COMBAT DE L* « ATALANTE » CONTRE LA FLOTTE ANGLAISE
Dessin de Weber.
réfugiés dans la baie des Chaleurs où ils restèrent à l’ancre, attendant des nouvelles de Montréal. Averti de leur présence, le capitaine anglais Byron vint de Louisbourg avec plusieurs vaisseaux de guerre les attaquer et les détruire.
Une dernière ressource restait aux Canadiens : les avances qu’ils avaient faites au gouvernement depuis le commencement de la guerre et qui s’élevaient à plus de quarante millions. M. de Vaudreuil fut informé que, le Trésor étant vide, le payement des lettres de change tirées par le Canada était suspendu. Ce fut le
dernier coup pour ces malheureux. « Les habitants sont désespérés, écrivait M. de Lévis au ministre, ils ont tout sacrifié pour la conservation du pays et se trouvent ruinés sans ressources. Nous n’avons, ajoutait-il, de la poudre que pour un combat, mais si les ennemis ne mesurent pas leurs mouvements, nous en profiterons pour combattre le corps qui débouchera le premier. C’est l'unique ressource qui nous. reste. Nous sommes hors d’état de tenir la campagne, et il est Surprenant que nous existions encore. »
Comme les années précédentes, trois armées anglaises allaient converger sur Montréal. Murray, laissant à Québec une forte garnison, remonta le Saint-Laurent avec trois frégates et trente-deux bâtiments transportant quatre mille hommes et une artillerie considérable. Il passa devant les retranchements élevés aux Trois- Rivières et à l’entrée de la rivière Richelieu sans être arrêté parle feu de quelques batteries installées sur la rive, reçut devant Sorel un renfort de quinze cents hommes détachés de la Nouvelle-Écosse, et y attendit l’approche des deux autres armées et l’arrivée du général Amherst, chargé de la direction des opérations. 11 avait, sur sa route, incendié les maisons sans défense et fait publier partout qu'il détruirait les villages dont les habitants ne rendraient pas leurs armes; ceux des Canadiens qui resteraient dans les rangs des troupes françaises étaient en outre menacés de subir le sort des vaincus et d'être transportés en Europe. La seconde armée commandée par le général Haviland, devait traverser le lac Champlain et enlever l île aux Noix; elle était forte de neuf mille hommes; cinq grands bateaux armés chacun de dix-huit canons, deux batteries flottantes et des berges transportant l'artillerie de gros calibre lui faisaient escorte. Débarqués le 14 août en vue de l’île, les Anglais établirent aussitôt plusieurs batteries qu’ils démasquèrent le 18. Bougainville en essuya le feu pendant huit jours presque sans y répondre, afin de réserver le peu de munitions qu’il possédait pour repousser une attaque de vive force.
Mais les Anglais ne réussissant pas à enlever la position de front, la tournèrent, forcèrent les chaînes barrant la rivière et continuèrent à descendre au fil de l’eau vers le Saint-Laurent. Bougainville, ne pouvant s’opposer à leur passage, reçut l’ordre du gouverneur d’évacuer le fort et d’opérer sa retraite sur Montréal, ce qu’il fit dans la nuit du 27 au 28, en passant sans être aperçu au milieu des troupes ennemies.
La troisième armée, la plus importanle, dirigée par le général Amherst, comptait onze mille combattants. Réunie à Chouaguen, elle s’engagea dans les rapides du fleuve Saint- Laurent et fut arrêtée par le fort Lévis, où le commandant Pouchot, renouvelant sa belle défense de Niagara, la tint en échec pendant douze jours; ce ne fut qu après un assaut repoussé, ses murailles détruites, ses canons démontés, tous ses officiers et le tiers de ses hommes tués ou blessés, qu’il se résigna à capituler. C’était le dernier effort opposé à l'invasion. Les rapides franchis en y laissant soixante-quatre berges coulées et quatre-vingt-dix-huit hommes qui se noyèrent, Amherst débarquait le 6 septembre à trois lieues de Montréal, et le 8 les deux autres armées le rejoignaient devant la ville, dont la seule défense consistait dans une simple muraille de deux ou trois pieds d’épaisseur.
Dans la nuit du 6 au 7, M. de Vaudreuil réunit un conseil de guerre. Après
LA DERNIÈRE VICTOIRE. — PERTE DU CANADA
a\oir exposé la situation désespérée où l'on se trouvait, il émit l’avis, auquel se rallièrent unanimement les membres présents, « que l’intérêt général de la colonie exigeait que les choses ne fussent pas poussées à la dernière extrémité, et qu’il convenait de préférer une capitulation avantageuse au peuple et honorable aux troupes ».
