SAUVAGES EN COSTUME DE GUERRE
Dessin de A. de Neuville.
sa famille, et lui fournir le blé nécessaire pour les premières semences. En retour, le roi lui accordait à perpétuité le fort et l'habitation de Québec avec tout le pays de la Nouvelle-France, le droit de fabriquer des armes, de bâtir et fortifier des places, de distribuer les terres, le trafic des cuirs, peaux et pelleteries; et, pour quinze ans, le monopole du commerce qui se pourrait faire dans l’intérieur du pays. La pêche des morues et des baleines était toutefois réservée et déclarée libre pour tous les Français, et les habitants qui ne seraient pas nourris et entretenus par la Compagnie étaient autorisés à faire la traite avec les sauvages, à la condition que les pelleteries seraient livrées aux associés ou à leurs commis, tenus de les payer à un prix déterminé. Pour favoriser la colonisation, le roi déclarait que tout artisan qui exercerait son métier pendant six ans dans la Nouvelle-France serait réputé maître et pourrait tenir boutique à Paris et autres villes ; que pendant quinze ans toutes les marchandises provenant de la colonie seraient exemptes d’impôts; que les descendants des Français qui se fixeraient dans le pays, ainsi que les sauvages qui embrasseraient la foi catholique, seraient censés et réputés naturels Français et jouiraient dans la mère patrie de tous les droits attachés à cette qualité sans être tenus de remplir aucune formalité de naturalisation.
La société, qui avait à sa tête le cardinal de Richelieu et le marquis d’Effiat, surintendant des finances, comptait parmi ses membres le commandeur de Razilly, Champlain, le célèbre imprimeur Sébastien Cramoisy, l’abbé de la Madeleine et les principaux marchands de Paris, de Rouen, de Dieppe et de Rordeaux. Elle donnait les plus belles espérances pour l’avenir de l’œuvre entreprise, et le zèle des associés se manifestait dès 1628 par l’envoi de' quatre navires sous la direction du sieur de Roquemont, membre de la Compagnie. Un cinquième était frété pour le compte des jésuites, chargés d’envoyer des missionnaires à la Nouvelle-France, sur la demande des récollets eux-mêmes, qui ne pouvaient suffire à la conversion des peuplades avec lesquelles on était entré en relations. Malheureusement la petite flotte fut attaquée et prise à l’entrée du Saint-Laurent par les Anglais, que conduisaient des huguenots réfugiés, originaires de Dieppe, les frères Kertk. La guerre étant déclarée entre le cabinet de Londres et la France, l'aîné des frères, David Kertk, avait obtenu une commission du roi d’Angleterre et armé plusieurs navires avec lesquels il résolut de s’emparer de la Nouvelle-France. Arrivé au cap Tourmente, entre Tadoussac et Québec, il y détruisit les quelques maisons ainsi que les étables et le bétail qui s’y trouvaient, puis il chargea des Rasques prisonniers de porter à Champlain une lettre dans laquelle il l’informait qu’ayant obtenu mission du roi de la Grande-Rretagne de prendre possession du Canada et de 1 Acadie, il était arrivé à Tadoussac avec dix-huit navires, qu'il avait capturé les vaisseaux chargés d’apporter des provisions à la colonie et que les Français n’ayant plus de vivres devaient se rendre afin d’éviter une effusion de sang inutile. A cette sommation, Champlain, d’accord avec Dupont-Gravé et les autres habitants, répondit avec une noble fierté : « Monsieur, ayant encore des grains sans ce que ce pays en fournit, et sachant très bien que rendre un fort et habitation en l’état que nous sommes maintenant, nous ne serions pas dignes de paraître devant notre roi, vous estimerez plus notre courage en attendant de pied ferme votre personne avec vos forces, que si nous abandonnions lâchement une chose qui nous est si chère, sans voir l’essai de vos canons, approches, retranchements et batteries
UN SA U LT (RIVIÈRE C II I CO UT IM i) . Dessin do Weber, d’après une photographie.
