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S0 LA NOUVELLE-FRANCE

bler la Grande-Bretagne dans les susdites possessions. »

L'Angleterre, comme conséquence du droit de pêche sur les bancs de Terre-Neuve, daignait nous laisser deux îlots, Saint-Pierre et Miquelon, avec défense d’y élever des fortifications ; elle refusait toute indemnité pour les vaisseaux pris avant la déclaration de guerre et exigeait le démantèlement des remparts de Dunkerque, sous le contrôle de ses ingénieurs!

Ce n'était pas encore assez de honte et de sacrifices en 1761, Choiseul avait obtenu, par le traité connu sou le nom de Pacte de famille, l'alliance de l'Espagne contre l'Angleterre ; mais notre alliée avait été malheureuse également dans la lutte engagée : elle avait perdu Cuba, Manille, douze vaisseaux de ligne et plus de cent millions de prises ; pour recouvrer Cuba, elle dut abandonner la Floride aux Anglais. Afin de la dédommager, Louis XV, achevant de dépouiller cette France que sa misérable pelitique et ses crapuleuses débauches minaient et déshonoraient, céda bénévolement à son alliée, par une convention secrète, la Louisiane, déjà réduite, par le.traité avec les Anglais, à la rive droite du Mississipi et à la Nouvelle-Orléans. Choiseul, reculant devant de pareilles conventions et en comprenant toute la lâcheté, voulait continuer la lutte, qui ne pouvait faire perdre davantage à la France ; mais le roi et les autres ministres se prononcèrent pour la paix à tout prix.

Un des successeurs de Choiseul au ministère des affaires étrangères, M. de Vergennes, remit un jour au roi Louis XVI un mémoire sur le Canada et la Louisiane ; on était alors à l’époque où les États-Unis luttaient contre l’Angleterre pour leur indépendance, et le ministre, avec la clairvoyance d’un véritable homme d’État, après avoir commencé par inviter le roi à « ne jamais perdre de vue la restitution du Canada à la France », terminait son travail par ce jugement sur la triste négociation qui avait tant coûté à sa patrie : « À la conclusion du traité, on aurait dû se rappeler

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que lorsque Camille fut nommé dictateur, son premier acte d’a”torité fut de rompre le traité que l’on allait conclure avec les Gaulois; il ne calcula pas l'état désespéré où se trouvait la République, mais il voulut s'opposer à son déshonneur. »

Quand la convention fut connue, il y eut dans la nation, malgré l’abaissement auquel elle était arrivée, un mouvement d'indignation,; il ne suffisait donc pas de livrer les soixante mille français restés au Canada, la défaite pouvait encore le faire comprendre ; le roi cédait, comme un troupeau dont on se défait par un marchandage, les colons qui avaient été sur les instances mêmes du gouvernement, avec son appui, s'établir à la Louisiane, terre française !

Le ministère, pour se justifier et calmer l’opinion publicue, profondément blessée, prétendit que le Canada avait été conquis par l’Angleterre parce que les forces navales de la France avaient été insuffisantes, et que le même sort, pour la même cause, menaçait la Louisiane. Il était donc préférable, ne pouvant la garder, de la céder à l'Espagne, celle-ci, aux termes de l’article 18 du Pacte de famille, devant être indemnisée par son alliée des pertes qu'elle avait éprouvées pendant la guerre. Quoi qu'il pût dire pour excuser cet abandon, le gouvernement français en comprenait si bien tout l’odieux qu'il laissa pendant dix-huit mois les habitants de la Louisiane dans l'ignorance du sort qu’il leur avait réservé.

