.

Le chevalier de Lévis, en qui survivait l’indomptable énergie de Montcalm, conçut l’audacieux projet de se porter sur Québec dès que les grands froids seraient passés, de surprendre les Anglais et d’enlever la ville avant l’arrivée des secours qu’ils attendaient d’Europe.

Des reconnaissances poussées pendant l’hiver jusqu’aux abords de Québec empêchèrent l’ennemi de s’étendre au loin pour se ravitailler; toutes les embarcations que l’on put trouver furent réunies en arrière près de Montréal; les troupes, disséminées chez les habitants pour leur permettre de vivre, furent exercées et soumises à une sévère discipline; les miliciens, réunis aux soldats réguliers, s’habituèrent aux mêmes manœuvres; tous les préparatifs s’achevèrent, avec rapidité sous l’impulsion vigoureuse du général et du gouverneur que le chevalier de Lévis avait convaincu de la nécessité de reprendre Québec à tout prix si l'on voulait éviter d’être écrasé au printemps par l’ennemi.

Le 29 mars 1700, à la veille de commencer les opérations qu’il projetait, Lévis adressa aux commandants de bataillons, avec prière de la communiquer à léurs

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officiers et aux soldats sous leurs ordres, une lettre qui affermit tous les courages, prépara les cœurs aux plus rudes efforts et qui reste comme une des plus admirables pages de cette histoire : « Nous touchons au moment où l’armée va s assembler et marcher. Je ne doute pas que vous n’ayez pris tous les arrangements nécessaires pour que votre bataillon soit en état de tout point, ainsi que les miliciens qui sont commandés pour y servir, pour partir au premier ordre que je puis vous envoyer d'un moment à l’autre. Notre départ dépend de la fonte des glaces, pour profiter de l’instant où la navigation sera libre; car il est très important que l’armée soit rendue devant Québec avant que les ennemis aient pu travailler à des ouvrages extérieurs. Il est inutile que je renouvelle aux troupes le zèle avec lequel elles doivent se porter à cette expédition dont dépendent le salut de la colonie, la gloire des armes du roi et même celle de chacun en particulier. Nous devons aussi, par une entreprise audacieuse, marquer la reconnaissance que nous devons à la colonie qui nous nourrit depuis le temps que nous y sommes. Les habitants ont reçu nos soldats comme leurs enfants, et nous ne pouvons que nous louer de 1 amitié et de l’attachement que nous avons reçus, tant en général qu’en particulier, de tous les Canadiens. J’ai l’honneur de vous prévenir que M. le marquis de Vaudreuil envoie des ordres aux capitaines des côtes pour faire fournir huit jours de vivres à compter du jour du départ à tous les soldats et miliciens qui composent votre bataillon. Je vous prie de les prévenir qu'ils doivent s’attendre à faire une campagne dure. Je ne vois la subsistance assurée qu’en pain, et lorsque nous serons devant Québec nous ne mangerons, soit en cheval ou en bœuf, que la viande que nous pourrons avoir. Ceux qui pourront emporter quelques douceurs feront bien de les prendre. Je vous prie d’inspirer d'avance la plus exacte discipline dans votre bataillon et d’y tenir la main. Nous avons à combattre des troupes qui l’observent et, pour les vaincre, il ne faut pas s’écarter de ce principe. »

Afin d’éviter toute confusion dans la marche et dans le combat, des instructions furent rédigées par le chevalier de Lévis et remises aux officiers des troupes régulières et des milices. Leur esprit se résume dans l’article 6 ainsi conçu : « La force de l’infanterie consiste dans la discipline et l’ordre. Messieurs les commandants des corps et officiers en général doivent donner leurs attentions et applications pour mettre en vigueur ces deux points, malheureusement trop négligés dans nos troupes; ils doivent souvent inspirer aux soldats que la victoire et leur sûreté en dépendent; que toute troupe dispersée est presque toujours battue et souvent détruite; qu’ils doivent être attentifs, faire silence et se posséder pour exécuter les ordres de ceux qui les commandent, ne faire feu que sur leur ordre, quand bien même ils verraient tirer partout; leur inspirer que, pour leur honneur, la gloire des armes et le salut du pays, ils doivent chercher à réparer la perte du 13 septembre, et se souvenir que ce sont les mêmes ennemis qu ils ont eu à combattre à Chouaguen, au fort William-Henry et à Carillon. »

