‹ La Nouvelle-France [microforme] (volume 2)Chapitre 7 sur 73 · CY GT LE RAT, CHEF HURON · texte numérisé non relu

CY GT LE RAT, CHEF HURON

Les négociations préliminaires avec chacune des nations étant achevées et l'échange des prisonniers convenu, l'assemblée générale pour la conclusion de la paix eut lieu le 4 août. Dans la plaine hors de Montréal, on avait disposé une vaste enceinte de branches d'arbres avec une partie couverte de feuillages pour recevoir les personnes de qualité et les dames de la ville. Les soldats formaient la haie autour de l'enceinte, dans laquelle se groupèrent treize cents sauvages rangés en ordre par nation.

Le gouverneur, entouré de l’intendant, de M. de Vaudreuil et des principaux officiers et fonctionnaires de la colonie, placé de manière à être vu etentendu de toute l’assemblée, dit qu'il avait tenu à réunir les chefs des nations pour leur ôter la hache des mains, conclure la paix entre eux, et leur faire connaître que désormais 1l voulait être le seul arbitre de leurs différends ; il les invita à remettre leurs intérêts entre ses mains, promettant de leur rendre toujours justiceet,s’ilarrivait quelque désordre, de punir les agresseurs.

PAIX GÉNÉRALE AVEC LES CANTONS. 4t

Lorsqu'il eut achevé ce discours, dont il avait remis des copies aux interprètes, le père Bigot, missionnaire, en traduisit le contenu aux Abénaquis et aux Algonquins; Nicolas Perrot aux Miamis, aux Illinois et aux autres sauvages de l’ouest des lacs; le père Garnier aux Hurons; le père Bruyas aux Iroquois et le père Anjelran aux Outaouais. Tous applaudirent avec de grandes acclamations, et afin que le traité fût scellé d’une manière inviolable, trente et un colliers furent distribués aux chefs des nations quis’avancèrent successivement pour les recevoir et remettre leurs prisonniers au gouverneur. Chacun d'eux prononça un discours; ils dirent tous qu'ils sacrifiaient leurs intérêts particuliers à la paix générale, et qu'ils obéissaient surtout au désir de contenter leur père Onontio.

Ce défilé dura longtemps, et offrit dans son étrangeté diverses scènes qui, malgré tout ce qu'avait de sérieux la cérémonie, égavèrent fort l'assistance. Certains des chefs, surtout ceux des peuplades les plus éloignées, avaient revêtu des costumes extraordinaires contrastant singulièrement avec la gravité qu'ils affectaient. Le chef des sauvages du Sault Sainte-Marie avait disposé un plumet en rayon autour de sa tête peinte comme les autres à la manière indienne. Celui des Poutéouatamis s'était coiffé avec la peau de la tête d'un taureau don! les cornes lui pendaient sur les oreilles. L'Outagamis s'était peint le visage en rouge et avait sur le crâne une vieille perruque poudrée, toute mêlée. Il s’en était fait un ornement pour se mettre à la française et cela lui donnait, outre sa laideur, un air affreux et ridicule. Voulant faire voir qu'il savait vivre, il Ôta sa perruque et en salua le chevalier de Callières comme d’un chapeau. Malgré le sang-froid qu'il était nécessaire de conserver dans la circonstance, l’assemblée ne puts’empêcher d’éclater de rire, mais cela ne déconcerta pas du tout l'Outagamis quise recouvrit avec gravité et adressa sans embarras son discours au gouverneur. Le chef des Algonquins, vêtu en voyageur

canadien, avait accommodé ses cheveux en crête de coq avec un plumet rouge qui pendait par derrière. C'était un grand jeune homme qui, à la tête de trente guerriers dont le plus âgé n'avait pas vingt ans, avait défait et tué auprès du fort Frontenac le principal chef de guerre onnontagué, la Chaudière noire, un de nos adversaires les plus redoutables.

Les divers chefs alliés ayant perlé, tous les yeux se tournèrent vers l’orateur des cantons ; s’avançant gravement, il présenta de leur part au gouverneur quatre colliers, l’assura qu'ils seraient fidèles observateurs du traité et que pour les prisonniers restés dans leurs bourgades ils l’en rendaient maître.

Pour confirmer le traité de paix conclu et signé de tous les chefs, MM. de Callières, de Champigny et de Vaudreuil fumèrent le calumet offert par les Miamis ; il passa ensuite aux mains des Iroquois et de tous les députés alliés. Cette cérémonie terminée, des soldats apportèrent dix grandes chaudières où l’on avait fait bouillir trois bœufs coupés en morceaux. Après ce festin, bien frugal pour tant de monde, la fête s’acheva par des feux de joie et des décharges de mousqueterie et de canon. Elle devait avoir d'importantes conséquences ; elle nous donna en effet, ainsi que le constate justement Garneau, une influence considérable sur toutes les nations indigènes, en établissant entre elles et nous une espèce de droit international. « La politique française éleva en quelques jours des barrières qui subsistèrent un demi-siècle et dont le rremier effet fut de paralyser l’action des colonies anglaises dans la guerre qui allait bientôt intervenir. »

Avant leur départ de Montréal, tous les chefs reçurent des présents au nom du roi. Maricourt accompagna les Onnontagués et Joncaire les Tsonnontouans pour ramener ceux des prisonniers restés dans les cantons. Les députés agniers, arrivés quelques jours après le départ des autres chefs, s’excusèrent de ce retard, approuvèrent tout ce qui avait été fait

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Telle fut la consécration, sous l’habile et heureuse influence de M. de Callières, de l’œuvre si longtemps poursuivie par M. de Frontenac.

Le gouverneur avait informé les Iroquois qu'il avait fait rétablir le fort du Détroit où ils trouveraient des marchandises à un prix raisonnable, C'était, avec celui de Frontenac, un sérieux obstacle aux incursions des trafiquants anglais, dont il fallait toujours se défier.

Le commandement en fut confié, avec cent hommes de garnison, au sieur de la Mothe-Cadillac.

C'était un esprit aventureux, fort éveillé, connaissant bien les colonies anglaises, et appréciant tous les dangers de ce voisinage ; il avait été capitaine d'infanterie avant de venir s'établir en Acadie, où ils’était marié et avait inutilement essayé de gagner sa vie comme colon. Rentré dans l’armée à la Nouvelle-France, il avait commandé à Michillimakinac et rendu de grands services par soninitiative et sa connaissance des mœurs des sauvages. C'est lui qui, informé des intrigues d’un chef outaouais nommé la Grosse Tête, qui songeait à attirer les Anglais dans les pays des lacs, lui disait dans cette langue imagée si chère aux Peaux-Rouges: « As-tu vu la lune dans ton lac lorsqu'il fait beau et que le temps est calme? Elle paraît être dans l’eau et cependant elle est au ciel. Tu es bien vieux, mais sache que si tu revenais à ton premier âge et que tous les ans tu te misses dans l'esprit de pêcher la lune dans ton lac, tu réussirais et tu la prendrais plutôt

dans tes rêts que tu ne saurais venir à bout de ce quetu projettes. Sois assuré que l'Anglais et le Français ne se peuvent trouver dans une même terre sans se tuer. »

Le sauvage, qui l’écoutait avec attention, lui répondit seulement : « Voilà qui est étrange ! » (La Potherie.)

Lorsque le commandant arriva au Détroit avec ses hommes, dans le mois de juin 1700. « ils furent, dit Garneau, enchantés de la beauté du pays et de la dou-

ceur du climat. En effet, la nature s’est plu à déployer toutes ses magnificences dans cette contrée délicieuse. Un terrain légèrement ondulé, des prairies verdoyantes, des forêts de chênes, d’érables, de platanes et d’acacias, des rivières d’une limpidité admirable, au milieu desquelles les îles semblent avoir été placées comme par la main de l'artiste pour charmer les yeux, tel est le tableau qui s'offrit à leur vue lorsqu'ils s’avançèrent dans ces lieux découverts par leurs pères. C’est aujourd'hui le plus ancien établissement de l’Etat de Michigan, et la plupart des terres y sont encore entre les mains de descendants de Français ».

La conclusion de la paix générale avec les nations avait d'autant plus d’importancequeletraité de Ryswick avec l’Angleterre ne constituait qu'une véritable trêve qui allait bientôt être rompue.

