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PAYSAGE CANADIEN. CHUTE DE LORETTB

Dessin de Weber.

nommé Black, qui avait su acquérir assez de popularité pour se faire élire, en 1796, membre de l’Assemblée législative. Aussitôt que Black l’eut en son pouvoir, il courut avertir l’autorité, qu’il avait prévenue d’avance. Mac Lane, accusé de haute trahison, fut livré aux tribunaux. Le choix des jurés, les témoignages, le jugement, le supplice, tout fut extraordinaire. Il fut condamné à mort et exécuté, avec un grand appareil militaire, sur le glacis des fortifications, dans un endroit élevé et visible des campagnes environnantes. Le corps du supplicié, après être resté quelque temps suspendu au gibet, fut descendu au pied de l’échafaud; le bourreau en trancha la tête, la prit par les cheveux et, la montrant au peuple, cria : « Voilà la tête d’un traître ! » Il ouvrit ensuite le cadavre, en arracha les entrailles, les brûla et fit des incisions aux quatre membres. Jamais pareil spectacle ne s'était encore vu en Canada! Les accusateurs et les témoins à charge eurent des terres pour prix de leur complaisance ou de leurs délations, Black lui-même reçut des gratifications; elles ne lui portèrent pas bonheur, car tout le monde ne voulut plus voir en lui qu’un traître. Repoussé par ses concitoyens, objet du mépris public, il finit par tomber dans une profonde misère, et on le vit, quelques années après, couvert de vermine, mendier son pain dans la ville où il avait siégé autrefois comme législateur. » (Garneau.)

La rigueur contre tout ce qui pouvait venir de France était poussée à ce point que le territoire fut interdit à un émigré, de La Rochefoucault-Liancourt, qui, parcourant les Etats-Unis et le Haut-Canada, voulait visiter Montréal et Québec; et cependant celui-là était fidèle aux sentiments de la noblesse de ce temps, mais il lui restait, malgré tout, l’amour de la patrie absente, et c’est avec un véritable soulagement qu’on lit, après l’étrange allocution de l’abbé Plessis, les réflexions que dictait à ce voyageur la vue de tout ce qui l’entourait : « Je suis embarrassé de me rendre compte à moi-même des différents sentiments qui m’oppressent. J’aime les Anglais plus peut-être qu’aucun Français ne les aime : j’en ai toujours été très bien traité. J’ai des amis parmi eux; je bais les crimes infâmes dont la Révolution française a été souillée, qui m’ont d’ailleurs enlevé des objets chers à mon affection et à mon estime; je suis banni de France, mes biens sont confisqués, je suis traité par le gouvernement de mon pays comme si j’étais un criminel, séparé de tout ce qui m’est cher, et mes malheurs sont loin de finir; eh bien, ce sentiment de la patrie, ce sentiment aujourd’hui si pénible, si contradictoire avec ma position, domine tous les autres et vient me poursuivre ici plus que jamais. Ce pavillon anglaissous lequel je navigue, sur des lacs où a si longtemps flotté le pavillon français; ces forts, ces canons enlevés à notre puissance, ce témoignage perpétuellement sous mes yeux de notre ancienne faiblesse et de nos adversités, me gênent, m’accablent et me donnent un excès d’embarras, de honte, que je ne puis trop bien démêler et moins encore définir. Les succès que lord Howe a eus l’année dernière, dont les Anglais parlent d’autant plus librement devant nous qu’ils croient notre cause attachée à la leur; cette avidité d’annoncer de nouvelles défaites des Français, d’y croire et d’oser nous en complimenter, en nous assurant que nous rentrerons dans nos propriétés par les efforts britanniques ; tous ces sujets habituels d’une conversation dans laquelle l’intention de mes hôtes semble toujours bonne, ont quelque chose d’autant plus pénible qu'il faut cacher sa pensée dans le silence, qu’en la disant on passerait pour un sot aux yeux du très petit nombre par qui on ne serait pas-

PREMIÈRES ANNÉES DE L’OCCUPATION ANGLAISE

jugé un Jacobin, un Robespierre. El cependant il est en moi, il est profondément en moi de préférer garder toute ma vie mon état de banni, de pauvre diable, à me a oir rappeler dans mon pays et dans mes biens par l’influence des puissances étrangères et par 1 orgueil anglais. Je n’entends pas parler d’une défaite des troupes i rançaises sans une grande peine, de leurs succès sans un sentiment d’amour-propre satisfait que je ne cherche pas toujours assez à cacher. »

Le gouverneur anglais avait raison de ne pas laisser pénétrer au milieu des Canadiens français cet exilé qui portait si vivace au fond du cœur le culte de la patrie, car ils avaient conservé le même sentiment, et les agissements dont ils étaient 1 objet de la part de leurs nouveaux maîtres n’étaient pas pour le faire disparaître.

