‹ La Nouvelle-France [microforme]Chapitre 30 sur 88 · PR TE RE TTETE · texte numérisé non relu

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sous son pied sa victime palpitante, il agitait cette chevelure sanglante ; « les muscles de sa face hideusement contractés, les traits défigurés par d’horribles peintures, les yeux éraillés sortant de leurs orbites, ses lèvres crispées laissaient échapper un affreux hurlement dont il faut chercher l'équivalent non pas dans notre langue, mais dans le rugissement d’une panthère enragée, » (Mondot.)

Écoutons à ce sujet un des témoins que nous avons déja cités, il dépeint ce qu'il à vu, et ce qu'il a vu est effro yable :

« La manicre dont les sauvages font la guerre est dangereuse pour leurs ennemis, parce que tout leur art se réduit à les surpendre, comme le chat fuit la souris. Lors même qu'ils marchent en corps d'armée, ils tachent de prendre si bien leurs mesures qu'ils arrivent au moment où on les attend le moins, pendant que les hommes sont à la chasse, que les femmes sont occupées à travailler aux champs et qu'on est hors d'état de leur faire Lête. Le succès de ces entreprises dépendant du secret et du soin qu'ils prennent de couvrir leur marche, il n’est point de mesures qu'ils ne mettent en œuvre pour découvrir les divers partis qui sont en campagne et pour n'être pas découverts cux-mèmes, A chaque campement qu'ils font, ils envoient des coureurs pour battre l’estrade, reconnaitrele terrain ct relever des vestiges auxquels ils ne se trompent guère, là où nous n’en saurions voir la moindre trace. Comme ils n'ignorent pas que leurs ennemis ont les mêmes qualités qu'eux, ils s'observent avec soin et marchent avec une très grande circonspectlion. Ils ne se servent plus de fusils pour chasser, ils vivent des provisions de farine qu'ils ont apportées et qu'ils détrempent avec un peu d'eau. Dans leur route ils marchent à la file les uns des autres, et les derniers couvrent les pistes avec des feuilles. S'ils trouvent quelque ruisseau, 1ls marchent dans l'eau pour dépister ceux qui pourraient les suivre. Enfin, en

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« IL est impossible de dépeindre la triste scène qui se passe dans un village surpris ou forcé, Le vainqueur barbouïllé de noir et de rouge, d’une manière propre à inspirer la terreur, court partout en forcené, chantant son triomphe et insultant aux vaincus par d'horribles cris. Tout ce qui tombe sous sa main est immolé ; sa fureur ne s'arrête que par la lassitude, et alors elle devient industrieuse pour être plus cruelle à l'égard des malheureux qui ont échappé aux preiniers COUPS.

« Le supplice des prisonniers, chez les nations de l'Amérique septentrionale, est de les brûler à petit feu. Le temps de l'exécution élant arrivé, on peint la victime de diverses couleurs, on l’attache à un poteau et l’on allume des brasiers dans lesquels on fait rougir des barres de fer, des poinçons, de méchantes haches, des bouts de canons de fusil. Afin que le plaisir dure plus longtemps, on ne touche d'abord le prisonnier que de loin en loin, sans émotion ni précipitation. On commence par les extrémités des pieds et des mains, en montant peu à peu vers le tronc; l’un lui arrache un ongle, l’autre décharne un doigt avec Les dents ou avec un mauvais couteau; un troisième prend ce doigt décharné, le met «ans le foyer de sa pipe bien allumée, le fume en guise de tabac ou le fait fumer au prisonnier lui-même. Aïnsi successivement on ne lui laisse plus aucun ongle ; on brise les os de ses doigts entre deux pierres ; on les fui coupe à toutes les jointures, on lui passe et repasse plusieurs fois sur Île mème endroit des fers embrasés ou des tisons ardents, jusqu’à ce qu’ils soient amortis dans le sang ou dans la graisse qui coule de ses plaies ; on coupe morceau par morceau les chairs rôties; quelques-uns de ces furieux les dévorent, tandis que d’autres se peignent le visage de son sang. Lorsque les nerfs sont découverts, on y insère des fers pour les tordre et Les rompre ; ou bien on lui scie es bras et les jambes avec des

cordes, qu'on tire par les deux bouts avec une extrême violence.

