I. — La NouvELLE-l'RANCE
une maison à quelque distance de son fort, sur un terrain fertile, et prit soin de son entretien. » (Charlevoix.)
Rendue à la France avec le Canada en 1632, l’Acadie fu« divisée en trois provinces, dont le gouvernement et la propriété furent accordés au commandeur de Razilly, au jeune La Tour et au sieur Denys. Le premier eut pour son lot Port-Royal, le second la partie de la contrée au nord de ce fort, et le troisième l’extrémité du pays, de Canceaux jusqu'à Gaspé. La Tour s'installa au fort Saint-Jean, sur la rivière de ce nom.
En 1647 M. de Razilly étant mort, le sieur d’Aunay de Charnisé obtint des frères du défunt la cession de ses droits sur Port-Royal et vint s’y installer avec l’intention d'y former un grand établissement. Des uissentiments éclatèrent bientôt entre lui et La Tour dont Port-Royal était la propriété comme successeur de Biencourt, et ils ne tardèrent pas à recourir aux armes pour vider leur querelle. Charnisé, informé que La Tour avait quitté le fort Saint-Jean avec une partie de sa garnison, Jugea l'occasion favorable pour s’en emparer et y courut avec toutes ses forces. « M"° de La lour y était restée, et quoique surprise avec un petil nombre de soldats elle résolut de se défendre jusqu'à la dernière extrémité, ce qu'elle fit avec tant de courage pendant trois jours qu’elle obligea les assiégeants à s'éloigner ; mais le quatrième jour, qui était le dimarche de Pâques, elle fut trahie par un Suisse qui élait en faction et que M. de Charnisé avait trouvé le moyen de corrompre. Elle ne se crut pourtant pas perdue sans ressource ; quand elle apprit que l'ennemi escaladait La muraille, elle s'ÿ montra pour la défendre à la tête de sa petite garnison. Charnisé, qui s'imagina que cette garnison était plus forte qu’il ne l'avait cru d’abord et qui craignit d'éprouver un affront, proposa à la dame de la recevoir à composition, et elle y consentit pour sauver la vie aux braves gens qui l'avaient si bien
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secondée ; mais Charnisé ne fut pas plutôt entré dans le fort qu'il eut honte d’avoir capitulé avec une femme qui ne lui avait opposé que son courage et une poignée d'hommes; il se piaignit qu’on l'avait trompé, et il se crut en droit de ne garder aucun des articles de la capitulation, fit pendre tous les gens de M®° de La Tour, à l'exception d’ur seul, auquel il n’accorda la vie qu’à condition qu'il serait le bourreau de tous les autres, etobligea sa prisonnière d'assister à l'exécution la corde au cou. »
La malheureuse femme, succombant à la douleur et au chagrin d’un si indigne traitement, s'éteignait bientôt après ce désastre, et son misérable vainqueur la suivait peu de temps après dans la tombe. La Tour prit alors une étrange revanche : il épousa la veuve de son ennemi et redevint ainsi le maitre du fort Saint-Jean et de Port-Royal.
Cet exemple suffit pour faire comprendre quelle pouvait être l’existence des colons au milieu de pareils démêlés et comment une contrée fertile, dont les côtes poissonneuses auraient assuré l’existente de milliers de marins, restait à peu près déserte et inhabitée.
Charnisé fut remplacé par un de ses créanciers, le sieur Le Borgne, de La Rochelle, qui obtint un arrêtdu parlement de Paris en vertu duquel il prétendit se mettre en possession de tout ce qui avait appartenu à son débiteur. Ayant entrepris de chasser les sieurs Denys et La Tour de leurs domaines, il engagea avec eux une longuc série de luttes au cours desquelles intervinrent de nouveau les Anglais qui reprirent une troisième fois l’Acadie. Elle fut encore restituée à ia France en 1667, par Le traité de Bréda.
Les pionniers de la civilisation. —Coureurs des bois. Missionnaires.
