LES QUAIS DE MONTRÉAL
Dessin de Weber, d’après une photographie.
Denis, à Saint-Charles, à Saint-Eustache, à Berthier, à Chambly, l’agitation devint menaçante. Elle s’accrut encore lorsqu’on apprit qu’à la suite de l’enquête dont le gouverneur avait été chargé et sur ses conclusions, la Chambre des communes était saisie par le ministère de propositions qui recommandaient d’employer les deniers publics sans l’autorisation de la Chambre ; de mettre en accusation les députés qui avaient pris la tête du mouvement, comme rebelles et coupables de violation du serment par eux prêté ; de modifier la constitution et de préparer une nouvelle loi électorale qui augmenterait la représentation anglaise en exigeant des électeurs français une qualification double de celle des Anglais. L’indignation fut alors portée à son comble, et les réunions provoquées par les députés menacés
adoptèrent des résolutions aux termes desquelles la population protestait solennellement contre les décisions de la Chambre des communes comme enlevant à la province toutes garanties de liberté et de bonne administration. « Nous ne pouvons, y était-il dit, regarder le gouvernement qui a recours à l’injustice, à la lorce et à une violation du contrat social, que comme un pouvoir oppresseur, un gouvernement de force, pour lequel la mesure de cette soumission ne devra être désormais que la mesure de notre force numérique jointe aux sympathies que nous trouverons ailleurs. » (Réunion de Saint-Ours, comté de Richelieu, 7 mai 1837.)
Pendant ce temps, les colons d’origine anglaise se réunissaient à Québec, à Montréal, et rédigeaient des adresses au gouverneur. « Nous ne saurions, lui disaient ceux de Montréal, exprimer en termes assez énergiques notre horreur pour l’effet immoral et désorganisateur des mesures recommandées et des résolutions adoptées dans les réunions d'habitants récemment tenues dans diverses parties de celte province, et nous les désavouons comme directement opposées au sentiment de Sa Majesté et au dévouement à son gouvernement éprouvé par les loyaux sujets de toute la province. »
Les premiers troubles se produisirent à Montréal le 7 novembre 1837; ils commencèrent par une rixe entre Canadiens français faisant partie de la société a les Fils de la liberté », créée pour soutenir les revendications nationales, et des membres du Doric Club, composé d’émigrants anglais partisans de l’écrasement de la race autrefois vaincue. Des maisons, notamment celle de M. Papineau, furent attaquées à coups de pierres; les ateliers d'un journal français saccagés. Profitant de ce tumulte, les autorités anglaises décernèrent aussitôt des mandats de prise de corps contre les chefs canadiens, dont vingt-six furent accusés du crime de haute trahison. Plusieurs arrestations eurent lieu sans résistance à Montréal et à Québec, mais il n’en fut pas de même dans la campagne. Parmi ceux contre lesquels des mandats avaient été lancés se trouvaient deux habitants de Saint-Jeand’Iberville, très aimés dans leur voisinage. On envoya pour s’emparer d'eux un détachement de la cavalerie volontaire de Montréal. Il prit ces deux patriotes et les conduisit au retour, enchaînés, par le chemin le plus long. « Cet étalage de force militaire pour capturer deux hommes était destiné à frapper de terreur les populations au milieu desquelles le convoi devait passer; mais le but ne fut pas atteint, car cela ne servit qu’à les exaspérer davantage. Arrivés près de Longueil, les militaires furent arrêtés dans leur marche triomphale; un parti considérable d’habitants de la paroisse s’était organisé pour délivrer les prisonniers : ils se placèrent derrière une clôture de la grande route par où la bande devait passer. Les cavaliers avaient traversé toutes les parties du district de Montréal que l'on considérait comme les plus agitées; déjà ils se flattaient de l’heureuse issue de leur entreprise quand tout à coup un homme sans armes surgit près de la voiture, sauta à la bride des chevaux et ordonna au conducteur de faire halte. La voiture contenait, outre les prisonniers, deux gardiens et un constable. Ce dernier tira un coup de fusil sur l’homme qui retenait l’attelage. Il ne fut pas touché et répéta impérieusement son ordre d'arrêter; pendant ce temps-là, les balles tirées par ceux qui se tenaient derrière la clôture sifflaient aux oreilles des cavaliers qui prirent la luite à travers champs, laissant les prisonniers dans la voiture renversée par les eflorts désordonnés des chevaux qu’effrayait le bruit des coups de feu. » (Carrier.)
PREMIÈRES ANNÉES DE L’OCCUPATION ANGLAISE
Les fuyards arrivèrent en déroute à Montréal et la rumeur s’y répandit que tout le district était en pleine révolte. En réalité, les habitants s’étaient dispersés après le coup de main qui avait délivré les deux prisonniers, el la résistance ne s’organisa sérieusement qu’à Saint-Denis, à Chambly, sur la rive droite du fleuve, et à Saint- Eustache, au nord de Montréal.
