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CHAPITRE XV

PREMIÈRES ANNÉES DE L’OCCUPATION ANGLAISE

'Angleterre s’était enfin emparée du Canada, que Pitt convoitait depuis si

-Li longtemps et pour la conquête duquel sa nation avait dépensé des centaines de millions; il s’agissait maintenant de prendre possession du pays, d’en chasser les Français, en les déportant au besoin comme les Acadiens et de traiter ceux qui resteraient ainsi que des ilotes ou des sauvages dont on pouvait se défaire par tous les moyens. Comment les Canadiens ont-ils réussi à déjouer les machinations de la tourbe d'aventuriers abattus comme de sinistres corbeaux sur leur pays après l’évacuation des troupes françaises? Grâce à quelles circonstances indépendantes de la volonté de la nation anglaise ont-ils échappé au triste sort qui les menaçait? C’est ce que la suite des événements va nous apprendre, mettant en relief, là comme dans le passé, la mauvaise foi, l’hypocrisie et la férocité du vainqueur, en même temps que la patiente ténacité, la foi robuste, le courage indomptable dans leur résistance à la tyrannie des colons français qui, abandonnés sur les rives du Saint-Laurent, ont fini par y reconstituer une nation aujourd’hui libre et confiante dans ses destinées.

Nos troupes avaient quitté le Canada, occupé par les régiments anglais ; dans ce pays autrefois si prospère et si vivant, il ne restait plus que des ruines; la ville de Québec, assiégée deux fois, bombardée et presque entièrement brûlée, était à peu près détruite; les environs, théâtre de trois batailles acharnées, avaient été ravagés jusqu’à plusieurs lieues; des fermes, des champs, des vergers, il ne se voyait plus que les cendres et les débris; les habitants, décimés par les combats, mouraient de faim sur leurs terres en friche, abandonnés par leurs chefs, seigneurs, fonctionnaires, notables, qui avaient suivi les débris des régiments français retournant en Europe. La détresse était telle que les vainqueurs durent pourvoir à la nourriture d’un certain nombre de ces malheureux, et leur avancer quelque argent pour leur permettre de se procurer les objets les plus indispensables.

Réfugiés dans leurs villages, s’isolant de leurs nouveaux maîtres et attendant le retour des anciens, ils se consacrèrent uniquement aux travaux de la terre, qui leur fournit bientôt les légumes et le blé nécessaires à leur nourriture; le chanvre filé par les femmes, comme dans le vieux temps, leur donna les vêtements; et la vie se continua, triste des défaites subies, animée par le labeur quotidien, avec une espérance vague, mais persistante, qu’un jour « les leurs » reviendraient et que l'on reprendrait l’existence heureuse de jadis. Pauvres gens! si simples et si attachés au vieux pays, leur cœur devait être une seconde fois brisé : par le traité de Paris de 1763, le plus honteux que la France ait jamais signé, Louis XV cédait définitivement le Canada à l’Angleterre. L’abandon était complet, les soixante-dix mille Français restés sur les bords du Saint-Laurent devenaient sujets anglais. Cette cession amena une nouvelle émigration; les marchands, les hommes de loi, les quelques fonctionnaires restés dans les villes vendirent ou abandonnèrent leurs biens et revinrent en France. Les campagnes seules demeurèrent étrangères à ce mouvement; les habitants, attachés au sol qui les avait vus naître, vivant dans.leurs fermes, sur les terres défrichées par leurs pères, se groupèrent autour des prêtres qui partageaient leur sort et repoussèrent énergiquement toute assimilation avec les nouveaux arrivants; outragés dans leurs croyances, lésés dans leurs droits, ils se retranchèrent obstinément « derrière l'infranchissable barrière qu’élève entre deux races la différence du culte et du langage ». (Achintre.)

Le général Murray, resté à Québec comme commandant des forces d'occupation, fut en 1763 nommé gouverneur du Canada. Des conseils de guerre permanents avaient été aussitôt après la conquête installés à Québec, Trois-Rivières et Montréal; ils connaissaient de toutes les affaires civiles ainsi que des affaires criminelles, appliquant les lois anglaises entièrement ignorées des habitants presque autant du reste que des juges eux-mêmes, « officiers que leur éducation et leurs précédentes habitudes avaient beaucoup plus familiarisés avec le champagne et le bourgogne qu’avec Coke et Rlackstone». Quant aux magistrats civils qui les remplacèrent, ils furent choisis « parmi ce qu'il y avait de plus respectable » dans la population anglaise protestante nouvellement arrivée dans la colonie ; c’était, ainsi que le reconnaît Murray lui-même dans sa correspondance avec le ministère de Londres, une nuée d’aventuriers et d’intrigants qui s’étaient abattus sur le Canada à la suite des troupes et après la capitulation de Montréal, « des marchands d’une réputation perdue, des cabaretiers crapuleux, des individus n’ayant reçu qu'une très médiocre éducation, qui, ayant leur fortune à faire, s’inquiétaient fort peu des moyens, pourvu qu’ils atteignissent la fin, en un mot les hommes les plus immoraux qu’on eût jamais vus ».