contre une place que je m’assure que la voyant et reconnaissant vous ne jugerez pas de si facile accès comme l’on vous aurait pu donner à entendre. Nous attendons d’heure à autre pour vous recevoir, et empêcher si nous pouvons les prétentions qu’avez eues sur ces lieux, hors desquels je demeurerai, monsieur, votre serviteur. » Depuis trois ans, la colonie dont la détresse était extrême n’avait reçu ni vivres ni munitions; il n’y avait que cinquante livres de poudre dans les magasins, et la famine était proche; mais, suivant l'expression de Champlain, « en ces occasions bonne mine n’est pas défendue ». Kertk, convaincu qu’il allait se heurter à une résistance désespérée, préféra remettre l’attaque au moment où la disette aurait fait son œuvre; il brûla les barques qu’il avait trouvées à Tadoussac et regagna le golfe Saint-Laurent. Champlain, de son côté, prit toutes ses précautions pour faire durer le plus longtemps possible le peu de vivres qui lui restait; la pêche, la chasse, la récolte faite par la famille Hébert, des racines que l’on allait chercher dans les bois, quelques morceaux de venaison donnés par les sauvages empêchèrent la colonie de mourir de faim pendant l’hiver ; mais l’année suivante, lorsque les frères Kertk revinrent avec leur flotte, il ne restait plus rien, ni vivres, ni poudre, ni moyens de défense. Ils firent savoir à Champlain qu’ils connaissaient le triste état dans lequel il se trouvait et lui demandèrent la remise, aux conditions les plus honorables, du fort de Québec. On était arrivé au 16 juillet 1629; il n’y avait plus aucun espoir de secours; Champlain réclama son transport en France avec ses compagnons et les religieux, le droit de sortir du fort avec armes et bagages et des vivres en échange de pelleteries. Ces conditions accordées, Québec fut remis aux Kertk, qui en prirent possession. Suivant reçu délivré par eux, voici tout ce qui se trouvait tant au fort qu’à l'habitation : « 7 canons, 7 pierriers, 51 boulets, 40 livres de poudre à canon, 30 livres de mèches, 15 mousquets, 4 arquebuses, 10 hallebardes, 12 piques, 5 à 6 milliers de plomb, 52 armures, 2 pétards de fonte verte, une vieille tente et quelques ustensiles de ménage. » Les prisonniers furent embarqués sur un des vaisseaux des Kertk qui leur permirent, selon l’énergique expression d’un brillant écrivain canadien, « d’aller redire en France que sous tous les cieux et par tous les temps il se pouvait trouver des hommes dont la mission consistait à trahir et à humilier la patrie ». (Faucher de Saint-Maurice.)
De 1608, date de la fondation de Québec, jusqu’à 1629, alors que Champlain, réduit à la dernière extrémité, rendait la colonie, de nombreux navires avaient été envoyés à la Nouvelle-France : ils y avaient amené des hommes que la traite des fourrures avait occupés à peu près uniquement et dont la plupart étaient allés vivre chez les sauvages dont ils prenaient les habitudes vagabondes; quelques arpents de terre défrichés, cinq ou six cabanes à File du Cap-Breton, une douzaine à Québec, deux ou trois dans l’île de Montréal, à Tadoussac et aux Trois-Rivières, tels étaient les tristes résultats acquis; ils étaient dus à la négligence et à la mauvaise volonté des compagnies successivement créées qui, sans jamais tenir compte des obligations attachées a leur monopole, se contentaient des bénéfices de la traite; c’était malgré elles que Champlain avait bâti le fort et amené quelques familles qui s’étaient vouées au défrichement des terres : « tout ceci se faisait à dessein de tenir toujours le pays nécessiteux et doter le courage à chacun d'y aller habiter, pour avoir la domination entière ».
La conséquence était fatale : au moment où les frères Kertk jetaient l’ancre
CIIAMPLAIN.
devant Québec, il ne se trouvait dans toute la contrée qu’une soixantaine de Français; leurs moyens de résistance étaient nuis et la misère à laquelle ils se voyaient réduits était telle qu’ils en arrivaient à considérer comme leur sauveur un ennemi qui se présentait à eux avec des vivres.
Ramené en France, Champlain y apprenait que la paix avait été signée avec
I Angleterre deux mois avant le jour où il avait rendu Québec. Informé du fait, Richelieu réclama aussitôt la restitution du Canada à la France. Comme l’affaire traînait en longueur, il se décida à employer l’argument le plus capable de convaincre les Anglais : il fit armer en guerre une flotte de dix navires pour aller reprendre possession, au besoin par la force, d’une colonie dont la propriété ne nous était même pas contestée.
La nouvelle, portée à Londres, y produisit l’effet attendu : par traité du 29 mai 1632, le roi d’Angleterre s’engageait à restituer tous les lieux occupés par ses sujets en la Nouvelle-France, l’Acadie et le Canada, ordonnait à ceux qui commandaient à Port-Royal, au fort de Québec et au cap Rreton de remettre ces postes aux officiers nommés par le roi de France, et prescrivait de réparer les dommages causés à tous ceux qui avaient des intérêts à Québec au moment de la prise. Le 13 juillet 1632, Québec était remis aux Français. Champlain y retournait en 1633, comme lieutenant du cardinal, avec trois vaisseaux portant deux cents personnes, marins et colons, des marchandises, des armes et des provisions en abondance. Dès son arrivée, il rétablissait les bonnes relations avec les Montagnais, les Algonquins et les II lirons que la morgue et les allures cassantes des Anglais avaient éloignés.