Le roi d’Espagne Charles II se mourait, et comme il n'avait pas d’héritier, Louis XIV obtint de lui de désigner dans son testament comme son successeur le duc d'Anjou, second fils du Dauphin. Une coalition entre l'Autriche, qui prétendait à cette succession, l’Angleterre et la Hollande chassée de la Belgique par Louis XIV, se forma contre la France. La lutte s'engagea sur le continent, dirigée pour les coalisés par le duc de Malborough et le prince Eugène, qui firent éprouver à nos troupes, mal commandées, de sanglantes défaites. Ils auraient achevé de les accabler sans l’intervention du maréchal de Villars, dont la victoire de Denain en 1712 sauva la France d’une invasion etamena les adversaires à conclure le traité d’Utrecht. Toutes les forces de la monarchie étant engagées dans cette lutte, les secours envoyés au Canada furent à peu près nuls, et la colonie dut résister seule aux attaques des Anglais qui espéraient bien cette fois en avoir promptement raison. ,

Il s'agissait d’abord pour eux de s'emparer de Plaisance, dans l’île de Terre-Neuve, d’en chasser les Français afin d’être les seuls maîtres de la pêche dans

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ces régions, puis de reprendre l’Acadie, dont le voisinage génait les colons de Boston, etenfin, les abords du golfe Saint-Laurent enlevés, de pénétrer dans le fleuve et d'arriver devant Québec, dernier centre de résistance à conquérir.

Une expédition fut organisée contre Plaisance, mais elle échoua et n'aboutit qu’au pillage et à la destruction de quelques bateaux de pêche.

Pour l’Acadie, Callières, inquiet, demanda des renforts au ministre. On les lui promit sans les envoyer. Le commandant de cette province, M. de Villebon, étant mort, M. de Brouillan fut désigné pour le remplacer. Il eut bientôt à se défendre contre les troupes de la Nouvelle-Angleterre qui ravagèrent les côtes et s’'emparèrent de plusieurs bâtiments. Informé que les prisonniers détenus à Boston y étaient maltraités, M. de Brouillan fit prévenir le gouverneur du Massachusetts qu'il userait de représailles. Son envoyé l’avertit à son retour qu’on attendait à Boston des navires d'Angleterre pour croiser à l'embouchure du Saint-Laurent, attaquer les convois qui viendraient de France et aller assiéger Québec. Il envoya aussitôt un courrier à M. de Callières qui se prépara de son mieux à résister à cette agression et fit renforcer les fortifications de la ville. Le gouverneur présidait à ces pré-

paratifs de défense lorsque la mort le surprit le

26 mai 1703. Il fut profondément regretté de toute la colonie, et « laissa la réputation d’un excellent général, d’un homme intègre et d’un véritable ami du pays, où il avait passé une grande partie de sa vie ». (Ferland.) Son administration avait duré quatre ans et demi.

Le commandement général revint alors au marquis de Vaudreuil, qu’à la demande des habitants, dont il avait gagné l'estime et la confiance, le roi nomma gouverneur. L'intendant de Champigny, quiavaitaspiré à cette charge à la mort de M. de Frontenac, était retourné en France l'automne précédent.

Luttes en Acadie et à Terre-Neuve. — Désastre de la flotte anglaise.

Si les Anglais, dans leurs luttes contre les Canadiens, avaient trouvé dans les cinq nations des alliés disposés à suivre leurs conseils et à désoler par leurs brigandages la colonie française, il n’en avait pas été de même sur les côtes d’Acadie, où la tribu des Abénaquis s'était constamment opposée à leurs envahissements et leur avait souvent infligé de sanglantes représailles. Chassés des territoires de la Nouvelle- Angleterre, qu'ils occupaient, par les empiètements des colons, ces sauvages, hospitaliers et généreux envers les étrangers amis, étaient implacables dans leur ressentiment à l'égard de leurs adversaires ou de ceux qui avaient offensé leur nation (Maurault). Convertis au catholicisme par nos missionnaires, ils se montrèrent toujours fidèles à notre cause et résistèrent avec une indomptable ténacité aux tentatives des Anglais pour

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les réduire ou les gagner. Décimés par la guerre, :

victimes d'odieuses trahisons, ils finirent parsuccomber lorsque l'ennemi nous enleva cette partie des côtes,

et plutôt que de rester sous sa domination ils pré-

férèrent passer au Canada, où ils s’installèrent sur des terres qui leur furent concédées sur les bords de la rivière Saint-François près du lac Saint-Pierre. Informé au début de la guerre que des relations s'étaient établies secrètement entre Boston et quelques Abénaquis pour les engager à nous abandonner, M. de

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Vaudreuil réunit, afin d'y couper court, un parti de guerriers de cette nation avec quelques Français et en remit le commandement au lieutenant de Beaubassin, qui ravagea quinze lieues de côtes sur la frontière. Divisés par bandes, ils assaillirent à la fois les places fortitiées et les habitations des colons, dont plus de trois cents furent tués. Il semblait à ces malheureux affolés qu'à la porte de chaque maison un sauvage caché épiait sa proie. L'épouvante et la mort planèrent sur les frontières. Les Anglais, désespérant alors de gagner ces sauvages, envoyèrent des détachements dans leur pays et massacrèrent tous ceux qu'ils surprirent.

Les chefs demandèrent dessecours à M. de Vaudreuil, qui leur envoya, dans l'hiver de 1703-1704, deux cent cinquante hommes sous les ordres du lieutenant Hertel de Rouville, qui remplaçait déjà dignement son père, auquel son âge et ses infirmités ne permettaient plus d'entreprendre de grandes courses. Quatre de ses frères accompagnèrent de Rouville.

Celui-ci avait l’ordre de se diriger sur Deerfield, le premier des établissements anglais sur les frontières du Massachusetts. Il partit de Montréal avec son détachement au commencement de février 1704, remonta sur les glaces la rivière de Richelieu, le lac Champlain, et traversa les bois à la raquette. Le 28 février il arriva, pendant la nuit, devant la bourgade défendue par une palissade formant enceinte. Il y avait quatre pieds de neige sur le sol et le vent en avait amoncelé au dehors jusqu’à la hauteur de la palissade. Informé par ses éclaireurs que les sentinelles, chassées par le froid, avaient abandonné leurs postes et que les habitants n'avaient pris aucune précaution, malgré les avis qui leur avaient été donnés par le colonel Schuyler, Hertel engagea aussitôt l’action. Franchissant l'enceinte, sauvages et Français sautèrent dans la place et, divisés en plusieurs bandes, attaquèrent à la fois toutes les maisons. Quarante-sept habitants furent tués en se défendant, et le village brûlé. Les assaillants se reti-

rèrent avec cent vingt prisonniers; quelques-uns de ces derniers succombèrent aux fatigues de la retraite, que les Anglais cherchèrent vainement àinquiéter. Conduits à Montréal, ces infortunés, ainsi que le constate un historien américain (William Smith, history of Vermont) y furent reçus avec humanité par les Français, contrairement à ce qui se passait à Boston, où les prisonniers abénaquis et canadiens subissaient les plus mauvais traitements.

Au printemps de 1704, les Anglais, pour se venger de ce désastre, préparèrent une attaque contre l’Acadie. Le 2 juillet, une flotte de vingt-deux bâtiments apparaissait devant Port-Royal, et débarquait des troupes qui brûlaient des habitations isolées et faisaient plusieurs prisonniers. Sommation était adressée aux défenseurs de Port-Royal de se rendre, et avis leur était donné qu'ils seraient tous massacrés s'ils s’y refusaient. Le gouverneur, M. de Brouillan, forma quelques détachements qui arrêtèrent les Anglais et leurinfligèrent, dans diverses actions assez vives, des pertes qui les forcèrent à renoncer à leur entreprise. Ils finirent par se retirer, non sans avoir opéré plusieurs descentes sur des points du littoral laissés sans défense, où ils brûlèrent quelques cabanes et prirent une cinquantaine de personnes, vieillards, femmes et enfants, qu’ils emmenèrent à Boston.

Les années suivantes, les Abénaquis renouvelèrent avec plus d’audace leurs terribles incursions dans les villages du Massachusetts, et ramenèrent chaque fois au Canada des prisonniers et un riche butin.