A Saint-Denis, le Dr Nelson, un des chefs du parti canadien dont la personne laisait 1 objet d un des mandats d'arrestation délivrés à Montréal, s’était retranché dans une grande maison de pierre. Au son du tocsin, huit cents hommes vinrent le rejoindre, mais la plupart n’avaient ni armes ni munitions. Une centaine étaient porteurs de fusils de chasse, les autres se munirent de lances, de fourches et de bâtons. Une partie, à 1 approche des troupes anglaises, jugea la lutte trop inégale et se retira. Les autres ouvrirent sur le détachement envoyé pour les disperser un feu des plus vifs et repoussèrent victorieusement les assauts dirigés contre le village. Rejoints par une centaine de leurs compatriotes armés de fusils, ils prirent à leur tour 1 offensive et chassèrent, après six heures de lutte, les cinq compagnies anglaisés. Le colonel Gore, vieux décoré de Waterloo, se vit contraint de fuir devant ces adversaires qu il méprisait, en leur abandonnant un canon qu’il avait amené, ses blessés et ses bagages.
A Chambly, les Canadiens insurgés avaient construit à la hâte des barricades avec des arbres renversés et de la terre; ils étaient à peine deux cents, aussi mal armés que les patriotes de Saint-Denis. Attaqués par une colonne de trois cent cinquante hommes d’infanterie accompagnée de deux pièces de canon, ils résistèrent avec succès pendant plusieurs heures aux efforts des troupes qui les assaillaient, mais l'artillerie finit par renverser leurs fragiles retranchements et un dernier assaut emporta le village dont la plupart des défenseurs furent massacrés. Les Anglais saccagèrent ensuite et brûlèrent les habitations, puis ils regagnèrent triomphalement Montréal, où la loi martiale fut proclamée.
Il y a\'ait un dernier foyer de résistance à écraser; il s’était constitué à Saint- Eustache sous la direction du Dr Chénier; les \rolontaires réunis autour de lui n’avaient pas de fusils; ils se saisirent de ceux des sauvages du voisinage et se retranchèrent dans les maisons du village. Le commandant des forces anglaises au Canada, sir John Colborne, vint lui-même les attaquer avec deux mille hommes et huit pièces de canon. A son approche, une grande partie des volontaires abandonnèrent Chénier, avec qui il n’en resta que deux cent cinquante déterminés à opposer à leurs oppresseurs une furieuse résistance. Beaucoup étaient sans armes; ils en réclamèrent à leur chef qui leur répondit froidement : « Attendez; il y en aura de tués parmi nous; vous prendrez leurs fusils ». Pendant deux heures, ces désespérés tinrent en échec les forces supérieures de l’ennemi, malgré les décharges meurtrières des canons et les feux terribles de mousquelerie qui les décimaient; le manque de munitions, l’incendie des maisons qui les abritaient, obligèrent les survivants à se masser dans l’église où les flammes et les boulets vinrent les atteindre; bientôt l’édifice, sous les coups de l’artillerie, menaça ruine. Le Dr Chénier, à bout de ressources, réunit les quelques hommes qui lui restaient, sauta le premier par une fenêtre dans le cimetière et essaya de se faire jour au travers des troupes qui le cernaient; frappé mortellement par une balle, il expira presque aussitôt. Ce ne fut plus alors qu’une scène de carnage; avec la férocité dont il
allait bientôt donner d'autres témoignages, Colborne n’accorda de quartier à personne ; et lorsqu’il eut la certitude que les derniers défenseurs du village étaient couchés, cadavres sanglants, dans les rues., il ordonna le pillage des maisons, dont le feu acheva la destruction. Le hameau de Saint-Benoît, par cela seul qu’il était voisin de Saint-Eustache, fut traité avec la même sauvagerie.
Un détachement de onze cents hommes, envoyé à Saint-Denis pour venger l’échec infligé au colonel Gore, trouva la bourgade vide; ses défenseurs s’étaient dispersés après la retraite des Anglais, et les habitants avaient cherché un reluge dans les bois. Tout fut détruit comme à Saint-Eustache et à Saint-Benoît. Cette facile victoire, remportée par des troupes exercées sur des volontaires en petit nombre et la plupart sans armes, démontrait que la résistance avait été tout à fait improvisée, et que la masse de la population y était restée étrangère, malgré les excitations et les provocations auxquelles elle avait été en butte.