Nous avons vu quelles étaient les mœurs et les coutumes des tribus au milieu desquelles venait de se fonder là colonie de la Nouvelle-France ; il est intéressant maintenant de rechercher quels hommes, poussés par l’esprit d'aventure ou par le sentiment religieux, ont établi et développé les relations entre
les indigènes et les colons, en s’exposant de gaieté de cœur aux plus grands périls, les uns pour apporter à Québec ces pelleteries si recherchées, les autres pour baptiser quelques mourants et catéchiser des peuplades réfractaires à nos idées comme à notre civilisation. Dans les premiers temps, les marchés de traite étaient naturellement voisins du golfe Saint-Laurent : les navires stationnaient à Tadoussac, où ils faisaient leurs échanges par l'intermédiaire d’interprètes. Dès ses premiers voyages, Champlain avait emmené en France de jeunes sauvages, pendant que plusieurs de ses compagnons restaient au milieu des Peaux- Rouges dont ils partageaient la vie et apprenaient la langue, Au moment de la renuse du fort de Québec aux frères Kertk, un certain nombre de Français séjournaient déjà dans ces conditions chez les Hurons, Les Algonquins et les Montagnais. Peu à peu, par leffel mème de l’extension de la colonie, les postes de traite s’avancèrent vers l’intérieur ; Québec, Montréal furent bientôt des centres visités de préférence par les sau-
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vages qui, venant du haut du fleuve, avaient moins de distance à parcourir; ils y descendaient avec des coureurs des bois engagés par la Compagnie ou des sous-traitants et y échangeaient des fourrures contre des armes et des munitions. Elles leur étient d'autant plus nécessaires que leurs ennemis, les Iroquois, recevaient de leur côté, par les colonies anglaises, des fusils, de la poudre et du plomb.
Les découvertes vers l’intérieur du continent se succédant, les lieux de traite furent transportés de Montréal et du sault Saint-Louis au delà des rapides, jusqu'aux grands lacs ; c'est ainsi que se créèrent les postes de Frontenac, desservant les bords du lac Ontario: de Détroit, entre les lacs Erié et Huron; de Michillimakinac, à trois cent lieues de Montréal, entre le lac des Ilinois et la mer Douce; des Miamis, sur la rivière de ce nom; puis le fort Duquesne, sur l'Ohio, le fort Machault au confluent de l'Ohio et de la rivière du Bœuf et d’autres autour du lac Supérieur. Presque tous consistaient en un terrain entouré d’une palissade de pieux debout, respectable seulement pour des sauvages ; à l’intérieur de cette fortitication primitive, des cabanes en troncs d'arbres servaient d'habitation et de magasins. Les tribus des alentours y venaient faire leurs échanges; l'officier commandant le fortélait souvent fermier de la traite ou intéressé dans la ferme, qu'il faisait valoir pour son compte et celui d’associés, négociants de Québec ou de Montréal. À Michillimukinac, par exemple, entrepôt des postes du Nord, les Saulteurs et les Outaouais fournissaient chaque année 6 à 700 paquets de fourrures; le commandant avait 3000 fr, de gratifications, son lieutenant 1000 fr. et l'interprète 600 fr. À Détroit, entrepôt du Sud, le poste était exploité par congés dont le prix était de 500 fr. ; les charges supportées par ces congés étaient: au commandant 3000 fr., à son lieutenant 1000 fr., à l'interprète 500 fr., à l'aumônier 500 fr., au chirurgien 300 Îfr.; en outre chaque canot de voyageur était
obligé de porter des marchandises pour les officiers qui faisaient la traite. Il sortait annuellement de ce poste de 800 à 1000 paquets de pelleteries, fournies par les Hurons, les Saulteurs, et les Poutéouatamis cantonnés à l’ouest du lac des Illinois.
