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clameurs qu'elle souleva en Angleterre furent des plus vives : elle blessait essentiellement, y disait-on, les intérèts de la Grande-Bretagne ; les ports que la France allait avoir à sa disposition renforceraient ses stations navales et multiplieraient, en cas de guerre, les dangers des colonies anglaises. Le Canada, limitrophe de la Louisiane, serait bientôt exposé aux entreprises des Français. Ils finiraient par prendre sur les États-Unis un ascendant qui les entrainerait tôt ou tard dans une ailliance contre la grandeur navale de l'Angleterre et la supériorité de son pavillon. La Nouvelle-Orléans était la clef du Mexique, et le cabinet de Madrid n'avait pu donner son consentement au traité qu’en cédant à la force.
Le ministère anglais répondit dans le Parlement à ces critiques ; il déclara que l’on s'alarmait bien à tort, et que pour juger de la valeur de la Louisiane entre les mains des Français il suflisait de se rappeler qu'ils l'avaient possédée longtemps sans pouvoir la faire prospérer ; que pour les Elats-Unis leurs ressources leur permettaient de ne rien craindre de ce voisinage, et que s'il en était autrement leurs alarmes ne pourraient que les conduire à une plus étroite union avec l'Angleterre.
Le premier consul, malgré ces réponses quelque peu dédaigneuses, ne se fit pas illusion sur les sentiments réels de la nation rivale,-et prévoyant qu'à bref délai une nouvelle lutte s'engagerait avec elle, il songea aussitôt, avec la promptitude qu'il apportait à tous ses actes, à se défaire d’une colonie qu'il ne pouvait mettre dans un état de défense suffisant pour résister victorieusement à toutes les attaques, et à la soustraire à la convoitise des Anglais, tout en retirant de sa cession une somme suffisante pour solder les préparatifs de sa prochaine campagne.
Toutefois, avant de prendre une décision, il voulut avoir l’avis de deux hommes dont il connaissait l’expérience, et qui avaient séjourné dans les contrées
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dont le sort était entre ses mains. Barbé-Marbois, ministre du Trésor, et l’amiral Decrès, ministre de la marine, mandés à Saint-Cloud le 10 avril 1803, et réunis dans le cabinet de Bonaparte, y eurent une conférence dont le premier a rendu compte dans son Histoire de la Louisiane.
Parlant sans préparation et sans réserve à ses deux conseillers, comme il en avait l'habitude avec ceux qui possédaient sa confiance, le premier consul leur dit:
« Je connais tout le prix de la Louisiane, et j'ai voulu réparer la faute du négociateur français qui l’abandonna en 1763, Quelques lignes d'un traité me l'ont rendue, mais à peine l’ai-je recouvrée que je dois m'attendre à la perdre. Les Anglais ont successivement enlevé à la France le Canada, l'île Royale, Terre-Neuve, l’Acadie, les plus riches parties de l'Asie. Ils travaillent et agitent Saint-Domingue. Ils n'auront pas le Mississipi qu'ils convoitent. La Louisiane n’est rien en comparaison de leurs agrandissements par tout le globe, et cependant la jalousie que leur cause le retour de cette colonie sous la domination française m'annonce qu'ils veulent s'en emparer, et c’est ainsi qu'ils commenceront la guerre. La conquête de la Louisiane leur serait facile s'ils prenaient seulement la peine d'y descendre. Je n'ai pas un moment à perdre pour la mettre hors de leur atteinte. Je songe à la céder aux États-Unis. A peine même pourrai-je dire que je la leur cède, car elle n’est point encore en notre possession, Pour peu que je laisse de temps à nos ennemis, jene transmettrai qu’un vain titre à ces républicains dont je recherche l’amitié. Je considère déjà la colonie comme perdue, et il me semble que dans les mains de cette puissance naissante elle sera plus utile à la politique et même au commerce de la France que si je tentais de la garder. Dites-m'en l’un et l’autre votre pensée. »
L'opinion du maître se dégageait trop nettement de ces paroles pour que ses deux interlocuteurs pussent II. — La NouvELLE-FRANCE. 17
s'y méprendre, mais ils lui soumirent librement leurs observations et « il les écouta comme il faisait souvent, même quand son parti était pris, pour s'assurer qu'il n'avait pas méconnu quelque grand côté de la question soumise à son jugement ». (Thiers.) Abondant dans le sens des objections formulées par le premier consul : « Il ne faut pas hésiter, dit Barbé- Marbois, à faire le sacrifice de ce qui va nous échapper. La guerre contre l’Angleterre est inévitable; pourronsnous défendre la Louisiane contre cette puissance avec des forces navales très inférieures ? Les États-Unis, justement mécontents de nos procédés, ne nous offrent pas un seul havre, pas un asile en cas de revers. Ils viennent, il est vrai, de se réconcilier avec nous, mais ils sont en querelle avec le gouvernement espagnol et ils menacent la Nouvelle-Orléans dont nous n’aurons qu'un moment la possession. Le pays est à peine habité, vous n’y avez pas cinquante soldats. Où sont vos moyens d’y envoyer des garnisons? Pourrons-nous relever les fortifications ruinées, construire une longue chaine de