« Ce n’est là cependant que comme un prélude, et quelquefois, après avoir passé cinq et six heures de temps à ce cruel exercice, on délie le prisonnier pour le laisser en repos, mais il est plus ordinaire de ne point l’abandonner avant qu'on ne l’ait achevé,

« Lorsqu'on commence à brûler au-dessus des cuisses les douleurs se font sentir bien plus vivement et la cruauté de ces barbares prend de nouvelles forces quand l’état pitoyable où est réduit le patient devrait davantage la ralentir. Souvent ils lui font une espèce de chemise avec de l’écorce de bouleau à laquelle ils mettent le feu qui s’y conserve longtemps, et donne une flamme qui a peu d'activité. D'autres fois ils se contentent de faire des torches de cette écorce, dont ils lui brûlent les flancs et la poitrine; ils passent dans un cercle plusieurs haches rougies dans les brasiers et lui attachent ce cercle autour du cou en forme de collier. Enfin, après avoir brûlé lentement toutes les parties du corps, en sorte qu'il n’y a pas un espace qui ne soit une plaie, après avoir mutilé le visage de manière à le rendre méconnaissable, après avoir cerné la peau de la tête, arraché cette peau de dessus le crâne, versé sur ce crâne découvert une pluie de feu, de cendres rouges ou d’eau bouillante, ils délient ce malheureux, ils le font encore courir s’il en a la force et l’assomment à coups de bâton et de pierres, ou bien ils le roulent dans les brasiers jusqu'à ce qu'il ait rendu le dernier souffle de vie qui lui reste.

« La cruauté de ces inhumaius s’acharne sur le misérable encore après sa mort, et tandis que quelques-uns frappent sur les écorces des cabanes pour obliger l'âme du défunt à abandonner le village, afin que ses mânes errantes ne les épouvantent point en se montrant à eux, il s’en trouve qui dépècent le ‘adavre, le mettent dans la chaudivre et ne lui donnent point d'autre sépulture que leur ventre. »

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Premières rencontres avec les Iroquois. — Voyages et découvertes de Champlain.

Après cinq ou six jours passés en réjouissances, danses et festins, la bande de Montagnaiset d’Algonquins qui avait accompagné Champlain à Québec se rendit avec lui au lac Saint-Pierre et de là à la rivivre des Iroquois. Ils la remontèrent jusqu’au premier sault, qu'il fut impossible de faire franchir à l'embarcation des Européens. Il fallut alors recourir, pour continuer le voyage, aux canots d'écorce, mais la perspective de naviguer dans d'aussi fragiles embarcations fit réfléchir les Français qui accompagnaient Champlain, et deux seulement consentirent à le suivre. Les utres, dit-il plaisamment, « saignèrent du nez »; il les renvoya à Tadoussac, où Dupont Gravé séjournait pour la traite des pelleteries.

Partis le 2 juillet du premier sault, Champlain cet ses sauvages, au nombre de soixante dans vingt-quatre canots, arrivèrent après plusieurs jours de voyage au pays des ennemis; là, ils n’avancèrent plus que la nuit, se reposant le jour au fond des bois.

Outre leurs sorciers, qu'ils consultaient pour savoir ce qui pouvait advenir de leur entreprise, les sauvages demandaient souvent à Champlain s'il avait songé, ct vu leurs ennemis. Il leur répondait non, et leur donnait « courage et bonnes espérances. » Un soir, en dormant, il rêva qu'il voyait les lr1queis se noyant dans le lac; le lendemain, étant éveillé, ils ne failli-

rent, comme à l'accoutumée, de lui demander s'il avait songé quelque chose. Il leur raconta son rêve et cela leur donna une telle confiance qu'ils ne doutèrent plus du succès.

Laissons maintenant Champlain lui-même nous dépeindre sa première rencontre avec les Iroquois, dont les Francais, prenant parti pour les Algonquins, allaient ainsi se faire d’éternels ennemis :

«Le soir élant venu, nous nous embarquämes en nos canots pour continuer notre chemin, et comme nous allions fort doucement, sans mener bruit, nous fimes rencontre sur les dix heures du soir, au bout d'un cap qui avance dans le lac, des Iroquois lesquels venaient à fa guerre. Eux et nous commençcämes à jeter de grands cris, chacun se parant de ses armes, Nous nous retirämes sur l’eau; les ennemis mirent pied à terre, arrangèrent leurs canots les uns contre les autres et commencèrent à abattre du bois avec de méchantes haches qu'ils gagnent quelquefois à la guerre, et d’autres de pierre, et se barricadèrent fort bien. Les nôtres tinrent aussi toute la nuit leurs canots arrangés les uns contre les autres, attachés à des perches pour ne s'égarer et combattre tous ensemble s'il en était besoin; et étions à la portée d’une flèche sur l’eau du côté de leurs barricades.

