‹ La Nouvelle-FranceChapitre 60 sur 68 · LA VOIE FERRÉE DANS LES MONTAGNES ROCHEUSES · texte numérisé non relu

LA VOIE FERRÉE DANS LES MONTAGNES ROCHEUSES

Dessin de Taylor.

était le revenu d’une année, dù pour certaines mutations, comme la succession en ligne collatérale. « Les seigneurs imposaient encore des corvées à leurs censitaires; ils s’emparaient sans indemnité des bois de construction, de la pierre, pour leur usage ou pour Futilité publique; ils retenaient le droit de possession des rivières et des grèves, 'percevaient une dîme sur le poisson pris dans les pêcheries sises sur les grèves de leùrs seigneuries, et prétendaient enfin se servir seuls des cours d’eau pour faire mouvoir les moulins, les usines et les manufactures. Ces réserves furent aussi toutes abolies sans compensation. » (Turcotte.)

Cette grande réforme, dont l’application dura plusieurs années et qui améliora beaucoup la situation des habitants par l’affranchissement du sol et le rachat de toutes les charges qui le grevaient, s’effectua de la manière la plus régulière, et M. Lafontaine, nommé président de la cour seigneuriale chargée de statuer sur les nombreuses questions soulevées par l’application de cette loi, put dire avec raison :

« C’est toute une révolution dans nos institutions, et celte révolution qui, dans d’autres pays, n’aurait pu s’opérer sans effusion de sang et sans remuer l'édifice social jusque dans ses fondements, s’accomplit paisiblement, à l'honneur de la population, sans troubles et sans aucune commotion. »

En décembre 1854, lord Elgin fut rappelé à Londres; un de ses derniers actes comme gouverneur consista dans la négociation d’un traité de commerce avec les Etats-Unis. Aux termes de cet acte, les produits agricoles, grains, farines, et les bestiaux pouvaient s’échanger en franchise du Canada aux Etats-Unis; ces derniers obtenaient le droit de pêche dans les eaux du golfe Saint-Laurent.

Le nouveau gouverneur, sir Edmund Mead, continua les traditions constitutionnelles de lord Elgin; les ministères qui se succédèrent furent toujours choisis dans la majorité de la Chambre élue; diverses lois organisèrent la milice, pour remplacer les troupes anglaises que le gouvernement de la métropole annonçait devoir retirer, laissant sa colonie s’administrer et se défendre seule; constituèrent les municipalités des paroisses; modifièrent le mode de nomination des membres du Conseil législatif; créèrent des écoles normales et l’Université Laval, qui contribua rapidement par le choix de ses professeurs et l’affluence de ses élèves, au relèvement de la culture intellectuelle et des études littéraires dans la population française de la province.

L’année 1855 fut marquée par la seconde exposition universelle, qui eut lieu à Paris. Le Canada y prit une part des plus brillantes; la variété de ses productions agricoles, la beauté de ses bois dont avait été construit, au centre de la section, un superbe trophée ; la richesse de ses fourrures et de ses minéraux, — leur magnifique collection obtint une médaille d’honneur, — attirèrent l’attention de tous les visiteurs, Pendant que cette exposition avait lieu, le gouvernement français envoyait à Québec une frégate commandée par M. le capitaine de vaisseau de Belvèze, pour rétablir avec son ancienne colonie des relations qui devaient profiter aux deux pays. « La présence des Français fut un véritable événement. Les Canadiens, sans distinction d’origine, accueillirent et fêtèrent, surtout dans les principales villes, avec le plus grand enthousiasme^ le premier navire dè guerre français venu depuis la conquête; ils saisirent cette occasion pour témoigner à la France leurs profondes sympathies. Ce n’étaient pas des étrangers qu'ils recevaient, mais des Irères, des alliés. Les Français témoignèrent de leur côté leur vive reconnais-

PREMIERES ANNÉES DE L’OCCUPATION ANGLAISE

sance pour le gracieux et bienveillant accueil qu’ils reçurent des Canadiens. Le îésultat de la mission de M. de Belvèze fut rétablissement d’un consulat' général au Canada et la modification du tarif français pour l’introduction des bois et des navires canadiens en France ». (Turcotte.)