« Le gouvernement civil établi, écrivait-il encore, il a fallu choisir les magistrats et prendre les jurés parmi quatre cent cinquante commerçants, artisans et fermiers méprisables, principalement par leur ignorance. Il n’est pas raisonnable de supposer qu’ils résistent à l’enivrement du pouvoir mis dans leurs mains contre leur attente, et qu’ils manquent de faire voir combien ils sont habiles à l'exercer. Ils haïssent la noblesse canadienne à cause de sa naissance et parce qu’elle a des titres à leur respect; ils détestent les autres habitants, parce qu’ils les voient soustraits à l’oppression dont ils les ont menacés. »

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^ ainement les Canadiens, opposant à ces intrus une résistance latente, mais opiniâtre, protestèrent contre ce qu’ils considéraient avec raison comme la violation absolue de leurs droits, garantis par la capitulation de Montréal; vainement ds réclamèrent, aux termes mêmes de cet acte solennel, le libre exercice de leur culte, de leur langue et de leurs lois; les nouveaux colons anglais, décidés à les tiaiter comme les Acadiens et les Irlandais, exigèrent impérieusement qu’on leur confiât toutes les fonctions, à l’exclusion îles anciens possesseurs du sol, et adressèrent à Londres les plus ardentes récriminations contre Murray, qui ne se prêtait pas à tous leurs désirs et ne persécutait pas assez âprement à leur gré les infortunés dont ds poursuivaient avec acharnement la ruine et l’expulsion. Malgré les protestations des habitants et leurs pétitions en faveur du gouverneur, ils obtinrent le rappel de Murray, qui dut aller se justifier à Londres des sympathies qu’il a\ait témoignées aux Canadiens. Il lui fut facile de le faire en plaçant sous les yeux des ministres le recensement de la population qui, en 1765, comprenait en tout cinq cents protestants sur soixante-neuf mille deux cent soixante-quinze habitants; il n’était pas possible de ne pas tenir compte de cette énorme disproportion, et de laisser, sans danger de révolte, persécuter impitoyablement des hommes pour la plupart anciens soldats, courageux et simples, mais vivement attachés à leurs coutumes.

Au regard des sauvages, les agissements des Anglais furent encore plus insolents qu’à l’égard des Français vaincus. Après la capitulation de Montréal, leur principal agent auprès des Peaux-Rouges, le capitaine Rogers, avait pris possession des torts élevés par les Français sur les grands lacs; il avait ensuite été nommé commandant à Michillimakinac. Par celui-là, on peut juger des autres : c'était, disent ses compatriotes eux-mêmes, « un misérable de la plus vile espèce », et cependant il fut, à de nombreuses reprises, investi de missions de confiance. Commandant du fort de Michillimakinac, il chercha à le vendre aux Espagnols occupant alors la haute Louisiane; poursuivi pour ce l'ait, il prit la fuite et revint en Europe d’où il passa dans les États barbaresques, au service du dey d'Alger. Apprenant l'insurrection des colonies anglo-américaines, il se hâta de leur offrir ses services. Washington l’admit dans son armée; il en fut bientôt récompensé : espion d’abord, déserteur ensuite, Rogers reçut pour prix de sa trahison un brevet de colonel dans l’armée anglaise. C’est à des êtres de cette espèce que la Grande-Bretagne confiait le soin de ses relations avec les Peaux- Rouges. Oubliant, en outre, les ménagements qu’il devait à ces peuplades guerrières, et ne songeant qu'à diminuer ses dépenses, le gouvernement retranchait chaque année quelque chose des présents destinés aux chefs sauvages, et ces présents diminuaient encore en passant par les mains rapaces de ceux qui étaient chargés de les remettre. Il estima enfin que le voisinage d’une colonie française n’étant plus à redouter, il était de son intérêt de ne plus fournir des armes et des munitions aux indigènes ; et ces peuplades, qui avaient abandonné depuis longtemps l’usage de l’arc et des flèches, se trouvèrent tout à coup privées de fusils, de poudre et de plomb. Il leur fut dès lors impossible de vivre du produit de leur chasse et de s’approvisionner de fourrures pour les échanges. Des tribus entières se virent ainsi réduites à la plus extrême misère. Leurs terres étaient envahies chaque jour par des émigrants qui les chassaient devant eux comme de véri-

