X VII
Luttes entre les gouverneurs et l’évêque de Québec. M. de Tracy est nommé vice-roi. — Progrès de la colonie.
Le vicomte d’Argenson, qui avait remplacé comme gouverneur M. de Lauzon, manquait, ainsi que ce dernier, des qualités nécessaires pour remédier à un état de choses que les faibles forces mises à sa disposition ne pouvaient d’ailleurs beaucoup modifier. Il était en outre en complet désaccord avec l’évêque de Québec, Monseigneur Laval, dont le caractère entier s’accommodait mal d’un gouverneur trop imbu des idées de la mère patrie au point de vue de la justice et du droit. Un seul exemple suffira pour le démontrer; c'est M. d’Argenson lui-même qui, le 5 septembre 1658, peu de temps après son arrivée, écrivait cette lettre caractéristique :
«M. l'Évêque a un zèle qui le porte souvent hors du droit de sa charge, et une telle adhérence à ses sentiments qu'il ne fait aucune difficulté d’empiéter sur le pouvoir des autres, et avec tant de chaleur qu’il n’écoute personne. Ces jours derniers, il fit enlever une servante d’un habitant de Québec et mit de son autorité cette fille chez les Ursulines, sur le seul prétexte qu'il voulait la faire instruire ; et par là il priva cet habitant du service qu’il avait droit de recevoir de sa servante, après l'avoir amenée de France avec beaucoup de frais. Si je n’eusse insinué sous main d’accommoder cette affaire et que l'habitant eût poursuivi l’évêque en
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justice, j'eusse été obligé de pousser l'affaire avec beaucoup de scandale, et cela par la volonté de ce prélat qui dit que l’évêque peut ce qu'il veut et qui ne menace que d’excommunication. »
De son côté, Monseigneur Laval, usant de son crédit auprès de M. de Lamoignon, le priait de rappeler un gouverneur qui ne partageait pas ses idées au point de vue du prosélytisme.
M. d’Argenson, en butte à des attaques qu'il croyait imméritées, atteint d'ailleurs d'’infirmités que le climat du Canada ne faisait que rendre plus douloureuses, fatigué enfin de la lutte incessante contre les sauvages, demanda lui-même à être relevé de ses fonctions.
A la suite de la campagne dont les Montréalais avaient supporté tout l'effort, il adressait à Paris un mémoire dans lequel il manifestait son découragement, et disait : « Il faut n'avoir point vu la situation de nos habitations françaises, répandues le long du fleuve Saint-Laurent, pour ignorer le danger qu'elles courent soit par la famine si les ennemis brûlent les blés et tuent les bestiaux, ce que nous ne pourrions pas présentement empêcher; soit par l’armée des Iroquois si elle se répand dans la campagne, comme c'était son dessein ce printemps. Elle était de 700 hommes et s’est contentée de la défaite de dix-sept Français et de celle de quelques sauvages, et par là a été détournée d'enlever et de brûler plusieurs habitations, tellement écartées les unes des autres qu’elles ne doivent pas attendre de secours. »
Il était trop évident que M. d’Argenson ne se trouvait plus en état de diriger la colonie, et il fut pourvu à son remplacement.
Son successeur, le baron d’Avaugour, arrivait à Québec le dernier jour du mois d'août 1664, et partait dès le lendemain pour visiter Montréal et les Trois- Rivières. La faiblesse des postes lui parut extrême, ct il témoigna son étonnement de voir qu'avec si peu de 1. — La Nouvezze-FRANCE. 12
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forces son prédécesseur avait pu garder le pays. Il le pria de äire au roi que si, l’année suivante, il ne recevait pas les renforts qui lui avaient été promis, il se retirerait sans attendre son rappel. Il écrivit dans le même sens et chargea de sa lettre un des principaux colons, M. Boucher, à qui Louis XIV et Colbert firent le meilleur accueil. Pour mettre le ministre à même de juger des ressources du Canada, M. Boucher composa et fit imprimer à Paris une brochure qu’il intitula : « Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France. » L'ouvrage est dédié à Colbert.
Malheureusement, par suite des luttes que la France avait alors à soutenir en Europe, les secours furent retardés jusqu’en 1665, et les brigandages des Iroquois continuèrent à dévaster la colonie, qu’en 1663 un vioient tremblement de terre vint en outre ravager.
Comme pour M. d’Argenson, l'entente entre l’évêque et le gouverneur n’avait pas été de longue durée, mais une autre cause avait contribué à les brouiller, c'était la vente de l’eau-de-vie aux sauvages. Les missionnaires, constatant les terribles effets des liqueurs fortes sur les Peaux-Rouges, demandaient instamment, et l’évêque avec eux, que cette vente fût rigoureusement interdite et punie des peines les plus sévères. Le gouverneur, faisant droit à ces vives réclamations, venait de faire fusiller trois hommes surpris au moment où ils se livraient à ce commerce malgré ses défenses, lorsqu'une veuve, habitant Québec, convaincue du même méfait et jetée en prison, fut réclamée par le Père Lallemant, recteur du collège des Jésuites. Le baron d’Avaugour, froissé de cette intervention, singulière dans la circonstance, répondit avec colère que puisque la vente de l’eau-de-vie aux sauvages n’était pas une faute pour cette femme, elle ne le serait plus pour personne, et qu'il ne voulait pas être le jouet de de ces contradictions.