II envoya des missionnaires au milieu de ces tribus qu'il importait d’amener peu à peu à la civilisation. Quelques Ilurons descendirent le fleuve pour la traite en 1634; moyennant de nombreux présents, ils consentirent à emmener chez eux les pères de Brébeuf et Daniel. Ceux-ci, parvenus à la bourgade de leurs compagnons de voyage, s’y installèrent de leur mieux dans une cabane. Les sauvages venaient admirer les objets qu’ils avaient apportés d’Europe, des aimants, des miroirs, des outils de menuiserie; mais ce qui les plongeait dans l’admiration c’était l’horloge marquant les heures et dont la sonnerie les émerveillait. Ils l’appelaient le capitaine du jour. « Quand elle sonne, écrivait le père de Brébeuf, ils disent qu’elle parle; ils demandent, quand ils nous viennent voir, combien de fois le capitaine du jour a parlé; ils nous interrogent sur son manger. Ils demeurent des heures entières afin de la pouvoir ouïr parler. Ils demandaient, au commencement, ce qu’elle disait. On leur répondit deux choses qu'ils ont fort bien retenues : l’une que quand elle sonnait à quatre heures du soir pendant l’hiver, elle disait : « Sortez, allez-vous-en,
« afin que nous fermions la porte », car aussitôt ils lèvent le siège et s en vont; l’autre qu’à midi elle disait : « Sus, dressons la chaudière ». Et ils ont encore mieux retenu ce langage, car il y a des écornifleurs qui ne manquent pas de venir à cette heure-là pour participer à notre sagamité. »
En 1634, sur les indications de Champlain, plusieurs Français bâtissaient un fort et des habitations aux Trois-Rivières, entre Québec et l’île de Montréal; c’était un endroit fréquenté par les Montagnais et les Algonquins qu y attirait l’abondance du gibier.
Grâce à l’influence de Richelieu et à l'actif concours de la Compagnie des cent associés, les envois de colons se continuèrent assez rapidement, et de généreux pro-
lecteurs, comme le marquis de Gamache, le commandeur de Sillery, la duchesse d’ Aiguillon, les dames de La Peltrie et de Bullion, contribuèrent bientôt par des dons considérables à la fondation à Québec d’institutions de bienfaisance et d’un collège. C’est au milieu de ces créations, en grande partie dues à son infatigable initiative, que le fondateur de la colonie, atteint d’un mal qui ne pardonne pas, s’affaissait et tombait pour ne plus se relever. Frappé de paralysie, il s’éteignait le 25 décembre 1035, après deux mois et demi de Souffrances, témoignant jusqu’à sa fin du profond intérêt qu’il portait aux familles venues avec lui dans cette nouvelle patrie. Champlain mourait aimé et respecté de tous ceux qui l’avaient approché et qui s’accordaient à lui reconnaître une constance, une fermeté et un désintéressement admirables, en même temps que la foi la plus vive dans l’œuvre qu'il avait poursuivie. « Trente-deux ans auparavant, il avait visité le Saint-Laurent pour la première fois et formé le projet d’y planter le pavillon français sur les hauteurs de Québec. Seul il avait persévéré dans celte glorieuse entreprise et en avait supporté patiemment toutes les peines et toutes les difficultés. A la guerre, au milieu des conseils, dans ses longs voyages de découverte, il n’avait cessé de déployer un grand courage, une habileté remarquable et une constance que rien ne pouvait lasser. Il sut choisir avec un rare bonheur les sites où s’élèvent aujourd’hui les villes de Montréal, des Trois-Rivières et de Québec; il traça lui-même les plans et surveilla l’exécution des travaux qui se firent dans ce dernier lieu. Il protégeait si soigneusement les intérêts publics et particuliers des Français et des sauvages que tous le regardaient comme un père, et qu’au milieu des contestations qu'il eut à régler il ne s’éleva jamais le moindre doute sur la droiture de ses intentions. » (Ferland.) Son énergie, sa persévérance assuraient à la France la possession de la magnifique vallée du Saint-Laurent; ses découvertes depuis Québec jusqu’aux grands lacs le mettaient au rang des plus illustres pionniers du nouveau monde; sa prévoyance et son activité sauvegardaient l’avenir de la colonie qu’il avait créée et qui allait se développer sous ses successeurs. 11 avait bien mérité de la Patrie, et son souvenir est resté cher aux Canadiens français.