forts sur une frontière de quatre cents lieues ? Sil’Angleterre vous laisse entreprendre ces choses, c’est parce qu'elles tariront vos ressources, et elle vous verra avec une joie secrète vous épuiser par des efforts qui ne profiteront qu’à elle. Vous enverrez une escadre, mais pendant qu’elle traversera les mers, la colonie aura succombé et l’escadre à son tour sera en péril. La Louisiane est ouverte aux Anglais, du côté du nord, par les grands lacs ; et si au midi ils se montrent aux embhouchures du fleuve, la Nouvelle-Orléans tombera aussitôt en leur pouvoir. Cette conquête serait encore plus facile aux Américains: ils arrivent au Mississipi par plusieurs rivières navigables, et pour être maitres du pays il leursuffira d’y entrer. — La colonie existe depuis un siècle, et malgré des efforts et des sacrifices de tout genre, les derniers recensements attestent sa faiblesse. Si, devenue colonie française, elle prend des accroissements et de l'importance, il y aura dans sa
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prospérité même un germe d'indépendance qui ne tardera pas à se dévelop, er. Plus elle fleurira, moins nous aurons de chances de la conserver. — L'occupation de la Louisiane, colonie à esclaves, nous causera plus de dépenses qu'elle ne nous donnera de profits. Mais il est un autre genre de servitude dont cette colonie a perdu l'habitude, c'est celle du régime exclusif. Espérez-vous le rétablir dans un pays qui confine à celui où le commerce jouit de la plus grande liberté? Le règne des lois prohibitives est fini quand une population nombreuse a résolu d'en secouer le joug. — Voudrez-vous à main armée dompter les résistances ? Les mécontents trouveront de l'appui dans le voisinage et vous rendrez ennemis de la France les États- Unis, avec lesquels des intérêts réciproques doivent nous lier pour des siècles. N’espérez aucun attachement des Louisianais pour votre personne; ces colons ont perdu le souvenir de la France; ils sont de trois ou quatre nations différentes, et à peine regardent-ils la Louisiane comme une patrie. Vous qui, par un des premiers actes de votre gouvernement, avez assez fait voir l'intention de donner ce pays à la France, si vous renoncez à le garder, il n’y a personne qui ne convienne que vous ne faites que céder à la nécessité, et bientôt nos commerçants eux-mêmes reconnaitront que la Louisiane libre leur offre plus de chances de profit que soumise au monopole. Des comptoirs sont aujourd'hui préférables à des colonies, et même, à défaut de comptoirs, laissez faire le commerce. » L’amiral Decrès, contrairement à l'opinion de Barbé- Marbois et du premier consul, estima qu'il était du devoir de la France de ne pas abandonner ainsi, sans même avoir essayé de la défendre, une des plus belles colonies qu’elle püt désirer. Il le fit dans des termes qui auraient sans doute modifié l'opinion de son auditeur si son parti de tout sacrifier à la lutte qu'il allait poursuivre n’avait été pris sans retour. « Nous sommes encore, lui dit-il, en paix avec l'Angleterre, la Louisiane
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vient de nous être cédée, il dépend du premier consul de la conserver, I ne serait pas sage d'abandonner, dans la crainte d'un danger douteux, le plus important établissement que nous puissions former hors de France et de nous en dépouiller sans autre cause que la possibilité d'une guerre; autant et mieux vaudrait qu'elle nous fût enlevée par les armes. Si la paix est maintenue, la cession ne pourra être Justiliée, et cet acte prématuré d'une inquiétude mal fondée sera le sujet des plus vifs regrets. La conservation sera au contraire pour le commerce et [à navigation une ressource d'un prix inestimable, et dans nos provinces maritimes le sujet d'une joie universelle. Les avantages que nous avons retirés des colonies sont encore présents à tous les esprits. Dix villes florissantes ont été créées par ce commerce, et cette navigation, cette opulence, ce luxe qui embellissent Paris sont les effets de l'industrie coloniale. Point de marine sans colonies; point de colonies sans une marine puissante! — La France privée de sa marine et de ses colonies est dépouillée de la moitié de sa splendeur et d'une grande partie de sa force. La Louisiane peut nous dédommager de toutes nos pertes. Il n'existe pas sur le globe une seule ville susceptible de devenir aussi importante que la Nouvelle-Orléans, et déjà le voisinage des États de l'Amérique en fait une des plus commerçantes du monde. Le Mississipi n'y arrive qu'après avoir reçu vingt autres rivières, dont plusieurs surpassent en grandeur les plus beaux fleuves de l'Europe. Le pays est enfin connu, les principales découvertes sont faites ; des forts existent, des terres fertiles et propres aux plus riches cultures n'attendent que des bras, et cette colonie ouverte à l’activité des Francais les dédommagera bientôt de la perte de l'Inde. »
Decrès, après avoir signalé l'importance que prendrait la Louisiane lorsqu'un jour un canal permettrait de franchir l'isthme de Panama, ct insisté sur la richesse et la variété des productions de cette contrée,