‹ La Nouvelle-France [microforme]Chapitre 27 sur 88 · WEBSTER, N.Y · texte numérisé non relu

WEBSTER, N.Y

sortir ou que la chasse ne fournissait aucune substance, tout le monde était condamné à passer trois ou quatre jours de suite sans autre nourriture que des bourgeons d’arbres, quelques écorces tendres, ou des morceaux de mousse connue des voyageurs sous le nom ironique de tripes de roche. »

Champlain nous donne à son tour de précieux détails sur l'alimentation des Hurons, mais la note reste la même :

« Leur vie est misérable; leur principal manger est le blé d'Inde, qu'ils accommodent en plusieurs façons. Ils en pilent dans des mortiers de bois, et le réduisent en farine, dont ils font des pains en forme de galettes qu'ils font cuire sous les cendres, et étant cuites ils les lavent et les enveloppent de feuilles ; mais ce n’est pas leur ordinaire, ils en font d’une autre sorte qu'ils appellent migan ; ils prennent le blé d'Inde pilé, sans ôter la fleur, duquel ils mettent deux ou trois poignées dans un pot de terre plein d’eau, le font bouillir en le remuant de fois à autre, de peur qu'il ne brûle ou qu'il ne se prenne au pot; puis mettent en ce potun peu de poisson frais ou sec, selon la saison, pour donner du goût audit migan, et en font fort souvent encore que ce soit chose mal odorante, principalement en hiver, pour ne le savoir accommoder ou pour n’en vouloir prendre la peine. Le tout étant cuit, ils tirent le poisson et l’écrasent bien menu, ne regardant de si près à ôter les arêtes, les écailles ni les tripailles, comme nous faisons, e* mettent le tout ensemble dedans le pot, qui cause le plus souvent ie mauvais goût; puis, étant ainsi fait, ils en répartent à chacun quelque portion. Ce migan est fort clair et non de grande substance, comme on peut bien juger. Pour le regard du boire, il n’est point de »esoin, étant ledit migan assez clair de soi-même. Ils ont une autre manière de manger le blé d'Inde, et pour l’accommoder ils le prennent par épis etie mettent dans l’eau, sous la bourbe, le laissant deux ou trois mois en cet étal

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jusqu'à ce qu'ils jugent qu'il soit pourri; puis ils l'ôtent de là et le font bouillir avec la viande ou le poisson et le mangent. Il n’y à rien qui sente si mauvais que ce blé sortant de l’eau, tout boueux, et néanmoins les femmes et enfants le sucent, comme on fait les cannes de sucre, n’y ayant chose qui leur semble de meilleur goût ainsi qu'ils le démontrent. »

Parfois un animal remplaçait le blé d'Inde :

« Il faut que je vous avoue, dit un voyageur qui accompagnait de La Sall: chez les Tsonnontouans, que plusieurs fois j'ai eu plus envie de rendre ce que j'avais dans l'estomac que d’y mettre quelque chose de nouveau. Le grand mets, dans ce village où ils ont rarement de la viande fraiche, est d’un chien dont ils grillent le poil sur des charbons après l'avoir bien raclé. Ils le coupent par morceaux et le mettent à la chaudière, puis quand il est cuit ils vous en servent une pièce de trois ou quatre livres dans un plat de bois qui n’a jamais été frotté d’autre torchon que des doigts de la maîtresse du logis, qui paraissent tous écrits par la graisse qui est toujours dans leur plat de l'épaisseur d’un écu blanc. » (De Galinée.)

Il se trouvait encore autre chose dans ces préparations culinaires. Un jour, le major Schuyler, rendani visite à des Agniers, fut invité à partager leur festin et à boire de ce bouillon qu'ils dégustaient avec délices. « Il accepta leur offre, pressé par la faim, et il commençait à avaler le liquide lorsqu'une main d'homme qu'il retira de la chaudière lui ôta complétement l'appétit. » (Ferland.)