Ils étaient souvent dirigés dans ces entreprises par un homme dont l'existence aventureuse mériterait une sérieuse étude, et qui accomplit dans ces contrées des exploits dont les Anglais conservèrent longtemps le terrifiant souvenir. Le baron de Saint-Castin, Béarnais d'origine, était capitaine au régiment de Carignan. Après le licenciement de ce corps, il vint, vers 1670, de Québec, à travers forêts et montagnes, s'établir au

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milieu des rochers de Pentagoet en Acadie ; il y construisit un fort et épousa la fille d’un chef abénaquis. Il était brave, d’une force remarquable, adroit aux exercices du corps, doué d’un grand esprit d'entreprise et fertile en ressources. Il mena, parmi ces sauvages qu'il avait séduits par son courage et son entrain, une vie de chasses et de combats, d’embuscades et de pillage qui plaisait à son caractère et le rendait l’idole de ses compagnons d'armes. Sa réputation se répandit rapidement dans toute l’Acadie; à son appel les sauvages prenaient les armes et venaient le rejoindre au fort de Pentagoet pour courir sus aux Anglais. Par ses incursions sur leur territoire, il paralysa la colonisation du Maine pendant trente ans et repoussa toutes les attaques dirigées contre sa nation. Aussi les chroniques puritaines de l’époque sont-elles remplies d’imprécations contre ceterrible ennemi. En 1708, il repassa en France pour recueillir un héritage qui lui était échu dans le Béarn, et laissa son fort de Pentagoet à son fils aîné, qui continua la lutte contre les Anglais. Fait prisonnier par trahison en 1722 et jeté dans les cachots de Boston, ce jeune homme fut envoyé en Angleterre, d’où il parvint à s'échapper, et gagna la France où son père venait de mourir.

Revenu en Acadie en 1731, il acheva sa vie au milieu de la tribu qui l'avait vu naitre. Il y aurait encore, croit-on, sur la rivière Pénobscot, où se trouvait le fort Pentagoet, des descendants sauvages de cette famille portant le nom de Saint-Castin (Maurault).

La terreur répandue dans les colonies anglaises par les courses meurtrières des Abénaquis détermina le gouvernement du Massachusetts à faire les plus grands efforts pour chasser entièrement les Français de l’Acadie, et supprimer ainsi l’appui donné par eux à leurs sauvages alliés. Le 6 juin 1707, vingt-quatre vaisseaux portant deux mille hommes de troupes apparaissaient à l'entrée du bassin de Port-Royal. Une quinzaine d'hommes, qui y faisaient sentinelle, n’eurent que le

temps de se sauver par les bois et d’avertir le commandant du fort de l’arrivée des ennemis, dont la flotte vint jeter l'ancre à une lieue de la place. M. de Brouillan, mort en 1705, avait eu pour successeur au gouvernement de l’Acadie M. de Su} “rase, qui l'avait déjà remplacé à Plaisance et venait faire une brillante campagne à Terre-Neuve. C'était un officier actif, intrépide et vigilant, A la nouvelle de l'approche des Anglais, il fit prévenir en toute hâte les habitants, qui vinrent renforcer la garnison, et le baron de Saint- Castin, qui accourut avec ses Abénaquis.

Débarqués à une lieue du fort, le lendemain de leur arrivée en rade, les Anglais se divisèrent en deux troupes, l’une de quinze cents hommes, l’autre de cinq cents, et s’avancèrent de chaque côté de la baie vers le fort; mais des détachements de soldats, d'habitants et de sauvages, caché: ‘ans les bois qui couvraient le sol aux alentours, | arcelèrent de si près et les inquiétèrent tellement par leurs escarmouches qu'ils mirent plusieurs jours avant de pouvoir aborder la place. Ne pouvant utiliser pour la défense les maisons voisines du fort, M. de Subercase les fit brûler. Le 11 juin, la tranchée fut ouverte ; mais le lendemain, quatre cents Anglais s'étant détachés pour tuer les bestiaux et détruire les plantations des habitants, un parti de quatre-vingts Acadiens et sauvages commandé par Saint-Castin les surprit au milieu des bois, en tua plusieurs et les chargea si vigoureusement qu'ils se hâtèrent de regagner en désordre leur campement. Dans la nuit du 15 au 16, l'ennemi, après avoir ouvertun feu violent contre la place, lança une colonne de cinq cents hommes pour s'emparer des brèches. Il comptait sur de nombreuses désertions dans la garnison, quelques misérables soldats en ayant déjà donné l'exemple, mais son attente fut trompée et l'artillerie du fort lui infligea de cruelles pertes. Ses munitions épuisées et l'attitude des défenseurs de Port-Royal ne laissant aucun espoir de red-

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dition, le colonel March, qui commandait la flotte anglaise, n’osa pas tenter un assaut et fit rembarquer ses troupes. Il laissait dans son camp et aux alentours une centaine de morts. Rendu à la baie de Casco, il y apprit que les Bostonais, ne doutant pas du succès de l'expédition, avait déja commencé des réjouissances pour la prise de Port-Royal. Il écrivit aussitôt au gouverneur, le suppliant de ne pas lui imputer la mauvaise réussite de l'affaire, parce ses troupes s'étaient soulevées contre lui lorsqu'il avait proposé de risquer un assaut général, et que ses principaux officiers avaient appuyé la désobéissance des soldats.

La fureur de la populace de Boston à la nouvelle de la retraite de la flotte fut extrême : elle aurait mis le colonel March en pièces si elle l’avait pu saisir. Ordre lui fut donné de rester à Casco et d’y attendre des renforts pour recommencer l'attaque. En toute hâte, six cents hommes, avec plusieurs membres du parlement de Boston et le fils du gouverneur, s'embarquèrent sur trois navires, puis rejoignirent March, qui, pour venger son échec, fit de nouveau voile vers Port-Royal. Le 20 août, sa flotte était signalée à l’entrée de la rade. Cette nouvelle inattendue jeta la consternation dans la garnison, bien qu'elle eût été renforcée par l’équipage d’une frégate que commandait M. de Bonaventure, le compatriote et l’ami du vaillant d’Iberville. Personne ne croyait possible la résistance à une force aussi considérable. Le gouverneur, cependant, ne désespéra pas et parvint à inspirer à sa faible troupe la confiance qui l’animait. Les habitants, avisés de ce retour offensif de l’éternel ennemi, accoururent à la rescousse, et Saint-Castin avec ses fidèles sauvages arriva de son côté assez à temps pour prendre à l’action la part la plus active. Sauvages et aabitants avaient d'autant plus de mérite à agir ainsi que la cour de France, qui leur promettait et devait leur faire parvenir des vivres, des vêtements et des munitions, n’envoyait rien et les abandonnait à leur malheureux sort. Les Abénaquis

troquaient des peaux de castor contre des marchandises anglaises qu'ils recevaient par les Mahingans, sauvages de même race de la Nouvelle-Angleterre, et « nos propres ennemis subvenaient ainsi aux besoins de nos plus fidèles alliés, que nous laissions manquer du nécessaire, tandis qu’ils exposaient tous les jours leur vie pour notre service ». (Charlevoix.) De là, chez eux comme chez les habitants, un profond mécontentement contre le gouverneur, car il ne retenait les uns dans le devoir et n’amenait les autres à le secourir que par des promesses que l'abandon de la mère patrie le mettait hors d'état de tenir. Dans sa correspondance, il écrivait au ministre qu'il était réduit à donner à ces malheureux jusqu'à ses chemises, les draps de son lit, et tout ce dont il pouvait se passer pour soulager la misère des plus pauvres ; il affirmait qu'il n’y avait plus un moment à perdre si l’on voulait secourir et garder cette colonie qui pouvait être une source de richesse pour la nation, car par la pêche sur les côtes les Anglais y faisaient des profits tellement considérables que soixante de leurs navires étaient employés à transporter les morues en Espagne et dans la Méditerranée. Ces plaintes devaient, hélas! rester vaines, et ces avis si pressants inutiles.

