‹ La Nouvelle-France [microforme] (volume 2)Chapitre 15 sur 73 · CREME CT EE · texte numérisé non relu

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de Saint-Pierre, s’en étant aperçu, lui demanda où il l’avait pris. Il ne lui répondit rien et se mit à rire. Il lui arracha ce cachet avec l'oreille en lui disant qu'il était bien hardi de paraitre devant lui avec une pareille marque, et le fit mettre dehors du fort. »

Quelques semaines après, menacé chaque jour d’une attaque par les Sioux qui avaient déjà tué plusieurs coureurs des bois chassant dans les environs, abandonné par les sauvages saulteux et puants qui campaient dans le voisinage, « il tint conseil avec le sieur de Linctot, son second, le père Guignas, missionnaire, et les Français qui étaient dans le poste pour voir le parti qu'ils prendraient. Ils lui dirent qu'il n’y en avait point d'autre que celui d'abandonner le poste, brûler le fort et se sauver, parce qu'on courait tous les jours le risque d’être égorgé par les Sioux. Il leur répondit que son avis était de rester, maisils répliquèrent qu'ilsaimaient mieux sacrifier leurs biens que leur vie, ce qui obligea le sieur de Saint-Pierre à évacuer le poste (1). »

C'était cependant un homme d’un caractère vigoureusement trempé que celui qui reculait ainsi; il suffit pour le démontrer de rappeler un des incidents les plus dramatiques de sa carrière, raconté par lui-même dans un mémoire qui donne une juste idée de l'existence que menaient ces hardis aventuriers et des dangers courus par eux au milieu des tribus avec lesquelles ils faisaient la traite.

Appelé, quelques années après les événements dont il vient d’être parlé, à succéder au sieur de La Vérendrye, décédé, dans le commandement des forts créés par ce dernier, Legardeur de Saint-Pierre raconte en ces termes l'épisode auquel nous venons de faire allusion :

« J'avais eu grande attention de faire mettre dans le meilleur état tous les forts qui m'étaient confiés, et d’y placer des personnes de confiance. Au désir de mon

(1) Relation du sieur de Saint-Pierre, commandant au poste des Sioux, datée du 14 octobre 1737 et jointe à une lettre de M. de Beauharnois au ministre de la marine,

instruction, j'avais eu le plaisir de réparer moi-même le fort la Reine, sans m'attendre à l'aventure dont je vais parler.

« Le 22 février 1752, environ neuf heures du matin, je me trouvais dans ce fort avec cinq Français. J'avais envoyé le surplus de mes gens, consistant en quatorze personnes, chercher des vivres dont je manquais depuis plusieurs jours. J'étais tranquille dans ma chambre lorsqu'il entra dans mon fort deux cents Assiniboines, tous armés. Ces sauvages se dispersèrent en un instant dans toutes les maisons ; plusieurs entrèrent chez moi sans être armés, les autres restèrent dans le fort. Mes gens vinrent m'avertir de la contenance de ces sauvages. Je courus à eux. Je leur dis vertement qu'ils étaient bien hardis de venir en foule dans mon fort, armés. L'un d’eux me répondit en cristinau qu'ils venaient pour fumer. Je leur dis que ce n’était pas de la façon dont ils devaient s’y prendre, et qu'ils eussent à se retirer sur-le-champ. Je crus que la fermeté avec laquelle je leur parlais les avait un peu intimidés, surtout ayant mis à la porte quatre d’entre eux, les plus insolents, sans qu'ils eussent dit un seul mot. Je fus tout de suite chez moi; mais dans le même instant un soldat vint m'avertir que le corps de garde était plein de ces sauvages et qu'ils s'étaient rendus maîtres des armes. Je me hâtai de me rendre au corpside garde. Je fis demander à ces sauvages par un Cristinau qui me servait d’interprète quelles étaient leurs vues, et pendant ce temps-là je me disposai au combat avec ma faible troupe. Mon interprète, qui me trahissait, me dit que ces sauvages n'avaient aucun mauvais dessein, et, dans la minute, un orateur assiniboine, qui n'avait cessé de me faire de belles harangues, dit à mon interprète que, malgré lui, sa nation voulait me tuer et piller. A peine eus-je pénétré dans leur résolution, que j'oubliai qu’il fallait prendre les armes. Je me saisis d’un tison de feu ardent ; J'enfonçai la porte de la poudrière, je défonçai