Maintenant que nous sommes édifiés sur la manière dont s’abritaient et vivaient les populations avec lesquelles les Français allaient se trouver enrelations, voyons quelles étaient leurs armes, et de quels moyens de transport elles faisaient usage pour parcourir les vastes contrées qui leur servaient de territoires de chasse,

Les armes offensives et défensives de tous ces sa-

vages étaient l’are et la flèche, le javelot, le cassetête et le bouclier. Les arcs étaient faits de bois de cèdre durci au feu. Les flèches étaient en roseau empennées de plumes d'oiseaux et garnies, au moyen d'une colle de poisson très forte, d'os ou de pierres tranchantes taillées à plusieurs crans pour rendre la plaie plus dangereuse. Le casse-tête était taillé dans une racine d'arbre équarrie sur les côtés et arrondie à son extrémité. Les boucliers, en osier ou en écorce, étaient revêtus de peaux fort épaisses. Il y en avait de toutes les grandeurs et de toutes les formes. « Les indigènes avaient aussi des haches de pierre qu'ils ont remplacées dès qu'ils ont été en rapport avec les Européens par des haches en fer bien actrées. Ils leur ont aussi, par voie d'échange, acheté des fusils et de la poudre et ils ont alors à peu près abandonné leurs autres armes, surtout les défensives. » (Lafitau.)

Pour leurs chasses d'hiver, les Algonquins comme les Iroquois se servaient de raquettes qui sont encore en usage au Canada.

« Dans les neiges où il n'y a pas de cheminsfrayes, nous dit le même auteur, ils sont obligés de se servir de raquettes, sans quoi tous les voyages leur seraient impossibles. La forme de ces raquettes est elliptique ; les plus grandes sont de deux pieds et demi de long sur un pied et demi de large. Le tour, qui est d’un bois durci au feu, est percé dans sa circonférence comme les raquettes de nos jeux de paume à qui elles ressemblent, avec cette différence que les mailles en sont beaucoup plus serrées et que les cordes n’en sont point de boyaux, mais de peaux de cerf crues et coupées fort minces. Pour tenir le corps de la raquette plus stable, on y met deux barres de traverse sur lesquelles sont fixées les courroies qui doivent alttacher le pied. »

Ainsi que les raquettes, les canots sont restés les mêmes qu'à l’époque où Champlain arrivait au Canada. Ils étaient commodes pour les grands voyages ; leur

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légèreté permettait de les gouverner avec facilité dans les rapides et de les porter dans les endroits où la navigation était impossible. Voici comment les décrivent les missionnaires qui en faisaient un fréquent usage : «Il y en a de différentes grandeurs, de deux, de quatre, jusqu’à dix places distinguées par des barres de traverse. Le fond du canot est d’une ou deux pièces d’écorces, auxquelles on en coud d'autres avec de la racine qu'on gomme en dedans et en dehors, de manière qu'elles paraissent être d’une seule pièce. Comme l'écorce qui en fait le fond n'a guère au delà de l'épaisseur d’un ou deux écus, on la fortifie par des clisses de bois de cèdre extrêmer-ent minces qui sont posées en long, et par des courbes du mème bois, mais beaucoup plus épaisses, rangées dans le sens de la courbure du canot d’un bout à l’autre. Les deux extrémités sont entièrement semblables parce qu'on n'y attache pas de gouvernail et que celui qui est à l’un des bouts gouverne avec l’aviron ou avec la perche quand il faut refouler l’eau en piquant de fond. Les avirons sont fort légers quoique faits d’un bois d'érable assez dur. Ils n’ont guère que cinq pieds de long dont la pelle en emporte un et demi sur cinq ou six pouces de largeur.