Lord Gosford, ayant demandé et obtenu son rappel, fut remplacé comme gouverneur par lord Durham, qui arriva au Canada muni de pleins pouvoirs, le Parlement anglais, après les événements qui venaient de se passer, ayant suspendu la constitution de 1791 et supprimé ainsi les dernières garanties qui restaient aux Canadiens. Il fit son entrée dans Québec le 21 mars 1838, au bruit des salves d’artillerie, entre deux haies de soldats. Les prisons étaient encombrées de détenus, et de nombreux ordres d’arrestation avaient été lancés contre une foule de Canadiens fugitifs. Lord Durham, dans le but de calmer les esprits, prit le parti de proclamer une amnistie dont il n'excepta que huit prisonniers, les plus compromis, et quatorze contumax parmi lesquels se trouvait Papineau. Ils avaient trouvé un refuge aux Etats-Unis. Le gouverneur les condamna au bannissement. Ces mesures, bien accueillies au Canada, furent sévèrement critiquées en Angleterre, où l'on refusa de reconnaître à lord Durham ce droit de grâce et d’amnistie. En présence du désaveu dont ses actes étaient l’objet, il donna sa démission et laissa le gouvernement à sir John Colborne. Son départ fut le signal d’un nouveau soulèvement provoqué par les Canadiens réfugiés aux Etats-Unis; il se produisit tout à la fois dans le Bas et dans le Haut Canada, où les Anglais loyalistes réclamaient également les libertés que refusait aux uns comme aux autres le gouvernement de la métropole. Sous les ordres du B1' Nelson, un corps d’Américains et de réfugiés pénétra dans le Bas- Canada et prit possession du village de Napierville, pendant qu’un semblant de résistance s’organisait dans plusieurs paroisses sur la rivière de Chambly. Sir John Colborne proclama aussitôt la loi martiale, fit arrêter un grand nombre de suspects, arma les volontaires et réunit huit mille hommes avec lesquels il marcha sur les insurgés qui furent promptement défaits et dispersés. Beaucoup, n’ayant que des bâtons et des piques et ne recevant pas les armes que les agitateurs leur avaient promises, avaient regagné leurs villages sans prendre autrement part à la lutte. Nelson repassa la frontière avec ceux qui purent le suivre. Sir John Colborne n’eut plus alors qu’à donner un libre cours à la cruauté dont il avait déjà fait preuve : dans toute la contrée où des velléités de soulèvement s étaient produites, il promena le fer et le feu, n’épargnant personne et ne laissant sur son passage que des ruines et des cendres.
L oligarchie anglaise, qui avait déjà manifesté l’année précédente un vif mécontentement de ce que de nombreuses exécutions n’avaient pas suivi la défaite des
Dessin de Barclay, d’apres une photographie de MM. Notman.
insurgés de Sainl-Denis et de Saint-Eustache, réclama instamment des victimes. « Pour avoir la tranquillité, disait le Herald de Montréal, il faut que nous fassions la solitude. Balayons les Canadiens de la surface de la terre! »
Et quel tableau il trace des atrocités qu'il avait conseillées : « Dimanche soir, tout le pays en arrière de la Prairie présentait le spectacle funèbre d’une vaste nappe de flammes livides, et l’on rapporte que pas une maison de rebelle n’a été laissée debout. Dieu sait ce que deviendront les Canadiens qui n’ont pas péri, ainsi que leurs femmes et leurs enfants, pendant l’hiver qui approche; ils n’ont plus devant les yeux que les horreurs du froid et de la faim. Il est triste, ajoutait ce journal, d’envisager les terribles suites de la rébellion et la ruine irréparable de tant d’êtres humains innocents ou coupables. Néanmoins, il faut maintenir l’autorité des lois; il faut que l’intégrité de l’empire soit respectée, et que la paix et la prospérité soient assurées aux Anglais, même au prix de l’existence de la nation canadienne française tout entière. »
Sir John Colborne, donnant satisfaction à .ces haines, organisa sans délai des conseils de guerre et leur déféra les prisonniers qu’il ramenait, ainsi que les accusés qui remplissaient les prisons. Quatre-vingt-dix-neuf furent condamnés à mort. Le Herald exultait, et ses sentiments se manifestèrent dans un article du 19 novembre qui devait inspirer aux plus indifférents une profonde horreur : « Nous avons vu, disait le rédacteur, la nouvelle potence et nous croyons qu’elle va être aujourd’hui élevée en face de la prison, de sorte que les rebelles qui y sont enfermés pourront jouir d’une perspective qui ne saurait manquer de leur procurer un sommeil profond et des songes agréables. Six ou sept y tiendront à l’aise, mais dans un cas pressé il sera facile d’en loger un plus grand nombre ». « La punition des chefs, écrivait-il encore, quelque agréable qu’elle puisse être aux habitants anglais, ne ferait pas une impression aussi profonde et aussi utile sur l’esprit du peuple que la vue de cultivateurs étrangers placés dans les paroisses sur l'habitation de chaque agitateur. Le spectacle de la veuve et des enfants, étalant leur misère autour des riches demeures dont ils auraient été dépossédés, serait d'un bon effet. Il ne faut pas balancer à exécuter cette mesure. Des commissaires spéciaux doivent être immédiatement nommés et chargés de mener à fin le procès de cette fournée de traîtres qui est en prison. Il serait ridicule d'engraisser cela tout l’hiver pour le conduire plus tard à la potence. »
Le misérable qui donnait ces sinistres conseils était un nommé Adam Thom, éditeur du journal le Herald de Montréal. « Cet homme, journellement excité par l’abus des liqueurs fortes, devenait un fou furieux quand il parlait des Canadiens français. Exaltée par la soif du sang, sa haine alors ne connaissait pas de bornes. Depuis plusieurs années, des outrages contre la nation tout entière et des provocations réitérées à l’assassinat des représentants les plus populaires souillaient chaque jour les pages de son journal; on l'avait vu figurer comme chef de bande dans les émeutes qui, depuis quatre années, avaient éclaté dans Montréal, émeutes dirigées par des magistrats anglais contre les citoyens qui, dans les élections ou dans la Chambre des députés, s’étaient mis en opposition avec le pouvoir exécutif. » (Papineau, Revue du Progrès , mai 1839.)