Tous ces postes de traite s’échelonnaient de Montréal jusqu'aux prairies parcourues par les Sioux, et, au sud des Grands Lacs, dans la Louisiane jusqu'aux embouchures du Mississipi. Les coureurs des bois, que l’on désignait dans la colonie sous le nom de voyageurs, parcouraient ces vastes territoires, transportant dans leurs frêles embarcations les marchandises destinées aux échanges, accomplissant des voyages qui duraient parfois un an ou dix-huit mois; ils remontaient ainsi les rivières, franchissaient les rapides, et s'aventuraient sur les Grands Lacs dont ils côtoyaient les rives pendant des semaines entières. Vivant avec les Peaux-Rouges, beaucoup en adoptaient le costume et les mœurs ; les gouverneurs, à l’autorité desquels ils échappaient, leur reprochaient d’avilir les marchandises, d'augmenter le prix des castors p::r une concurrence effrénée, d’étreindociies,indisciplinables, débauchés, d'élever leurs enfants comme des sauvages. (Denonville.)
« De Montréal, écrivait un témoin, les coureurs des bois portent tous les ans des canots pleins de marchandises chez toutes les nations, d’où ils rapportent de bons castors. J'en vis revenir 1l y a sept ou huit jours vingt-cinq ou trente chargés excessivement, Il n'y avait que deux ou trois hommes pour conduire chaque canot, qui portait quarante paquets de castor valant cent écus chacun. Ils avaient demeuré plus d’un an dans leur voyage. Vous seriez surpris de voir les débauches,;'les festins, les jeux et les dépenses que ces gens font dès qu'ils sont arrivés. Ceux qui sont mariés se retirent sagement chez eux, mais ceux qui ne le sont pas font comme les matelots qui viennent des Indes ou de faire des prises en course.
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Ils dissipent, mangent, boivent et jouent tout pendant que les castors durent, et quand ils sont à bout ils vendent dorures, dentelles et habits. Ensuite ils sont obligés de recommencer des voyages pour avoir lieu de subsister. » (La Hontan.)
Les récits merveilleux de ces aventuriers charmaient les colons qui écoutaient pleins d’étonnement les détails de ces lointains voyages dont les péripéties variées se déroulaient vivantes devant eux ; les jeunes gens ne révaient plus que d'aller, eux aussi, vers ce grand Ouest où les émotions les plus intenses et les rencontres les plus étranges étaient réservées aux audacieux. Dans les maisons de bois des habitants, pendant qu’au dehors la neige étendait au loin sur les plaines et les bois son manteau d’immaculée blancheur, on faisait la veillée, comme au vieux pays, et l’on écoutait avidement ceux qui avaient pris part à ces courses périlieuses ; les uns disaient leurs rencontres avec les barbares Iroquois, les ruses auxquelles ils avaient eu recours pour dépister ces cruels ennemis ; d’autres, dépeignant les interminables prairies au delà des Grands Lacs, parlaient de ces bœufs au corps garni d'une toison touflue, dontlestroupeaux défilaient par miiliers devant les Peaux-Rouges lassés de tueries. Et les récits se continuaient : combats où l'adresse le disputait à la férocité, chasses doni les résultats confondaient lesesprits, réceptions comme n’en pouvaient rêver les grands de la terre chez d’humbles rassaux, coutumes déconcertant les imaginations les plus fécondes ; c'était Perrot, par exemple, arrivantchez les Sioux qui l’emmenaient à leur village où il était introduit avec un cérémonial étrange : « On le porta sur une robe de castors, accompagné d’un grand cortège de gens qui tenaient chacur un calumet, chantani les chansons d'alliance. On lui fit faire le tour du village et on le mena dans la cabane du chef où le traité d’amitié avec les Français fut renouvelé, »
Mais que dire de l'accueil réservé au même voyageur
