LA PRAIRIE DU NORD -OUEST
Dessin de Taylor, d’après une photographie.
rente de celle des colons anglo-saxons qui considéraient la contrée comme leur proie : « 11 n’y a pas le moindre doute, disait cet homme d’État, qu’une large part des bonnes dispositions qui existent entre les Peaux-Rouges et nous-mêmes est due à l’influence et à l’action de celte inappréciable classe d'hommes, les Métis habitants et pionniers du Manitoba. Combinant comme ils le font la vigueur, la force et l’amour des aventures naturel au sang indien qui coule dans leurs veines, avec la civilisation, l’instruction et la lorce intellectuelle qu ils tiennent de leurs ancêtres paternels’ ils ont proclamé 1 évangile de la paix, de la bonne volonté et du respect mutuel, avec des résultats également avantageux au chef sauvage dans son wiggam et au colon dans son chantier, Ils ont été les ambassadeurs entre 1 Est et l’Ouest, les interprètes de la civilisation et de ses exigences vis-à-vis de ceux qui habitent la prairie, tout comme ils ont dit aux Blancs quelle est la considération justement due aux susceptibilités, à l’amour-propre si sensible aux préjugés, au désir inné de justice de la race sauvage. En réalité, les Métis ont fait pour la colonie ce qui ne se serait pas accompli sans leur concours ; ils ont créé entre les populations blanche et indienne des sentiments traditionnels de bon vouloir et d’amitié qu'il n’aurait pas été possible d’établir sans eux. »
Lorsque lord Dufferin parlait ainsi, il avait parcouru le pays des Métis, voyagé avec eux, traversé en leur compagnie les prairies et les forêts, employé la charrette et le canot d’écorce; sachant le français, il n’avait pas dédaigné de causer avec ses guides, de s’intéresser à leurs récits pittoresques, et il avait pu apprécier chez eux les qualités qu'il signalait à ses compatriotes. Geux-ci ne le comprirent guère, car lorsque le gouvernement d'Ottawa, sans tenir compte des graves motifs de mécontentement de la population des bords de la Saskatchewan, envoya une garnison à Carleton pour assurer l'ordre et en imposer aux mécontents, un de ses émissaires, Laurence Clarke, se permit de dire aux habitants rassemblés à Batoehe, que cinq cents hommes de police à cheval allaient, dans les vingt-quatre heures, « apporter le redressement de leurs griefs sous forme de chaînes pour leur chef et de balles pour leurs conseillers ».
A cette menace, Gabriel Dumont répondit : « On a morcelé nos terres, nous ne les avons pas défendues ; on nous a traités avec mépris et insolence, nous avons tout enduré; mais du moment où on en veut à nos vies, à celles de nos familles et de notre chef, nous avons le droit de les défendre, et nous les défendrons jusqu’à la mort. »
Que faisait cependant Riel pour motiver ces menaces et ces mesures de répression? Il le précise lui-même dans son dernier mémoire, et son dire est confirmé par les témoins les plus dignes de foi : « Je suis venu sans armes et sans munitions, emmenant avec moi ma femme et mes enfants. Je ne pensais pas à la guerre. Je venais pétitionner pour mes gens et pour moi, demander au gouvernement ce qui nous appartenait, dans l’espérance d’obtenir au moins quelque chose, si nous ne pouvions pas avoir satisfaction complète. »
Gette agitation toute pacifique ne faisait pas l’affaire de ceux « qui voulaient ardemment, sinon l’effusion de sang, du moins l’effusion des écus du trésor public, et qui ne pensaient pas qu’en semant le vent on récolte la tempête »; de ceux qui disaient cyniquement après l’insurrection et sa répression sanglante : « En somme, nous y avons gagné; il nous faudrait quelque chose de semblable tous les dix
RÉVOLTE DES MÉTIS. — SITUATION ACTUELLE
ans! » Et le témoin de ces odieuses déclarations ajoute indigné : « Oh! misère des bassesses humaines! il est des gens qui ont poussé à la rébellion, qui se réjouissent des avantages matériels qu elle leur a procurés, et qui, pour dissimuler leur joie, sont les plus ardents à demander vengeance et à parler de loyauté! » (Taché.)
Satisiaction allait être bientôt donnée à ces fauteurs de désordre. Le major Crozier, commandant la police montée, informé qu’une bande de Métis était réunie près du lac aux Canards, entreprit delà disperser sans attendre le résultat des pétitions et les instructions du gouvernement.