Les Anglais, arrivés le 20 août 1707 devant Port- Royal, attendirent au lendemain pour descendre à terre, ce qui permit aux secours du dehors d’arriver au fort. Le 21, à dix heures du matin, une centaine de chaloupes remplies de soldats abordèrent de l’autre côté de la baie. Les hommes débarqués se mirent en marche à travers bois pour camper à un quart de lieue de la place, dont une rivière les séparait. Quatrevingts sauvages et trente Acadiens s’embusquèrent aux environs pour tomber sur les détachements qui ne manqueraient pas de pénétrer dans l’intérieur afin de détruire les habitations. Après deux jours employés à se fortifier dans leur camp, huit cents ennemis s’engagèrent dans les bois où leur avant-garde

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tomba tout entière sous les coups de nos tirailleurs. N'osant pas s'aventurer plus loin après ce premier échec, le gros de la bande rejoignit le camp, que M. de Subercase fit harceler vigoureusement et couvrir de boulets. Le 26 août, les Anglais, fatigués de ces continuelles alarmes, se retirèrent à une demi-lieue, hors de la portée de l'artillerie, mais les partis de sauvages et d'habitants les attaquèrent sans relâche, leur tuant des sentinelles, enlevant des hommes, en blessant bon nombre. Le 30, l’ennemi, désespérant d'aborder la place de ce côté, se rembarqua, et, comme le gouverneur l'avait prévu en voyant cette manœuvre, le 31 il débarqua, sous le canon de sa flotte, de l’autre côté de la rivière. Il avait devant lui une pointe couverte de bois où le baron de Saint-Castin s'était embusqué avec cent cinquante hommes ; ce dernier laissa les Anglais approcher jusqu’à portée de pistolet, et fitalors sur eux trois décharges successives “ui portèrent la mort dans leurs rangs et leur inspirèrent une telle frayeur qu’ils battirent en retraite. Un renfort d’une centaine d'hommes étant venu rejoindre Saint-Castin, Acadiens et sauvages chargèrent furieusement les ennemis et pénétrèrent avec eux dans leurs retranchements où l’on se battit à coups de hache et de crosse de fusil. Saint-Castin et deux autres chefs y furent blessés, mais les quinze cents Anglais, si vivement attaqués, reculèrent de plus d’un quartdelieue versleurschaloupes,

laissant sur le terrain un grand nombre des leurs.

Les Français et leurs alliés, après un instant de repos,

dessinèrent une nouvelle attaque aussi violente ; les

Anglais, démoralisés par leurs pertes et les terribles cris des sauvages dont ils avaient une extrême frayeur,

coururent sans les attendre à leurs embarcations et s’y

précipitèrent confusément pour regagner ia flotte qui

alla s’ancrer hors de portée des canons du fort. La nuit

suivante, ils jetèrent à la mer de nombreux cadavres, Car on en trouva ensuite beaucoup ramenés par le flot sur les grèves. Des éclaireurs entendirent du rivage

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découragement les avait envahis. Il lui restait trois ii cents hommes épuisés moralement et physiquement E."

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pour résister à trois mille quatre cents, outre les officiers et les équipages. Aussi, désespérant d'opposer une défense sérieuse à un adversaire dix fois plus nombreux, n’eut-il plus d’autre vue que de sortir de la place avec honneur.

Ne rencontrant pas d’adversaires, les Anglais marchèrent droit au fort; mais, lorsqu'ils furent à portée, un feu G'artillerie bien dirigé les arrêta et en tua un grand nombre. Les autres reculèrent dans les bois pour échapper aux boulets. Plusieurs jours, une violente canonnade s’échangea entre les galiotes et le fort, pendant que l’ennemi travaillait aux tranchées et à l'établissement de batteries. Le 10, quelques bombes tombèrent pendant lanuit dans le fort; cinquante habitants, profitant du désordre occasionné par leur explosion, désertèrent ; le lendemain, les autres, mécontents et brisés de fatigue, présentèrent au gouverneur une requête pour le prier de se rendre, car ils se trouvaient dans l'impossibilité de repousser un assaut et ils appréhendaient que l’ennemi ne leur fit point de quartier. La frayeur n’était pas moindre chez les soldats, qui menaçaient ouvertement de déserter. M. de Subercase réunit un conseil de guerre; les vivres manquaient, les munitions étaient épuisées, les hommes affaiblis par les fatigues et les veilles, les caractères démoralisés ; le conseil conclut unanimement à la capitulation. Le16octobre, lagarnison, quine comptait plus que cent cinquante-six hommes exténués, enhaïillons, aux visages défaitset amaigris, sortit du fortavec armes et bagages; les honneurs de la guerre lui avaient été accordés, mais elle ne put emporter les mortiers et les canons, les chevaux des habitants ayant été chassés au fond des bois. M. de Subercase vendit cette artillerie au général anglais pour acquitter les dettes qu’il avait contractées au nom du roi. Il ne restait plus de vivres dans la place, et le lendemain les vainqueurs se virent obligés d'en distribuer aux Français pour ne pas les laisser mourir de faim. En l'honneur de la reine Anne,

les Anglais donnèrent à leur nouvelle conquête le nom d’Annapolis, qu’elle a gardé depuis.

À Terre-Neuve, les succès remportés par les Français aux prix de fatigues et de dangers inouïs n’eurent pas au fond de meilleurs résultats. L'idée que d’Iberville avait essayé de mettre à exécution : le dégagement des abords du fleuve Saint-Laurent et du Canada, en assurant à la France la possession de l’Acadie, de Terre- Neuve et de la baie d'Hudson, fut reprise encore une fois, alors que les Anglais de leur côté cherchaient à s'emparer de ces pays et à isoler le Canada pour l’attaquer ensuite avectoutes leurs forces. Quelques centaines de volontaires, de notre côté, accomplissaient des merveilles d’héroïsme, d'endurance et d’heureuse audace ; des milliers sortis des colonies de la Nouvelle-Angleterre ou des ports de la Grande-Bretagne venaient regagner, au prix de lourds sacrifices d'hommes et d’argent, tout le terrain perdu, et l’idée des colons anglais appuyés par la mère patrie apparaissait de jour en jour plus nette : chasser les Français du Canada, sauf à se débarrasser ensuite de la tutelle de l’Angleterre pour rester seuls maîtres de ce nouveau monde.

En 1705, la guerre étant engagée entre la France et l'Angleterre, un in: “vide marin nommé La Grange, qui avait servi sous d'Iberville à la baie d'Hudson, proposa au gouverneur de fréter deux barques pour une expédition contre les établissements anglais de Terre-Neuve. Ayant obtenu une lettre de marque, il engagea des volontaires canadiens et se dirigea sur Bonaviste, où se trouvaient plusieurs navires anglais qu'il espérait surprendre. Débarqué à quelques lieues de ce poste, il y entra pendant la nuit, s’élança sur une frégate de vingt-quatre pièces de canon, s’en empara, coula un autre bâtiment de guerre et brüla deux navires de trois cents tonneaux; puis il gagna le large avec sa prise et de nombreux prisonniers. Quelques jours après, il était de retour à Québec.

M. de Subercase, qui commandait alors à Plaisance,

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M. de Subercase, nommé gouverneur de Port-Royal où il fit contre les Anglais la défense que nous avons relatée, fut remplacé à Plaisance par M. de Costebelle avec M. de Saint-Ovide comme lieutenant. Celui-ci proposa de reprendre à ses dépens la campagne contre Saint-Jean et engagea dans ce but cent vingt-cinq sauvages, habitants et matelots, auxquels se joignirent vingt soldats venus d’Acadie et vingt-quatre hommes de la garnison. Le dernier jour de décembre, ils arrivèrent à quatre lieues de Saint-Jean. Le 1°" janvier 1709, deux heures avant le jour, ils franchirent par surprise la palissade du premier fort qui était mal gardée, se précipitèrent dans le chemin couvert, traversèrent le fossé sous le feu de l'ennemi qui en

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rempart et s'emparèrent de la place. Poursuivant les fuyards à outrance, M. de Saint-Ovide entra en même temps qu'eux dans le second fort et fil la garnison

prisonniere. Le premier fort comptait plus de cent défenseurs ; ilétait armé de dix-huit canons en batterie et de vingt-quatre mortiers. L'impétuosité de l’attaque et la vivacité de la poursuite avaient brisé toute résistance. Un troisième fort, situé de l’autre côté du port, fut remis deux jours après sans lutte aux Français, bien qu'il s’y trouvât quatre-vingts hommes et des vivres pour plusieurs mois.

M. de Costebelle, informé du brillant succès de son lieutenant, mais ne croyant pas pouvoir laisser une garnison dans ce poste trop éloigné de Plaisance,estima, contrairement à l’avis de M. de Saint-Ovide, qu'il fallait l’abandonner, et invita cet officier à le rejoindre. Il lui envoya dans ce but un navire pour embarquer avec lui sa troupe et ses prisonniers, ainsi que les munitions de guerre dont la place était garnie. M. de Saint-Ovide fit alors démolir les forts ainsi que les constructionsexistant dans la ville etregagna Plaisance. Il eut quelque temps après le chagrin d’y apprendre que le ministre, partageant son avis, prescrivait, Inais trop tard, de garder cette ville de Saint-Jean qu'il avait dû abandonner pour se conformer aux ordres de son chef.