par les Avyoës, tribu voisine et alliée des Sioux, campée à douze journées du Mississipi : « arriva des députés de leur part qui donnèrent avis que leur village approchait dans le dessein de s'établir avec les Français. L’entrevue de ces nouveaux venus se fit d’une manière si particulière qu'il y avait sujet de rire: ils ahordèrent Perrot en pleurant à chaudes larmes qu'ils faisaient couler dans leurs mains avec de la salive et autre saleté qui leur sortait du nez, dont ils lui frottaient la tête, le visage et les habits. Toutes ces caresses lui faisaient bondir le cœur; ce n'était que cris et hurlements de la part de ces sauvages, que l’on apaisa en leur donnant quelques couteaux et des alènes ; enfin après beaucoup de mouvement qu'ils firent pour se faire entendre, ce que ne pouvant, n'ayant pas d'interprète, ils s’en retournèrent. Il en vint quatre autres au bout de quelques jours, dont il y en avait un qui parlait illinois, qui dit que leur village était à neuf lieues, sur le bord du fleuve. Les Français les y allèrent trouver ; les femmes s’enfuirent à leur arrivée, les unes gagnaient les montagnes, les autres se jetaient dans les bois en courant le long du fleuve, pleurant et levant les mains au soleil. Vingt considérables présentèrent à Perrot le calumet et le portèrent sur une peau de bœuf dans la cabane du chef qui marchait à la tête de ce cortège. Quand ils se furent mis sur la natte, cechef se mit à pleurer sur sa tête en la mouillant de ses larmes et des eaux qui distillaient de sa bouche et du nez. Ceux qui l’avaient porté en firent de même. Ces pleurs finis, on lui présenta derechef le calumet. Le chef fit mettre un grand pot de terre sur le feu que l’on remplit de langues de bœuf, qui furent tirées au premier bouillon ; on les coupa en petits morceaux , le chef en prit un qu'il lui mit dans la bouche; Perrot l’ayant voulu prendre luimême, le chef ne le voulut pas jusqu’à ce qu’il lui eût mis, la coutume étant de mettre les morceaux dans la bouche jusqu'à trois fois quand c’est un capitaine,
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Le nombre de ceux que le goût des aventures déterminait à abandonner la culture du sol et la ferme paternelle pour le grand voyage de l'Ouest augmentait rapidement, et la Nouvelle-France voyait ainsi disparaitre Les plus intrépides de ses enfants. Pour remédier àce mal, les gouverneurs interdirentaux Canadiens de quitter la colonie sans une autorisation spéciale, et cest ainsi que furent créés les congés dont il vient d'être question à propos des postes de traite. C’étaient des permissious habituellement accordées par ordre du roi à de pauvres gentilshommes ou à de vieux officiers chargés d'enfants. Le nombre en était limité à vingt-cinq par année ; mais,remarqueuncontemporain, Q il y en avait davantage d’accordés, Dieu sait comment ».
La Hontan donne à ce sujet quelques détails qui font ressortir les bénéfices réalisés par ceux qui se livraient à la traite : « Chaque congé s'étend jusqu'à la charge de deux grands canots de marchandises. Quiconque obtient un congé ou un demi-congé peut le faire valoir soi-mème, ou le vendre au plus offrant. Un congé vaut ordinairement 600 écus, et les marchands ont coutume de l'acheter. Ceux qui les obtiennent n’ont aucune peine à trouver des coureurs des bois pour entreprendre les longs voyages qu'ils sont obligés de faire s'ils veulent en retirer des profits considérables. Les marchands mettent six hommes dans les deux canots stipulés dans ces congés avec mille écus de marchandises propres pour les sauvages, qui sont taxées et comptées à ces coureurs des bois à quinze pour cent plus qu'elles ne sont vendues argent comptant à la colonie. Cette somme de malle écus rapporte ordinairement au retour du voyage 700 pour
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100 de profit, quelquefois plus, quelquefois moins, parce qu'on écorche les sauvages du bel air; ainsi ces deux canots qui ne portent que 1000 écus de marchandises trouvent, après avoir fait la traite, assez de castors de ce provenus pour en charger quatre; or quatre canots peuvent porter 160 paquets de castor, c'est-à-dire 40 chacun, chaque paquet valant 50 écus : ce qui fait en tout, au retour du voyage, la somme de 8000 écus. Voici comment on en fait la répartition:
« Le marchand retire en castors de ces 8000 écus de pelleteries le payement du congé, que j'ai fail inonter à 600 écus, celui des marchandises qui va à 1000 écus. Ensuite, sur les 6400 de surplus, il prend 40 p. 100 pour le prêt à la grosse aventure, ce qui fait encore 2500 écus. Après quoi le reste est partagé entre les coureurs des bois qui n’ont assurément pas volé les 600 écus où à peu près qui restent à chacun d'eux, car leur travail est inconcevable.