La dernière armée delà colonie, enflammée d’ardeur, était réunie le 17 avril à Montréal et, au milieu de la débâcle des glaces, commençait le 20 à descendre le fleuve sur les frégates, les bâtiments et les embarcations rassemblés pour la transporter à proximité de Québec. Elle se composait, d’après l’état dressé par le général, de : trois mille six cent dix soldats des régiments de la Reine, de Languedoc, de la Sarre, de Béarn, de Royal-Roussillon et de Guyenne, avec deux cent

soixante-dix-neuf officiers ; deux mille huit cent vingt et un miliciens; deux cents sauvages et trois cent cinquante^deux non combattants, chirurgiens, domestiques, employés. C’était tout ce qu’il avait été possible de concentrer pour l’expédition projetée.

En arrivant à la pointe aux Trembles, on trouva le fleuve encore plein de glaces; il faisait un froid terrible et Lévis dut s’arrêter pour prendre des vivres et des munitions réunis en cet endroit. Le 26, les embarcations purent descendre jusqu’à Saint-Augustin; les soldats qui les montaient les traînèrent sur les glaces accumulées le long de la rive pour les mettre à terre. L’armée débarquée n’emporta que du pain, des fusils et trois pièces de canon. M. de Bourlamaque fut envoyé avec une avant-garde de sauvages, de grenadiers et un détachement d’artillerie pour établir des ponts sur la rivière du Cap-Rouge que les troupes traversèrent pendant la nuit, par un orage affreux. Elles étaient le matin dans un état pitoyable elle général dut les laisser reposer dans les habitations en ruine des alentours. Il espérait surprendre les Anglais par la rapidité de sa marche et enlever un de leurs corps cantonné aux abords du cap Rouge; mais, par un de ces hasards qui déconcertent les mesures les mieux prises, l’ennemi stupéfié de tant d’audace avait appris l’arrivée de l’armée française à quelques heures de Québec. Voici comment se produisit cet incident qui eut les suites les plus graves au point de vue du résultat final des opérations, en permettant à Murray de sauver un de ses corps et de se renfermer dans la ville pour y soutenir un siège.

En arrivant au cap Rouge, un des bateaux portant les troupes avait été renversé par le choc d’énormes glaces. Les artilleurs qui le montaient se noyèrent: un seul se sauva en sautant sur un glaçon et fut emporté par le courant sans pouvoir rejoindre la berge. Il descendit ainsi le fleuve au milieu de la débâcle, à demi mort de froid et de fatigue. Lorsqu’il passa devant Québec, les Anglais, émus de compassion, envoyèrent des canots à son secours et parvinrent difficilement à le sauver, car les bords du Saint-Laurent étaient encore gelés. Réconforté avec des cordiaux, il commençait à respirer et à recouvrer ses sens lorsqu’ils lui demandèrent d’où il venait et qui il était. « Il répondit innocemment qu'il était un artilleur de l’armée de M. de Lévis au cap Rouge. D’abord ils crurent qu’il rêvait et que les souffrances qu’il avait éprouvées sur le fleuve lui avaient tourné la tête. Mais, après avoir constaté que ses réponses étaient toujours les mêmes, ils furent convaincus de sa véracité et un peu confondus d’avoir une armée française à trois lieues de Québec sans en avoir la moindre information. Tous les soins pour lui sauver la vie furent inutiles; il mourut un moment après avoir révélé cet important secret ». ( Campagne du Canada, 1760, relation anglaise.)