Dans la Chambre élue, les luttes se continuèrent au sujet des concessions de terres, de la tentative de création d’une « Institution royale » destinée à anglifîerle pays en imposant l’enseignement de la langue anglaise, de la question des taxes qui passionna particulièrement les esprits. Le Mercury, journal anglais fondé en 1805 pour soutenir les intérêts des marchands anglo-saxons contre la population canadienne, résuma très nettement les tendances des immigrants et le but qu'ils poursuivaient' « Cette province est trop française pour une colonie britannique. Oue nous soyons en guerre ou en paix, il est essentiel de faire tous nos efforts, par tous les moyens avouables, pour nous opposer à l’accroissement des Français et de leur influence. Après une possession de quarante-sept ans, il est juste que la province devienne enfin anglaise. »

Les habitants répondirent à ce manifeste par la création, au mois de novembre 1806, d’un autre journal intitulé Le Canadien , dont l’apparition était justifiée en ces termes dans le prospectus qui l’annonçait : « Il y a déjà longtemps que des personnes qui aiment leur pays et leur gouvernement regrettent que le rare trésor que nous possédons dans notre constitution, la liberté de la presse, demeure si longtemps caché. Ce droit qu’a le peuple anglais d’exprimer librement ses sentiments sur tous les actes publics de son gouvernement est ce qui en fait le principal ressort. C’est cette liberté qui rend la constitution anglaise si propre à faire le bonheur des peuples qui sont sous sa protection. Le despote ne connaît le peuple que par le portrait que lui en font les courtisans, il n’a d’autres conseillers qu’eux. Sous la constitution anglaise, le peuple a le droit de se faire connaître lui-même par le moyen de la presse et, par l’expression libre de ses sentiments, toute la nation devient pour ainsi dire le conseiller privé du gouvernement. »

Ce journal, traduisant fidèlement les aspirations des Canadiens, prit fièrement pour devise : « Nos institutions, notre langue et nos lois. »

Au mois d’octobre 1807, un nouveau gouverneur, sir James Craig, arriva d’Angleterre. C’était un ancien officier, d'une santé débile, d’un esprit fantasque et borné, aigri par la maladie, « qui déploya un grand étalage militaire et parla au peuple comme à des recrues soumises au fouet ». (Garneau.) Ses préjugés contre les Canadiens et ses terreurs d’une révolte en faveur de la France, que sa patrie combattait alors à outrance, le livrèrent aux pires ennemis des habitants et lui inspirèrent les mesures les plus arbitraires : dissolution de la Chambre élue, dont les discussions lui paraissaient révolutionnaires ; saisie des presses du Canadien ; arrestation de l'imprimeur, de députés, de notables dont les tendances étaient suspectes; tout fut employé pour répandre la terreur et briser la résistance légale des

Canadiens français. Mais l’horizon redevenait menaçant dans les provinces voisines : les États-Unis, à propos des droits des neutres ouvertement violés par l’Angleterre dans sa lutte acharnée contre Napoléon, allaient bientôt recommencer la guerre une première fois soutenue pour leur indépendance. Le gouvernement de la métropole se résigna, pour éviter une révolte et la perte certaine du Canada, à sanctionner le bill interdisant l’élection des juges à la Chambre d’assemblée et à remplacer Craig, dont la violence et l’incapacité avaient fait un objet d’exécration, par un homme d’un caractère absolument différent, dont la bienveillance, le bon sens et l'impartialité pouvaient seuls ramener le calme dans les esprits.