A la tête d'une centaine de ses hommes et de quarante volontaires, il se dirigea vers le lac, où il rencontra vingt-six Métis sous les ordres de Gabriel Dumont. Sommés de se rendre, les Métis s'y refusèrent; un des leurs, ayant voulu désarmer un homme de police qui le menaçait, fut atteint d'un coup de fusil. En même temps, le frère de Dumont était tué. Leurs compagnons ouvrirent alors le feu sur les agresseurs, dont quatorze restèrent sur le terrain. Crozier, craignant de s’exposer à de plus grandes pertes que la justesse de tir des Métis rendaient trop certaines, prit la fuite avec le reste de sa bande et se réfugia au fort Carleton. L’attaque du lac aux Canards eut les conséquences les plus graves : désor-
^ 1 P METIS FRANÇAIS.
mais la lutte était ouverte non Dessin de Sellier,
seulement entre les troupes de
la Puissance et les Métis, mais entre les Blancs et les Peaux-Bouges prenant parti pour leurs frères dépouillés, volés comme eux par les immigrants qui envahissaient leurs terres. Soulevées à l'annonce du succès de Dumont, les tribus cernèrent les Anglais voisins du lac aux Grenouilles et pillèrent leurs magasins; puis, sans distinguer amis ou adversaires, elles massacrèrent plusieurs colons, deux missionnaires oblats, et emmenèrent les survivants prisonniers. Le fort Pitt, attaqué par Gros-Ours, chef des sauvages cris, fut évacué précipitamment la nuit par les vingt-deux hommes de police qui le gardaient. Leur commandant était le fils du célèbre romancier Dickens. Ils descendirent dans un mauvais bateau la Saskatchewan, alors en pleine débâcle, et arrivèrent après cinq jours de dures souffrances à Battleford, où ils se virent bientôt assiégés par les Cris des alentours, soulevés à l’appel de Riel.
La révolte des Métis et des sauvages, annoncée à Ottawa, y retentit comme un coup de foudre Sir George Cartier, dont les conseils auraient pu éviter le conflit,
était mort, sir John Mac Donald, le chef du gouvernement conservateur, excité par les Orangistes d'Ontario, ses soutiens et ses conseillers, entreprit d’écraser la résistance armée de Riel et des siens, pendant qu’une commission chargée bien tardivement de recueillir les plaintes des habitants de la Saskatchewan, dont on reconnaissait ainsi le bien fondé, procéderait à une enquête et à la délivrance des titres de propriété vainement réclamés depuis plusieurs années. Le général Middleton reçut l’ordre, avec une armée de six mille hommes, huit canons et deux mitrailleuses, de réduire ces ennemis qui combattaient pour défendre leurs biens avec une justice si évidente qu’un journaliste anglais, parlant de leur prise d’armes, disait alors dans un de ses articles : « Ce que j’admire malgré moi chez la nation métisse, c’est la patience dont elle a fait preuve au millieu de ses souffrances, c’est la longanimité qu’elle a montrée durant ces six années de persécution. Si de pareils traitements avaient été infligés pendant six mois seulement aux descendants de la race saxonne, la révolte ne se serait pas fait attendre, et ce n’est pas sur les bords de la Saskatchewan qu’on serait allé demander justice les armes à la main, mais sur les banquettes ministérielles à Ottawa. »
Le terrain sur lequel les troupes fédérales allaient s’avancer, détrempé par les pluies et les neiges à demi fondues, formait une série de marécages. Le chemin de fer du Pacifique n’étant encore construit qu’en partie, il fallait traverser, pour gagner les bords de la Saskatchewan, des contrées presque désertes, en transportant, sur des centaines de chariots et d’attelages, les vivres nécessaires à la subsistance des hommes. En face de lui, le général anglais allait avoir trois cents Métis, dont deux cents seulement étaient armés, et cinq cents sauvages, manquant de vivres et de munitions, mais convaincus de la bonté de leur cause et bien décidés à la défendre de toutes leurs forces. Parvenu sur le lieu des opérations, Middleton forma trois colonnes ayant pour point de départ la ligne du Pacifique. La première devait marcher sur Batoche, où Riel et Dumont avaient concentré leurs forces; la seconde allait dégager Battleford cerné par les sauvages; la troisième recevait l’ordre de gagner le fort Edmonton et de disperser les rebelles qu’elle rencontrerait aux alentours. Le 6 avril 1885, la première colonne, partie de la station de Qu Appelle, marchait sur Batoche en suivant le cours de la Saskatchewan, le long de laquelle les Métis la laissèrent s’avancer sans l’attaquer ou enlever ses convois qui n’étaient pas escortés. Middleton, qui commandait lui-même cette troupe, commit une seconde faute, celle de diviser ses forces pour occuper les deux bords de la rivière, alors qu il possédait une seule embarcation pour maintenir la communication entre elles. Les Métis auraient pu facilement assaillir et battre ces corps séparés; ils restèrent dans leurs campements, retenus par l’attitude indécise de Riel, dont les fatigues et les préoccupations semblaient avoir paralysé l’ancienne audace, tout en provoquant un nouvel accès du mal qui l’avait autrefois fait interner à plusieurs reprises. Il composait un gouvernement qu’il appelait Exovidat, ajoutait a son nom celui de David, car il se croyait prophète, assistait plus taid aux rencontres avec les troupes, s’exposant aux balles et tenant pour toute arme un crucifix à la main. Dumont proposait, en apprenant la marche de Middleton, d allei au-devant de sa colonne et de la harceler pendant la nuit afin d’empêcher les hommes de dormir, persuadé que c’était un moyen certain de les démoraliser et de leur faire rapidement perdre courage. Riel s’y refusa, disant que c’était