Murray, ainsi prévenu de l’approche de l’armée de Lévis, avait aussitôt concentré ses troupes dans Québec et pris toutes ses dispositions pour repousser les Français. Il fit chasser les habitants de la ville pour éviter une trahison de leur part. « Les soldats de la garnison, quoique accoutumés à toutes les horreurs de la guerre, ne purent voir sans émotion ces infortunés, hommes, femmes, vieillards, entants, s’éloigner de leurs murailles, sans savoir où adresser leurs pas, dans un pays dévasté et réduit a la dernière misère. » (Garneau.) Trois mille hommes occupèrent, avec plusieurs pièces d’artillerie, les hauteurs de Sainte-Foye devant Québec, depuis l’église jusqu’à la route de Suède.

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Les Français ne pouvaient déboucher du bois marécageux qui les couvrait pour aborder 1 ennemi qu en se massant sur le grand chemin et en s’exposant au ieu des troupes retranchées dans 1 église et les habitations voisines. Une attaque de Iront, dans ces conditions, sans artillerie, avec des bataillons formés partie de troupes régulières, partie de miliciens, pouvait être dangereuse et aboutir à un échec irréparable. Lévis eut 1 heureuse idée de se porter avec le gros de ses lorces sur le flanc gauche de Murray dont il tournait ainsi la position. Dès que les ombres de la nuit dérobèrent ses mouvements aux Anglais, il donna l’ordre à ses chefs de corps de gagner, à travers le bois dont ils longeaient la lisière, la route de Sainte-Foye. Menacé par ce mouvement d’être coupé de la place, Murray fit rétrograder ses troupes dont une partie rentra dans Québec pendant que le reste occupait les hauteurs en avant de la ville pour observer l’adversaire.

La journée du 27 se passa en escarmouches; le chevalier de Lévis concentrait ses bataillons dont la marche était retardée par une pluie continuelle qui détrempait les chemins et les rendait à peu près impraticables. Le 28, Murray, voulant profiter de ce que toute l’armée française n’était pas encore réunie pour l’attaquer au milieu de sa concentration dans les plaines d’Abraham, sortit avec sa garnison composée de sept mille hommes d'une valeur éprouvée, ne laissant dans la ville que quatre à cinq cents soldats chargés de garder les remparts pendant qu'il allait tenter le sort des armes. Il avait, comme artillerie, vingt-deux bouches à feu et comptait accabler avec ses troupes fraîches des recrues harassées par la fatigue et le mauvais temps. Il y aurait réussi saus l'habileté et le sang-froid du chevalier de Lévis. Celui-ci, croyant d’abord les Anglais décidés à s’en tenir à la défense de la place, avait donné l'ordre de marcher en avant pour arriver de bonne heure à l'anse au Foulon, où les chaloupes et les berges devaient achever le débarquement de son matériel. En allant reconnaître avec son état-major les positions qu'il comptait faire prendre à ses troupes, il aperçut une forte colonne ennemie qui sortait de la ville pour se former en bataille du coteau de Sainte-Geneviève à la falaise bordant le fleuve Saint-Laurent. Il fit occuper aussitôt par son avantgarde, à droite, une redoute élevée l'année précédente par les Anglais près de la côte du Foulon, et, à gauche un moulin et divers bâtiments sur le chemin de Sainte-Foye. Le gros de l’armée arrivait à peine sur le terrain lorsque les Anglais attaquèrent le moulin qui couvrait la route par laquelle débouchaient nos soldats. Murray voulait enlever ce point avec des forces supérieures pour se jeter ensuite sur le centre de l’armée française, l’enfoncer et couper son aile droite qu’il aurait écrasée.

Évitant une attaque à laquelle n’auraient pas résisté les cinq compagnies de grenadiers qui gardaient le moulin, Lévis les fit reculer jusqu’à l'entrée du bois pendant qu’il pressait la marche en avant de ses dernières brigades. Celles-ci arrivées sur le champ de bataille, il les lança à l'assaut de la position que l'ennemi occupait lui-même avec presque toutes ses forces et la plus grande partie de son artillerie. Les grenadiers abordèrent les Anglais au pas de charge, culbutèrent les régiments écossais et enlevèrent le moulin à la baïonnette. Attaqués à leur tour par les bataillons ennemis reformés en arrière, ils durent reculer pour revenir encore à la charge et reprendre le moulin dans lequel ils purent, cette fois, se maintenir.