« Comme ils furent armés et mis en ordre, ils envoyèrent deux eanots séparés de la troupe pour savoir de leurs ennemis s'ils voulaient combattre, lesquels répondirent qu'ils ne désiraient autre chose, mais qu'il fallait attendre le jour pour se connaître, qu'aussitôt que le soleil se lèverait ils nous livreraient le combat, ce qui fut accordé par les nôtres, et en attendant toute la nuit se passa en danses et chansons, tant d'un côté que d'autre, avec une infinité d’in- Jjures et autres propos, comme du peu de courage qu'ils avaient, et de résistance contre leurs armes, ct que Île jour venant ils le sentiraient à leur ruire. Les A0ires aussi ne manquaicnt de répartie, leur disant

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qu'ils verraient des effets d’armes que jamais ils n'avaient vues et tout plein d'autres discours.

« Le jour venu, mes compagnons et moi étions toujours couverts, de peur que les ennemis ne nous vissent, préparant nos armpes le mieux qu'il nous était possible. Après que nous fûmes armés, nous primes chacun une arquebuse et descendimes à terre. Je vis sortir les ennemis de leur barricade ; ils étaient près de deux cents hommes forts et rubustes qui venaient au petit pas au-devant de nous, avec une sravité et assurance qui me contenta fort; à ia tête desquels il y avait trois chefs.

« Les nôtres aussi allaient en même ordre, et me dirent que ceux qui avaient trois grands pennaches étaient les chefs, et que je fisse ce que je pourrais pour les tuer. Aussitôt que fûmes à terre ils commencorent à courir environ deux cents pas vers leurs ennemis quiétaient de pied ferme, et n'avaient encore aperçu mes Compagnons qui s'en allèrent dans les bois avec quelques sauvages. Les nôtres commencèrent à m'appeler à grands cris; pour me donner passage ils s'ouvrirent en deux, et me mis à leur tête, marchant environ vingt pas devant, jusqu'à ce que je fusse à trente pas des ennemis qui firent haite en me contemplant, et moi eux. Comme je les vis s'ébranler pourtirer sur nous, je couchai mon arquebuse en joue et visai droit à un des trois chefs, duquel coup il en tomba deux par terre, et un de leurs compagnons qui fut blessé. J'avais mis quatre balles dedans mon arquebuse. Les nôtres, ayant vu ce coup si favorable pour eux, commencèrent à jeter de si grands cris qu'on n’eût ouï tonner, et cependant les flèches ne manquaient de part ni d'autre.

« Les Iroquois furent fort étonnés que si promptement deux hommes avaient été tues; comme je rechargeais, l’un de mes compagnons tira un coup de dedans le bois qui les surprit derechef de telle facon, voyant leurs chefs morts, qu'ils perdirent courage, se

mirent en fuite et abandonnèrent le champ et leur fort, s'enfuyant dedans le profond des bois, où, les poursuivant, j'en fis demeurer d’autres encore. Nos sauvages en tuèrent aussi plusieurs et en prirent dix ou douze prisonniers. Le reste se sauva avec les

blessés. Il y en eut des nôtres quinze ou seize blessés”

à coups de flèche, qui furent promptement guéris. Après que nous eûmes la victoire, ils s'amusèrent à prendre le maïs et les farines des ennemis et aussi leurs armes qu’ils avaient laissées pour mieux courir. Et ayant fait bonne chère, dansé, chanté, trois heures après nous nous en retournämes avec les prisonniers. Le lieu où se fit cette charge est par 43 degrés et quelques minutes de latitude, et le nommai le lac de Champlain.

« Après avoir cheminé huit lieues, sur le soir ils prirent un des prisonniers à qui ils firent une harangue des cruautés que lui et les siens avaient exerctes à leur endroit, et qu’au semblable il devait se résoudre d’en recevoir autant, et lui commandèrent de chanter, s’il avait du courage, ce qu’il fit, mais avec un chant fort triste à ouïr. Cependant les nôtres allumèrent un feu et comme il fut bien embrasé ils prirent chacun un tison et faisaient brûler ce pauvre misérable peu à peu pour lui faire souffrir plus de tourments. Ils me sollicitaient fort de prendre du feu et de faire comme eux, mais je leur remontrai que nous n'usions point de ces cruautés et que s'ils voulaient que je lui donnasse un coup d’arquebuse j'en serais content. Ils dirent que non et qu’il ne sentirait point de mal. Je m'en allai d'avec eux comme fâché de voir tant de cruautés qu’ils exerçaient sur ce Corps.