«Si ces canots sont commodes, ils ont aussi leurs inconvénients. Il faut user d’une grande précaution en y entrant et s’y tenir assez contraint pour ne pas tourner. Ils sont d’ailleurs très fragiles; pour peu qu'ils touchent sur le sable ou sur les pierres, il s’y fait des crevasses par où l’eau entre et gâte les marchandises ou les provisions qu’on porte. Toutes les fois qu’on entre ou qu’on sort du canot, il faut être pieds nus, et lorsqu'on met pied à terre il faut décharger le canot, le tirer hors de l’eau et le mettre à l'abri sur le sable ou sur la vase de peur que le vent ne le brise. »

Les voyages à travers toutes ces contrées étaient singulièrement rudes pour les premiers Européens qui

les entreprirent, et le récit que nous en a laissé l’un d'eux, le Père Sagard, se rendant avec une bande de Hurons dans leur pays, nous donne un aperçu des souffrances qu'il eut à endurer : « Mes ;i 9mmes étaient cinq en nombre et je faisais le sixième ; l’un servait de gouverneur que j'avais derrière mon dos tellement près de moi qu'avec le bout de son grand aviron il m'attrapait souvent le sommet de la tête que je tenais baissée le plus que je pouvais pour éviter ces rencontres; j'étais quasi en peloton assis à côté d’un

« Notre premier gîte fut à la rivière des Prairies, qui est à cinq lieues au-dessous du sault Saint-Louis. Nous cabanâmes et fimes chaudière, mais je ne pus manger de leur sagamité pour ce qu’elle me semblait trop fade et dégoûtante, et me fallut ainsi coucher sans souper.

« Notre lit fut la terre nue, dressé à l'enseigne de la Lune, avec une pierre pour mon chevet plus que n'avaient les sauvages, qui n’ont accoutumé d’avoir la tête plus haute que les pieds. Notre cabane fut faite de deux rouleaux d’écorces posées sur quatre petites perches piquées en terre et accommodées en penchant au-dessus de nous. Le matin venu, on fit chaudière pour partir, mais je m'abstins encore de la sagamité pour cette seconde fois, jusques à la troisième qu'étant devenu fort faible et abattu, je commençai d’en manger un petit et de m'y accoutumer en me faisant violence.

« Il faut avouer aussi que le marcher pieds nus et sans sandales comme j'ai fait par tout le voyage m'était d’une grande peine, contraint d’ainsi faire à cause qu'étant sur terre nous rencontrions souvent des rochers, des lieux fangeux et des arbres tombés qu’il nous fallait à toute heure enjamber et nous faire quelquefois passage avec la tête et les mains par les bois touffus, halliers et broussailles, sans sentier ni chemin ; maïs je ne sais si on pourrait souffrir une plus rude mortification que des mauvais vents de

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l'estomac que ces sales gens rendent presque continuellement dans leurs canots, outre qu'en guise de pots de chambre ils se servaient de leurs écuelles à potage, ce qui serait capable de dégoûter du tout de si désagréables compagnies.

« Comme la facon de faire des sauvages et leur manière de s’accommoder allant en voyage est presque toujours la même, je dirai ci-après leur méthode : L'heure de se cabaner venue, mes sauvages cherchaient une place propre pour y passer la nuit, où aisément se pût trouver du bois sec à faire du feu. Le lieu choisi, on y portait le canot, nos paquets et tout ce qui était de notre équipage ; puis tous se mettaient en besogne et travaillaient à ce qui était nécessaire pour le logement. Les uns allaient chercher du bois sec, les autres sept ou huit perches pour dresser la cabane et d’autres prenaient le soin de battre le fusil et mettre la chaudière sur le feu, qu’ils attachaient à un bâton piqué en terre, pendant qu’un autre cherchait deux pierres plates pour concasser le blé d'Inde sur une peau étendue contre terre, de quoi on faisait la sagamité.

« L'hôtellerie dressée et les rouleaux d’écorces étendus sur la charpente, qui penchait en voûte, on serrait les paquets le long de la cabane contre les bois, et le canot en dehors; puis un chacun prenait place, le dos appuyé contre les sacs et la marchandise à l’entour du feu qu'on étendait de long afin qu’un chacun y pût participer, et en prendre pour pétuner tandis que la chaudière bouillait.

« La sagamité étant cuite toujours fort claire, on dressait à chacun son potage dans des écuelles d’écorces que pour ce sujet nous portions sur nous avec chacun une cuiller de bois grande comme un petitplat, de laquelle on se sert à manger cette menestre soir et matin, qui sont les deux fois seulement que l’on fait chaudière par jour, savoir quand on est cabané au soir, et au matin avant partir.