Les premiers actes de sir George Prévost lui gagnèrent la sympathie des Canadiens français. Des postes de juges, de fonctionnaires, de commandants de milices leur furent confiés ; la reconnaissance légale du catholicisme apaisa le clergé ; les mesures conciliantes du gouverneur au regard des habitants et l’accueil qu’il leur fit lui assurèrent bientôt leur fidélité. Le choix de l’homme avait été opportun; ses actes valurent à l’Angleterre le concours des Canadiens dans la nouvelle campagne qui allait s’engager contre les Etats-Unis. Grâce à eux, les tentatives d’invasion renouvelées à plusieurs reprises par les milices des Etats furent repoussées, malgré les défaites des Anglais sur les lacs, où leurs flottes succombèrent sous les coups de leurs adversaires.

La principale armée envoyée pour attaquer Montréal et Ouébec était forte de sept mille hommes et commandée par le général Hampton. Elle fut arrêtée dans sa marche et finalement repoussée par un petit corps de (rois cents Canadiens, qui renouvelèrent ainsi un de ces merveilleux faits d’armes dont leurs pères étaient coutumiers. Le colonel Salaberry, qui lfes commandait, s’était retranché sur les bords de la rivière Châteauguay dans une excellente position, au milieu de bois et de fourrés épais, sa droite appuyée à la rivière, son centre et sa gauche protégés par des abatis et des marécages. Le 26 octobre 1813, Hampton, marchant par cette vallée, se heurta aux abatis, derrière lesquels les Canadiens accueillirent ses troupes par un feu soutenu qui fit de nombreuses victimes. Vainement, concentrant ses forces, il reporta ses assauts sur une aile puis sur l’autre; tous ses efforts ne parvinrent pas à déloger ses adversaires de leurs positions, et ses soldats, harassés, surpris par une attaque de flanc au milieu des bois qu’ils croyaient remplis d’ennemis, finirent par battre en retraite après quatre heures de lutte. Vivement poursuivis, ils s’enfuirent en complète déroute. La victoire de Châteauguay eut pour résultat l’évacuation du Canada par les troupes américaines, et la lutte se continua sur les frontières jusqu’au traité signé à Gand le 24 décembre 1814.

Le lec mars 1815, la conclusion de la paix fut officiellement annoncée par le gouverneur à la Chambre, dont le nouveau président, élu en remplacement de M. Panet, nommé conseiller, était M. Papineau, fils de celui qui avait si vaillamment soutenu dans les législatures précédentes les intérêts de ses compatriotes. Ce jeune homme, dont l’éloquence et la forte volonté allaient peser d’un grand poids dans les débats entre les deux races, adressa à sir George Prévost ces paroles dont l’effet fut considérable aussi bien au Canada que dans la métropole : « Les événements de la dernière guerre ont resserré les liens qui unissent ensemble la Grande-Bretagne et les Canadas. Ces provinces lui ont été conservées dans des circonstances extrêmement difficiles. Lorsque la guerre a éclaté, le pays était sans

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troupes, sans argent, et Votre Excellence se voyait à la tête d’un peuple en qui, disait-on, plus d’un demi-siècle de repos avait détruit tout esprit militaire. Vous plaçant au-dessus des préjugés, vous avez su trouver dans le dévouement de ce peuple brave el fidèle, injustement calomnié, assez de ressources pour déjouer les projets de conquête d’un ennemi nombreux et plein de confiance en ses forces. Le sang des enfants du Canada a coulé, mêlé à celui des braves soldats envoyés à leur secours. Après toutes les preuves que la métropole et la colonie ont données, l’une de l’efficacité de sa protection, et l’autre de sa fidélité inaltérable, les habitants de ce pays peuvent prétendre avec plus de raison que jamais à la conservation et au libre exercice des avantages que leur assurent leur constitution et leurs lois. »

On ne pouvait faire entendre un langage plus parlementaire et formuler un vœu plus juste; mais le groupe de marchands et d’immigrants britanniques espérait bien que la métropole resterait sourde, et que le mot d’ordre du ministère serait, comme parle passé : « Tout pour les Anglais, rien pour les vaincus ». Ces insolentes prétentions allaient bientôt amener une situation telle que les Canadiens, exaspérés, finirent par se révolter.