tables bêtes fauves. Quant aux aventuriers anglais qui les exploitaient, leurs déprédations, leurs vols, leurs attentats de toute espèce restaient impunis. De pareils traitements devaient révolter ces guerriers si fiers et si jaloux de leur indépendance. Aussi, dès 1761, l’idée germa-t-elle dans les tribus de massacrer les Faces-Pâles et de reprendre les contrées dont elles s’étaient emparées contre toute justice et tout droit. En 1762, le complot s’étendit et aboutit à un projet des plus dangereux et des mieux conçus : il consistait dans une attaque simultanée, par surprise, le même jour, de tous les postes occupés par les Anglais. Les garnisons massacrées, les sauvages espéraient pouvoir jeter ensuite à la mer les Européens dispersés sur le littoral de l’Atlantique. Un chef huron, le Rat, avait déjà eu autrefois cette idée. Le plan fut repris par un sauvage outaouais, Pontiac, qui en poursuivit l’exécution avec une fermeté et une décision étonnantes. C’était un ami dès Français; il avait combattu à leurs côtés pendant les dernières campagnes, et l’insolence des Anglais depuis le départ de nos troupes lui était insupportable. A force de diplomatie, de patience, de conciliabules avec les autres chefs des diverses nations, il parvint à donner un but à leurs ressentiments, à leur haine toujours croissante contre les envahisseurs et à coordonner jusque dans ses moindres détails, la révolte qui devait bientôt éclater comme la foudre et surprendre complètement les autorités anglaises, dont le mépris pour ces êtres de race inférieure allait se changer çn folle épouvante.

Au mois de mai 1763, Pontiac, d’accord avec les autres chefs, réunit les guerriers et se présenta devant Détroit, le fort le plus important et le mieux approvisionné de tous ceux que les Anglais occupaient dans les pays d’en haut. Pendant ce temps, les autres postes contenant des garnisons étaient assaillis, presque tous enlevés par surprise et leurs défenseurs massacrés.

L attaque de Michillimakinac donne une idée des ruses auxquelles eurent recours les Peaux-Rouges. Depuis plusieurs jours, les sauvages saulteux et sakis des environs s’exerçaient au jeu de la crosse devant l’enceinte, amusant la petite garnison, une quarantaine d’hommes que leur réclusiou à peu près complète en cet endroit éloigné privait de toute distraction. Dans la monotonie des journées, ce spectacle apportait une diversion qui fut accueillie par les Anglais avec une vive satisfaction. Ce sport animé les intéressait. Oubliant trop facilement qu’ils se trouvaient au milieu de peuplades récemment vaincues, encore frémissantes sous le joug nouveau de maîtres brutaux et grossiers, officiers et soldats assistèrent attentifs au jeu des sauvages, qui annoncèrent une grande partie pour le 4 juin 1763, anniversaire de la naissance du roi George d’Angleterre. C’était une fête pour la garnison . « Le temps était magnifique, un soleil ardent répandait ses chauds rayons, et la nature, drapée dans son riche manteau de verdure, semblait devoir ajoutei à 1 éclat des réjouissances. Les canons du fort faisaient entendre de temps a autre quelques salves bien nourries et leurs bruyantes détonations allaient réveiller les échos les plus lointains du lac Huron. Les sauvages, parés de leur mieux, le visage vermillonné, se comptaient par centaines, et, à les voir, on les aurait ci us exclusivement préoccupés par l’issue de la lutte qui allait s’engager entre les deux tribus. La. partie de crosse devait avoir lieu sur la grande plaine qui avoisine le fort. L heure de la lutte arrivée, le commandant et son lieutenant vinrent prendre place à 1 extérieur des palissades, à quelques pas de la porte, afin de

Dessin de Gustave Doré.

mieux observer les mouvements des jouteurs. Le premier semblait surtout s’intéresser à la lutte, car il avait parié en faveur des Saulteux. La partie de crosse se poursuivit depuis le matin jusqu’à midi, sans que la victoire se prononçât en faveur de l’une ou de l’autre tribu. Plusieurs fois déjà, la balle avait été jetée, intentionnellement, au dedans de l’enceinte du fort, d’où elle avait été renvoyée parles soldats de la garnison.