« Comme ils virent que je n’en étais pas content, ils m'appelèrent et me dirent que je lui donnasse un coup d’arquebuse, ce que je fis sans qu'il en vit rien. Après qu'il fut mort, ils lui ouvrirent le ventre et “etèrent ses entrailles dans le lac, puis lui coupèrent la tête, les bras et les jambes et réservèrent la peau de la tête qu’ils avaient écorchée, comme ils avaient fait

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« Après cette exécution faite, nous nous mimes en chemin pour nous en retourner, Ce que nous fimes avec une telle diligence que chaque jour nous faisions vingt-cinq et trente lieues dans leurs canots. Comme nous fûmes à l’entrée de la rivière, il y eut quelques sauvages qui songèrent que leurs ennemis les poursuivaient. Ce songe leur fit aussitôt lever le siège, encore que le temps fût fort mauvais à cause du vent et de la pluie, et furent passer la nuit au milieu de grands roseaux qui sont dans le lac Saint-Pierre. Deux jours après, arrivàmes à notre habitation. Le lendemain je fus avec eux dans leurs canots à Tadoussac. Approchant de terre, ils prirent chacun un bâton où au bout étaient pendues les têtes de leurs ennemis. Comme ils en furent près, les femmes se dépouillèrent toutes nues et se jetèrent à l’eau, allant au-devant des canots pour prendre ces têtes et Les pendre à leur col comme une chaine précieuse. Quelques jours après ils me firent présent d’une de ces têtes et d’une paire d'armes de leurs enne:nis, pour les conserver afin de les montrer au roi, ce que je leur promis, pour leur faire plaisir. »

Après cette expédition, Champlain résolut de repasser en France pour informer M. de Monts des travaux entrepris à Québec, et des découvertes effectuées pendant les quinze mois de son séjour au Canada. Reçu par le roi Henri IV avec bienveillänce, il lui fit le récit de ses expéditions et lui présenta une ceinture en porc-épic, œuvre des femmes Algonquines. Mais le privilège de la traite des castors, accordé pour un an à M. de Monts, ne fut pas renouvelé, par suite des plaintes des marins basques, bretons et normands, dont ce monopole empêchait les opérations commerciales aux terres neuves.

M. de Monts et la compagnie au nom de laquelle avait été créé l'établissement de Québec ne voulurent pas néanmoins abandonner leur œuvre, et ils ar-

mérent deux navires, dont le commandement fut remis à Champlain et Dupont Gravé. Le premier était chargé du gouvernement de la colonie et de la découverte des contrées environnantes ; le second devait continuer comme par le passé la traite des pelleteries à Tadoussac. Avant embarqué avec eux un certain nombre d'ouvriers, ils partirent de Honfleur Île 48 avril 1610 et arrivèrent le 26 mai à l'embouchure de la rivière Saguenay. Les Montagnais y attendaient Champlain, pour l'emmener encore avec eux guerroyer contre les Troquois. Ils lui apprirent que des Algonquins et des Hurons, au nombre de quatre cents, les reJoindraient à l'entrée de la rivière qui conduisait au territoire ennemi.

Le 19 juin, linfatigable explorateur était au rendezvous, et un éclaireur linformait qu'un parti d’une centaine d'froquois s'était retranché à peu de distance. Accompagné de quatre Français et de ses sauvages alliés il se dirigea vers le fort des ennemis à travers bois, étangs et marécages, dans l’eau jusqu'aux genoux et en proie aux moustiques. Leurs nuées étaient si épaisses qu'elles ne permettaient pas aux hommes de reprendre haleine « tant elles les persécutaient et si cruellement que c'était chose étrange. »

Comme les sauvages, plus agiles, avaient pris les devants, leurs hurlements lorsqu'ils découvrirent les retranchements des adversaires servirent aux Francais qui s'égaraient dans les fourrés à se diriger vers le lieu de l’action. Leur arrivée fut saluée par les alliés de cris étourdissants. La barricade des Iroquois était faite de gros arbres disposés les uns près des autres, en rond, forme ordinaire de leurs forteresses. Les assaillants s’approchèrent et commencèrent l'attaque à coups de flèches et d’arquebuses. Au fort du combat Champlain fut blessé d’une flèche au cou; il arracha l'arme, qui était garnie à son extrémité d’une pierre très aiguë, Un de ses compagnons eut le bras traversé, Les Iroquois épouvantés par les armes à feu se jetaient