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M. d'Avaugour, les autres pour l’évêque. Les choses en vinrent à ce point que le prélat, mitre en tête, crosse en main, suivi de tout son clergé, monta en chaire et prononça l’excommunication contre tous ceux qui se livreraient à la traite des liqueurs fortes. Ses anathèmes ne produisant pas tous les résultats qu'il désirait, 11 se décida à passer en France, où il obtint le rappel du gouverneur et son remplacement par une de ses créatures, le chevalier de Mézy, major de la citadelle de Caen, sur la uscilité et la soumission duquel il croyait pouvoir compter.
L'administration du baron d'Avaugour, malgré les difficultés au milieu desquelles il avait eu à se débattre, avait donné quelque répit au Canada, et démontré aussi la nécessité d'organiser plus complètement le pouvoir civil et judiciaire. A la veille de quitter la colonie, ce gouverneur adressa au roi un plan ‘rès étudié sur les moyens d'étendre la domination française dans tout le nord de l’Amérique.
« Pour penser tout de bon à y planter les fleurs de lvs, disait-il avec raison, je ne vois rien de plus solide que de fortifier Québec, faire un fort sur sa droite, de l’autre côté du fleuve, et un à sa gauche sur la rivière Saint-Charles; cela soutenu par un envoi de trois mille hommes. Ainsi ce poste serait parfaitement établi et une très grande affaire commencée. Pour y bien parvenir, il faut deux choses: cent mille écus pour les fortifications, et que les trois mille soldats soient choisis non seulement pour la guerre, mais aussi pour le travail; qu’en venant dans ce pays ils se proposent d’y ouvrir la tranchée d’une place et de retrancher un camp, ce qui leur semblera bien doux, car ils sauront que c’est pour leur établissement. Pour la sûreté de la chose, il faut faire état de les entretenir trois années et dans la première de leur donner du blé pour la semence. Le tout ainsi exécuté, je confirme qu'il n’y à puissance au monde qui sorte les Français, de Québec. »
M. d'Avaugour conseillait ensuite d'organiser dix provinces comme celle de Québec, d'envoyer trois mille hommes dans les cantons des [roquois pour disperser cette canaille, et de construire un fort solide au lieu où les Hollandais avaient établi celui d'Orange, qui n'était qu'une méchante redoute de bois, moyennant quoi Sa Majesté « serait le maître du plus beau ct du plus grand État du monde ».
Si ce projet, facile à réaliser malgré les frais qu'il pouvait entraîner, avait été accepté et poursuivi énergiquement, il aurait incontestablement assuré à la France la possession de l’Amérique du Nord. Malheureusement les luttes sur le vieux continent absorbaient le plus clair des forces de la monarchie, et la possession de territoires déserts à peu près inconnus la laissait indifférente.
Aux demandes si pressantes et si justes ce M. d’Avaugour il fut répondu par l'envoi de cent familles auxquelles une subvention était accordée pendant un an, afin qu’elles pussent commencer des défrichements. Le gouverneur était en même temps avisé de son rappel. De retour en France, il obtint du roi la permission de servir contre les Turcs et se fit tuer bravement en défendant le fort de Serin, sur les frontières de Croatie.
En septembre 1663, M. de Mézy, désigné pour remplacer M. d'Avaugour, arrivait à Québec avec Monseiseigneur Laval et M. Gaudais, commissaire du roi, chargé de s'informer des besoins de la colonie, de réunir des renseignements sur la population, la fertilité du sol, le défrichement des terres, la traite des pelleteries, l'administration de la justice et l'emploi des deniers publics.
Quelques mois auparavant, la compagnie des Cent Associés, ayant perdu un grand nombre de ses membres et ne pouvant plus remplir ses obligations, avait remis au roi le Canada, s’en rapportant à son équité pour les dédommagements qu’il croirait devoir lui accorder. Par un édit d'avril 1663, Louis XIV faisait rentrer la
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colonie dans le domaine royal, et eréait un conseil souverain chargé d’administrer la justice et de réglementer le cominerce local ainsi que les affaires de police selon la Coutume de Paris. Ce conseil, auquel était déféré le jugement définitif de toutes les affaires administratives et judiciaires, avait les mêmes droits que les parlements de France ; il était composé du gouverneur, de l'évêque, de conseillers primitivement au nombre de cinq, puis de douze, d’un procureur du roi et de l’intendant qui devint, en 1675, président du conseil.
Le peu de succès de la compagnie des Cent Associés et les embarras ainsi que les retards apportés par elle à la colonisation ne suffirent pas malheureusement à éclairer le gouvernement de Louis XIV sur les inconvénients de ce genre de monopole, et une nouvelle société privilégiée fut créée sous les auspices du ministre de Lyonne. Elle prit le nom de Compagnie des Indes occidentales. Par lettres patentes du mois de mai 14664, le roi lui concédait tout le commerce des pays de terre ferme d'Amérique, de l’Amazone à l’Orénoque, aux Antilles, au Canada et à l’Acadie ainsi que sur la côte d’Afrique, du cap Vert au cap de Bonne-Espérance.
La société était établie pour quarante ans. Composée de marchands et d'hommes d’affaires dont le profit particulier était le seul but, elle fit encore moins pour la colonisation de la Nouvelle-France que la compagnie des Cent Associés, au nombre desquels s'étaient du moins trouvés des personnages éminents qui avaient consacré une partie de leur fortune à la création d’établissements de bienfaisance ou de centres comme Montréal.
Un des hommes qui ont le plus contribué au développement de le colonie, l’intendant salon, écrivait à Colbert dès 1666 au sujet de cette nouvelle société : « Si le roi a regardé la Nouvelle-France comme un beau pays, dans lequel on peut former un grand
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