« Le commandant, désirant offrir toutes les facilités possibles aux sauvages, ordonna finalement d’ouvrir la porte du fort afin qu’ils allassent eux-mêmes chercher la balle. C’était justement ce qu’ils désiraient. Ils ne tardèrent pas à la lancer de nouveau dans l’intérieur du fort en se ruant à sa poursuite. Leurs sauvagesses, obéissant à un mot d’ordre, se précipitèrent aussi en dedans des palissades, afin de leur donner les tomahawks qu’elles tenaient cachés sous leurs couvertures. Ce fut le signal du massacre. Les sauvages commencèrent alors à faire entendre leurs terribles cris de guerre, puis à égorger tous les soldats qui leur tombaient sous la main. Ceux-ci, désarmés pour la plupart, s’étaient groupés sans défiance près de l’enceinte afin de pouvoir mieux suivre les péripéties de la lutte. Ils furent complètement surpris. Le nombre des morts s’éleva à dix-sept; les autres furent faits prisonniers; les vainqueurs en massacrèrent encore cinq les jours suivants. » (Tassé.)

Le commandant anglais fut sauvé par un Canadien nommé Langlade, qui l'avait vainement prévenu quelque temps auparavant du complot. Sept ou huit autres postes, notamment ceux de Saint-Joseph, des Miamis, du fort aux Bœufs et de la Presqu’île tombèrent en même temps entre les mains des Peaux-Rouges, et les chevelures de leurs défenseurs fournirent une nouvelle parure aux cabanes des tribus, pendant que des coureurs sauvages portaient l'épouvante dans la Pensylvanie et la Virginie, dont ils ravageaient les frontières. Quant au fort de Détroit, renfermant une centaine de maisons de bois et défendu par une garnison de quatre cents hommes, il fut plusieurs fois approvisionné la nuit par quelques hardis traitants canadiens, mais pendant soixante jours et soixante nuits les soldats restèrent sur les remparts, attendant à chaque instant un assaut et ne dormant que l’arme au bras, tout habillés, à leur poste de combat. Plusieurs sorties désespérées furent repoussées; dans l’une d’elles, les Anglais laissèrent soixante-dix des leurs sur le terrain et comptèrent quarante blessés; mais leur résistance prolongée pendant plusieurs mois permit aux secours envoyés de Québec et de la Nouvelle-Angleterre d’arriver et de les dégager. Plusieurs rencontres de sauvages confédérés avec les détachements anglo-américains aboutirent à des échecs qui les obligèrent, en 1766, à faire la paix. Pontiac, abandonné par ses alliés, se retira chez les Illinois; les Anglais, craignant que son influence sur les tribus ne ramenât quelque prise d’arums meurtrière, le firent assassiner par un de leurs coureurs des bois, nommé Williamson.

La triste destinée des Peaux-Rouges, appelés à disparaître devant les empiétements des Anglo-Saxons,, devait dès lors s’accomplir. Les Anglais y aidèrent du reste par des moyens abominables dont témoigne une correspondance entre deux olficiers : pendant la lutte contre les sauvages révoltés, sir Jeffrey Amhcrst écrivait en effe.t au colonel Bouquet, commandant les troupes envoyées contre les rebelles : « Ne pourrait-on pas essayer de répandre la petite vérole parmi les tribus

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révoltées des Indiens? Nous devons en cette circonstance user de tous les stratagèmes en notre pouvoir pour les réduire. »

Bouquet répondit : « Je vais essayer d’inoculer la variole au moyen de couvertes qui pourront tomber entre leurs mains, et je prendrai garde de ne pas contracter la maladie moi-même. Comme il est déplorable d'exposer contre eux de braves gens, je désirerais faire usage de la méthode espagnole, les chasser avec des chiens anglais soutenus par les coureurs des bois et quelques chevaux agiles qui pourraient efficacement, je crois, extirper ou éloigner cette vermine. »

Amherst se hâta de répliquer : « Vous ferez bien d’essayer d'inoculer la maladie aux Indiens au moyen de couvertes, et d’employer également tout autre moyen qui pourrait servir à exterminer cette exécrable race. » Quelques mois plus tard, la petite vérole faisait d’affreux ravages parmi les tribus.