Cinquante-huit des condamnés furent déportés comme des forçats en Australie, onze mis en liberté sous caution, et douze réservés au dernier supplice.
PREMIÈRES ANNÉES DE L’OCCUPATION ANGLAISE
L un cl eux, M. de Lorimier, a écrit la veille de sa mort une lettre d’une simplicité touchante, et dont les nobles accents forment avec les articles du Herald un saisissant contraste. Elle est adressée à ses amis pour justifier sa conduite et leur recommander ses enfants.
« Prison de Montréal, 13 février 1839, onze heures du soir.
« Je meurs sans remords. Je ne désirais que le bien de mon pays et son indépendance; mes vues et mes actions n’ont été entachées d’aucun des crimes qui déshonorent l'humanité et qui ne sont que trop communs dans l’effervescence des passions déchaînées. Depuis dix-sept ou dix-huit ans, j’ai pris une part active dans presque toutes les mesures populaires, et toujours avec conviction et sincérité. Mes efforts ont été pour l'indépendance de mes compatriotes. Nous avons été malheureux jusqu’à ce jour. La mort a déjà décimé plusieurs de mes collaborateurs; beaucoup sont dans les fers, un plus grand nombre sur la terre de l’exil, avec leurs propriétés détruites et leurs familles abandonnées sans ressources à la rigueur des froids d'un hiver canadien. Malgré tant d’infortunes, mon cœur entretient son courage et des espérances pour l’avenir. Mes amis et mes enfants verront de meilleurs jours; ils seront libres : un pressentiment certain, ma conscience tranquille me l’assurent. Voilà ce qui me remplit de joie, lorsque tout n’est que désolation et douleur autour de moi. Les plaies de mon pays se cicatriseront; après les malheurs de l’anarchie et d’une révolution sanglante, le paisible Canadien verra renaître le bonheur et la liberté sur le Saint-Laurent. Tout concourt à ce but, les exécutions mêmes. Je laisse des enfants qui n'ont pour héritage que le souvenir de mes malheurs. Pauvres orphelins, c’est vous que je plains, vous que la main sanglante et arbitraire de la loi martiale frappe par ma mort. — Quand votre raison vous permettra de réfléchir, vous verrez que votre père a expiré sur le gibet pour des actions qui ont immortalisé d’autres hommes plus heureux. — Pauvres enfants, vous n’aurez plus qu’une mère désolée pour appui, et si ma mort et mes sacrifices vous réduisent à l’indigence, demandez quelquefois en mon nom le pain de la vie; je ne fus pas insensible aux malheureux. Quant à mes compatriotes, puisse mon exécution et celle de mes compagnons d’infortune leur être utile. Pour eux, je meurs sur le gibet, de la mort infâme du meurtrier; pour eux je meurs en m’écriant : « Vive la liberté! Vive l’indépendance! »
« Chevalier de Lorimier. »
A quelques semaines d’intervalle, les douze condamnés, les douze martyrs, montaient sur l’échafaud et leurs cadavres se balançaient aux potences anglaises, « aux applaudissements de leurs ennemis accourus pour prendre part à un spectacle qu’ils regardaient comme un triomphe ». (Carneau.) Deux étaient exécutés le 23 décembre 1838, cinq le 18 janvier 1839, et cinq, parmi lesquels Chevalier de Lorimier, le 15 février 1839.
Lorsque lord Durham revint en Angleterre, il soumit aux ministres un long rapport sur la situation au Canada et proposa diverses mesures tendant à l’anglification définitive de cette colonie.
Sa conclusion était de réunir les deux Canadas sous un seul gouvernement, et la majorité étant assurée dans le Parlement à la représentation anglaise, de placer à la tête des diverses administrations des ministres qui régiraient les affaires publiques suivant le vœu de cette majorité. Le projet fut soumis à Londres aux Communes qui l’adoptèrent presque sans discussion. Il attribuait à chacune des provinces, malgré la différence du nombre des habitants, une représentation égale, et mettait en outre arbitrairement à la charge du Bas-Canada une dette de vingtcinq millions contractée par le Haut-Canada pour divers travaux de vicinalité.
A la Chambre des lords, une certaine opposition se manifesta. Lord Gosford, qui avait été gouverneur du Canada pendant plus de deux ans, présenta diverses observations qui produisirent une sérieuse impression sur la Chambre : « Je regarde, dit-il, l’union des deux provinces comme une entreprise des plus injustes et des plus tyranniques, car elle va priver la province inférieure de sa Constitution pour les actes de quelques hommes mal intentionnés, et la livrer, en noyant la population française, à ceux qui, sans cause, lui ont montré tant de haine. » Lord Wellington, lord Brougham combattirent également le projet, mais le ministère en obtint finalement le vote, malgré leur opposition. Ce fut du reste, et par-dessus tout, une question de boutique qui décida le Parlement anglais : la maison Baring de Londres, à laquelle était due la majeure partie des sommes empruntées par le Haut-Canada, usa de toute son influence, qui était grande, pour enlever un vote lui assurant le payement de ses avances. Beaucoup de marchands, de capitalistes et de membres du Parlement, intéressés dans l’affaire, lui prêtèrent leur appui.