« Le marchand gegne outre cela 25 p. 100 sur ces peaux de castor en les portant au bureau des fermiers généraux où le prix des quatre sortes de castors esl fixé, car s'illes vendait à quelque autre du pays argen comptant, il ne serait payé qu’en monnaie courante du Canada qui vaut moins que les lettres de change du directeur de ce bureau pour La Rochelle ou Piuris, où elles sont payées en livres de France qui valen vingt sols au lieu que la livre de Canada n'en vaut que quinze. »
Le benéfice était considérable pour le traitant, ot le profit bien maigre pour le coureur des bois, muis celle existence vagabonde avait de tels attraits qu’elle à toujours trouvé de fervents adeptes jusqu’à nos jours avec les chasseurs de la Compagnie de la baie d'Hudson et les rappeurs des pays d'en haut, qui vont poursuivre aux extrémités du continent les fauves fuyant devant l'invasion humaine, Un missionnaire, l'abbé Petitot, en dépeint un des types les plus réussis dans la personne de sieur Jérôme Saint-Georges de Laporte,
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attaché au fort de Bonne-Espérance, sous le Cercle polaire, à 2000 lieues de Montréal.
C'était un homme de soixante-cinq ans, d’une taille au-dessus de la moyenne, à la démarche lourde comme celle d’un matelot. «Quoique Français d’origine, d'esprit, de langue et de religion, Laporte participait plus du Peau-Rouge que de l’Européen, à cause d’une certaine conformité d'humeur, par adoption et goût de la vie sauvage. Ses aspirations l'avaient poussé dans le désert à un âge où les jeunes gens recherchent les amusements des grandes villes, et comme il est bien plus facile de descendre l'échelle sociale que de la remonter, Jérôme était devenu un sauvage dans toute l’acception du mot. » Sa vie avait été des plus mouvementées : serrurier, maréchal ferrant, vitrier à l’occasion, suppléant même un dentiste, cocher à Montréal, ouvrier de chantier, charpentier, coureur des bois, il avait déjà parcouru tout le haut et le bas Canada lorsqu'il arriva au fort Garry et devint agent de la Compagnie. Expédié dans les Montagnes-Rocheuses, au fort Halkett, il faillit y mourir de faim et eut « l’exceptionnel avantage de connaître le goût de ses culottes de peau d’élan ». Il était enfin venu s’échouer au fort Bonne-Espérance, où le missionnaire lui rendait visite :
« Après trois grandes heures de course sur la glace, nous arrivons à la pêcherie principale du fort. J'y vois un long échafaudage couvert de poissons à la pente, c’est-à-dire suspendus par la queue dans des brochettes de bois ; des canots d’écorce à demi enfouis sous la neige, et une petite barque échouée sur la sable d’une anse retirée ; puis enfin une misérable cabane en troncs d'arbres dont la porte est si basse que jesuis obligé de m'incliner profondément peur pénétrer dans l'intérieur. Dans l'obscurité de cette tanière noire et chaude, je me cogne la tête contre les poutres. Au milieu est une informe et manstrueuse cheminée, dans l’âtre de laquelle flamboie un bûcher dont la clarté ne sert qu'à épaissir les ténèbres autour d'elle,
De chaque côté, deux réduits profonds et noirs sont occupés par des tréteaux en rondins, décorés du nom de lits. 11 me fut bien difficile d’y distinguer des formes humaines assises dans la pénombre du foyer. Derrière la porte un tréteau semblable, à deux étages, sert de double perchoir à d’autres habitants de l’antre. Deux lucarnes, d’un pied carré, couvertes d’un morceau de parchemin épais, à peine débarrassé de sa maque, prennent le nom de châssis, l'équivalent canadien du mot fenêtre. Le jour ne peut même y passer. À terre, quelques madriers disjoints, enduits d’une crasse révoltante, s'appellent plancher. Pour plafond, le toit du gourbi, dont lesinterstices des perches alignées laissent passer des bavures de torchis.