L'île de Carbonière était le dernier point occupé par les Anglais à Terre-Neuve. M. de Costebelle voulut les en chasser, et envoya dans cette direction deux détachements, l’un par mer, l’autre à travers l’île, sous le commandement d’un corsaire de Plaisance, nommé Gaspard Bertrand. Dans la baie de la Trinité, voisine de Carbonière, une frégate anglaise était à l’ancre; elle était armée de trente canons et comptait cent trente hommes d'équipage. Bertrand eut l’audace de l’attaquer en plein jour. Avec trois chaloupes portant chacune vingt-cinq hommes, il se dirige à force de rames sur le bâtiment ennemi et saute sur le pont à la tête de ses matelots. En quelques instants, les officiers anglais sont mis hors de combat, l’équipage rejeté dans ‘l’entrepont et contraint de rendre les armes. Deux corsaires anglais survenant essayèrent vainement

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de poursuivre et de canonner le navire enlevé. Les Français, dont le chef avait été tué en montant le premier à l’abordage, et qui étaient d’ailleurs trop épuisés pour recommencer un combat, gagnèrent le large. Quant à l’île de Carbonière, sa situation isolée et la difficulté d'y aborder la sauvèrent encore une fois de l’attaque projetée contre elle.

Le commerce des Anglais sur les côtes de Terre- Neuve était momentanément ruiné, mais il leur suffsait d'y revenir l’année suivante, comme ils l’avaient déjà fait plusieurs fois après ces incursions, et de reprendre possession des divers postes que le manque de troupes ne permettait pas aux officiers français de garder. Et cependant M. de Frontenac, d’Iberville, les intendants, les gouverneurs de Plaisance, tous avaient signalé à la cour de France et aux ministres successifs de la marine la nécessité de conserver cette conquête pour protéger le Canada et assurer à la France les profits considérables de la pêche sur les bancs.

Après la prise de Port-Royal, le général Nicolson, de retour à Boston, se rendit à Londres pour y insister sur l’urgence de s'emparer de Québec si l’on voulait en finir avec les agressions incessantes des Canadiens qui dévastaient les colonies anglaises.

L'assemblée de la Nouvelle-York avait déjà présenté en 1709 à la reine Anne une adresse dans le même sens ; elle y disait : « Nous ne pouvons songer sans les plus vives appréhensions au danger qui menace les sujets de Votre Majesté dans ce pays ; si les Français, après avoir gagné peu à peu les nations sauvages, se jettent sur ces colonies, il sera presque impossible aux forces que la Grande-Bretagne pourra envoyer contre eux de les vaincre ou de les réduire. »

La France avait éprouvé en Europe des revers qui l'avaient abattue ; ses ressources étaient anéanties, son crédit détruit; le moment était propice pour lui enlever une colonie qu'elle ne pouvait plus secourir et qui ne comptait pas cinq mille hommes pour la

défendre en y comprenant tous les habitants de quinze à soixante-dix ans.

Le ministère de Londres se rallia volontiers à la proposition d’une expédition contre la Nouvelle-France, et, proportionnant l'effort à la grandeur des résultats à obtenir, fit partir de ses ports une flotte de soixantedix-sept navires de guerre et de transport commandée par l'amiral Walker. Il avait sous ses ordres, outre ses équipages, sept régiments de vétérans ayant servi sur le continent dans l’armée de lord Malborough, et un bataillon de soldats de marine. A Boston, deux régiments de milice complétèrent le corps d'expédition qui s’éleva ainsi à dix mille hommes. Les troupes de débarquement étaient commandées par le brigadier général Hill, frère de la favorite de la reine Anne.

Pendant que la flotte faisait voile vers le golfe Saint- Laurent, le général Nicolson, réunissant quatre mille hommes de milice et six cents sauvages, allait camper auprès du lac Saint-Sacrement, et y attendait, pour continuer sa marche sur notre colonie, l’arrivée de Walker devant Québec. Les Anglais reprenaient ainsi pour la seconde fois le plan d’une double invasion par terre et par mer, dont Phips avait déjà essayé l’application en 1690.

En Angleterre, la certitude du succès était telle que lord Bolingbroke, un des chefs du parti au pouvoir, apprenant que la flotte avait traversé heureusement l'Atlantique et était arrivée à Boston, écrivait à un de ses amis : « Vous pouvez être assuré que nous sommes maitres maintenant de toute l’Amérique septentrionale. » Le noble lord allait se voir infliger bientôt un terrible démenti.

Le 30 juillet 17141, l’amiral Walker partait de Boston et hissait son pavillon à bord de l’Edgar, vaisseau de soixante-dix canons.

À Québec, le gouverneur, M. de Vaudreuil, averti des formidables préparatifs effectués dans la Nouvelle- Angleterre pour l'armement d’une flotte et de la for-

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mation d'un gros corps de troupes destiné à envahir en même temps le Canada par le lac Champlain, avait fait travailler aux fortifications de la ville, placer cent canons en batterie sur les remparts, appelé les milices ; il avait en outre invité les sauvages alliés à descendre à Montréal; huit cents y arrivèrent bientôt, et M. de Vaudreuil les convia tous à un grand festin dans lequel ils levèrent la hache et entonnèrent des chants de guerre. On forma un détachement sous les ordres de M. Le Moyne de Longueil pour aller observer l'ennemi du côté de Chambly. Quant aux rives du fleuve audessous de Québec, elles étaient gardées par de nombreux corps de volontaires et de sauvages algonquins et abénaquis. Les emplacements pour les troupes furent désignés, et chacun à l’apparition de l’enneini devait gagner aussitôt son poste de combat.

Toutes ces précautions pour soutenir énergiquement l'attaque suprême devaient, heureusement, rester inutiles, et le danger mortel dont la colonie était menacée allait disparaître dans les brumes lointaines du golfe.

L'amiral Walker, faisant voile avec sa nombreuse

flotte vers le fleuve Saint-Laurent, avait été rejoint à la hauteur du cap Breton par la frégate le Chester, qui, quelques jours auparavant, avait rencontré au large, poursuivi et pris un petit bâtiment de cent vingt tonneaux, le Neptune, venant de la Rochelle, armé de dix canons et portant soixante-dix hommes dont trente destinés à la garnison de Québec. Le capitaine, nommé Paradis, était un vieux loup de mer qui effectuait son quarantième voyage au Canada ; il connaissait admirablement la navigation du Saint-Laurent, si dangereuse à cause des courants, des îles nombreuses et des roches parsemant son lit. L’amiral anglais prit cet homme à son bord, lui promit une forte récompense s’il consentait à le piloter dans le fleuve, et continua sa route malgré les avertissements de son prisonnier, qui lui signala sans ménagement les dangers auxquels il allait s’exposer.

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A l'entrée du Saint-Laurent, la pluie et les brouillards enveloppèrent la flotte, qui parvint difficilement à garder sa ligne de marche malgré l’ordre donné par l’amiral aux commandants de divisions de tirer à boulets sur les transports qui s’écarteraient. Toute la journée du 22 août s’écoula ainsi ; mais vers le soir le vent augmenta et se prit à souffler en foudre, le brouillard se fit plus intense et les navires coururent vers la côte nord au milieu des ténèbres et de la tempête. Bientôt des brisants apparurent sur lesquels la mer déferlait furieusement. L'Edgar, sous la direction du Français prisonnier, franchit le redoutable passage à travers les flots blancs d’écume. L'amiral, séparé de son escadre au milieu des brumes, revint vers le sud où le matin seulement il rencontra le Swiftsure, de soixantedix canons, qui lui apprit une partie de l'immense désastre dont la flotte avait été victime pendant la tempête. Huit gros transports chargés de troupes s'étaient brisés sur une île sauvage et dénudée formée de rochers granitiques à peu de distance de la côte nord à l'embouchure du Saint-Laurent. Elle est connue sous le nom d’iîle aux OEufs. Officiers, équipages et troupes transportées jonchaient de leurs cadavres les grèves de l’île avec les débris des bâtiments éventrés sur les roches. Plus de trois mille hommes avaient trouvé la mort dans cette terrible nuit (1).

Accablé par cette nouvelle, Walker s’efforça, la tempête apaisée, de réunir les navires qui lui restaient et tint avec leurs capitaines un conseil de guerre au cours duquel les pilotes anglais, insistant sur les dangers de la navigation du fleuve, se reconnurent incapables de diriger la flotte jusqu’à Québec. Walker donna l’ordre à plusieurs bâtiments de croiser aux abords du lieu du sinistre pour sauver les naufragés qu'ils pourraient trouver encore vivants, et regagna le cap Breton.