Tout l’effort des Anglais sur la droite étail brisé. Lévis profite de ce qu’ils ont affaibli leur gauche pour attaquer à fond de ce côté. Ses troupes, entraînées par leurs officiers, s’élancent sur l’ennemi, et après l’avoir ébranlé par leur feu, se jettent sur lui à la baïonnette, l’enfoncent et le poursuivent avec acharnement. Les fuyards se sauvent vers le centre dont ils interrompent le feu et où ils propagent le désordre. Lévis fait alors charger sa gauche qui culbute à son tour la droite ennemie et la chasse la baïonnette dans les reins. La déroute des Anglais est complète. Il se précipitent vers la ville dont la proximité leur permet de rejoindre les remparts. Leur fuite même les préserve d'un désastre, car Lévis espérait les tourner s’ils avaient tenu pied et les jeter dans la rivière Saint-Charles. Ils laissaient entre les mains du vainqueur artillerie, munitions, outils, morts et blessés. Près du quart de leur effectif avait été tué ou mis hors de combat. Si les Français avaient pu attaquer la ville sur-le-champ, elle serait probablement retombée en leur pouvoir, car la confusion y était telle que les remparts étaient abandonnés par les fuyards réfugiés jusque dans la basse ville, et que les portes restèrent quelque temps ouvertes. Mais les vainqueurs étaient harassés de fatigue; leurs forces épuisées ne leur permettaient pas de continuer la poursuite ; ils avaient été aussi très éprouvés, car, dans Faction qui avait duré plus de trois heures, ils avaient perdu sept cents des leurs et cent quatre officiers tués ou blessés. Le spectacle du champ de bataille était effroyable. « Deux mille cinq cents hommes avaient été atteints par les feux et le fer dans un espace relativement resserré. L’eau et la neige, qui couvraient le sol par endroits, étaient rougies de sang que la terre gelée ne pouvait boire, et ces malheureux nageaient dans des mares horribles où l’on enfonçait jusqu’à mi-jambe. »

Les blessés français furent portés à l’hôpital sur les bords de la rivière Saint- Charles. « Il faudrait une autre plume que la mienne, écrivait une religieuse, pour peindre les horreurs que nous eûmes à voir et à entendre pendant vingt-quatre heures que dura le transport. — Il faut dans ces moments une force au-dessus de la nature pour pouvoir se soutenir sans mourir. Après avoir dressé plus de cinq cents lits que nous avions eus des magasins du roi, il restait encore de ces malheureux à placer. Nos granges et nos étables en étaient remplies. Nous avions dans nos infirmeries soixante-douze officiers, dont trente-trois moururent. On ne voyait que bras et jambes coupés. Pour surcroît d affliction, le linge nous manqua; nous fûmes obligées de donner nos draps et nos chemises. » (Carneau.)

Des hauteurs que les Anglais avaient abandonnées, on découvrait les remparts de Québec. Aussitôt après la retraite de l’ennemi, le chevalier de Lévis se hâta de les occuper. Après avoir reconnu les abords de la place, il fit commencer une parallèle à cinq cents mètres du rempart. Trois batteries, une de six pièces, une de quatre et la dernière de trois y furent installées avec des difficultés inouïes, car on cheminait sur le roc et il fallait apporter la terre de très loin dans des sacs. Deux mortiers complétaient tout le matériel de siège qu’il avait été possible de traîner jusqu’aux tranchées. L’ennemi démasqua soixante pièces de canon sur les fronts attaqués, et son artillerie, servie avec la plus grande vivacité, non seulemant retarda les travaux d’approche, mais obligea plusieurs fois les troupes placées en arrière des hauteurs à décamper. Murray, malgré sa défaite, était déterminé à opposer la plus vigoureuse résistance aux Français. Dès le lendemain