La Louisiane, depuis la guerre contre les Natchez et la remise au roi en 1731 de la colonie par la Compagnie des Indes, avait vu peu à peu sa population augmenter et des établissements s’y créer ; après la paix de 1748, il y eut un nouvel effort pour activer le peuplement des vastes territoires qui, par la vallée du Mississipi, s’étendaient jusqu'aux grands lacs du Canada; mais les mesures prises à cet égard ne furent pas toujours heureuses, et le recrutement des colons ne donna souvent que de tristes résultats, Il était diffi-

cile qu’il en fût autrement avec le personnel que l’on faisait passer à la Nouvelle-Orléans, et dont le journal de Barbier indique les origines. A la date de décembre 1749, on y lit en effet:

« Depuis un mois, on enlève du monde dans Paris, filles et garçons. Cela se fait à la chute du jour. — On a pris aussi les pauvres dans les rues ou dans les maisons des faubourgs où ils se retirent ainsi que dans les hôpitaux. Cela s'entend des jeunes et qui se portent bien. L'objet de ces recrues, que l’on fait apparemment de même sur les grands chemins pour les vagabonds et dans les autres villes du royaume, est pour envoyer au pays de Mississipi pour peupler. On engage aussi volontairement toutes sortes d’ouvriers à qui on fait un bon parti. — On avait déjà envoyé du monde pour peupler le Mississipi en 1720, et même à l'occasion de ces enlèvements il y eut une émeute dans le quartier Saint-Martin des Champs, où le peuple assomma tous les archers. »

Ces mendiants, ces gens sans aveu, « trainant après eux la honte et la misère », ne restèrent guère sur les terres qu'on leur accorda, et cherchèrent à vivre en ouvrant des tavernes où venaients’enivrer des soldats et des nègres ; les femmes continuaient leur triste métier dans ces bouges. Les troupes étaient presque entièrement composées de déserteurs rentrés en France après l’amnistie, et envoyés à la Louisiane sans espoir de retour ; les vols, les meurtres étaient fréquents de leur part et les habitants redoutaient fort üne milice composée de si tristes éléments.

Malgré les défauts d’un pareil recrutement, et grâce au commerce avec les Antilles et la mère patrie, la colonie qui, pendant la guerre avec l'Angleterre, n'avait pas été attaquée, avait joui d’une grande tranquillité, et jusqu’en 1764 son développement s'était continué, notamment sous l'impulsion du dernier gouverneur, M. d’Abbadie.

Le 21 avril 1764, ce dernier recevait de Louis XV

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l’ordre d'informer les Louisianais de l'abandon à l'Espagne du pays qu'ils occupaient. Il en ressentit une si profonde affliction qu'il mourut de chagrin.

Il fut, dit une chronique du temps, universellement. regretté. Administrateur désintéressé, juste envers tous, il sut concilier les intérêts du royaume avec ceux de la colonie.

Son successeur, Aubry, eut la charge de communiquer aux habitants le traité de cession. Ils avaient la

plus grande aversion pour la domination espagnole et:

la manifestèrent lorsque la cour de Madrid envoya le capitaine général don Antonio d’'Ulloa prendre possession du pays. Comme il n'avait qu'un ordre verbal du gouverneur de Cuba de 5e rendre à la Nouvelle- Orléans, les colons, informés de ce fait, lui adressèrent une pétition l’invitant à produire le titre qui lui attribuait le commandement qu'il prétendait exercer. Comme il lui était impossible de le représenter, ils. l’obligèrent à se rembarquer, déclarant que personne n'avait le droit de les céder sans leur consentement, et en appelantau roi de France à qui ils envoyèrent des députés pour obtenir de rester Français. Louis XV leur

fit répondre que la cession à l'Espagne était irrévo-

cable.

Ulloa, revenu à Madrid, y peignit les Louisianais comme des révoltés que l’on ne parviendrait pas à captiver par la douceur, et la cour d’Espagne, qui voulait arriver à l'exécution du traité, en chargea, en 1769, le général O'Reilly. C'était un vieux soldat d'origine irlandaise, qui avait servi en France sous. les maréchaux d’Estrée et de Broglie, et qui, passé au service de l'Espagne, était devenu inspecteur général de l'infanterie. Sa férocité allait se manifester dans les conditions les plus odieuses. Hostile à toute mesure de conciliation, mais ne se croyant pas assez fort, malgré les trois mille hommes de troupes qu'il amenait avec lui de la Havane, pour réduire la colonie et lui imposer sa volonté despotique, il eut recours à

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une ruse infâme pour écarter des esprits tout sentiment de défiance et s'emparer sans risque des principaux habitants.