L'acte d'union, sanctionné par la reine, fut proclamé au Canada le 5 février 1841 par le nouveau gouverneur, lord Sydenham. Aux termes de ses dispositions, l’anglais était la seule langue admise dans les tribunaux et au Parlement. Le nombre des représentants pour chaque province était fixé à quarante-deux, bien que le Haut- Canada ne comptât que cinq cent mille habitants, tandis que le Bas en avait sept cent mille. La dette du Haut-Canada passait à la charge des deux provinces réunies. Le choix de la capitale était laissé au gouvernement, qui désigna Kingston, petite ville du Haut-Canada, exclusivement habitée par des Anglais.
Les protestations des Canadiens français contre le traitement qui leur était infligé et une constitution qu’on leur imposait sans les consulter furent nombreuses et ardentes : elles trouvèrent dans un de leurs élus, M. Lafontaine, un interprète énergique et habile qui, se plaçant sur le terrain légal, engagea et poursuivit avec persévérance une lutte dans laquelle il finit par triompher. Battu d’abord lorsqu’il se présenta à la députation, par suite de l’intervention personnelle du gouverneur, il prit sa revanche aux élections suivantes et devint à la. Chambre le chef du parti franco-canadien. Son premier discours fut une éloquente protestation contre l’exclusion de sa langue maternelle, dont il revendiqua fièrement l'usage.
Sir Charles Bagot, qui remplaça en janvier 18-42 lord Sydenham, mort le 19 septembre précédent des suites d'une chute de cheval, eut le bon esprit d’accorder sa confiance aux hommes de talent qui se trouvaient alors à la tête du parti des réformes. M. Lafontaine devint, avec M. Bobert Baldwin, du Haut-Canada, le chef d’un ministère que les Canadiens français, fiers de voir un des leurs à la tète du gouvernement, et les libéraux du Haut-Canada appuyèrent de leurs votes dans les diverses mesures qu’il proposa, telles que le transfert de la capitale de
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Kingston à Montréal, la reconnaissance du droit à la Chambre seule de voter le budget et de fixer les impôts, l’indépendance des juges, l’incompatibilité des fonctions administratives et du mandat de député, dispositions qui mirent fin à des abus dont la population avait eu amèrement à se plaindre. Malheureusement, sir Charles Bagot se vit contraint par le mauvais état de sa santé de demander son rappel : il mourut à Kingston au mois de mai 1843 et fut remplacé par sir Charles Metcalfe, qui avait été précédemment gouverneur des Indes et de la Jamaïque. Peu préparé par ces emplois à observer les règles constitutionnelles, il prétendit disposer des places sans consulter ses ministres. Ceux-ci, en présence des dispositions hostiles qu’il leur témoignait, résignèrent leurs fonctions. De nouvelles élections, dans lesquelles sir Metcalfe intervint personnellement, lui assurèrent, grâce au Haut- Canada qui bénéficiait de la plus grosse part des subsides pour les travaux publics et recevait une somme d’un milion pour les pertes qu'il avait subies pendant les troubles de 1837, une majorité avec laquelle il gouverna contre les Canadiens français. Atteint d’un cancer au visage, il retourna en Angleterre, où il succomba en 1846 au mal affreux qui le rongeait.
Son successeur, lord Eigin, vit les débuts de sa longue et habile administration assombrie par l’arrivée de plus de cent mille émigrés irlandais qui, chassés de leur pays par la misère et jetés à demi morts de faim et de privations sur les rives du Saint-Laurent, y apportèrent le typhus. L’épidémie en enleva le plus grand nombre et causa également de funestes ravages dans la population de la province. Le dévouement et l’humanité dont les Canadiens firent preuve à l’égard de ces infortunés méritèrent les plus grands éloges. Des règlements sévères prévinrent pour l’avenir de pareilles calamités.
Comme sir Charles Bagot, lord Eigin, partisan sincère du régime parlementaire, était convaincu que la colonie qu'il allait administrer trouverait dans sa loyale application les plus grands avantages, et que c’était le meilleur moyen, 'sinon le seul, de faire disparaître les rivalités entre les deux provinces, ainsi que les haines entre les deux races appelées à y vivre l’une à côté de l’autre. Aussi, appliquant impartialement, en gouverneur constitutionnel, les règles du parlemen. tarisme, prit-il toujours ses ministres dans la majorité de la Chambre élue et leur laissa-t-il la direction des affaires. Les élections de 1848 ayant assuré le triomphe du parti libéral, lord Eigin fit appeler ses chefs, MM. Lafontaine et Baldwin, et leur remit le soin de constituer la nouvelle administration. Dès les débuts de leur ministère, des concessions de terres et la création de nombreux chemins favorisèrent la colonisation; l’acte de navigation dont les dispositions interdisaient aux navires étrangers l’accès des ports du Canada fut abrogé, et la colonie, bénéficiant de tous les avantages de la liberté commerciale, put régler elle-même les détails de son tarif de douanes; une amnistie générale fut accordée aux condamnés politiques de 1837-38; le principal d’entre eux, Papineau, qui s’était réfugié en Lrance, reçut à son retour au Canada un accueil enthousiaste de ses compatriotes; enfin, l’usage de la langue française fut officiellement rétabli dans les débats du Parlement et les actes judiciaires. Lord Eigin, en ouvrant la session de 1849, informa le Parlement de cette décision et prononça en français, aux applaudissements des Canadiens, le discours d’ouverture.