En 1766, le gouverneur Murray fut remplacé par le brigadier général Guy Carleton, qui eut à lutter contre les mêmes difficultés que son prédécesseur et à refréner les malversations et les pratiques odieuses des émigrants anglais; mais les troubles qui commençaient dans la Nouvelle-Angleterre et qui allaient bientôt aboutir à la guerre de l’Indépendance devaient préoccuper un esprit ouvert comme celui du nouveau gouverneur. Aussi écrivait-il, le 28 mars 1770, à lord Hillsborough : a Votre Seigneurie a appris que les protestants qui se sont établis ou qui ont plutôt séjourné ici depuis la conquête ne se composent que de commerçants, de soldats licenciés et d’officiers, ces derniers, si l’on en excepte un ou deux, au-dessous du grade de capitaine; quant aux membres des justices de paix, ceux qui réussissaient en affaires ne pouvaient trouver le temps de siéger comme juges, et quand plusieurs, à la suite d’accidents ou d’entreprises mal conçues, eurent fait faillite, ils ont cherché naturellement à se refaire aux dépens du public; d’où vient une variété de manœuvres pour augmenter les procès et leurs propres émoluments. Des huissiers, nommés par ces juges, la plupart soldats libérés du service ou déserteurs, se répandant dans les paroisses avec des citations en blanc, à l’affût de toute querelle ou discorde légère parmi les habitants, les poussent à leur ruine et les forcent à plaider pour ce qu’ils auraient aisément réglé à l’amiable si on les eût laissés à eux-mêmes. Ils leur font supporter des frais extravagants pour le recouvrement de fort petites sommes, vendre leurs terres précipitamment pour le payement de créances insignifiantes, et les deniers provenant de ces ventes sont absorbés par d’exorbitants honoraires, tandis que les créanciers ne recueillent que bien peu de la ruine de leurs malheureux débiteurs. Ce n’est là qu’une bien faible esquisse de la misère des Canadiens, et c’est la cause de beaucoup de reproches qu’ils adressent à notre justice nationale et au gouvernement de Sa Majesté. Dans mon dernier voyage à travers le pays, les clameurs étaient générales. » (Archives canadiennes, année 1890.)

Les avertissements de Carleton, soulignés par les agissements des colons américains, furent entendus à Londres, où le ministère comprit qu’il importait de ne pas pousser à bout, pour plaire à une infime minorité de gens tarés et indignes, cette population canadienne, voisine de la Nouvelle-Angleterre, et que cette dernière appelait avec elle à la révolte. En 1774, le parlement britannique votait un bill déclarant nulles et non avenues toutes les dispositions antérieurement adoptées pour le Canada et ordonnant que les contestations relatives aux propriétés

seraient dorénavant jugées cl’après les textes précédemment en vigueur dans le pays; les lois anglaises, avec le jury, ne furent maintenues que pour les affaires criminelles. La création d’un conseil législatif nommé par la Couronne, le rétablissement de la Coutume de Paris pour la législation civile, des dîmes ecclésiastiques pour le clergé et des redevances féodales pour les seigneurs restés dans la contrée donnèrent une première satisfaction aux Canadiens, qui furent en même temps dispensés du serment de fidélité et d’abjuration de leur religion, que les émigrants anglais prétendaient leur imposer. Ces concessions, que dictait seule aux conquérants rapproche du danger, décidèrent les Canadiens à rester neutres pendant la guerre de l'Indépendance. Un certain nombre, par vieille haine des Yankees, s’engagèrent même dans les milices, et soutinrent le gouverneur de Québec dans ses efforts pour repousser les invasions de leur pays par les Américains.

Au mois d’octobre 1774, une déclaration du Congrès de Philadelphie, où se trouvèrent réunis les députes de douze des colonies de la INouvelle-Angleteiie, acheva d’indisposer les Canadiens contre les révoltés et de les décider à rester de préférence sous le drapeau de la Grande-Bretagne, qui venait de leur rendre leurs lois et de les laisser libres de suivre leur religion. Parmi les griefs invoqués par le Congrès contre la métropole était relevé le bill du Parlement qui reconnaissait la religion catholique, abolissait « l’équitable système des lois anglaises dans la province de Québec et y établissait au profit des papistes une véritable tyrannie civile et spirituelle, au grand danger des provinces voisines qui avaient contribué de leur sang et de leur argent à sa conquête ». Par une inconséquence vraiment étrange, le même Congrès, après avoir ainsi profondément froissé ces Canadiens qu’il considérait toujours comme des ennemis, leur adressait, avec une hypocrite effusion de sympathie, un manifeste dans lequel il leur exposait les avantages d’une constitution libre, et les invitait à se joindre à lui pour défendre leurs droits communs.