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à terre à chaque détonation, mais leurs barricades élaient solides et les munitions commencaient à manquer lorsque quelques traitants français qui station- “aient à une lieue de là, attirés par le bruit de la lutte, accoururent au secours de leurs compatriotes. Des pieux arrachés firent dans la palissade une brèche qui permit de donner l'assaut. Une trentaine de sauvages précipitatent alors avee Champlain et ses compagnons dans le fort, et ce qui restait des ennemis prenait la fuite. Is n’allèrent pas loin, car ils étaient aussitôt dépêchés par ceux qui étaient restés au dehors et le peu qui s'en échappa se noya dans la rivière. Les Algonquins et les Montagnais avaient de leur côté une cinquantaine de blessés et trois tués. Ils écorchèrent les têtes de leurs ennemis morts et coupèrent un des corps par quartiers pour le manger. Is avaient fait une quinzaine de prisonniers: ils en brûlérent trois le mème jour avec les raffinements dé barbarie que l’on connaît; les autres furent conservés pour mourir à l'arrivée dans les tribus par la main des femmes et des filles qui ne se montraient pas moins inhumaines que les hommes et les surpassaient encore en cruauté. Champlain eut pour sa part de butin un de ces misé- ‘ables auquel il évita le supplice et qui, profitant d'un défaut de surveillance, s'enfuit quelques jours après. De retour à Québec, le mauvais état des affaires, gâtées par la liberté de la traite et la concurrence, les pertes éprouvées par M. de Monts et la mort de Henri IV dont la nouvelle fut apportée par des commereants, décidérent Champlain à repasser en France. Le 27 septembre il débarquait à Honfleur et le 29 décembre il signait à Paris son contrat de mariage avec Hélène Boullé, dont le père était secrétaire de la Chambre du Roi, À cet acte assistait comme témoin M. de Monts, qui portait encore le titre de lieutenant général, Au printemps de 1611, Champlain repartait pour Québec où il apprenait que plusieurs Francais avaient déjà remonté le fleuve Saint-Laurent jusqu'au sault

Saint-Louis pour y attendre les sauvages qui devaient y descendre avec des pelleteries.

Afin d'assurer la sécurité de ce commerce, il résolut de bâtir un fort au-dessous du sault et 1l choisit pour emplacement une île où trente ans après devaient s’ciever les premières maisons de Montréal.

Après avoir reçu les Hurons et les Algonquins venus pour la traite et leur avoir promis de visiter leur pays dans le courant de l’année suivante, l’intrépide voyageur regagnait Québec et les nouvelles qu'il y apprenait le décidaient à retourner promptement en France. Le 11 août il débarquait à la Rochelle.

M. de Monts s'était retiré en Saintonge, à Pons dont il était gouverneur, et avait renoncé à s'occuper de la colonie. Champlain s’adressa, dans ces circonstances, à Charles de Bourbon, comte de Soissons, qui obtint de lä reine régente le titre de lieutenant général au pays de la Nouvelle-France. Par commission du 45 octobre 1612 il nommait Champlain son lieutenant, mais sa mort survenue quelques jours après, le 4: novembre, remettait tout en question. Son neveu, le prince de Condé, à la sollicitation de l'explorateur, voulut bien donner sa protection à son entreprise, se fit nommer vice-roi le 20 novembre 1612 et, commeson prédécesseur, le choisit pour lieutenant. Il lui conféra à ce titre le gouvernement militaire et politique du pays de Canada et lui donna charge de former une association entre les personnes qu'il jugerait les plus capables de servir à la fois la colonisation et le commerce.

Malgré tous ses efforts, le nouveau gouverneur ne parvint pas à créer cette association, mais 1lobtint du prince le privilège de la traite pour trois navires de Normandie, un de la Rochelle et un de Saint-Malo. Chacun des vaisseaux devait remettre à la colonie un vingtième des pelleteries qu'il embarquerait, et fournir six hommes qui seraient employés à la guerre ou à la découverte,

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Revenu à Québec le 7 mai 1613 après une absence de deux ans, Champlain trouvait la colonie en bon état. Toujours animé de la passion des explorations aventureuses, il se rendait au sault Saint-Louis et remontait larivière des Outaouais, dont les rapides augmentaient singulièrement les difficultés et les dangers du voyage. Il faillit s'y noyer.