Au milieu de ces progrès, une mesure de stricte justice prise par les ministres
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vint raviver les haines des colons anglais et déterminer de leur part des récriminations véhémentes et une émeute. Les victimes* de la guerre civile dans le Haut- Canada avaient été largement indemnisées sous le gouvernement de lord Metcalfe; MM. Lafontaine et Baldwin proposèrent d'affecter deux millions cinq cent mille lianes à celles du Bas-Canada, pour les dommages que leur avait causés la même insurrection « par la destruction injuste, inutile ou malicieuse des maisons, édifices et propriétés des habitants, et par la saisie, le vol ou l’enlèvement de leurs biens et effets ». Les opposants du Haut-Canada jetèrent de grands cris, prétendant que le ministère voulait récompenser des rebelles français, en les punissant, eux, de leur dévouement à l'Empire; ils menacèrent de se joindre aux États-Unis si la mesure était adoptée. « Les Hauts-Canadiens, disait impérieusement un de leurs chefs, sir Allan Mac Nab, se plaignent d’être aujourd’hui placés sous la domination de maîtres français. Je puis assurer que jamais ils ne consentiront à payer les pertes des rebelles Bas-Canadiens; ceux qu’on voulait écraser par l’Union dominent, ceux en faveur de qui elle a été faite sont les serfs des autres. J’avertis le ministère du danger, je le préviens que la marche qu’il suit est propre à jeter le peuple du Haut-Canada dans le désespoir et à lui faire penser que s’il doit être gouverné par des étrangers, il lui serait bien plus avantageux de l’être par un peuple voisin et de même race, plutôt que par des hommes avec qui il n’a rien de commun, ni le sang, ni la langue, ni les intérêts. »
La discussion ainsi engagée fut d'une violence extrême; les applaudissements du public, les sifflets et des rixes obligèrent le président à faire évacuer les galeries. Les journaux anglais discutèrent le projet avec une passion et une mauvaise foi insignes. « Le défi est jeté, disaient-ils, il faut qu’une des deux races, la saxonne ou la française, disparaisse du Canada! » Ils provoquaient leurs lecteurs à se réunir, affirmaient que la province serait inondée de sang plutôt que de permettre aux Canadiens français de jouir du pouvoir, et prétendaient mensongèrement que le crédit demandé, dont ils doublaient le chiffre, serait prélevé par une taxe directe sur le Haut-Canada. L’excitation fut bientôt à son comble dans les principaux centres de cette province ; à Belleville, notamment, les deux partis en vinrent aux mains et le sang coula.
Au cours de la discussion à la Chambre, Papineau, réélu par ses concitoyens, rappela comment l’Angleterre avait récompensé, par une longue suite d’abus et une tyrannie sanglante, la fidélité des Canadiens, qui avaient défendu la colonie pendant que les Anglais passaient à l’ennemi ou se tenaient prudemment à l’écart. Il raconta les cruautés des volontaires et des magistrats anglais. « Nul autre pays, dit-il, dans des circonstances semblables à celles où nous avons souffert, n’a été traité avec plus de barbarie. De nombreux citoyens, sans procès, sans le verdict d’un seul corps de jurés, ont perdu la vie, ont péri sur l’échafaud! Compatriotes infortunés, ils sont tombés victimes innocentes de la haine et des plus odieuses passions. Leur mémoire est chère au peuple canadien et le sera toujours. Ils sont morts en braves, comme ils avaient vécu, répétant à l’envi : « Dieu, mon pays et « sa liberté! » Il faudrait bien peu de courage pour ne pas applaudir au patriotisme constant dont ils ont donné la preuve éclatante! »
M. Lafontaine défendit éloquemment la proposition, repoussa les calomnies répandues contre lui et rappela que le Haut-Canada avait d’autant moins à récri-
miner qu’il avait été précédemment l’objet d’une semblable mesure. La discussion dura plusieurs jours, et la dernière séance se prolongea jusqu’au lendemain onze heures du matin. Par quarante-huit voix contre vingt-trois, le projet fut adopté. Vingt-quatre députés anglais, s’associant à l’acte de justice du ministère, votèrent avec la majorité.
On devait croire que les conservateurs, se voyant vaincus, se seraient inclinés devant cette décision. Il n’en fut pas ainsi. Dans l’espoir que le gouverneur ne sanctionnerait pas le projet, ils lui présentèrent des adresses et firent entendre des menaces s’il osait passer outre. Lord Elgin, sans s’arrêter à ces clameurs d’un parti aux abois et n’obéissant qu’au devoir que lui dictait sa haute situation, se rendit au Parlement pour approuver le projet d’indemnité. « Au moment où il lui donnait sa sanction, les conservateurs placés en nombre considérable dans les galeries, firent entendre des cris de désespoir, que couvrirent les applaudissements des libéraux. Puis on les vit sortir et insulter le gouverneur et son étatmajor, leur lançant à leur départ des œufs pourris et des pierres, qu’ils accompagnèrent de grognements et de vociférations. » (Turcotte.)