(1) L'impression causée par ce désastre fut telle qu'on en retrouve encore aujourd'hui ja trace dans les légendes. Voir à ce sujet le chapitre consacré à la littérature canadienne.

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Après un court séjour à la baie des Espagnols, il se résigna à rejoindre les côtes anglaises. Les vivres lui faisaient défaut pour continuer la campagne ou tenter même, comme il en avait l’ordre, une attag'ie sur Plaisance. Afin de laisser au moins une trace de son passage autre que les restes de ses équipages broyés par la mer, il fit remplacer au cap Breton les armes de France par une croix, avec une inscription latine indiquant la prise de possession de ce sol qu'il allait fuir honteusement. Au retour, une frégate de trente-six canons, portant cent quatre-vingt-seize hommes d'équipage, et trois transports se perdirent dans la traversée du golfe ; enfin, la frégate l’Edgar, montée par quatre cent soixante-dix hommes, prit feu en rade de Portsmouth et fit explosion ; elle disparut sans qu'il en restât un débris pour en rappelerle souvenir. Walker, rendu responsable de tous ces malheurs, se vit rayé de la liste des amiraux, privé de sa solde, et assailli d’injures en Angleterre comme à Boston; il se réfugia aux îles Barbades, puis à la Caroline, où il mourut en 1725. À Québec, lorsqu'on apprit tout à la fois la disparition de l'ennemi et le naufrage de tant de navires sur l’île aux OŒufs, «M. Duplessis, receveur des droits de l’amirauté, et M. de Montseignat, agent de la ferme, frétèrent une barque et gagèrent quarante hommes à qui ils donnèrent des provisions pour aller passer l'hiver dans cet endroit, afin qu'au printemps ils en tirassent tout ce qu'ils pourraient. Ils partirent en 1711 et revinrent en 1712, au mois de juin, avec cinq bâtiments chargés. Ils trouvèrent un spectacle dont le récit fait horreur : plus de deux mille cadavres nus sur la grève qui avaient presque tous des postures de désespérés ; les uns grinçaient les dents, les autres s’arrachaient les cheveux, quelques-uns étaient à demi enterrés dans le sable, d’autres s’embrassaient. Il y avait jusqu’à sept femmes qui se tenaient par la main et qui apparemment avaient péri ensemble. On sera étonné qu'il se soit trouvé des femmes dans ce naufrage.

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Les Anglais se tenaient si assurés de prendre ce pays qu'ils en avaient déjà distribué les gouvernements et les emplois : ceux qui devaient les remplir amenaient leurs femmes et leurs enfants afin de s'établir en arrivant. Les Français prisonniers qui étaient dans la flotte en virent quantité qui suivaient leurs pères ou leurs maris et grand nombre de familles entières qui venaient pour prendre habitation.

« La vue de tant de morts était affreuse et l’odeur qui en sortait insupportable; quoique la marée en emportät tous les jours quelques-uns, il en restait assez pour infecter l'air. On en trouva qui s'étaient mis dans le creux des arbres; d’autres s'étaient couchés dans les herbes. On vit des pistes d'hommes pendant deux ou trois lieues, ce qui fit croire que quelquesuns avaient été rejoindre plus bas leurs navires.

« On rapporta des ancres d’une grandeur surprenante, des canons, des boulets, des chaînes de fer, des habits fort étoffés, des couvertures, des selles de chevaux magnifiques, des épées d'argent, des tentes bien doublées, des fusils en abondance, de la vaisselle, des ferrures de toutes les sortes, des cloches, des agrès de vaisseaux et une infinité d’autres choses. On en vendit pour cinq mille livres. Tout le monde courait à cet encan, chacun voulait avoir quelque chose des Anglais. On y laissa beaucoup plus qu’on n’en put enlever; cela était si avant dans l’eau qu’il fut impossible de tirer tout ce

qu'on vit; on en rapporta deux ans 2m our douze mille livres. » (Histoire de l’H° e Québec.)

Sur terre, le résultat} lu avait été le même : le général Nicolson quiset :ameté auprès du

lac Champlain, attendant 1 attaque de Québec par la flotte, informé des malheurs dont elle avait été accablée, se replia sur Albany, et les colons de la Nour lle- Angleterre, épouvantés à leur tour à l’idée der vrésailles sur leur territoire, se hâtèrent de faire arer leurs forts avancés et d'augmenter leurs défe ses.

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Destruction des Outagamis. — Traité d'Utrecht. — Ses conséquences.

Pendant qu'ils attaquaient la colonie par terre et pa: mer, les Anglais, usant toujours du même procédé, avaient essayé de nous susciter dans les pays d’en haut d’autres embarras. N'ayant pu réussir à entraîner les Iroquois dans leur parti, ils avaient cherché parmi les autres peuplades, vivant aux abords des grands lacs, des alliés qui pourraient les aider à prendre pied sur ces territoires qu'ils convoitaient, et ils avaient trouvé une nation, celle des Outagamis ou Renards, sauvages féroces et dissimulés, qui vivaient de pillage et de rapines dans les plaines au delà du lac Michigan. Ils. étaient un objet de haine pour les autres tribus, qui les considéraient comme de véritables brigands. Séduits par les propositions et les présents des Anglais, ils leur promirent de s'emparer du fort du Détroit, d’en massacrer la garnison française et d’y installer leurs nouveaux amis. Deux autres peuplades voisines, les Mascoutens et les Kikapous, de même origine, détestant les Outaouais qui vivaient auprès du poste du Détroit, s’allièrent aux Outagamis dans l'espoir de massacrer, en même temps que la garnison, leurs adversaires abhorrés.

Pour exécuter leur dessein, les Outagamis vinrent s'installer au Détroit même, à peu de distance du fort, qui était alors commandé par le sieur Dubuisson, ancien officier doué d’un grand sang-froid et connaissant.

bien les nations au milieu desquelles il vivait. Il n'avait malheureusement avec lui qu'une vingtaine de soldats, et les sauvages outaouais, hurons, illinois, saulteux et autres qui étaient venus camper dans ces parages se trouvaient alors absents, en expédition de

chasse. Dubuisson, dès l’arrivée des Renards, que les :

Mascoutens vinrent bientôt rejoindre, fit prévenir en hâte ses sauvages amis du danger qui le menaçait, et que révélait clairement l’insolence des Renards. Ceuxci n'attendaient plus que la venue prochaine des Kikapous pour attaquer le fort. Dubuisson profita du répit qu'ils lui laissaient pour démolir toutes les cabanes hors de l’enceinte, mettre des canons en batterie, renforcer les palissades et prendre toutes les mesures possibles afin de soutenir les premiers assauts des ennemis.

L'arrivée des alliés, avertis du danger que courait Dubuisson, vint tout à coup changer la face des choses. Au nombre de six cents, Hurons, Outaouais, Poutéouatamis, Sakis, Maloumines, Osages, répondirent à l’appel pressant du chef français etse présentèrent au fort. Le commandant leur fit le meilleur accueil et leur remit des vivres, du tabac, de la poudre et du plomb qui leur manquaient. Le siège du fort édifié par les Renards etles Mascoutens à une portée de fusil de celui des Français futentreprisaussi tôt etle feu dirigé sur les barbares les amena vite, comme l'animal dont ils portaient le nom, à creuser des terriers et à se blottir à cinq ou six pieds sous le sol. Alors les assiégeants construisirent rapidement, sur des troncs d'arbres à vingt-cinq pieds de hauteur, deux plateformes d'où leurs tireurs fusillaient à l’intérieur du fort tous ceux qui se montraient. N'osant plus sortir pour avoir de l’eau, et leurs vivres étant épuisés, les Renards n’en combattirent pas moins avec l’énergic du désespoir jusqu’à ce qu'une centaine des leurs eussent succombé à la faim et aux blessures qu'ils avaient reçues. Leurs cadavres, que le feu meurtrier des assiégeants les empêchait d'ensevelir, encom-

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braient la place et produisaient en se décomposant une puanteur insupportable. Les survivants demandèrent alors à traiter. Leurs envoyés, reçus par Dubuisson en présence des chefs alliés, lui remirent les prisonniers qu'ils avaient faits, et le conjurèrent de leur laisser la liberté de se retirer dans leurs anciens cantonnements. Dubuisson leur répondit que sa parole était engagée et que ses alliés décideraient du sort qui leur était réservé. Ces derniers applaudirent à ses paroles et déclarèrent qu'ils exigeaient que les assiégés se rendissent à discrétion. Rentrés dans leur fort, Renards et Mascoutens recommencèrent le feu avec vigueur, et lancèrent des flèches garnies d’étoupes enflammées qui incendièrent dans le fort des Français plusieurs maisons couvertes de paille.