« Le dernier de mai, dit-il, nous passàmes un sault qui est rempli de pierres et rochers, où l’eau court de grande vitesse; et nous fallut trainer nos canots à bord de terre avec une corde. À demi-lieue de là, nous en passèmes un autre petit à force d’avirons, ce qui ne se fait sans suer, Il y a une grande dextérité à passer ces saults pour éviter les bouillons et brisants qui les traversent, ce que les sauvages font d’une telle adresse qu'il est impossible de plus, cherchant les détours et lieux plus aisés qu'ils connaissent à l’œil.

« Le samedi 1° juin nous passâmes encore deux autres saults, le premier contenant demi-lieue de long et le second une lieue, où nous eûmes bien de la peine car la rapidité du courant est si grande qu’elle fait un bruit effroyable et, descendant de degré en degré, forme une écume si blanche partout que l’eau ne paraît aucunement. Ce sault est semé de rochers; quelques iles sont çà et là couvertes de pins et cèdres blancs. Ce fut là où nous eñûmes de la peine, car ne pouvant porter nos canots par terre à cause de l’épaisseur du bois, il nous les fallait tirer dans l’eau avec des cordes, et, en tirant le mien, je me pensai perdre à cause qu'il traversa dans un des bouillons, et si je ne fusse tombé favorablement entre deux rochers, le canot m'entrainait, d'autant que je ne pus défaire assez à temps la corde qui était entortillée à l’entour de ma main, qui me l’offensa fort et me la pensa couper.

« Un sauvage vint après pour me secourir, mais j'étais hors de danger ; et ne faut s'étonner si j'étais curieux de conserver notre canot, car S'il eût été perdu il fallait demeurcr là et attendre que quelques

sauvages passassent par là, qui est une pauvre attente à ceux qui n'ont de quoi diner et qui ne sont accoutumés à telle fatigue. »

Le voyage fut continué dans ces conditions de dangers et de privations jusqu'à l’île où s'étaient cantonnés'les Algonquins auxquels Champlain rendait visite. Is lui firent le meilleur accueil tout en paraissant fort surpris de ce qu'ilavait pu remonter le cours de la rivière, et leur chef donna un grand festin pour lui souhaiter la bienvenue. Les convives arrivèrent chacun avec son écuelle de bois et sa cuiller; sans ordre ni cérémonie ils s'assirent par terre dans la cabane etle chefleur distribua une manière de bouillie faite de maïs écrasé entre deux pierres avec de la chair et du poisson coupés par petits morceaux, le tout cuit ensemble sans sel, Notre voyageur, quine voulait pas de leur bouillie « à cause qu'ils cuisinent fort saiciment », leur demanda du poisson et de la viande pour les accommoder à son goût.

Champlain avait alors l'intention, sur les indications mensongères d'un de ses compagnons, de gagner la mer qu'il croyait à peu de distance. Convaincu de l’imposture de cet homme par les renseignements que lui donnèrent les indigènes, il ne lui restait plus qu'à revenir sur ses pas; mais le retour ne s'accomplit pas sans incidents. À dix ou douze lieues de l’île où ils avaient été si cordialement accueillis, les Français avaient été rejoints par une soixantaine de canots Algonquins chargés de pelleteries pour la traite au sault Saint-Louis. Au coucher du soleil toute la bande s'arrêta pour camper dans une île boisée; mais au milieu de la nuit un sauvage, so geant que les ennemis l'assaillaient, se leva en sursaut et se prit à courir vers l’eau en eriant : « On me tue ! » Les autres s'éveillèrent tout étourdis et croyant être attaqués par les lroquois se jetèrent à corps perdu dans la rivière, ainsi qu'un des Français qui s’imagina qu'on allait l’assommer. Le bruit alarma Champlain et ses compagnons;

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ils coururent au secours des Algonquins, mais leur surprise fut extrème en les voyant se débitre dans le courant sans cause apparente. [ls parvinrent, non sans peine, à calmer cette panique qui se termina par des rires et des railleries.

Après un court séjour à Québec, Champlain se décida à repasser encore en France, où l’appelait la défense des intérêts de la petite colonie, Grâce à la protection du prince de Condé, il parvint cette fois à formerune société dans laquelle entrèrent de gros marchands de Saint-Malo et de Rouen; sa durée était fixée à onze années. Tout le cours de l'an 1614 fut occupé par ces négociations et Champlain ne put faire voile pour l'Amérique que le 2% avril 1615 ; il emmenait avec lui quatre religieux de l’ordre des Récollets, qui allaient s'établir au Canada, les pères Jamay, Dolbeau, Joseph Le Caron et le frère Duplessis. Le père Jamay s'installa à Québee, où futélevée une petite chapelle; le père Dolbeau se rendit à Tadoussac pour instruire les Montagnais et les autres tribus sauvages qui venaient y faire la traite ; le père Le Caron eut pour sa partle pays des Hurons. Une douzaine de Français l'y accompagnèrent pour commercer avec les Peaux- Rouges.