« On aurait pu prendre ce taudis pour une porcherie; eh bien ! c'était l’hôtel du sieur Jérôme Saint-Georges de Laporte, pêcheur, trappeur et coureur des bois, alternativement ou à la fois. Un Indien, le petit Rognon, lui servait d'aide. Leurs familles les entouraient.
« — Cent trente-deux! mon Père, s’écria le bonhomme en me secouant la main avec joie, si vous m'aviez avarti que vous deviez venir, je vous aurais résärvé qu'ques foies de loches, et perparé un flan d’àâfs. Y en a ben de ce temps-cite des àfs, rapport que le poisenn fraye que c’est tchtrible.
« Allons, toë, la veille, vas-tu grouiller un brin ? ajouta-t-1l en se tournant vers sa moitié Marie Tralawessini, une Peau-de-Lièvre. Voës-tu pas le Père qui a faim, depuis c’té matin qu'il court sur la rivière par le fret qu'il fait ?
« Et toë, Saint-Georges, bon à rien, veux-tu ben donner ton siège au Père, malhonnète ? Allons, Père, assisez-vous, vlà une escabelle. Et pernez garde de timber à la renvärse, rapport que le banc n’a que trois pattes. Faut que je vous en fasse un nâf pour le jour que vousreviendrez. »
On prépare le repas : c’est un gros poisson blanc pendu par la queue devant l’âtre,
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« — Allons, la veille, reprend Laporte, un coup de balai sur le plancher, rapport qu'on va bientôt mett'e la tab”.
« Dieu sait si ledit plancher en rondins avait besoin d'un coup de balai pour devenir une table. Le poisson cuit, la vieille étendit par terre un morceau de toile d'emballage qui avait servi à empaqueter des rêts ; elle y déposa des assiettes et des tasses en fer-blanc, et plaça au milieu le poisson. I futdépecé séance tenante. La carapace écailleuse, aussi noire que le plumage du corbeau, fut enlevée tout d'une pièce, laissant la chair fumante et cuite dans son huile. Elle n’était ni rôtie ni bouillie, mais comme cuite à l’étuvée. Seulement ce poisson non exentéré avait une odeur et un goût d'entrailles repoussants. Je ne lui fis pas honneur.
« Peux foies de lotte, assaisonnés de morceaux de charbons, de cendres et autres ingrédients inconnus des gourmets, furent ensuite servis dans une poêle sans queue. Un petit chaudron de cuivre rouge détamé et plein de thé lui fit pendant. Et dans ce récipient chacun puisa à tour de rôle en plongeant son pot, » (Quinze ans sous le Cercle polaire.)
Voilà, pris sur le vif, ce retour à la vie sauvage, qui a trop souvent séduit les coureurs des bois, 11 faut ajouter que les luttes, les privations extrêmes pendant les expéditions, et d’autre part les excès aux heures de prospérité, s'ils n’entumaient pas Les plus robustes, altéraient fréquemment et détruisaient la santé des autres qu’une mort prématurée enlevait bientôt, ou que leurs infirmités mettaient à la charge de la colonie. Par contre, leur séjour parmi les indigènes, leurs liaisons dans les tribus qui les adoptaient, créaienten faveur des Français des relations et des alliances qui leur ont été des plus utiles. Enfin, on doit le reconnaitre, les entraves apportées par le gouvernement au commerce, l’extension donnée d'autre part à la traite des pelleteries, favorisaient cette profession de voyageur, que les dangers rendaient en quelque sorte plus
honorable, et beaucoup de ceux quis'y étaient une fois adonnés n’en comprenaient plus etn'en pouvaient plus aimer d'autre.
