‹ La Nouvelle-France [microforme]Chapitre 4 sur 88 · RGP RE DE TT · texte numérisé non relu

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aveugles, borgnes, boiteux, impotents et gens si vieux que les paupières des yeux leur tombaient sur les joues. Il les touchait et voyant la pitié et foi de ces pauvres gens, il fit sur eux le signe de croix, et lut à haute voix la Passion du Seigneur, si bien que tous les assistants la purent ouïr, car tout le peuple fit un grand silence.

« Après avoir ensuite distribué des couteaux, des haches, des bagues d’étain, de quoi tous menèrent une merveilleuse joie, le capitaine commanda de sonner les trompettes et autres instruments de musique, de quoi ledit peuple fut fort réjoui. » 4

Conduit sur la hauteur, distante d’un quart de lieue, Cartier découvrit le pays à plus de trente lieues # aux environs. Au nord et au sud se voyaient des rangées de montagnes entre lesquelles s’étendait une «* plaine vaste et fertile; au milieu de ces profondes # solitudes coulait le fleuve, aussi loin que le regard ; pouvait s'étendre, large et spacieux, se prolongeant à l’ouest au milieu de terres inconnues. A ses pieds, un peu plus loin que la plage où stationnaient ses barques, le paysage était barré par un sault, le plus impétueux qu'il fût possible de voir; les sauvages qui accompagnaient le capitaine lui firent entendre qu'au delà de trois autres saults pareils à celui qui était devant lui on pouvait naviguer sans encombre sur le fleuve pendant plus de trois mois.

« Quelle surprise n’éprouverait pas le hardi Malouin, si du sommet du Mont royal il lui était donné de contempler aujourd’hui les mêmes lieux et la grande cité qui a remplacé la bourgade indienne ? Eile étonnerait le vieux navigateur par ses nombreux et splendides monuments, par son port couvert de vaisseaux et bordé d’une longue ceinture de quais ; par son pont tubulaire unissant les deux rives du fleuve, par sa population nombreuse s’agitant sous l'impulsion du commerce et de l’industrie. Et comme il serait émerveillé en suivant des yeux les vaisseaux à feu lancés

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au milieu des trois saults d’eau qui l'intéressaient si vivement; comme il admirerait la vallée du grand fleuve, non plus couverte de forêts, mais se déroulant devant lui jusqu'aux limites de l'horizon, parsemée de champs, de bourgs et de villages, traversée par des voies ferrées sur lesquelles glissent avec la vitesse de l'oiseau de longs convois de voitures guidés par une colonne de fumée ! » (Ferland.)

Ayant obtenu les renseignements qu'ils désiraient sur le cours du fleuve, les Français retournèrent à leurs barques accompagnés par un grand nombre de sauvages dont quelques-uns, les voyant las, les chargèrent sur leurs épaules et les portèrent jusqu'à la plage. Ils les suivirent ensuite aussi longtemps qu'ils le purent le long des berges.

Le 41 octobre, la petite troupe rejoignit le havre de Sainte-Croix où les maîtres et mariniers qui n'avaient pas pris part à l'expédition avaient élevé devant les navires un fort, entouré d’une palissade de grosses pièces de bois plantées debout les unes contre les autres, et garni d'artillerie.

Le lendemain, accompagné de cinquante hommes, Cartier alle, voir le chef du pays à son village de Stadaconé, distant d’une demi-lieue. Les habitants de ces cabanes lui montrèrent les peaux de cinq têtes d'hommes étendues sur des bois, comme du purchemin; elles provenaient de sauvages d’une tribu résidant au Sud, qui leur faisait continuellement la guerre. On lui apprit que deux ans auparavant ces barbares étaient venus assaillir les gens de Saguenay, au nombre de deux cents, hommes, femmes et enfants, qu'ils les avaient surpris la nuit dans une île du Saint- Laurent, avaient mis le feu à l’entour du lieu où ils dormaient, et les avaient tous tués, sauf cinq qui échappèrent. Les naturels se plaignaient fort de cette altaque et se promettaient bien d’en tirer vensean’e.