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que de laver la viande ou le poisson avant de le mettre au pot. Ils traitèrent un morceau de venaison; mais comment pensez-vous qu'ils le coupèrent? Ce fut de le tenir contre terre avec leurs pieds sales, et à mesure qu'iis en coupaient quelque pièce, ils la jetaient dans la chaudière sans autre sel que le sable qui y était attaché. »

Toutes ces citations, dont quelques-unes ont pu choquer le lecteur par leur crudité, étaient nécessaires, car leur rapprochement donne une idés précise de ce qu'était l’existence des tribus de l'Amérique septentrionale au moment où les Français y sont arrivés. De cette existence matérielle découlent comme de source les idées morales et les coutumes dont les mêmes témoins vont nous entretenir.

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Habitudes et superstitions des sauvages leurs chasses et leurs guerres.

Ainsi que l’ontremarqué tous les voyageurs, il n’est pas paresseux comme le sauvage lorsqu’après ses longues chasses il est rentré dans sa hutte d'écorce ou de peaux. Autant il a déployé d'activité à la poursuite du gibier, autant il reste indifférent aux occupations sédentaires. De retour au logis après sa course lointaine, il se laisse aller à une sorte de soinnolence qui le rend insensible à tout ce qui l'entoure. C'est la femme qui prépare la nourriture de tous les jours; c’est elle qui apprête les peaux et en fait des vêtements, qui sème le maïs, le préserve de la voracité des bêtes sauvages et en récolte les épis parvenus à maturité ; c’est elle encore qui tresse les nattes et répare les dégâts occassionnés aux habitations par le mauvais temps ou la vétusté. C'est elle enfin qui va couper dans les forêts et qui traîne à la cabane le bois à brûler ; l’homme se croirait déshonoré s’il se livrait à de pareilles occupations ; toutes les relations sont d'accord à cet égard. « Les sauvages, affirme Lafitau, se font un honneur de leur oisiveté ; la paresse, l’indolence, la fainéantise sont dans leur goût et dans le fond de leur caractère : de sorte que n'ayant ni sciences ni métiers, ils sont les gens du monde les plus désœuvrés, et si l’on n’en excepte certaines petites choses qui ne leur demandent pas beaucoup de temps,

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moins encore de sujétion et d'application, ils sont presque toujours les bras croisés. »

Parlant plus spécialement des Iroquois, au milieu desquels il vivait, le même auteur trace d'eux un portrait qu'il importe de retenir, car il éclaire d’un jour singulier les longues luttes que la colonie naissante devra soutenir contre les diverses tribus de cette nation:

« Ils sont légers et volages, fainéants au delà de toute expression, ingrats avec excès, soupçonneux, traîtres, vindicatifs et d'autant plus dangereux qu'ils savent mieux couvrir et qu’ils couvent plus longtemps leurs ressentiments. Ils sont cruels à leurs ennemis, brutaux dans leurs plaisirs, vicieux par ignorance et par malice. »

Ferland dépeint en termes aussi précis le caractère de ces peuplades :

« L'orgueil et la vengeance étaient les deux passions qui avaient le plus d’empire sur leur cœur; pour se venger et pour être loués ils auraient sacrifié ce qu'ils avaient de plus cher et de plus précieux. Au milieu de toute leur barbarie, ils se plaçaient biea au-dessus des Européens, dont ils se moquaient entre eux. Ils étaient fiers de leurs personnes, et malgré leur malpropreté, qui était telle qu'ils laissaient pourrir leurs chemises sur leur dos sans songer à les changer, ils passaient des heures entières à se parer le visage, à s'arranger la chevelure, et à s’examiner avec complaisance dans quelques fragments de glace, qu'ils conservaient précieusement. Avant tout ils nourrissaient l'esprit de vengeance ; pendant des années entières ils remettaient et dissimulaient leurs projets haineux dictés par le souvenir d’un outrage, mais ils ne les oubliaient point, ils les léguaient comme un héritage à leurs enfants et l'obligation de venger une injure passait, de génération en génération, dans une famille jusqu’à ce que le jour de la rétribution fût arrivé, »

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