En même temps que les coureurs des bois, mais dans un autre but et animés de sentiments plus élevés, les missionnaires parcouraient les mêmes contrées lointaines. Les Récollets, venus les premiers avec Champlain, avaient tracé la route. Trop peu nombreux pour suffire à la tâche d'évangéliser les tribus éparses dans la Nouvelle-France, ils cédaient bientôt la place aux Jésuites, dont les représentants au Canada donnèrent, il faut le reconnaître, l’exemple du courage poussé jusqu'au martyre et d’une abnégation plus qu'humaine. Bancroft, dans son Histoire des États-Unis, fait d'eux cet éloge qui, de la part d’un protestant, mérite d’être reienu : «Toutes les traditions de ce temps témoignent en leur faveur : s'ils avaient les défauts d’un ascétisme superstitieux, ils savaient résister avec une invincible constance et une profonde tranquillité d'âme aux horreurs d’une vie entière passée dans les déserts du Canada. Loin de tout ce qui fait le charme de la vie, ils mouraient entièrement au monde et trouvaient au fond de leurs consciences une paix que rien ne pouvait altérer. Le petit nombre de ceux qui arrivaient à un âge avancé, quoique courbés sous les fatigues d’une mission pénible, n’en travaillaient pas moins avec toute la ferveur d’un zèle apostolique. L'histoire de leurs travaux est liée à l’origine de toutes les villes célèbres de l’Amérique francaise, et il est de fait qu’on ne pouvait doubler un seul cap ni découvrir une rivière que l'expédition n’eût l’un d'eux à sa tête.
rest l'enthousiasme religieux qui a fondé Montréal, conquis les déserts, exploré le Mississipi. C'est à l’Église romaine que le Canada doit ses autels, ses hôpilaux, ses séminaires. »
Ce témoignage est confirmé par un autre historien américain, Parkman, qui rend aux missionnaires français un solennel hommage : « Dans les nombreuses
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relations de cette lugubre époque, on ne trouve pas une ligne qui donne occasion de soupçonner qu'un seul homme de cette troupe fidèle ait fléchi ou hésité, Tous montraient une froide intrépidité qui étonnuil les sauvages et imposait le respect. »
L'existence de ceux qui vinrent les premiers répandre la foi chrétienne dans le Nouveau-Monde au péril de leur vie fut singulièrement pénible, surtout lorsqu'ils accompagnaient des peuplades errantes. Le Pere Le Caron, par exemple, décidé à hiverner avec les Montagnais pour apprendre leur langue et les instruire, partait de Québec au mois de novembre 1618 avec un jeune Français qui désirait se rendre capable de servir un jour d'interprète à la Compagnie âes marchands. « Les peines et les incommodités qu'ils souffrirent furent très grandes, car outre qu'il leur fallait souvent changer de place et faire tous les jours de nouveaux trous dans le profond des neiges pour se pouvoir coucher ct y passer les longues nuits de l'hiver, la fumée et les grands froids leur donnaient encore bien de la peine, mais beaucoup plus la faim et la nécessité lorsque, manquant de chasse, il ne savaient de quoi se T'ASSASIET. »
Pour ceux qui séjournaient au milieu de nations pius sédentaires, Le confortable n'élait pas beaucoup plus grand. Le Père Sagard écrivait de la bourgade des Hurons : « Notre cabane fut bâtie sur le coteau d’un fond où passait un ruisseau de l’eau duquel nous nous servions à boire ct faire notre sagamité. Cette cabane pouvait avoir environ vingt pieds de longueur et dix ou douze de large, faite en la forme d’un berceau de jardin, couverte d’écorce partout, excepté au faite où l'on avait laissé une ouverture d’un bout à l’autre pour sortir la fumée. Pour notre repos de la nuit, nous le prenions contre la terre, sur une petite natte de jones, avec un billot de bois pour chevet. A l’entour de notre logis, bien que le sol fût un peu maigre et sablonneux, nous accommodämes un
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jardin. Les pois, herbes et autres petites choses que nous yavions semies y profitèrent assez bien et eussent fait davantage si la terre eût été bien labourée, mais il nous fallait servir d’une vieille hache au lieu de bôche et d’un bâton courbé et pointu pour tout le reste des instruments. Si notre jardin n'était point bon, notre cabane était encore moindre, car pour avoir été faite hors de saison l'écorce se creva toute et 1l s'y fit de grandes fentes, de sorte qu'elle nous garantissait peu ou point des pluies qui nous tombaient partout, non plus que des neiges l'hiver, desquelles nous nous trouvions parfois couverts le matin en nous levant. Si la pluie était âpre, elle nous éteignait notre feu, nous privait de manger et nous causait Lant d’autres incommodités qu'il n’y avait pas un coin en notre logis où il ne plût comme dehors, ce qui nous contraignait d'y passer des nuits entières Sans Gormir, cherchant à nous tenir debout ou assis en quelque éoin pendant CCS OTages.