« C’est par

la bouche de mes canons que je tais répondre à votre maître. »

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de sa rentrée dans Québec, il avait expédié un navire chargé d’aller prévenir à Halilax la flotte anglaise du péril qui le menaçait, et adressé à ses soldats une proclamation destinée à relever leur courage abattu : « La journée du 28 avril, leur disait-il, a été malheureuse pour nos armes; mais les affaires ne sont pas si désespérées qu elles ne se puissent réparer encore. Je connais par expérience la bravoure des troupes que je commande; elles sauront faire tous leurs efforts pour regagner ce qu’elles ont perdu. Une flotte est attendue; des renforts nous arrivent. J invite les ofliciers et les soldats à surpportes leur fatigues avec patience et à s’exposer courageusement à tous les périls. Ils se rappelleront qu’ils se doivent à leur pays et à leur roi. »

Il lit compléter les fortifications du côté menacé parles travaux d’approche des I1 rançais, renforcer les parapets par un remblai de fascines et de terre, et garnir les remparts de cent quarante canons de gros calibre empruntés aux batteries du port, devenues inutiles.

Lévis n'avait pour répondre à cette formidable artillerie que ses quinze pièces, dont la plupart furent bientôt hors de service. Le manque de poudre et de boulets était tel que chaque pièce n’avait que vingt coups à tirer par jour. Tout ce qu’il était possible de faire, dans de pareilles conditions, c’était de se maintenir dans les retranchement élevés à la hâte devant la ville et d’attendre ainsi les secours si instamment sollicités du ministère. Le 30 avril, Lévis écrivait à Vaudreuil : « Du camp sous Québec. Les ennemis démasquent beaucoup d’embrasures, ce qui nous annonce un feu considérable de leur part. Tout cela ne serait rien si nous avions l’artillerie et les munitions nécessaires pour leur répondre; mais il faut espérer qu'il nous viendra quelque chose de France. Si notre faible artillerie pouvait ouvrir le mur, je vous assure que j’y grimperais le premier et que le succès ne dépendra ni de moi, ni des troupes, qui sont très bien disposées. » -

Les Anglais, de leur côté, démoralisés par leur sanglante défaite, n’osaient plus se hasarder à attaquer les Français; leurs hôpitaux étaient encombrés de malades et de blessés, et ils n’espéraient leur salut que de la flotte dont on leur faisait entrevoir la prochaine arrivée. Chaque jour, dès les premières lueurs de l’aube, assiégeants et assiégés regardaient avec anxiété dans la direction du fleuve. Le 9 mai, ils voyaient poindre à l’horizon une voile qui remontait le Saint-Laurent. Une véritable angoisse étreignit tous les cœurs. Bientôt, on distingua le gréement du navire; c’était une frégate. « Nous restâmes quelque temps en suspens, dit le capitaine Knox, de l'armée assiégée, n’ayant pas assez d’yeux pour la regarder; mais nous fûmes bientôt convaincus qu’elle était anglaise. On ne peut exprimer l’allégresse qui transporta la garnison. Officiers et soldats montèrent sur les remparts faisant face aux Français et poussèrent pendant plus d’une heure des hourras continuels en élevant leurs chapeaux en l’air. La ville, le camp ennemi, le port, les campagnes voisines à plusieurs lieues de distance retentirent de nos cris et du roulement de nos canons, car le soldat, dans le délire de sa joie, ne se lassait point de tirer. Enfin, il est impossible de se faire une idée de notre allégresse si l’on a pas souffert les extrémités d’un siège et si l’on ne s’est pas vu, avec de braves compagnons d’armes, exposé à une mort cruelle. » La joie délirante dont témoigne l’auteur de ce passage démontre combien avaient été grandes les craintes des assiégés.