Distribué à profusion dans tout le Canada, ce placard n’y produisit que peu d’effet : les habitants, délivrés à propos de l'oppression que faisaient peser sur eux les nouveaux venus, et ne prévoyant pas qu’elle pouvait se renouveler dès que l’Angleterre en aurait fini avec la rébellion de ses colonies, refusèrent d'écouter les Bostonais, ces voisins qui avaient tant contribué à leur défaite, et ne conservèrent que le souvenir de la déclaration du Congrès de Philadelphie contre la religion catholique et les lois françaises : pour eux, elle traduisait la véritable pensée de ces puritains dont l’appel à la révolte après cette déclaration constituait à leurs yeux une insigne fourberie. Par contre, les colons anglais, à qui la métropole avait accordé tant de faveurs au détriment des vaincus, tenaient ouvertement pour le Congrès et se montraient disposés, dans leurs conciliabules de Montréal et de Québec, à favoriser une invasion du Canada par les troupes des provinces révoltées.

Nous ne rechercherons pas ici quels avantages aurait pu tirer la population franco-canadienne d’une action commune avec les Américains. Gomme plusieurs historiens l’ont fait ressortir, elle aurait certainement évité ainsi les persécutions qu’elle devait encore subir de la part des Anglais dès que ceux-ci n’auraient plus à se préoccuper des Etats-Unis devenus libres, et surtout l’invasion des loyalistes qui, refusant de rester dans un pays où ne gouvernait plus leur roi, achevèrent de chasser les Acadiens des provinces maritimes et prirent possession des terres fertiles du haut Canada, y créant de toutes pièces une province essentiellement

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anglaise et barrant ainsi la route à toute expansion de la race française. Mais d autre part, perdue dans l’immense confédération américaine, n’aurait-èlle pas été amenée, par un contact journalier avec les Yankees, à renoncer à sa langue, à ses moeurs et a ses lois? L exemple de la Louisiane, si française cependant au moment où elle était cédée aux Etats-Unis, donne lieu de croire que les choses se seraient passées de même à Québec, et l'on comprend qu'entre deux maîtres exécrés, qu ils avaient rencontrés toujours unis jusque-là pour les écraser, les Canadiens aient préféré celui qui était loin et qui venait de leur faire des concessions importantes, aux Bostonais avec lesquels ils n'avaient pas cessé depuis de longues années d’échanger des coups d leurs, il faut bien le reconnaîtn a joué alors un rôle peut-être tr leresque, mais bien peu conforn intérêts. Décidée à venir au sec des Etats-Unis, elle devait, en engageant la lutte contre l’Angleterre, avoir pour premier but de délivrer tout au moins ses enfants du joug qui pesait sur eux dans le nord de l’Amérique, en reprenant possession du Canada; c’était l’idée très juste du ministre des Affaires étrangères M. de Vergennes, mais elle n’était point partagée par les autres ministres. Le maréchal de Lévis, le héros des plaines d’Abraham, offrait en vain de se charger du commandement des troupes qui auraient été envoyées à Québec. Le roi de Prusse, le grand Frédéric, qui suivait attentivement les événements, appréciait comme M. de Vergennes le rôle de la France; le 8 septembre 1777, il écrivait de Potsdam à son ambassadeur à Paris : « On se trompe fort en admettant qu’il est de la politique de la France de ne point se mêler de la guerre des colonies. Son premier intérêt demande toujours d’affaiblir la puissance britannique partout où elle peut, et rien n'y saurait contribuer plus promptement que de lui faire perdre ses colonies en Amérique. Peut-être même serait-ce le moment de reconquérir le Canada. L’occasion y est si favorable qu’elle n'a été ni le sera peut-être dans trois siècles. » Et dans une autre lettre du même jour à son ambassadeur à Londres : « C’est un grand bonheur pour l’Angleterre que sa rivale la France soit si entichée de ses dispositions pacifiques qu’elle laisse échapper la meilleure occasion qui s’est présentée peut-être depuis quelques siècles pour prendre l’ascendant sur elle et reconquérir les provinces qu’elle lui a arrachées dans le nouveau monde. »

Les Anglais eux-mêmes attendaient cet effort et croyaient que le premier souci

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