Enfin, n'y pouvant plus tenir et une dernière proposition d’accommodement ayant été dédaigneusement repoussée, ils profitèrent, le vingt-neuvième jour du siège, d’un violent orage pendant une nuit obscure pour s'évader sans que leur départ donnât l'éveil aux assiégeants. À l’aube, leur disparition fut constatée et l’on se mit aussitôt à leur poursuite. Ils s'étaient réfugiés à quatre lieues de là, dans une presqu'île s’'avançant dans le lac de Sainte-Claire, et avaient] élevé à la hâte des retranchements dont les pour-! suivants s'approchèrent sans précaution. Leur arrivée fut saluée d’une violente fusillade qui en tua ou blessa une vingtaine. Un nouveau siège devenait nécessaire ; il dura quatre jours et ne s’acheva qu’à l’arrivée de deux pièces de campagne avec lesquelles Dubuisson fit tirer à outrance sur les assiégés. Épuisés par la faim, ils se rendirent à discrétion. Ceux qui avaient les armes à la main furent massacrés;” les autres, au nombre de cent cinquante, ainsi que les femmes et les enfants, furent parlagés comme’ esclavesentre les alliés quileségorgèrent presque tous. Cette campagne avait coûté la vie à plus de deux mille Renards, et des années s’écoulèrent avant qu'ils fussent

en état de recommencer leurs déprédations. Dubuisson, pour retenir ses alliés pendant une lutte si longue, leur avait généreusement remis tout ce qu'il possédait, et avait donné l'exemple d’un courage à toute épreuve et du plus généreux désintéressement. Il avait détruit le projet formé par les Anglais de s'établir au Détroit et de s'emparer par là de tout le commerce avec la région des lacs.

Pendant que la lutte s’achevait ainsi en Amérique par le succès de nos armes, les puissances rivales en Europe, lassées et épuisées par la guerre, en arrivaient à traiter ; plusieurs de ceux qui l'avaient commencée et poursuivie contre la France avaient disparu de la scène politique: notre adversaire le plus dangereux et le plus acharné, Guillaume IIT, roi d'Angleterre, était mort en 1702; Joseph [°", empereur d'Allemagne, avait succombé en 1711, laissant l’Empire à son frère, compétiteur du roi Philippe en Espagne ; Malborough, dont la femme, longtemps favorite de la reine Anne, avait fini par perdre sur elle toute influence à cause de son esprit tyrannique, s'était vu remplacer à la tête de l’armée des Flandres, et le parti whig, qu’il dominait tout en le trahissant, avait cédé le pouvoir aux Tories moins opposés à un arrangement avec la France. Au mois de janvier 1712, des conférences pour la paix furent entamées à Utrecht. La victoire de Denain, remportée par le maréchal de Villars sur le prince Eugène, facilita les négociations, qui aboutirent en 1713 à la paix signée entre la France et l'Espagne d’une part, l’Angleterre, la Hollande, la Savoie, la Prusse et le Portugal de l’autre.

Par ce traité, si la France conservait une partie de la Flandre avec Lille, Condé, Valenciennes et Maubeuge, elle acceptait l’anéantissement militaire du port de Dunkerque, d’où étaient sortis depuis 1702 sept cent quatre-vingt-onze corsai: qui avaient fait éprouver à la marine anglo-batave des pertes énormes. Par contre, le petit-fils de Louis XIV était maintenu

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sur le trône d’Espagne et l'Angleterre signat avec nous un traité de commerce.

La situation ‘ ait à peu près sauvegardée en Europe ; aux colonies, les sacrifices consentis avec une déplorable facilité élaient considérables et témoignaient d’une indifférence qui se retrouvera plus grande encore

lorsque les mêmes fautes et la même incurie en.

amèneront un jour la perte.

Par les stipulations du traité d'Utrecht, « la France:

abandonne l'ile de Saint-Christophe à l’Angleterre ; elle remet à la reine de la Grande-Bretagnela baie et le détroit d'Hudson, avec le pays qui en dépend. La

Compagnie du Nord, établie à Québec, laisse les forts.

de la baie d'Hudson en l’état où ils sont, avec l’artillerie, les boulets, etc. ; elle emporte seulement ses marchandises ». La France cède également à l’Angleterre « la Nouvelle-Écosse, autrement dite Acadie, en. son entier, conformément à ses anciennes limites, comme aussi la ville de Port-Royal, la ville et le port de Plaisance et autres lieux occupés par les Français dans l’île de Terre-Neuve ».

Il nous restait le droit de pêcher et de faire sécher le poisson à terre depuis le cap Bonaviste jusqu’à la pointe nord et de là jusqu’à la pointe Riche.

L'île du Cap-Breton et toutes les autres dans le golfe Saint-Laurent demeuraient à la France avec entière faculté d’yfortifierune ou plusieurs places. Enfin, les cinq cantons iroquois étaient considérés comme soumis à la Grande-Bretagne et Louis XIV renonçait à ses droits sur leurs territoires.

Ainsi les Anglais, qui n'avaient même pas pu pénétrer dans le Saint-Laurent, qui avaient été chassés de la baie d'Hudson et de Terre-Neuve, obtenaient, grâce à l’incurie de nos représentants, ce que le succès des armes leur avait refusé : l’Acadie, dont la possession mettait la Nouvelle-Angleterre à l'abri des incursions meurtrières des Abénaquis ; Terre-Neuve, cette source de richesses infinies par la pêche de la morue et l'ar--

mement de nombreux navires, pépinières de matelots pour la flotte de guerre ; la baie d'Hudson, par laquelle était assuré le commerce des pelleteries avec les tribus au nord des lacs ; ils enserraient dans leurs domaines ce Canada, objet de leur constante et insatiable ambition, mais préparaient par contre à leur insu l’affranchissement de leurs propres colonies. Ce n'est pas sans raison en effet que Bancroft, l’éminent historien américain, dit que l’avenir des colonies anglaises était dès lorsentrevu et que, trop faibles pour marcherencore au grand jour, pour rompre de vive force les entraves qui les arrêtaient à chaque pas, «elles cheminaient vers leur but par des routes cachées ». Ce but, c'était l'indépendance ; le moyen, nous allons bientôt le voir apparaître et se poursuivre plus clairement : se servir des Anglais pour chasser les Français du Canada, afin de s'assurer la possession du Nouveau-Monde, et chasser ensuite les Anglaisavec l’appui sollicité de cette France qui devait faire au plus ardent de ses ennemis, le bonhomme Franklin, un accueil enthousiaste, et prodiguer dans cette guerre de l'Indépendance son or et le sang de ses enfants sanssonger même à revendiquer la vallée du Saint-Laurent, « les quelques arpents de neige » où vivaient encore des milliers de colons français.

Il ne nous restait dans le golfe Saint-Laurent que l’île du Cap-Breton comme poste avancé de la colonie du Canada ; il fut décidé, après le traité d'Utrecht, d'y bâtir une ville et de la fortifier. Son port devait servir de point de relâche pour nos nombreux pécheurs et les navires venant de France à destination de Québec. On fit choix dans ce but du Port à l'Anglais, auquel on donna le nom de Louisbourg. Le gouvernement en fut confié à M. de Costebelle, précédemment commandant à Plaisance, cédée aux Anglais.