Tout d’abord, le gouvernement anglais, à la suite de la conquête, s’était substitué au gouvernement français dans la possession des terres non encore concédées; il avait, en outre, mis la main sur les biens des jésuites; de 1793 à 1811, le gouverneur en fit une distribution arbitraire à ses favoris; une centaine reçurent ainsi plus de trois millions d’acres; le gouverneur lui-même en prit soixante-dix mille pour sa part. Ces individus, en accaparant le sol, n'avaient pas du tout l’intention de le mettre en valeur; comme il ne leur avait presque rien coûté, ils comptaient le laisser inculte jusqu’à ce que les progrès de la colonisation aux alentours en eussent fait augmenter le prix. Gouverneur et Conseil prétendaient border ainsi les frontières des Etats-Unis de loyaux sujets qui empêcheraient les vaincus de fraterniser avec les Américains. Quant aux Canadiens, toutes leurs réclamations pour obtenir la répartition des concessions entre les cantons proportionnellement au nombre des habitants, se heurtèrent à un parti pris de malveillance absolu; leurs recours aux autorités de la métropole y trouvèrent le même accueil qu’à Québec. Un autre de leurs griefs portait sur la partialité dont faisaient preuve les gouverneurs en faveur de cette oligarchie de marchands et d’aventuriers d origine anglo-saxonne qui s était implantée dans la province et qui accaparait presque tous les emplois publics. En 1834, sur une population de six cent mille habitants, dont soixante-quinze mille seulement étaient Anglais, quarante-sept officiers, les moins rétribués, étaient de race française; cent cinquante-sept, occupant les postes les plus importants et les plus richement payés, étaient d’origine anglaise. Ces derniers, en outre, faisaient lourdement sentir aux habitants leur autorité, mettaient chaque jour en relief l’infériorité des vaincus, dénigraient leur origine, tournaient en ridicule leur langue et leurs institutions, et soutenaient de toutes leurs lorces les gouverneurs dans leurs luttes contre la Chambre élue.

Des juges, Anglais de race, faisant partie, malgré leurs fonctions, de la Chambre, étaient accusés de substituer leur volonté arbitraire aux règles de la justice, de commettre des malversations éhontées. Les gouverneurs, approuvés par les autorités delà métropole, les maintinrent en place : la Chambre les expulsa et

Dessin do Maillard.

émit plusieurs fois le vœu que les fonctionnaires fussent exclus de la députation; elle fut dissoute. Les élections, malgré la pression du parti anglais, lui donnèrent gain de cause : la population renomma les mêmes membres.

La question des subsides, soulevée de nouveau par la Chambre qui voulait avoir, comme en Angleterre, l’initiative de loutes les mesures concernant l'emploi des deniers publics, augmenta l’antagonisme entre le corps élu et le gouverneur soutenu par le Conseil, qui prétendait disposer à son gré de ces fonds comme cela s’était fait depuis la conquête. Le gouverneur était alors Charles Lennox, duc de Richmond, qui avait rempli les mêmes fonctions en Irlande. Héritier d’un grand nom et d’une fortune considérable qu’il avait dissipée par son faste, ses extravagances et sa passion du jeu, il était venu à Québec en 1818 avec la pensée de la reconstituer aux dépens de la colonie. Dès la première session de la Chambre, il lui demanda de voter, comme les années précédentes, une liste civile, mais augmentée d’un cinquième. Sur le refus des députés, il leur adressa de vifs reproches et prorogea le Parlement. Universellement reconnu pour un ennemi des Canadiens et souverainement détesté par eux, il mourut peu de temps après cette prorogation, dans des circonstances vraiment dramatiques. « Au cours de l’été de 1819, le château Saint-Louis, à Québec, présentait une animation inaccoutumée. Les gardes étaient doublées à toutes les issues et une foule nombreuse entrait et sortait sans interruption du château. Le silence de cette foule indiquait une cérémonie funèbre. En effet, elle venait visiter la chambre mortuaire du duc de Richmond, enlevé par une mort tragique dans laquelle la croyance populaire voyait un châtiment de Dieu. On pouvait lire sur toutes les figures qu’on rencontrait une expression de soulagement et de satisfaction secrète. Chacun racontait à sa manière les incidents de la mort du duc. Mordu par un renard captif, avec lequel il avait voulu jouer en passant à Sorel, au moment où il se rendait à la chasse, il ressentit, au milieu de la forêt, les premières atteintes de la rage que ce renard, pris d’hydrophobie sans que personne le sût, lui avait communiquée. Dès que les gens de sa suite s’en furent aperçus, ils l’engagèrent à descendre à Québec. Il partit en effet, mais dès qu’il entrevit l’eau de la rivière Ottawa, où il allait s’embarquer, l’horreur hydrophobique s’empara de lui et il s’enfonça de nouveau dans la forêt. On l’entendait s’écrier, en se parlant à lui-même : « Lennox, sois un homme ! » Mais sa volonté était vaincue; impossible d’avancer. Il fallut l’entraîner malgré lui et le lier dans le canot, où les convulsions de la rage, en entendant le clapotement de l’eau autour de lui, le mirent dans un état indescriptible. Il mourut peu de temps après, avant même d’arriver à Québec. Cette fin tragique fit une grande sensation dans tout le pays. » (Gagnon.)