Ce n’était pas assez : le soir, une bande organisée par eux vient assiéger l'édifice où l’Assemblée tenait séance et jette dans la salle une grêle de pierres; puis les émeutiers pénètrent en furieux dans l’enceinte législative, que les députés abandonnent en désordre, brisent les pupitres et les fauteuils, proclament la dissolution de la Chambre et mettent le feu au bâtiment qui devient la proie des flammes. Les archives de la province, les deux bibliothèques contenant vingt-deux mille volumes, dont seize cents ouvrages rares sur l’Amérique, tout fut consumé. Les pertes s’élevèrent à plus de deux millions. Pendant quelques jours, la ville de Montréal fut sous la domination de ces énergumènes. Aux encouragements des journaux anglais qui leur conseillaient d’exterminer tout ce qui portait un nom français, ils brûlèrent ou saccagèrent les propriétés de M. Lafontaine et de plusieurs libéraux. Lord Elgin dut faire venir des troupes régulières pour rétablir l’ordre.
Lorsque la Chambre se réunit de nouveau, elle exprima dans une adresse à lord Elgin son indignation pour les actes commis par la populace et l’assura de ses sentiments de loyauté et d’attachement à sa personne. Le ministère de Londres approuva sa conduite, malgré les récriminations que lui firent parvenir les colons anglais, et témoigna ainsi de sa volonté de laisser la colonie s’administrer elle-même. Par suite de ces émeutes et de l’incendie du Parlement, Montréal perdit le siège du gouvernement qui tut transféré alternativement à Toronto et à Québec.
La session de 1850 s ouvrit à Toronto, et le ministère Lafontaine-Baldwin, avec le concours de la majorité des députés, continua sa politique de réformes. Une loi modifia, en l’améliorant, le régime judiciaire; le système municipal, dans le Bas- Canada comme dans le Haut, donna à chaque district, à chaque paroisse le droit de gérer ses propres affaires; de nouvelles écoles furent créées; le tarif des lettres diminué; un vaste système de canaux, destinés à faciliter la navigation en évitant les saults du fleuve Saint-Laurent, s’acheva bientôt, au grand bénéfice de l’industrie des transports; plusieurs chemins de fer étaient commencés et l’essor donné aux grands travaux qui allaient transformer la colonie.
La première exposition provinciale, qui eut lieu en 1851 à Montréal, fit connaître les î ichesses naturelles du pays, ainsique 1 industrie des [Canadiens, dont la bril—
PREMIÈRES ANNÉES DE L’OCCUPATION ANGLAISE
lante participation la même année à l’Exposition universelle de Londres démontra les progrès rapides.
G est au milieu de cette période si favorable à la colonie et en pleine possession de la confiance du Parlement que MM. Lafontaine et Baldwin quittèrent ^pouvoir. M. Baldwin, à la suite d un vote sur l’organisation de la cour de chancellerie dans le Haut-Canada, n’ayant obtenu la majorité qu’avec les voix des Canadiens français, crut devoir se retirer. M. Lafontaine, malgré toutes les instances de ses amis, le suivit dans sa retraite à la fin de la session. La démission de ces deux hommes d’État causa d'universels regrets; celle de M. Lafontaine, alors qu’il était encore dans la plénitude de son intelligence et de sa popularité, fut une perte sensible pour ses compatriotes. « Jamais, constate l’historien canadien de cette période, chef politique n’avait joui à un si haut degré de la confiance et de l’estime continuelles de ses concitoyens. Lorsqu’il s’agissait d’une réforme, d’une mesure importante, tous comptaient sur sa prudence, sa sagesse et sa fermeté. Il avait compris l’essence de la constitution anglaise, et grâce à l’union de toute la population française et à l’alliance bienfaisante de M. Baldwin, il put parvenir au pouvoir et prendre effectivement en mains la cause de ses compatriotes. Le Bas- Canada sortit alors de l’état humiliant où l’avaient placé l’acte d’union et l’administration des conservateurs; il reprit, autant qu’il était possible dans ces circonstances, ce pied d’égalité auquel il avait droit et conquit sa juste part d’influence. IM. Lafontaine occupe sans contredit le premier rang parmi nos gloires nationales. » (Turcotte.) Grâce à lui et à la majorité qui l’avait fidèlement suivi, les résultats de l’acte d’union, qui devait aboutir à l’écrasement de la nationalité franco-canadienne, avaient été tout autres. Les deux races restaient sur le pied de l’égalité, et la province de Québec se développait assez rapidement pour tenir tête aux envahissements répétés des émigrants anglais avec lesquels la méti’opole avait espéré d’abord anéantir l’élément français. Les luttes allaient se continuer sur le terrain parlementaire, mais désormais- l’avenir se montrait moins sombre; les qualités que les Canadiens tenaient de leurs ancêtres normands et bretons, fermeté, finesse et subtilité d’esprit, allaient leur permettre de se défendre victorieusement contre les assauts des Hauts-Canadiens et d'arriver enfin à un régime qui assurerait définitivement leur liberté. Mais cela n’eut pas lieu sans une lutte longue et acharnée. Elle fut engagée par les députés anglais du Haut-Canada dirigés par M. Brown, qui prit pour plate-forme la modification de la représentation.