« La terre nue ou nos genoux nous servaient de table à prendre nos repas. Les nappes ni les serviettes ne sont point en usage en ces pays-là, et n'avions autre linge pour essuyer nos doigts après ieau que les seules feuriles de maïs. Nous avions quelques couteaux, mais ils ne servaient aux repas pour ce que nous n'avions point de pain à couper et si rarement de la viande que nous avons passé des six semaines et deux mois entiers sans en manger un seul morceau. »
« Ajoutez à cela, disait le Père Brébeuf, que votre vie ne tient qu’à un fil; un mécontent vous peut brûler ou fendre la tête à l'écart, Et puis vous êtes responsable de la stérilité ou de la fécondité de la terre sous peine de la vie; vous êtes la cause des sécheresses ; si vous ne faites pleuvoir on ne parle pas moins que de se défaire de vous. »
A ces misères incessantes se joignaient les dangers que présentait le séjour au milieu de tribus toujours
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en guerre les unes avec les autres, la difficulté de se faire comprendre des indigènes lorsqu'on leur parlait d’une religion dont les termes mêmes n'avaient pas d’équivalent dans leur langue, les lenteurs de l’étude d'idiomes dont les éléments étaient inconnus, les accusations des jongleurs dont le prestige était détruit par les robes noires. Les hommes qui acceplaient volontairement de si dures épreuves, sans autre espoir qu'une idéale récompense au delà de la mort et du martyre qui les attendait, étaient des Français, plusieurs de familles nobles, riches, habitués au luxe des grandes villes, et dont la patrie peut être fière comme de tous ceux qui ont porté au loin ses vertus solides, ses idées généreuses et ses plus nobles sentiments.
Les premiers gouverneurs. — Fondation de Montréal. — Incursions des Iroquois. — Héroïque fait d'armes de dix-sept Canadiens.
Le successeur de Champlain an gouvernement de ia Nouvelle-France, avec le titre de lieutenant général du roi, fut nommé le 10 mars 1636; c'était M. de Montmagny, chevalier de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, « homme distingué par son courage, sa persévérance et son dévouement, administrateur fidèle, zélé défenseur des droits et de l’honneur de la France ». Son nom, traduit par les sauvages en Onontio, la Grande Montagne, devint le terme par lequel les indigènes désignèrent dans ia suite tous les gouverneurs.
M. de Montmagny arrivait à Québec le 14 juin 1636 avec plusieurs navires, quelques troupes et des secours abondants. Il s’occupa immédiatement de fortifier la cité naissante dont il dressa le plan, et fil installer une batterie commandant le passage du fleuve. Aux Trois-Rivières, le poste fut agrandi el pourvu d’une plate-forme garnie de canons.
L'arrivée de nouveaux colons augmenta heureusement le personnel de !a petite colonie; deux familles, celles de Le Gardeur de Repentigny et de Le Neuf de La Potherie, originaires de Normandie, comptaient à elles seules quarante-cinq personnes. M. de Repentigny amenait avec lui sa mère, sa femme, son frère, des sœurs et plusieurs enfants. « Nous avons ici, écri-
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