Son successeur, le comte Dalhousie, refusa, ainsi que lui, de reconnaître à la Chambre le droit de voter annuellement et par chapitres détaillés les fonds nécessaires au gouvernement. Comme elle persistait dans cette résolution, dernière sauvegarde de la liberté du peuple qu’elle représentait, Dalhousie prononça sa dissolution et fit procéder à de nouvelles élections. En même temps, le parti anglais, appuyé par la population de même race du Haut-Canada, obtenait du ministère la présentation à la Chambre des communes de Londres, d’un bill tendant à la réunion des deux provinces sous un seul gouvernement. Ce bill accordait au Haut-Canada une députation beaucoup plus nombreuse qu’au Ras-Canada,

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proscrivait 1 usage de la langue française dans le Parlement et les tribunaux, portait atteinte à la liberté du culte dont les représentants étaient mis à la discrétion du gouverneur, et assurait aux Anglais, malgré leur extrême infériorité numérique, la majorité dans les Chambres.

Dès que 1 on apprit au Canada les dispositions si hostiles de ce bill, toute la population d origine française protesta contre un pareil projet, qui la réduisait au même état que 1 Irlande. De nombreuses pétitions contre l'union projetée furent signées par des milliers de Canadiens et transmises à Londres; MM. Papineau et Nelson, deux de leurs représentants à la Chambre élue, y furent envoyés pour appuyer ces protestations auprès du gouvernement. En présence d’aussi ardentes réclamations, de 1 agitation produite par la nouvelle dissolution de la Chambre et du trouble profond que causait dans la colonie la présentation du bill, le ministère finit par le retirer. Les élections, faites au milieu d’une excitation générale, donnèrent lieu à de graves désordres provoqués par la minorité anglaise; la nomination par la nouvelle Chambre de M. Papineau comme président fut désapprouvée par le gouverneur, qui recourut encore à la dissolution pour se débarrasser de son opposition importune. Dans de nombreuses réunions publiques, la population d’origine française protesta de toutes ses forces contre de pareils agissements, et des requêtes couvertes de plus de quatre-vingt mille signatures furent envoyées à Londres pour demander instamment le rappel du comte Dalhousie.

L'agitation qui se manifestait dans la colonie, le souvenir de la révolte des Anglo-Américains pour des causes analogues firent réfléchir le ministère anglais qui se décida à rappeler le gouverneur. Sir James Kempt, son successeur, était un homme éclairé, bienveillant, et ses instructions lui prescrivaient une politique de modération, seule capable, en calmant les esprits, de ramener l’entente entre l’administration et les habitants. Il admit sans difficulté M. Papineau comme président de la Chambre élue, dont le nombre des membres, par suite de l’accroissement de la population, fut porté de cinquante à quatre-vingt-quatre. Il reconnut à la Chambre la libre disposition des fonds destinés aux dépenses publiques, à l’exception du traitement du gouverneur et des juges. Grâce à ces concessions, il obtint de nombreux subsides s’appliquant à la construction de divers établissements publics, à l’amélioration des chemins, à l’ouverture de nouvelles routes de colonisation, à la création d’écoles. Mais bientôt des divergences se manifestèrent sur la composition du Conseil, et sir James Kempt, pour éviter des manifestations hostiles, demanda son rappel. Son successeur, lord Aylmer, arrivé à Québec le 13 octobre 1830, se trouva bientôt aux prises avec les plus sérieuses difficultés; les nouvelles élections auxquelles il fit procéder en 1832 donnèrent lieu à des troubles; le 21 mai, trois Canadiens furent tués à Montréal par les troupes anglaises, et cette brutale intervention de la force armée provoqua dans toute la province de vives protestations. Le choléra, qui survint sur ces entrefaites et qui fit des ravages si épouvantables que la population de Québec en fut décimée, imposa une trêve de quelques mois à peine; dès l’automne, des réunions publiques furent organisées, et l’on y discuta les questions politiques les plus propres à passionner les esprits. La Chambre fut saisie de pétitions et de plaintes; elle procéda d’autre part à une longue enquête sur le meurtre des malheureux Canadiens tués par la troupe à Montréal; elle protesta contre l’intention prêtée à l’Angleterre d’annexer l'ile de