La population, qui avait d'abord songé à se réfugier sur la rive droite du fleuve devenue possession anglaise, et ensuite à s'opposer par la force au débarquement de O'Reilly et de ses soldats, avait été apaisée par les sages conseils des magistrats et notamment du procureur général, M. de La Fresnière, qui, se rendant au-devant du nouveau gouverneur, l'assura de la soumission de ses compatriotes. Le général le reçut avec une feinte cordialité, et lui dit que son maitre entendait que les Français devenus ses sujets fussent traités de manière à les gagner à leur nouvelle patrie. Cette bienveillance apparente rassura tous les esprits et disposa Le peuple à la confiance la plus dangereuse. Certain désormais du succès de sa fourberie, et bien convaincu que des hommes livrés à l'étranger par leur patrie n’y trouveraient pas de défenseurs, O'Reilly choisit ses victimes et prit toutes ses mesures pour s'assurer de leurs personnes. Il avait commencé par maintenir les règlements français, pour ne pas mécontenter dès le début les colons et provoquer des soulèvements ; mais lorsqu'il eut assuré ses moyens de répression, il commença à apporter dans la législation quelques modifications qui motivèrent des représentations de la part des juges et de La Fresnière, Le général, voyant dans ce dernier et les principaux officiers de la colonie un obstacleinvincible à ses projets, et croyant l'heure arrivée de briser toute résistance, prépara froidement le guet-apens dans lequel allaient tomber ces malheureux. Il détermina le jour de l’attentat ; ses ordres furent donnés de manière que rien ne transpiràt, et lorsque tout fut prêt il manda chez lui les principaux habitants pour fixer, disait-il, avec eux, d’une manière irrévocable, les règlements qui dorénavant feraient loi.

« Douze Françaisfurent choisis pour représenter la

nation, chacun d'eux y apportait le désir de l'union et de la concorde, et la colonie attendait en silence le résultat de cette délibération décisive.

« Les députés étaient rassemblés chez O'Reilly, et ils attendaient dans la salle d'audience son arrivée, quand tout à coup les troupes prirent les armes et se massèrent aux environs du gouvernement. Les portes s'ouvrirent, O'Reilly parut armé, au milieu d'une bande de satellites, et, avec une figure décomposée par l'atrocité du crime qu'il allait commettre, il bégaya quelques reproches vagues sur l'esprit de révolte qui régnait dans la colonie, en déclara les députés auteurs, et termina sa criminelle harangue en les condamnant tous à la mort. Ils furent à l'instant chargés de fers et conduits dans d'affreux cachots.

« Cette nouvelle avait volé rapidement dans la ville et y avait jeté la consternation. O’Reillv se renferma dans son gouvernement et refusa de voir qui que ce fût jusqu'à ce qu’il eût consommé son crime. Cependant six des malheureux Français qui attendaient la mort furent élargis, et personne ne douta du motif qui détermina leur grâce : l’avidité de O’Reilly et la manière dont il s’est conduit n’ont laissé aucun doute sur les moyens dont on se servit pour le toucher. »

Les six condamnés qui furent impitoyablement exécutés se nommaient : La Fresnière, de Noyant, Caresse, Villeret, Marquis et Millet.

« Ces infortunés subirent leur supplice avec la fermeté qu'on devait attendre d'hommes qui n'avaient rien à se reprocher. La Fresnière, avant d’être fusillé, protesta de son innocence, et encouragea ses concitoyens à mourir sans témoigner aucune faiblesse; il

dit à Noyant d'envoyer son écharpe à sa femme pour qu'elle pût la remettre à son fils quand il aurait vingt ans ; il commanda lui-même aux soldats de faire feu et mourut comme un héros. » (De Vergennes.)

