‹ La Nouvelle-France [microforme] (volume 2)Chapitre 38 sur 73 · TES · texte numérisé non relu

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la cravache à la main, comme dans une foire. »

En 1796, lord Dorchester repassa en Angleterre et fut remplacé comme gouverneur par le général Prescott, qui ouvrit le second parlement provincial le 24 janvier 1797. M. Panet en fut réélu président. Craignant le progrès des idées révolutionnaires dont la France était alors l’ardent foyer, Prescott se fit donner par les Chambres un pouvoir à peu près absolu de faire arrèter les citoyens ou les étrangers soupçonnés d’être favorables aux idées nouvelles. Des mesures sévères furent prises pour interdire l'entrée au Canada de toutes Les personnes suspectes de sympathies à l’égard des Français ainsi que des livres ou journaux pouvant faire connaître leurs dangereuses opinions. Le clergé approuva ces mesures et le curé de Québec, dans un langage qui choqua les Canadiens eux-mêmes par sa servilité, recommanda au peuple la soumission au souverain légitime. « Nos conquérants, disait-il en prononçant l’oraison funèbre de son évêque, Mgr Briand, regardés d’un œil ombrageux et jaloux, n'inspiraient que de l'horreur; on ne pouvait se persuader que des hommes étrangers à notre sol, à notre langage, à nos lois, à nos usages et à notre culte, fussent jamais capables de rendre au Canada ce qu'il venait de perdre en changeant de maîtres. Nation généreuse, qui nous avez fait voir avec tant d'évidence combien ces préjugés étaient faux; nation industrieuse, qui avez fait germer les richesses que cette terre renfermait dans son sein; nation exemplaire qui, dans ce moment de crise, enseignez à l’univers attentif en quoi consiste cette liberté après laquelle tous les hommes soupirent et dont si peu connaissent les justes bornes; nation compatissante qui venez de recueillir avec tant d'humanité les sujets les plus fidèles et les plus maltraités de ce royaumeauquel nos appartinmes autrefois; nation bienfaisante, qui donnez chaque jour au Canada de nouvelles preuves de votre libéralité, non, vous n'êtes pas nos ennemis, niceux de nos propriétés que

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vos lois protègent, ni ceux de notre sainte religion, que vous respectez! Pardonnez donc ces premières défiances à un peuple qui n'avait pas encore le bonheur de vous connaître; et si, après avoir appris le bouleversement de l’État et la destruction du vrai culte en France, et après avoir goûté pendant trente-cinq ans les douceurs de votreempire, il se trouve encore par mi nous quelques esprits assez aveugles ou assez mal intentionnés pour entretenir les mêmes ombrages et inspirer au peuple des désirs criminels de retourner à ses anciens maitres, n'imputez pas à la totalité ce qui n’est que le vice d’un petit nombre! »

On ne pouvait témoigner d’une soumission plus humble : elle fut récompensée. Le langage de l’abbé Plessis lui valut d’être admis plus tard à remplacer comme évêque celui dont il avait prononcé l’oraison funèbre.

Les mesures prises pour empêcher la propagande des idées révolutionnaires au Canada aboutirent à un de ces crimes judiciaires dont les Anglo-Saxons donnent trop souvent l’exemple en paraissant hypocritement respecter la loi: « Un enthousiaste Américain, du nom de Mac Lane, ajoutant foi aux soupcons que l’on semait contre la population (que les émigrants anglais disaient disposée à se rallier au drapeau de la révolution), se laissa attirer à Québec par un charpentier de navire nommé Black, qui avait su acquérir assez de popularité pour se faire élire, en 1796, membre de l’Assemblée législative. Aussitôt que Black l’eut en son pouvoir, il courut avertir l’autorité, qu'il avait prévenue d’avance. Mac Lane, accusé de haute trahison, fut livré aux tribunaux. Le choix des jurés, les témoignages, le jugement, le supplice, tout fut extraordinaire. Il fut condamné à mortet exécuté, avec un grand appareil militaire, sur le glacis des fortifications, dans un endroit élevé et visible des campagnes environnantes. Le corps du supplicié, après être resté quelque temps suspendu au gibet, fut descendu au pied de l’échafaud; le bour-

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reau en trancha la tête, la prit par les cheveux et, la montrant au peuple, cria : « Voilà la tête d’un traître!» Il ouvrit ensuite le cadavre, en arracha les entrailles, les brûla et fit des incisions aux quatre membres. Jamais pareil spectacle ne s'était encore vu en Canada! Les accusateurs et les témoins à charge eurent: des terres pour prix de leur complaisance ou de leurs délations. Black lui-même reçut des gratifications; elles ne lui portèrent pas bonheur, car tout le monde ne voulut plus voir en lui qu’un traître. Repoussé par ses concitoyens, couvert du mépris public, il finit par tomber dans une profonde misère, et on le vit, quelques années après, couvert de vermine, mendier son pain dans la ville où il avait siégé autrefois comme législateur . » (Garneau.)

La rigueur contre tout ce qui pouvait venir de France était poussée à ce point que le territoire fut interdit à un émigré, M. de la Rochefoucault-Liancourt, qui, venu aux États-Unis et dans le Haut-Canada, voulait visiter Montréal et Québec; et cependant celui-là était fidèle aux sentiments de la noblesse de ce temps, mais il lui restait, malgré tout, l’amour de la patrie absente, et c’est avec un véritable soulagement qu'on lii, après l'étrange allocution de l’abbé Plessis, les réflexions que dictait à ce voyageur la vue de tout ce qui l’entourait :

« Je suis embarrassé de me rendre compte à moimême des différents sentiments qui m'oppressent. J'aime les Anglais plus peut-être qu'aucun Français ne les aime: j'en ai toujours été très bien traité. J'ai des amis parmi eux; je hais les crimes infâmes dont la Révolution française a été souillée, qui m'ont d’ailleurs enlevé des objets chers à mon affection et à mon estime; je suis banni de France, mes biens sont confisqués ; je suis traité par le gouvernement de mon pays comme si j'étais un criminel, séparé de tout ce qui m'est cher, et mes malheurs sont loin de finir; eh bien, cesentiment dela Patrie, ce sentiment aujour-

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