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deux barils de poudre sur lesquels je promenai mon tison en faisant dire à ces sauvages, d’un ton assuré, que je ne périrais pas par leurs mains et qu'en mourant j'aurais la gloire de leur faire subir à tous mon même sort. Ces sauvages virent plutôt mon tison qu'ils n’entendirent mon interprète. Ils volèrent tous à la porte du fort, qu’ils ébranlèrent considérablement tant ils sortaient avec précipitation. J'abandonnai bien vite mon tison et n’eus rien de plus pressé que d'aller fermer la porte de mon fort.

« Le péril, dont je m'étais heureusement délivré, en me mettant en danger de périr moi-même, me laissait une grande inquiétude pour les quatorze hommes que j'avais envoyé chercher des vivres. Je fis bon quart sur mes bastions, je ne vis plus d’ennemis et, sur le: soir, mes quatorze hommes arrivèrent sans avoir eu aucune mauvaise rencontre.

« Je passai le reste de l'hiver tranquillement dans:

mon fort. Dès le petit printemps, il arriva une bande d’Assiniboines, autres que ceux qui avaient médité ma perte, qui me prièrent instamment de les écouter, ce que je leur accordai. Ils firent de grandes et longues harangues qui tendaient à obtenir la grâce de leurs. frères. Je leur répondis que je n'étais point partie capable de la leur accorder, qu’ils avaient M. le général pour père, qui m'avait envoyé à eux, que je lui rendrais compte de tout, et qu’il verrait ce qu’il aurait à faire ; qu'ils pouvaient néanmoins être assurés que, bien loin de leur faire la peine qu’ils mériteraient, je porterais. au contraire leur père à leur pardonner, persuadé dela sincérité de leur repentir. Comme j'étais sur ion: départ pour le Grand Portage et qu'après ce qui s'était passé il n'aurait pas été prudent de laisser des Français dans ce fort, je le recommandai à ces sau-vages qui me promirent d’en avoir grand soin. C'est. tout ce que je pus faire de mieux, eu égard à la consternation où mon aventure avait plongé mes gens dont: pas un seul n'aurait voulu agréer le commandement

de ce fort, eût-il été question pour lui de la fortune la plus brillante. Je me vis même à la veille d'y rester seul tant ils étaient épouvantés (1). »

C'est au milieu de ces sauvages perfides et dissimulés que La Vérendrye poursuivait ses opérations de traite et ses découvertes.

En 1736, « n'ayant reçu qu'un très petit secours » et réduit au désespoir, il descendit à Montréal où il arriva le 24 août. Le gouverneur approuva tous ses actes et le chargea de continuer ses explorations, commencées au prix de tant de souffrances et de pertes d'hommes.

Quant à la cour, elle se désintéressait de cette affaire. Dès le 10 octobre 1733, le gouverneur et l’intendant avaient écrit au ministre Maurepas : « M. de La Jemeraye, neveu de M. de La Vérendrye, nous a représenté que si Sa Majesté voulait en faire la dépense on pourrait aisément réussir à la découverte de la mer de l'Ouest, étant présentement au lac Winnipeg, mais que pour eux et leurs associés ils ont perdu plus de quarante-trois mille livres et les voyageurs ne voulant aller plus loin qu'ils ne soient payés de ce qui leur est dû, ni les équipeurs leur fournir des marchandises pour continuer leurs voyages. »

MM. de Beauharnois et Hocquart ajoutaient à l'appui de la demande de secours de l'explorateur : « La dépense, Monseigneur, ne serait pas considérable ; les frais des engagés pendant trois ans et ce que l’on pourrait fournir des magasins du roi, suivant les calculs que nous en avons faits en la présence de M. de La Jemeraye ne monteraient tout au plus qu’à trente mille livres. Nous avons l’honneur de vous apprendre que par le traité nous ne pouvons les

(1) Journal sommaire du voyage de Jacques Legardeur de Saint-Pierre,chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, capitaine d'une compagnie des troupes détachées de la marine en Canada, chargé de la découverte de la mer de l'Ouest. 7 octobre 1753.

obliger d'aller plus loin que le lac Winnipeg, que nous ne croyions pas si éloigné. »

Le ministre répondit qu'il n'était pas convenable que le roi entrât dans cette dépense, et que ceux qui étaient dans l'affaire devaient pouvoir la continuer avec les profits des pelleteries qu'ils se trouvaient à portée de traiter.