Peu de temps après le père Le Caron, Champlain se mettait en route avec quelques hommes pour les mêmes contrées. Il parvenait cette fois jusqu'aux bords du lac Huron, auquel il donna le nom de mer Douce, en raison de son étendue : cette vaste nappe d’eau a près de 300 lieues de long et 50 de large. Il visita le pays des Hurons qui lui firent bon accueil et prit part avec eux à une nouvelle expédition contre les Iroquois. C'était un moyen pour lui de parcourir et de reconnaitre tout ce domaine où la colonisation devait s'étendre un Jour.

Pour arriver à rejoindre, l'ennemi il fallut traverser, pendant trente-cinq jours de marche, les forèts et les plaines qui séparaientle lac Huron du lac Ontario, sur

la rive méridionale duquel on trouva une bourgade dont on fit le siège. Elle était entourée de quatre rangées de palissades hautes de trente pieds et affermies par de gros arbres dont les branches entrelacées constituaient un sérieux obstacle pour l'assaillant. Par suite de l’indiscipline des Hurons qui n'agissaient qu'à leur volonté et n'écoutaient aucun conseil, l'attaque échoua, malgré les armes à feu des Français; Champlain y reçut deux blessures aux jambes,

Un secours de cinq cents hommes que les Hurons attendaient n’élant pas arrivé et les escarmouches autour du village restant sans résultat, il fallut se résigner à la retraite. On emporta les blessés dans des paniers : Qils étaient mis là dedans pliés et garrottés de telle facon qu'il était impossible de se mouvoir. » EL ce n’était pas sans leur faire ressentir de grandes douleurs. « Je le puis certifier, dit Champlain, ayant été porté quelques jours sur le dos d’un de nos sauvages, ainsi lié, ce qui me faisait perdre patience ; aussit"t que je pus avoir la force de me soutenir, je sortis de cette prison. »

La retraite s’effectua sans encombre, les ennemis ayant dès la première heure renoncé à la poursuite,

Après avoir passé, un peu malgré lui, l'hiver au milieu de ces peuplades, visité les bords du lac Nipissing et rétabli la paix qu’un meurtre avait compromise entre ses hôtes et les Algonquins,Champlainredescendil à Québec où1l arriva le 45 juillet 1616. Dans un conseil tenu avecles Récollets et six des habitantsles plusintelligentsil futreconnu que malgrétousleseffortsonn’abou tirait à rien si l’on ne fortifiait pas la Nouvelle-France en augmentant le nombre de ses habitants, en obtenant la liberté de là traite et en accoutumant les sauvages à la vie sédentaire, qui permettrait seule d’avoir sur eux une action efficace. Champlain, dont les traversées ne se comptaient plus, revint encore une fois en France, avec les pères Jamay et Le Caron, pour défendre la

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cause de la colonie, mais il se heurta comme dans ses premiers voyages aux difficultés etaux oppositions soulevées par des marchands qui n'avaient d'autre préoccupation que les avantages de la traite et le prompt retour des navires pour assurer l'écoulement des pelleteries. Les troubles de la Régence com-. pliquuient encore la situation : le prince de Condé, vice-roi de la Nouvelle-France, était à la Bastille; le maréchal de Thémines fut chargé de le remplacer comme lieutenant du Roi. Condé, qui recevait 3.000 livres par an de la société constituée pour l'exploitation de la colonie, prétendait continuer à toucher cette somme ; Thémines réclamait là-dessus 1.500 écus, et de son côté l’intendant de l’amirauté voulait qu'une partie de cet argent fût employée à l'avantage de l'œuvre entreprise dans le nouveau monde. Toutes ces contestations furent renvoyées devant le Conseil du Roi et de là aux cours du Parlement. Elles se continuaient encore en 1617, pendant que Champlain retournait au Canada. Il emmenait avec lui la première famille ayant l'intention de s’y fixer sans idée de retour, celle de Louis Hébert, apothicaire, qui avait déjà fait partie de l'expédition de Poutrincourt et qui « prenait grand plaisir au labourage de la terre. » Hébert s’établit avec les siens sur un terrain compris aujourd'hui dans la haute ville de Québec, y éleva une habitation et donna, en se livrant à la culture, un exemple qui ne fut maiheureusement pas assez suivi.