Bougainville fut chargé de se rendre auprès du général Amherst pour lui proposer une suspension d’armes, et sur son refus, une capitulation dont les articles principaux portaient que les troupes et milices sortiraient avec les honneurs de la guerre et que les habitants conserveraient l'entière et paisible possession de leurs biens ainsi que le libre exercice de leur religion. Amherst ne consentit à suspendre les hostilités que jusqu'au lendemain et n’admit que la dernière partie des articles, proposée dans l’intérêt des habitants. Il répondit à la demande relative aux troupes : « Toute la garnison de Montréal doit mettre bas les armes et ne servira point pendant la présente guerre. » Lévis, indigné, fit avec ses principaux officiers les instances les plus vives auprès de Yaudreuil pour repousser cette condition humiliante et d’autant moins justifiée que la dernière rencontre entre les armées des deux nations dans les plaines d’Abraham s’était terminée par une éclatante victoire des Français. Le gouverneur refusa de rompre les négociations.
Lévis lui remit alors un mémoire dont nous reproduisons les termes : « Aujourd'hui 8 septembre 1760, M. le marquis de Yaudreuil, gouverneur général delà Nouvelle-France, nous ayant communiqué les articles de capitulation qu’il a proposés au général anglais pour la reddition du Canada et les réponses à ces articles, et ayant vu dans lesdites réponses que ce général exige, pour dernière résolution, que les troupes mettront bas les armes et ne serviront pas pendant le cours de la présente guerre, nous avons cru devoir lui représenter en notre nom et en celui des officiers principaux et autres des troupes de terre que nous commandons, que cet article de la capitulation ne pourrait être plus contraire au service du roi et à l’honneur de ses armes, et qu’il ne doit être admis qu’à la dernière extrémité, puisqu’il prive l’État pendant toute cette guerre du service que pouvaient lui rendre huit bataillons de troupes de terre et deux de celles de la marine, lesquelles ont servi avec courage et distinction; service dont l'État ne serait pas privé si les troupes étaient prisonnières de guerre ou même prises à discrétion. En conséquence, nous demandons à M. le marquis de Vaudreuil de rompre présentement tout pourparler avec le général anglais et de se déterminer à la plus vigoureuse défense dont notre position actuelle puisse être susceptible. Nous occupons la ville de Montréal qui, quoique très mauvaise et hors d’état de soutenir un siège, est à l’abri d’un coup de main et ne peut être prise sans canon. Il serait inouï de se soumettre à des conditions si dures et si humiliantes pour les troupes sans avoir été canonné. D’ailleurs, il reste encore assez de munitions pour soutenir un combat si l’ennemi voulait nous attaquer l'épée à la main, et pour en livrer un si M. le marquis de Vaudreuil veut tenter la fortune, quoique avec des forces extrêmement disproportionnées et peu d’espoir de réussir. Si M. de Vaudreuil, par des vues politiques, se croit obligé de rendre présentement la colonie aux Anglais, nous lui demanderons la liberté de nous retirer avec les troupes de terre dans l’île de Sainte-Hélène pour y soutenir l’honneur des armes du roi, résolus de nous exposer à toutes sortes d’extrémités plutôt que de subir des conditions qui nous y paraissent
si contraires. Je prie M. le marquis de Vaudreuil de mettre sa réponse par écrit au bas du présent mémoire.
« Le chevalier de Lévis. »
Le gouverneur répondit : « Attendu que l'intérêt de la colonie ne nous permet pas de refuser les conditions proposées par le général anglais, lesquelles sont avantageuses à un pays dont le sort m'est confié, j’ordonne à M. le chevalier de Lévis de se conformer à ladite capitulation et de faire mettre bas les armes aux troupes.
« A Montréal, ce S septembre 1760.
« Vaudreuil. »
Un suprême et impérieux devoir restait à accomplir. Lévis, reconnaissant avec douleur que le gouverneur avait pris son parti, voulut du moins épargner aux troupes une dernière humiliation. Il ordonna qu’on brûlât les drapeaux pour se soustraire à la dure condition de les remettre aux ennemis.
Le lendemain, vingt mille Anglais occupaient Montréal. Quelques jours après, les deux mille deux cents hommes, en comprenant les malades, blessés et invalides, descendaient le fleuve sur des navires de commerce pour retourner en France, et gagnant la haute mer, voyaient fuir dans le lointain, puis disparaître à l’horizon, cette terre où ils avaient si vaillamment lutté et sous laquelle les trois quarts des leurs, tombés sur les champs de bataille, dormaient du sommeil éternel.