En 1735, même refus. La Vérendrye devait abandonner son entreprise de découvertes ou la poursuivre seul à ses risques et périls, avec l'appui moral du gouverneur et de l'intendant, que la criminelle incurie du ministre réduisait eux-mêmes à l’impuissance.

L'hiver se passa encore en préparatifs, et le 18 juin La Vérendrye, ayant pris les mesures nécessaires pour achever son œuvre, retourna au lac des Bois; il débarquait le 2 septembre au fort Saint-Charles.

Après avoir mis tout en bon ordre dans ce poste où, à la sollicitation des sauvages des environs, il laissa un de ses enfants, La Vérendrye en partit avec six canots bien équipés et atteignit le fort Maurepas pour remonter, à quinze lieues de là, la rivière des Assiniboines sur un espace de soixante lieues. Arrêté par l& baisse des eaux, il fit bâtir à cet endroit le fort de la, Reine. C'était, comme toujours, une enceinte de pieux renfermant à l’intérieur des cabanes en troncs d'arbres, installation des plus sommaires, mais suffisante pour abriter les marchandises d'échange destinées à la traite et pour mettre les deux ou trois gardiens laissés dans ces postes à l’abri d’un coup de main comme celui dont avaient été victimes le fils aîné de La Vérendrye et ses compagnons.

Une douzaine d’engagés étant venus rejoindre 1 'ex-”

plorateur, il choisit vingt hommes pour traverser les prairies et se rendre chez les Mandanes, tribu séjournant sur le haut Missouri, d’où il espérait gagner les bords de l'océan Pacifique. Ennemis des Sioux, les Mandanes occupaient neuf villages et comptaient

plusieurs milliers de guerriers; leurs mœurs hospitalières, leur courage et leur caractère belliqueux en faisaient des alliés précieux pour les Français.

Au milieu des plaines interminables à travers lesquelles il s'avançait avec ses hommes et quatre Peaux- Rouges qu'il avait pris pour guides, La Vérendrye trouva une bourgade d’Assiniboines, composée de cent deux cabanes, dont les habitants offrirent de l'accompagner; mais le jour même de son entrée dans ce village un sauvage, profitant de la négligence des engagés, lui volait un sac renfermant les présents destinés aux chefs Mandanes et prenait la fuite sans pouvoir être rejoint au milieu des prairies.

On arriva enfin chez les Mandanes, « après avoir, dit La Vérendrye dans sa relation au gouverneur, essuyé bien des misères ».

Quelle somme de souffrances et de fatigues représentent ces quelques mots sous la plume d’un voyageur aussi énergique! Mais ses épreuves n'étaient pas finies. À peine arrivés, les Assiniboines décampèrent, et l'interprète que La Vérendrye s'était assuré, « après qu’il l’eût bien payé », s'enfuit avec eux. Impossible dès lors de s'entendre avec les Mandanes et d’en obtenir les renseignements nécessaires pour continuer à travers ces contrées inconnues le voyage jusqu’à la mer, dont rien ne faisait soupçonner le voisinage. Ses provisions épuisées, La Vérendrye prit le parti de retourner à son fort, laissant seulement deux Français chez ses hôtes pour apprendre leur langue et lui servir plus tard d’interprètes. Il se mit en route, quoique très malade, dans l'espérance de mieux se porter en chemin. Mais on était dans la saison la plus rude de l’année, et c'est à demi mort qu'il rejoignit le lac des Bois où il arriva le 11 février 1739, « avec toute la misère possible. On ne peut, dit-il, souffrir davantage ; il n’y a que la mort qui puisse nous délivrer de pareilles peines! »