Vêtus de peaux de bêtes et Les pieds nus, ils avaient toujours sur eux une herbe dont ils faisaient grand

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amas durant l'été pour l'hiver. « Ils l’estiment fort, dit Cartier, qui parle de cela comme d’une étrange curiosité, et les hommes seulement en usent de la facon qui suit: [ls la font sécher au soleilet La portent à leur cou, dans une petite peau de bête en guise de sac, avec un cornet de pierre ou de bois ; puis à toute heure ils font poudre de ladite herbe, la mettent à l’un des bouts dudit cornet, placent un charbon de feu dessus et soufflent par l’autre bout tant qu'ils s’'emplissent le corps de fumée, tellement qu’elle leur sort par la Bouche et les narines, comme par un tuyau de cheminée. Ils disent que cela les tient suins et chaudement et ils ne vont jamais sans lesdites choses, Nous avons expérimenté cette fumée, après laquelle avoir mis dans notre bouche il semble y avoir de la poudre de poivre, tant elle est chaude. »

De retour à leur lieu de stationnement, Jacques Cartier et ses compagnons allaient y être soumis pendant de longs mois aux atteintes d’un àpre et dur climat, Au Canada, l'hiver est en effet plus rigoureux que dans les contrées européennes situées à la mème latitude. Nulle chaîne de montagnes ne protège Le pays contre les vents glacés de loucst et du nord-ouest, et près de là s'étendent les froides régions arctiques. En quelques semaines la transformation est accomplie. he tous côtés Les plaines immenses sont ensevelies sous une épaisse couche de neige. Au milieu d'elles, les forêts de sapins, sombres et silencieuses, s'étendent à l'horizon. Quel triste aspect présente alors ce pays nagucre encore si vert, si animé et si riant !

« Dans le jour, un horizon terne, un ciel gris ou

chargé de nuages noirs, quelquefois un jaune et fucitif

rayon de soleil pareil au dernier regard d’un malade qui s'éteint ; puis une obscurité subite sans les deues lucurs du crépuscule et, dans les nuits parfois lueides, des étoiles qui ressemblent à de froides pointes d'acier cloutes au firmament et une lune pâle qui resseLibic à un disque de glace. Pas une mélodie duns

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les airs, pas un mouvement dans les champs ni dans les bois. Les lacs et les rivières, enchainés par les glaces, ont perdu leurs doux murmures ; les insectes avec leurs larves sont cachés dans les réduits imperceptibles d'où ils ne sortiront qu’au printemps, les oiseaux se sont enfuis vers des régions plus chaudes ; les écureils mêmes, ces vifs habitants des forêts, émigrent ; les ours et les ratons se bloquent dans une ténébreuse retraite; les daims et les élans se retirent dans les profondeurs des forêts; Les loups seuls errent encore à l'aventure, cherchant une proie sur cette terre dépeuplée et dans leurs appétits faméliques poussent des hurlements sinistres.

« Parfois aussi, une corneille égarée fend l'air comme une flèche noire et s’abat sur un rameau de sapin en jetant un cri aigu. De temps à autre, dans les ombres du soir, retentissent les accents du hibou cornu, dont les modulations plaintives, pareilles aux gémissements d'une voix humaine, épouvantent comme un sinistre augure, comme un chant funèbre, le voyageur solitaire qui les entend résonner dans le silence des nuits. Mais quelquefois, dans cette immobilité de la nature, tout à coup le vent d'hiver se lève, et dans son vol impétueux balaie Les plaines de neige comme le simoun les sables du désert. La tempête éclate et les grandes tiges de sapin s'inelinent sous sa puissance, se courbent l’une contre l’autre, s'entre-choquent et se rompent avec un fracas pareil à celui d’une muraille qui s'écroule ou d’uie mer en furie qui se brise sur les rochers. Kn un instant les géants séculuires des forêls sont mutilés et découronnés, et la terre est jonchée de leurs larges rameaux. Après ces ouragans le ciel redevient elair et serein, la neige brillante, trop brillante mème, car elle fatigue les yeux et à certains moments son éclat est dangrreux. » (Xavier Marmicr.)

Au début de lhivernage quelques difficultés s'élevèrent entre Les sauvages et Les Français qui, par mesure

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