CERF DU CANADA
Dessin de Deyrcdle, d’après une photographie.
la retraite par la petite ouverture, et là sont pris aisément, car cette retraite est si bien close et fermée qu’ils n'en peuvent sortir. Il y a un grand plaisir à cette chasse qu’ils continuaient de deux jours en deux jours, si bien qu’en trente-huit jours ils en prirent cent vingt, desquels ils se donnèrent bonne curée, réservant leur graisse pour l’hiver; ils en usent comme nous faisons du beurre, et des peaux ils en font des habits. Voilà comme nous passâmes le temps attendant la gelée pour retourner plus aisément, d’autant que le pays est grandement marécageux. »
Sur leurs vives' instances, Champlain avait consenti l’été précédent à accompagner encore ses hôtes dans une expédition contre les Iroquois. C’était un moyen
pour lui de parcourir et de reconnaître tout ce domaine où la colonisation devait s’étendre un jour. Pour arriver à rejoindre l’ennemi, il fallut traverser, pendant trente-cinq jours de marche, les forêts et les plaines qui séparaient le lac Huron du lac Ontario, sur la rive méridionale duquel on trouva une bourgade dont on fit le siège. Elle était entourée de quatre rangées de palissades hautes de trente pieds et affermies par de gros arbres dont les branches entrelacées constituaient un sérieux obstacle pour l’assaillant. Par suite de l’indiscipline des Hurons qui n’agissaient qu’à leur volonté et n’écoutaient aucun conseil, l’attaque échoua, malgré les armes à feu des Français; Champlain y reçut deux blessures aux jambes. Un secours de cinq cent hommes que les Hurons attendaient n’étant pas arrivé et les escarmouches autour du village restant sans résultat, il fallut se résigner à la retraite. On emporta les blessés dans des paniers : « Ils étaient mis là dedans pliés et garrottés de telle façon qu’il était impossible de se mouvoir. » Et ce n’était pas sans leur faire ressentir de grandes douleurs. « Je le puis certifier, dit Champlain, ayant été porté quelques jours sur le dos d’un de nos sauvages, ainsi lié, ce qui me faisait perdre patience; aussitôt que je pus avoir la force de me soutenir, je sortis de cette prison. » La retraite s’effectua sans encombre, les ennemis ayant dès la première heure renoncé à la poursuite.
Apres avoir passé, un peu malgré lui, l’hiver au milieu de ces peuplades, visité les bords du lac Nipissing et rétabli la paix qu’un meurtre avait compromise entre ses hôtes et les Algonquins, Champlain redescendit à Québec où il arriva le 15 juillet 1616. Dans un conseil tenu avec les récollets et six des colons les plus intelligents, il fut reconnu que, malgré tous les efforts, on n’aboutirait à rien si l’on ne fortifiait pas la Nouvelle-France en augmentant le nombre de ses habitants et en accoutumant les sauvages à la vie sédentaire, qui permettrait seule d’avoir sur eux une action efficace. Champlain, dont les traversées ne se comptaient plus, revint encore une fois en France, avec les pères Jamay et Le Caron, pour défendre la cause de la colonie, mais il se heurta comme dans ses premiers voyages aux difficultés et aux oppositions soulevées par des marchands qui n’avaient d’autre préoccupation que les avantages de la traite et le prompt retour des navires pour assurer l’écoulement des pelleteries. Les troubles de la Régence compliquaient encore la situation : le prince de Condé, vice-roi de la Nouvelle-France, était à la Bastille; le maréchal de Thémines fut chargé de le remplacer comme lieutenant du roi. Condé qui recevait 3 000 livres par an de la société constituée pour l’exploitation de la colonie prétendait continuer à toucher cette somme; Thémines réclamait là-dessus 1 500 écus, et de son côté l’intendant de l’amirauté voulait qu’une partie de cet argent fût employée à l’avantage de l’œuvre entreprise dans le nouveau monde. Toutes ces contestations furent renvoyées devant le conseil du roi et de là aux cours du Parlement. Elles se continuaient encore en 1617, pendant que Champlain retournait au Canada. Il emmenait avec lui la première iamille ayant l’intention de s’y fixer sans idée de retour, celle de Louis Hébert, apothicaire, qui avait déjà fait partie de l’expédition de Poutrincourt et qui « prenait grand plaisir au labourage de la terre ». Hébert s'établit avec les siens sur un terrain compris aujourd’hui de la haute ville de Québec, y éleva une habitation, et donna, en se livrant à la culture, un exemple qui ne fut malheureusement pas assez suivi.
JACQUES CARTIER. - CHAMPLAUN. 45
Celte fois la traversée fut longue, et l’on n’arriva au port qu’après avoir épuisé presque toutes les provisions. D’autre part, à Québec la disette était grande, le seoibul 3 avait atteint plusieurs colons et la poudre commençait à manquer. A l’automne, Champlain franchit encore l’Océan avec le père Dolbeau pour tâcher d éclairer les principaux associés sur la situation et en obtenir des secours. Pendant 1 hiver, deux hommes de l’habi¬
tation de Québec furent tués par les sauvages, qui manifestèrent l’intention de se défaire de tous ces étrangers. Prévenus par le frère Duplessis auquel un indigène converti révéla le complot les Français se retranchèrent dans un petit fort en "bois. On finit par se réconcilier : un des coupables fut livré avec deux otages, et des présents de peaux et de grains de porcelaine rachetèrent le meurtre commis.
En France, Champlain, malgré toutes ses démarches, ne pouvait rien obtenir des associés, et en 1618 il ramenait à Québec le père Dolbeau, avec quelques autres colons décidés à tenter la fortune dans ce pays nouveau et à cultiver les terres qui leur seraient concédées. 1 repassait la même année en France, où il retrouvait les mêmes difficultés que dans ses précédents voyages : tracasseries, lésineries, délais du côté des associés; jalousies, procès, empiétements de la part des marchands étrangers à la compagnie; indifférence de la cour qui ne pouvait ni ne voulait s’occuper de ces possessions lointaines. Le temps se passa en voyages, en envois de secours insuffisants, en luttes acharnées entre sociétés concurrentes, entre catholiques et huguenots, jusqu’à l’arrivée du cardinal de Richelieu au ministère. Devenu grand maître et surintendant général de la navigation et du commerce, il prit sous sa protection la colonie de la Nouvelle-France, et le 29 avril 1627 il signait l’acte d’établissement de la Compagnie des cent associés. Aux termes de cet acte, la Compagnie s’engageait à envoyer annuellement deux ou trois cents hommes à la colonie, à les y loger et entretenir pendant trois ans ; ce temps expiré, elle devait assigner à chaque colon une quantité de terre défrichée suffisante pour