Cette fois la traversée fut longue, et l’on n'arriva au port qu'après avoir épuisé presque toutes les provisions. D'autre part à Québec la disette était grande, le scorbut y avait atteint plusieurs colons et la poudre commençait à manquer. À lautomne, Champlain franchit encore l'Océan avec le père Dolbeau pour lâcher d'éclairer les principaux associés sur lasituation et en obtenir des secours.

Pendant l'hiver, deux hommes de l'habitation de Québec furent tués par les sauvages, qui manifestèrent

l'intention de se défaire de tous ces étrangers. Prévenus par le frère Duplessis auquel un indigène converti révéla le complot, les habitants se retranchèrent dans un petit fort en bois. On finit par se réconcilier : un des coupables fut livré avec deux otages, et des présents de peaux et de grains de porcelaine rachetorent le meurtre commis.

En France, Champlain, malgré toutes ses démarches, ne pouvait rien obtenir des associés et en 1618 il ramenait à Québec le père Dolbeau, avec quelques nouveaux colons décidés à tenter la fortune dans ce pays nouveau et à cultiver les terres qui leur seraient concédées. Il repassuit la même année en France, où il retrouvait les mêmes difficultés que dans ses précédents voyages : tracasscries, lésineries, délais du coté des associés ; jalousies, procès, empiétements de la part des marchands étrangers à la compagnie; indifférence de la Cour qui ne pouvait ni ne voulait s'occuper de ces possessions lointaines. Le temps se passa en vovages, en envois de secours insuffisants, en luttes acharnées entre sociétés concurrentes, entre catholiques et huguenots, jusqu’à l’arrivée du cardinal de Richelieu au ministère. Devenu grand maitre et surintendant général de la navigation et du commerce, 1l prit sous sa protection 4 colonie de la Nouvelle-France, et le 29 avril 4627 il signait l'acte d'établissement de la Compagnie des cent associés.

Aux termes de cet acte, la Compagnie s'engageait a envoyer annuclilement deux ou trois cents hommes à la colonie, à les y loger et entretenir pendant trois ans; ce temps expiré, elle devait assigner à chaque colon une quantité de terre défrichée suffisante pour sa famille, et lui fournir le blé nécessaire pour les premières semences. En retour, le roi lui accordait à perpétuité le fort et l'habitation de Québec avec tout le pays de la Nouvelle-France, « y compris la Floride, que les prédécesseurs de Na Majesté avaient fait habiter », le droit de fabriquer des armes, de bâtir et

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fortifier des places, de distribuer les terres, le tralic des cuirs, peaux et pelleteries ; et, pour quinze ans, le monopole du commerce qui se pouvait faire dans l'intérieur du pays.

La pêche des morues et des baleines était toutefois réservée et déclarée Hbre pour tous les Francais, et les habitants qui ne seraient pas nourris et entretenus par la Compagnie étaient autorisés à faire la traite avec les sauvages, à la condition que les pelleteries seraient livrées aux associés ou à leurs commis, tenus de les payer à un prix déterminé.

Pour favoriser la colonisation, le roi déclarait que tout artisan qui exercerait son métier pendant six ans dans la Nouvelle-France serait réputé maitre et pourrait tenir boutique à Paris et autres villes; que pendant quinze ans toutes les marchandises provenant de la colonie seraient exemptes d'impôts; que les descendants des Français qui se fixeraient dans le pays, ainsi que les sauvages qui embrasseraient la foi catholique, seraient censés et réputés naturels Français et jouiraient dans la mère patrie de tous les droits attachés à cette qualité sans être tenus de remplir aucune formalité de naturalisation.

La société, qui avait à sa tête le cardinal de Richelieu et Le marquis d’Effiat, surintendant des finances, comptait parmi ses membres le commandeur de Razilly, Champlain, le célèbre imprimeur Sébastien Cramoisy, l'abbé de la Madeleine et les principaux marchands de Paris, de Rouen, de Dieppe et de Bordeaux. Elle donnait les plus belles espérances pour l'avenir de l’œuvre entreprise, et le zèle des associés se manifestait dès 1628 par l'envoi de quatre navires sous la direction du sieur de Roquemont, membre de la Compagnie. Un cinquième était frété pour Le compte des Jésuites, chargés d'envoyer des missionnaires à la Nouvelle-France, sur la demande des Récollets euxmèmes, qui ne pouvaient suffire à la conversion des peuplades avec lesquelles on était ‘ntré en relations.

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