Les luttes parlementaires reprirent sur le choix d’une capitale; l’alternance entre Toronto et Québec entraînait des frais considérables et ne pouvait être continuée; les partis se divisèrent sur la désignation de la ville qui serait le siège du gouvernement. Finalement ils s’en remirent, ne pouvant s’entendre, au choix de la reine qui, à la surprise de tous les compétiteurs, désigna, pour des raisons stratégiques, une bourgade dont le nom était alors à peu près inconnu, Ottawa, sur la rivière Outaouais. Ce choix excita de tels mécontentements sur tous les bancs de la Chambre qu il détermina la chute du ministère. Il fut néanmoins maintenu, et les édifices d État, chambres du Parlement et ministères, s’élevèrent rapidement dans la nouvelle capitale. L’éternelle discussion sur l’augmentation du nombre des députés proportionnellement au chiffre de la population de chaque province, reprise par M. Brown et ses adhérents de plus en plus nombreux dans le Haut- Canada, finit par rendre la stabilité des divers ministères tout à fait précaire ; conservateurs et libéraux, par suite du défaut de majorité, se succédaient au pouvoir à quelques mois d’intervalle. La situation politique était devenue à peu près inextricable; l’union des deux provinces ne pouvait se prolonger qu’au prix de crises incessantes; une entente seule entre les chefs des différents partis, pour arriver à une modification de la constitution et àja suppression de l’acte d’union, pouvait y mettre un terme. Elle eut lieu en 1864; un ministère de conciliation, comprenant M. Brown pour le Haut-Canada et MM. Taché et Cartier, les chefs politiques du Bas-Canada, se forma pour étudier les moyens d’assurer l’indépendance réciproque des deux provinces, et développer en même temps les ressources du pays. La base de l’entente était la suppression de l’acte d’union et la création d'une confédération des diverses colonies de l’Amérique du Nord, comprenant les deux Canadas, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse, l’ile du Prince-Édouard et Terre-Neuve.

Le 10 octobre 1864, les délégués des diverses provinces intéressées se réunirent à Québec sous la présidence de M. Taché, et adoptèrent, après seize jours de débats, un projet de confédération. Ce projet établissait pour la confédération un Parlement avec Chambre haute appelée Sénat, composée de soixante-seize membres nommés à vie, dont vingt-quatre pour chacun des deux Canadas; une Chambre des communes, dans laquelle le Bas Canada avait soixante-cinq députés, sa population devant servir de base pour fixer le chiffre de la représentation des autres provinces. D’après ce calcul, le Haut-Canada avait droit à quatre-vingtdeux députés, la Nouvelle-Écosse à dix-neuf et le Nouveau-Brunswick à quinze. La durée du Parlement fédéral était fixée à cinq ans. Les deux langues anglaise et française étaient maintenues sur le pied de complète égalité. La métropole était représentée par un gouverneur général faisant fonctions de président de la confédération. Chaque province, conservant son indépendance et son autonomie, constituait à son gré son Parlement local et avait le contrôle de ses institutions civiles, religieuses et municipales; les gouverneurs étaient nommés et salariés par le gouvernement fédéral.

Les diverses colonies adhérèrent, sauf l'ile de Terre-Neuve, à la nouvelle confédération ; elles considérèrent, comme leurs délégués, qu'elle était nécessaire, au point de vue de la défense commune, en facilitant l’établissement d’une organisation militaire uniforme; au point de vue commercial, en permettant de créer entre elles une véritable union douanière et de construire le grand chemin de fer qui, traversant toutes les provinces et réunissant l’Atlantique au Pacifique, allait donner bientôt une énorme impulsion à la colonisation et au transport des produits agricoles et industriels.

Soumis au Parlement de Londres, le projet fut adopté par lui le 29 mars 1867 et une proclamation royale fixa au 1er juillet de la même année l’inauguration de la nouvelle Puissance du Canada. Ainsi s’achevait, pour la province de Québec, par la conquête définitive de son indépendance, la lutte ouverte depuis un siècle pour y anéantir la nationalité française.

Page 1