Chez les Français, si la déception fut profonde, ils n'en laissèrent rien paraître et continuèrent avec plus de vigueur leur feu contre les fortifications. Mais le 15 mai, deux autres navires anglais mouillaient devant Québec et débarquaient les renforts qu'ils amenaient à la garnison. Lévis, désespéré, craignant d’être coupé dans sa retraite, prit le parti de lever le siège et de se retirer encore une fois derrière la rivière Jacques-Cartier. Il donna l’ordre aux bâtiments portant les vivres de remonter le fleuve et aux deux frégates de suivre les embarcations. Puis, à la nuit, il fit jeter l’artillerie, qu’il ne pouvait emporter, en bas de la falaise près de l’anse au Foulon, distribuer aux troupes les approvisionnements qui restaient et commencer la retraite qu’il effectua sans être inquiété.

Quant aux bâtiments et aux frégates, à peine appareillaient-ils qu’ils étaient poursuivis par plusieurs vaisseaux anglais et obligés de s’échouer pour éviter de tomber aux mains de l’ennemi. Seul Vauquelin, sur Y Atcilante , soutint pendant deux heures une lutte acharnée contre ses agresseurs et continua son feu jusqu'à ce qu'il n’eût plus ni poudre ni boulets. La moitié de son équipage était hors de combat. Il fit débarquer les hommes encore valides en les invitant à rejoindre l’armée et resta sur son bâtiment, avec les blessés et les morts, maintenant fièrement, sous le feu de l’ennemi auquel il ne pouvait plus répondre, son pavillon flottant au vent. Sommé de l’abattre ou de tirer, il répondit aux Anglais que s'il avait eu de la poudre il n’aurait pas attendu leur avis pour continuer le feu sur leurs vaisseaux; que pour son pavillon, il avait toujours abattu celui des autres et qu’on pouvait amener le sien, mais qu’il ne l'abaisserait pas lui-même. L’amiral anglais rendit hommage à ce noble adversaire en lui accordant sa liberté et en le faisant reconduire en France. Vauquelin devait y trouver comme ministre ce même Berryer que Bougainville avait vainement supplié de venir en aide au Canada. La duchesse de Mortemart fit une démarche en faveur de l’intrépide marin auprès de l’indigne protégé de la Pompadour; elle en reçut cette réponse qui ne donne que trop la mesure de l’esprit qui régnait dans la marine de guerre : « Madame, je sais très bien que M. Vauquelin a servi le roi merveilleusement comme un héros; mais il n’est pas gentilhomme de naissance, et je dois pourvoir aux demandes d'un grand nombre d’officiers de grande famille. Il s’est formé dans le service marchand; qu’il y retourne! »

Lévis, après s’être rendu compte des vivres qui restaient et avoir examiné la situation de l'armée, dont la plupart des Canadiens, voyant tout perdu, avaient quitté les rangs pour retourner chez eux, laissa un corps de dix-huit cents hommes au fort Jacques-Cartier et partit pour Montréal, où il arriva le 29 mai. Toutes les ressources de la colonie en poudre, vivres et artillerie avaient été épuisées pour le siège de Québec; les mauvais temps qui avaient accompagné la retraite et le défaut de moyens de transport avaient obligé d’abandonner en route le matériel traîné jusqu’aux tranchées; les troupes qui restaient à la disposition du général se trouvaient dans le plus complet dénuement; les bataillons étaient réduits à deux cent cinquante hommes et au tiers de leurs officiers; il n’y avait plus aucune espérance de secours; le fleuve était couvert de vaisseaux anglais. Dans l'impossibilité de tenir ses troupes réunies, Lévis les dissémina chez les habitants avec lesquels elles partagèrent le peu qui leur restait en attendant que l’ennemi, après avoir reçu tous ses renforts, s’avançât vers Montréal. Huit cents hommes défen-

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daient les rapides du Saint-Laurent; cinq cents étaient postés au Sault Saint-Louis; Bougainville, avec douze cents, occupait le fort de l'ile aux Noix à l’entrée du lac Champlai’n. De la métropole, il n était venu qu un secours dérisoire'. Les commandants des quelques bâtiments envoyés avec du matériel et des provisions ayant appris dans le golfe qu’une escadre anglaise avait remonté le fleuve, s’étaient

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