Pour l’achever, les marchandises de traite sur les-

quelles il comptait ne lui parvenaient pas, et ses-hom=

mes, descendus au Grand Portage pour y recevoir les.

effets que ses associés devaient lui expédier de la,

colonie, restaient dix-huit jours à attendre dans ces.

parages déserts des provisions qui n’arrivèrent pas. « Ils jeûnèrent pendant ce temps-là malgré eux », écrit philosophiquement leur chef, accoutumé, lui aussi, à ces longues privations. Leur seule nourriture, à défaut de gibier, était la tripe de roche, herbe sauvage et spongieuse croissant sur les rochers, dont

l'usage occasionnait souvent de violentes douleurs

d'entrailles, des vomissements et des crachements desang. Pressés par la faim et trop affaiblis pour retourner au lac des Bois, ils se décidèrent à descendre à

Michillimakinac, où ils apprirent qu'un ordre de justice-

prescrivait la saisie d’une somme de quatre mille livres sur La Vérendrye, à la requête de ses fournisseurs. de Montréal. Ces derniers, contrairement à leurs promesses, n'avaient rien envoyé pour ravitailler les postes de traite.

Dans l'embarras où se trouvèrent les engagés, ils s’adressèrent au commandant du fort et lui représentèrent. les risques que couraient leurs camarades au fond des forêts du nord-ouest s'ils n’étaient pas secourus. Il leur fit remettre, à des prix exorbitants, quelques marchandises avec lesquelles ils s'embarquèrent. Le: 20 octobre ils arrivaient au fort Saint-Charles.

L'hivernage achevé, La Vérendrye se trouva encore une fois sans vivres et dépourvu d'objets d'échange; encore une fois il reprit, infatigable, le long trajet de Montréal pour exposer au gouverneur la triste situation dans laquelle il se débattait, prendre des arrangements avec ses créanciers et dissiper les indignes. calomnies dont il était l’objet de la part de misérables envieux. On l’accusait méchamment de ne penser, au milieu de cette dure existence et de ces périls journaliers auxquels avaient déjà succombé deux des siens. les plus chers, qu’à amasser de gros biens! Aussi

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répondait-il plaisamment à ces vils délateurs : « Si plus de quarante mille livres de dettes que j'ai sur le corps sont un avantage, je puis me flatter d’être fort riche ! »

Le gouverneur écrivait de son côté au ministre à ce sujet.: « Cet officier m'a paru dans la dernière des mortifications de ce que l’on ait essayé de donner à la pureté de ses sentiments pour parvenir à cette découverte un caractère opposé au but qu’il avait. — L'idée qu'on s’est faite des biens qu'il avait ramassés dans ces endroits tombe d'elle-même par l’indigence. où il est, pouvant vous assurer, Monseigneur, sans aucune complaisance ni prédilection pour lui, que douze années qu'il a passées dans ces postes ne lui produisent pas environ quatre mille livres, qui est tout ce qu'il a, et qui pourront peut-être lui rester après qu'il aura payé les dettes qu’il a contractées pour cette entreprise. »

Ses affaires arrangées, La Vérendrye reprit la route du Grand Ouest ; le 16 septembre 1741, il débarquait au fort Saint-Charles; le 43 octobre, il était au fort de la Reine. Il y trouvait l’aîné de ses fils qui revenait de la tribu des Mandanes, dans laquelle il n'avait pas pu se procurer un guide pour le conduire à l'Océan, mais dont les chefs lui avaient remis une couverture de coton « de la façon des blancs qui sont à la mer ». Cette couverture fut envoyée à M. de Beauharnois avec les renseignements obtenus par le fils de La Vérendrye pendant son voyage.

Après l'établissement du fort Dauphin au lac des Prairies et du fort Bourbon dans le fond du lac Winnipeg, La Vérendrye fit partir le 29 avril 1742 deux de ses fils pour lehaut Missouri ; ils étaient « bien équipés de ce qui pouvait être nécessaire pour suivre leur découverte de la mer de l'Ouest ».

Le 27 octobre 1744, le marquis de Beauharnois envoyait au ministre le journ&i de ce voyage, rédigé par un des frères, le chevalier de La Vérendrye, et y

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