Le chevalier de Noyant, gendre de La Fresnitre, était lieutenant du roi et neveu de Bienville, l’ancien gou-

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verneur de la Louisiane. Il avait trente ct un ans. Sa jeune femme avait seize ans. Il aurait pu se sauver s'il avait voulu s’abaisser à charger son beau-père et dire qu’il avait été engagé par lui dans cette malheureuse affaire ; il préféra la mort plutôt que de souiller son nom par une action indigne.

Marquis était un ancien capitaine au service de la marine. Il montra également la plus grande fermeté, refusa de se laisser bander les yeux, disant qu'ayant tant de fois bravé la mort pour le service du roi de France, il neles avait jamaisfermés nidétournés devant ses ennemis, qu’il tomberait en homme, etqu’ilmourait pour avoir voulu être toujours Français. Il déchira sa chemise et, montrantson corps couvert deblessures, il s’écria : «Tirez, bourreaux! » (1).

Si la cour de Madrid désapprouva secrètement ces exécutions, elle n’en laissa rien paraître et ne désavoua pas O’Reilly, qui ne fut rappelé que l’année suivante, aprèsla mise en vigueur de la législation espagnole et la prohibition du commerce avec les étrangers.

D'autres gouverneurs, plus habiles, moins sanguinaires, lui succédèrent ; le temps s’écoula, diminuant peu à peu l’aversion pour l'Espagne qui, payant les frais du gouvernement avec des fonds envoyés du Mexique, ne prélevait que des impôts fort légers et laissait, par impuissance de s'y opposer sur d'aussi vastes territoires, un trafic important de contrebande se faire avec les États-Unis, au grand profit des habitants, qui recevaient ainsi à meilleur compte la majeure partie des objets nécessaires à leurs exploitations. La plupart descendaient des premiers aventuriers qui

(1) Foucault, commissaire ordonnateur et chef du Conseil supérieur, également arrêté, répondit à ceux qui l’interrogeaient qu'il était Français, et qu’il n'avait à rendre compte de sa conduite qu'au roi son maître. Son crime était d’avoir approuvé l'impression de la requête des habitants concernant le renvoi de M. d'Ulloa. O’Reilly le fit embarquer sur un navire qui le transporta en Europe. Arrivé à Paris, il y fut mis à la Bastille où il resta détenu pendant dix-huit mois.

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avaient fondé la colonie ; quelques Espagnols étaient venus s'installer auprès d'eux; plus tard, au moment de la guerre de l'Indépendance, de nombreuses familles quittèrent les États-Unis pour s'aventurer au delà du fleuve et y fonder des établissements; après la perte de Saint-Domingue, des Français, échappés au massacre et habitués au climat des tropiques, préférèrent tenter de nouveau la fortune à la Louisiane plutôt que de revenir en France. Tous ces éléments commençaient à se fondre et à donner au pays un certain essor lorsque, par le'contre-coup des événements extérieurs, il changea encore une fois de maitre et redevint, pendant quelques jours, terre française, pour être vendu enfin aux États-Unis.

La cession que la France avait faite à l'Espagne en 1763 avait été considérée, dans nos principaux ports de commerce, comme impolitique et nuisible aux intérêts de notre navigation : on espérait voir le gouvernement de la République profiter des négociations qui pourraient s'engager pour obtenir la restitution de cette colonie. Un des premiers soins de Bonaparte, devenu consul, fut d'intervenir auprès de l'Espagne pour la déterminer à rendre àla France une contrée dont elle ne tirait en réalité aucun parti. Il lui fut aisé de faire entendre au prince de la Paix que la Louisiane, entre ses mains, serait un boulevard pour la province du Mexique qu'elle séparerait à nouveau des possessions anglaises et américaines. Le 4°" octobre 1800, par le traité de Saint-Ildephonse, l'Espagne, en échange du royaume d’Etrurie créé en faveur du duc régnant de Parme, restituait à la France la Louisiane. La guerre avec l'Angleterre n'avait pas encore pris fin et la cession resta secrète, car nos ennemis auraient aussitôt essayé de s'emparer du pays s'ils avaient été informés qu'il était redevenu français.

La paix d'Amiens, signée le 27 mars 1802, permit de rendre publique la convention avec l'Espagne. Les

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