Il exigeait non plus la moitié des députés pour sa province, comme l’acte d’union l’avait établi, mais un nombre proportionnel à la population. Depuis quelques années, en effet, le Haut-Canada, qui avait trouvé l’égalité de représentation excellente, alors que ses habitants étaient beaucoup moins nombreux que ceux du Bas-Canada, avait vu, par suite des immigrations irlandaise, écossaise et anglaise, les proportions renversées et la majorité se déplacer en sa faveur. Dès lors M. Brown et ses partisans, considérant comme détestable Légalité de représentation, avaient engagé une campagne acharnée contre les Français du Bas- Canada qu’ils dépeignaient dans leur journal, Le Globe de Toronto, comme des hommes ignorants, haineux et conspirant la chute du protestantisme. Ce parti prit pour devise : « No poperij! no french domination ! » — « Plus de papisme! plus de domination française! » et fit une guerre acharnée à tous les ministères qui se
succédèrent. Il avait beau jeu auprès d’une population dont quelque temps auparavant un voyageur qui ne peut être suspect, un Anglais, M. Allen Talbot, après un séjour de plusieurs années parmi elle, traçait ce portrait peu flatteur : « La grande masse des habitants du Haut-Canada est composée d’émigrants des Etats- Unis et des descendants de ceux qui se réfugièrent dans cette province, aussitôt après que la guerre révolutionnaire fut terminée. Entreprenants et ambitieux à l’excès, ils sont toujours pressés de saisir les occasions de s’enrichir ; malheureusement pour eux, il leur arrive très souvent de ne saisir que l'ombre et de perdre la réalité, faute d’être bien pénétrés d’un esprit de modération et de savoir diriger leur zèle. Se livrant sans cesse à de fausses spéculations, à des espérances incertaines, ils se lancent dans des entreprises hasardeuses qui finissent par détruire en eux tout sentiment de rectitude et de probité. De là il résulte qu’on ne peut pas compter sur leurs engagements, ni ajouter foi à leur parole, car ils promettent sans avoir l’intention de tenir et contractent des obligations qu’ils entendent bien ne jamais remplir.
« Leur dépravation égale leur ignorance, et toutes les deux sont souvent surpassées par leur vanité sans bornes et leur invincible opiniâtreté. Semblables aux républicains leurs voisins, ils se croient le peuple le plus éclairé de la terre, et il serait aussi inutile de leur donner un conseil sur quelque sujet que de tenter d’apprivoiser un zèbre. Ils aiment beaucoup les boissons de toute espèce; comme les liqueurs ne sont pas chères, ils en prennent souvent jusqu’à l’ivresse. Les jeux de cartes, les courses de chevaux et la lutte sont leurs amusements favoris. Les paris se font ordinairement en bestiaux, et s’élèvent parfois à des valeurs extravagantes. Le sort d’une vache, d’une paire de bœufs ou de chevaux dépend souvent de la couleur d’une carte, et un grand nombre de fermiers se voient quelquefois privés, par une heure de jeu, des fruits péniblement acquis par vingt années de travail et d’industrie. Lorsque les courses sont finies, les luttes commencent et sont bientôt suivies de combats de boxeurs. Rien ne doit paraître plus dégoûtant aux yeux des hommes raisonnables. Au lieu de lutter comme des ennemis qu’une passion violente anime momentanément, ce qui sous tous les rapports serait déjà assez fâcheux, ils s'attaquent comme de vrais dogues, et semblent ne viser qu'à se défigurer. Le principal but des combattants paraît être « le calcul des éclipses »; en d’autres termes, ils cherchent à se crever mutuellement les yeux. Pour y parvenir, ils portent l'index de la main droite dans les yeux de leur antagoniste, « afin de lui fermer la lumière du jour », selon leur expression favorite; s’ils échouent dans leur entreprise, ils ont recours à leurs dents pour s’assurer la victoire; une fraction de nez, la moitié d’une oreille, un morceau de lèvre sont les trophées des vainqueurs. »
Au point de vue moral, le même auteur résume en ces termes son opinion sur ses compatriotes : « En fait, l’amour du gain est leur véritable dieu; ils lui sacrifient tout principe et toute vérité, et lorsque la religion et la morale pure sont mises en opposition avec cette idole, elles sont tenues pour des objets de nature secondaire, et entièrement subordonnées aux considérations terrestres. Le plus fin, le plus adroit est regardé comme le plus honnête. Aucun homme dans ce pays n’a la plus légère obligation à son voisin. L’action de prêter et celle d’emprunter y sont également inconnues; une faveur n’y est jamais accordée sans la
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perspective assurée d’une prompte rémunération. Chaque chose a son prix déterminé. Si quelqu’un a besoin de la charrue, de la herse, du chariot ou du traîneau