Montréal au Haut-Canada. Par contre, le Conseil, composé des créatures du gouverneur, accusa la Chambre élue de vouloir créer une république française sur les bords du Saint-Laurent. Irritée par cette absurde accusation, rassemblée prit en 1834 la décision de soumettre ses griefs au Parlement de la métropole et les résuma dans quatre-vingt-douze résolütions que M. Papineau soutint et fit voter à la suite de longues et vives discussions.

Après avoir relevé les abus d’autorité des administrations provinciales, qui foulaient aux pieds les droits et les sentiments les plus chers des Canadiens; la nomination des membres du Conseil législatif par la Couronne, dont ils restaient ainsi les serviles créatures; la partialité dans la distribution des charges publiques portée à son comble; les prévarications des juges, l’intervention de la force armée dans les élections ; les dépêches insultantes du ministre des Colonies à l’égard de la Chambre élue ; le refus systématique de donner satisfaction aux aspirations des habitants à une plus grande somme de libertés et à une participation plus étroite à l’administration de la chose publique, la Chambre disait dans ces résolutions, véritables litanies répétant et développant les griefs des Canadiens : « La fidélité des peuples et la protection des gouvernements sont des obligations corrélatives, dont l’une ne saurait longtemps subsister sans l’autre ; or, par suite des défectuosités qui se trouvent dans les lois et constitutions de cette province et dans la manière dont elles ont été appliquées, le peuple n’est pas suffisamment protégé dans sa vie, ses biens et son honneur, et la longue suite d’actes d’injustice et d’oppression dont il a à se plaindre s’est accrue en violence et en nombre avec une rapidité alarmante. «

La Chambre disait encore, avec une juste fierté, dans sa cinquante-deuxième résolution : « Puisqu’un fait, qui n'a pas dépendu du choix de la majorité du peuple de cette province, son origine française et son usage de la langue française, est devenu pour les autorités coloniales un prétexte d’injures, d’exclusion, d'infériorité politique et de séparation de droits et d’intérêts, cette Chambre en appelle à la justice du gouvernement de Sa Majesté et de son Parlement. La majorité des habitants du pays n’est nullement disposée à répudier aucun des avantages qu’elle tire de son origine et de sa descendance de la nation française qui, sous le rapport des progrès qu’elle a fait faire à la civilisation, aux sciences, aux lettres et aux arts, n’a jamais été en arrière de la nation britannique, et qui, aujourd’hui, dans la cause de la liberté et la science du gouvernement, est sa digne émule. »

Les quatre-vingt-douze résolutions, qui se terminaient par la demande de mise en accusation du gouverneur devant la Chambre des lords, eurent dans tout le Canada un retentissement énorme; de nombreuses réunions en approuvèrent les termes; elles devinrent le drapeau du parti des revendications nationales. Transmises à Londres et soumises au Parlement, elles y provoquèrent une vive émotion, et déterminèrent le ministère à rappeler lord Aylmer que remplaça lord Gosford. Ce dernier fut chargé de faire une enquête sur la situation de la colonie; mais chaque jour les manifestations populaires devenaient plus menaçantes : les orateurs des réunions invoquaient l'exemple des Etats-Unis, rappelaient les événements qui avaient provoqué leur révolte, et se prononçaient pour les mesures extrêmes. La Chambre persistant avec une fermeté inébranlable dans sa décision de rester maîtresse du vote des subsides, le gouverneur la prorogea; il destitua en outre un certain nombre de juges et d’officiers de milice canadiens, notamment

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M. Papineau; la population leur fit un accueil triomphal. Le bruit courut que la métropole, dont les intentions malveillantes à l’égard des Canadiens n’étaient un secret pour personne, voulait les soumettre à un pouvoir arbitraire et tyrannique, apiès leur avoir enlevé leurs franchises politiques; les habitants résolurent alors de se protéger eux-mêmes : les invitations à la résistance se multiplièrent; à Saint-

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