L'abandon de la baie d'Hudson de la part de la Compagnie du Nord était déjà un fait presque accompli; elle n’y avait conservé que le fort Bourbon, et le sieur

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Jérémie, qui y commandait, n’avait reçu d'elle depuis cinq ou six ans aucun secours. Il ne lui restait que seize hommes pour occuper le fort et un autre éloigné de deux lieues au nord, que l’on avait construit pour y mettre les magasins, les poudres et se réserver une retraite en cas d'attaque. Les vivres étant épuisés, Jérémie envoya son lieutenant et sept hommes à la chasse des caribous qui venaient pendant l'été pâturer en grand nombre dans ces quartiers. Les chasseurs campèrent auprès d’une bande de sauvages qui, faute de poudre, ne pouvaient atteindre le gibier et se trouvaient dans une profonde détresse. L'idée leur vint de massacrer les Français pour s'emparer de leurs munitions ; ils en invitèrent deux à une fête denuitdansleurs cabanes et les y tuèrent sans peine; courant alors aux autres qui dormaient tranquillement sous leurstentes, ils les égorgèrent également, sauf un seul qui, blessé, put gagner les bois voisins, panser ses plaies avec des feuilles d'arbres et rejoindre le fort Bourbon où il donna l’avis du massacre de ses compagnons. Le sieur Jérémie, ne pouvant garder les deux forts avec les neuf hommes qui lui restaient, prit le parti de se cantonner dans le fort Bourbon, pendant que les sauvages pillaient l’autre et s'emparaient des poudres qu'il contenait. La petite garnison, privée à son tour de munitions, passa l'hiver dans les affres les plus cruelles, et lorsque Jérémie reçut, l’année suivante, l’ordre de remettre le poste aux Anglais, c’est sans regret qu'il quitta ces parages où il avait tant souffert.

Quant à ia renonciation de la souveraineté sur les cantons, elle n'eut pas d’effets immédiats; informés des clauses du traité entre la France et l’Angleterre, les [roquois renouvelèrent leurs protestations contre les prétentions des Anglais sur leur pays et se montrèrent décidés à maintenir leur indépendance.

Pour les Abénaquis, les Anglais s’imaginèrent qu'ils ne trouveraient plus de difficultés à les soumettre, l’article 12 du traité d'Utrecht leur donnant la posses-

sion de l’Acadie ou Nouvelle-Écosse en son entier. Leurs colons vinrent s'installer peu à peu le long de la rivière de ces sauvages qui, après avoir imprudemment laissé faire les premiers qui leur apportlaient des marchandises à très bon marché en échange de leurs pelleteries, finirent par leur demander de quel droit ils s’établissaient ainsi sur leurs terres et surtout y -construisaient des forts. On leur répondit que le roi de France avait cédé cette contrée à l’Angleterre. Fort émus de ce renseignement, ils envoyèrent sur-le- ‘Champ des députés au marquis de Vaudreuil, gouverneur du Canada, pour savoir si le fait était vrai, et si leroi de France avait ainsi disposé d’un territoire dont ils prétendaient être les seuls maîtres. Le gouverneur répondit que le traité d’Utrecht ne faisait aucune mention de leur pays. Satisfaits de cette réponse, ils envoyèrent, sur l'invitation des Anglais eux-mêmes, quatre des leurs à Boston pour négocier et affermir la paix. On les fit prisonniers à leur arrivée, et l’on informa leurs parents qu'on les gardait comme otages jusqu'à ce que leur nation eût dédommagé les Anglais de quelques bestiaux tués dans leurs habitations et dont le prix était estimé à deux cents livres de Castor. Bien que contestant le fait, les Abénaquis, pour libérer leurs députés, réunirent la rançon exigée, mais ils n’en furent pas plus avancés. La mauvaise foi de leurs voisins avait là matière à s'exercer ; la mar- -chandise reçue, ils invoquèrent divers prétextes pour retenir leurs prisonniers. Les Abénaquis, outrés, finirent par sommer les Anglais d'élargir ceux des leurs qu'ils retenaient arbitrairement malgré leur parole de les délivrer après le payement d’une somme déterminée, et de quitter un pays où ils n’avaient pas le droit de s’i..staller sans leur agrément. Un délai “de deux mois, après lequel la nation saurait bien se faire justice, était fixé pour cette évacuation. On ne tint naturellement aucun compte de ces réclamations, et comme deux hommes, le baron de Saint-Castin fils et

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le père Rasle, missionnaire, paraissaient l'âme de la résistance de cette tribu, les gens de Boston résolurent de s’en défaire. Pour le premier, ce fut facile ; un officier anglais qu’il connaissait particulièrement parut avec son bâtiment devant le lieu de sa résidence et, dès qu’il eut mouillé l'ancre, envoya un de ses hommes l'inviter à une collation. Saint-Castin, sans défiance, se rendit à bord, il y fut retenu prisonnier par son perfide ami et conduit à Boston, où il resta détenu cinq mois, malgré les réclamations indignées du marquis de Vaudreuil.

Contre le père Rasle, l’animosité des Bostonais était d'autant plus grande qu'il avait fait échouer tous les efforts de leurs ministres protestants pour convertir les Abénaquis à leurs croyances. Il était de ce fait «bon, non plus à prendre, mais à tuer »,

Originaire de la Franche-Comté, le père Rasle était alors âgé de soixante-sept ans; il vivait depuis plus de trente ans au milieu des Abénaquis dont il parlait admirablement la langue, et avait constamment maintenu chez eux l'influence française. Déjà depuis longtemps ses amis de la colonie, qui savaient quelle haine les Anglais lui portaient, l'avaient engagé à revenir à Québec, mais il s’y était toujours refusé, estimant que sa place était au milieu de la tribu qui l’avait adopté! Des offres furent faites aux sauvages pour le livrer ; on leur proposa de le renvoyer à Québec ; on les engagea à le laisser enlever, on mit sa tête à prix et l’on promit vingt-cinq mille francs à celui qui l’apporterait. Toutes ces infamies coutumières à la race n’aboutissant qu’à inspirer aux Abénaquis un profond dégoût pour ceux quileur faisaient de pareilles propositions,une première

agression fut tentée contre la bourgade où séjournait

le missionnaire. Elle resta sans résultat ; les habitants, prévenus de l’approche de la troupe anglaise, se réfu-

gièrent dans les bois et y entrainèrent le père Rasle,

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Une autre expédition, ayant le même but, fut entreprise quelque temps après ; trois cents hommes marchèrent sur la bourgade où il n'était resté qu’une cinquantaine de guerriers,les autres étant partis à la chasse.

Surpris par les décharges dont leurs cabanes furent criblées, les Abénaquis se retirèrent en protégeant de leur mieux la fuite des femmes et des enfants. Le père Rasle, averti du danger par les clameurs et faisant à l’avance le sacrifice de sa vie, alla courageusement au-devant des agresseurs, dans l'espérance d'attirer toute leur attention. À sa vue, les Anglais jetèrent de grands cris et tirèrent sur lui de tous côtés. Percé de coups, le vieillard tomba mort; ses meurtriers s'acharnèrent alors sur son cadavreetlelaissèrent gisant, la chevelure enlevée, le crâne brisé à coups de hache, la bouche et les yeux remplis de terre, les os des jambes fracassés et tous les membres mutilés.

Après cette victoire, complétée par le massacre de sept femmes et quatorze enfants dont elle avait pu s'emparer, la bande se retira ; elle avait accompli sa mission. Le gouvernement de la métropole, informé par le marquis de Vaudreuil de ce meurtre d’un Français en pleine paix, ne formula aucune protestation. Que lui importaient les Abénaquis et le père Rasle ! Louis XIV était mort, et la Régence avait bien d’autres préoccupations.

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La Louisiane.

Les premières tentatives de Le Moyne d’Iberville pour créer une colonie à la Louisiane s'étaient bornées à la construction d’un fort dans la baie de Biloxi entre le Mississipi et la rivière Mobile, et d’un autre dans la passe de l’Est, à l'embouchure du grand fleuve.

L'établissement de Biloxi fut ensuite transporté sur la rivière Mobile. Quant au fort de la passe de l'Est, il dut être abandonné par suite de l’insalubrité de son emplacement au milieu des vases.

Des magasins furent aussi installés dans l’île du Massacre, désignée plus tard sous le nom d'’île Dauphine, pour recevoir les arrivages de France que l’on pouvait y débarquer sans transbordement par chaloupes, comme on était obligé de le faire sur les autres points de la côte.

Quelques sauvages vinrent camper auprès du fort Mobile, et en 1708 seulement des défrichements furent commencés aux alentours. Jusque-là, l'embryon de colonie vécut de ce qui lui était apporté de France et d'échanges avec les indigènes ou des voyageurs canadiens descendus aux Illinois et de là le long du fleuve. En 1710, l’île du Massacre fut ravagée par un corsaire anglais qui pilla les magasins, brüla les habitations, et soumit les malheureux colons qu'il put atteindre aux plus effroyables tortures pour leur faire avouer où ils avaient caché leur argent. En 1712, le ministère,

fatigué des envois, cependant bien chétifs, qu'il faisait

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