‹ La Nouvelle-France [microforme]Chapitre 58 sur 88 · FA RS · texte numérisé non relu

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nouveau monde, et de quitter celui qu’on connait et que l’on aime pour aller vivre dans un autre climat, avec des gens qu'on serait fàäché de connaître en celuici. « Onest de tout pays: » ceci est de Montaigne, mais en disant cela il était bien à son aise dans sa maison. »

C'était transmettre d’une manière charmante une mauvaise nouvelle.

Nommé le 6 avril 1672, M. de Frontenac débarquait à Québec à la fin de l'été, et le 12 septembre, le conseil souverain, réuni en séance solennelle, enregistrait les lettres patentes du roi relatives à sa nomination. Sa commission lui prescrivait de faire prêter serment aux officiers du conseil et aux trois ordres du pays. «Il fallut alors, écrit-il à Colbert, donner une forme à ce qui n’en avait point encore eu. »

Cette pâle imitation des états géreraux n'eut d'ailleurs pas de lendemain, car le gouverneur reçut de Colbert cette réponse datée du 43 juin 1673: « L’assemblée et la division que vous avez faite de tous les habitants du pays en trois ordres ou états, pour leur faire prêter le serment de fidélité, pouvait produire un bon effet dans ce moment-là, mais 1l est bon que vous observiez que, comme vous devez toujours suivre dans le gouvernement et la conduite de ce pays-là Les formes qui se pratiquent ici, et que nos rois ont estimé du bien de leur service depuis longtemps de ne point assembler les états généraux de leur royaume, pour peut-être anéantirinsensiblementcette forme ancienne, vous ne devez aussi donner que très rarement, et pour mieux dire jamais, cette forme au corps des habitants dudit pays ; etil faudra même, avec un peu de temps et lorsque la colonie sera encore plus forte qu’elle n'est, Supprimer insensiblement le syndic qui présente des requêtes au nom de tous Les habitants, étant bon que chacun parle pour soi, et que personne ne parle pour tous. »

Si le comte de Frontenac avait eu l’idée de donner quelque vie à cette forme ancienne qui permettait aux

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habitants de la colonie d'exposer leurs besoins etleurs vœux, la lettre de Colbert la fit disparaitre, et le gouverneur, se le tenant pour dit, « prit le roi pour modèle, mais en voulant marcher sur ses traces, il opéra ces changements avec des formes et des manières si hautaines et si despotiques que, malgré son influence et sa capacité, il se fit des ennemis nombreux et implacables. » (Garneau.)

L°s dix années de son gouvernement furent occupées par es soins à donner au maintien de la paix entre les nombreuses tribus sauvages du Canada; par les mesures à prendre au regar d des coureurs de ‘s bois dont le nombre avait rapidement augmenté et dont ia dispersion dans les contrées lointaines affaiblissait la colonie; par des luttes ardentes, comme au temps des premiers gouverneurs, contre certaines prétentions du clergé à la direction des affaires, et contre l’intendant ainsi que le conseil souverain dont les agissements contrariaient ses vues sur le développement de la Nouvelle-France.

Dès son arrivée à Québec et après avoir obtenu de MM. de Courcelles et Talon tous Les renseignements nécessaires sur la direction à suivre pour maintenir les Peaux-Rouges en paix dans leurs cantonnements, M. de Frontenac, se ralliant complètement à l’idée de ces deux administrateurs d'édifier un fort sur les bords du lac Ontario pour tenir en respeet les Iroquois, décida tout d'abord de procéder sans délai à sa construction. Il était informé d’ailleurs par un traitant, Cavelier de La Salle, qui parcourait le canton des Onnontagués, que les Anglais engageaient vivement Les Iroquois à recommencer leurs courses contre les Francais, à s’allier avec les Outaouais et à détourner sur la Nouvelle-York les pelleteries que ces derniers apportaient à Montréal. I fallait avoir sur le lac Ontario un établissement destiné à intercepter les com munications entre ces sauvages et à servir, ST Y avait lieu, de point de départ pour une expédition dis Les

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cantons. En conséquence, Frontenac fit inviter par La Salle les Iroquois à se trouver le printemps suivant à l'entrée de la rivière de Cataracoui, etil s’y rendit lui-mème de Montréal, avec deux bateaux plats et cent vingt canots portant six canons et quatre cents hommes. Descendu à terre, il fit dresser les tentes pour loger les troupes ; le lendemain 13 juillet, à sept heures du matin, les soldats en armes, rangés sur deux files devant le pavillon du gouverneur, et ses gardes revêtus de leurs casaques virent passer entre leurs rangs une soixantaine le chefs drapés dans leurs plus beaux costumes et tout surpris d’un appareilsi nouveau pour eux. Après s'être assis et avoir fumé pendant quelque temps, suivant leur coutume, lun d’eux harangua M. de Frontenue, le remercia d'être venu les visiter, manifesta l'espoir qu'il maintiendrait toujours la paix avec eux, et déclara qu'ils seraient comme ses enfants, toujours soumis à ses ordres. Chacun des chefs renouvela les mêmes assurances au nom des siens, et fit présent au gouverneur d’un collier de porcelaine.

Frontenac, se conformant fort habilement aux usages de ses hôtes, fit allumer un feu auprès d'eux, et leur répondit par un discours que traduisit aussitôt un interprète. « Mes enfants, leur dit-il, j'ai fait allumer ce feu pour vous voir pétuner et pour vous parler. Vous avezbien faitde suivre lescommandements ac votre père en venantici. Prenez donc courage, vous y entendrez sa parole pleine de douceur et de paix, qui remplira de joie vos cabanes; car ne pensez pas que la guerre soit le sujet de mon voyage. Mon esprit est tout rempli de paix et elle marche avec mot. Je suis qu'il y acu des êtres malveillants qui ont voulu vous persuader que je ne venais en ces cantons que pour manger vos villages, mais ce sont des brouillons qui voudraient rompre l’union entre nous. Soyez donc convaincus que je n'ai eu d'autre dessein que de venir vous voir, car il était juste qu'un père connût ses

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Le 17 juillet, les chefs étaient reçus de nouveau avec le même appareil; le gouverneur les engageait à abandonner leurs superstitions pour embrasser la religion chrétienne, à faire bon accueil aux robes noires qui iraient au milieu d'eux pour les instruire et à maintenir la paix avec les Français et les sauvages sous leur protection; il ajoutait que le premier qui la romprait serait pendu. Arrivant au véritable but de son voyage, illeur répéta que le fort construit par ses hommes servirait de lieu d'échanges ; qu’ils y trouveraient les marchandises dont ils avaient besoin, et qu'ils n'auraient plus à faire une centaine de lieues pour aller les chercher à Montréal « par des chemins rudes et fâächeux. »

IL les invita enfin à faire apprendre le français à leurs enfants par Les soins des missionnaires, et à lui en confier quelques-uns qu'il ferait instruire à Québec, « Je n’ignore pas, leur dit-il, l'amour que vous avez pour eux, mais ce que je puis vous affirmer, c’est que j'en aurai autant de soin que s'ils étaient les miens, que je les adopterai pour tels, que je garderai Les garcons chez moi et mettrai les filles chez les religieuses de Québec, où les Hurons ont déjà les leurs et où ils peuvent vous assurer qu'elles sont bien élevées ; que je les visiterai souvent, et que vous pourrez les venir voir quand vous voudrez, promettant de les rendre lorsque vous me les redemanderez, si vous ne souhaitez pas que je les marie avec des Français quand elles seront élevées. »

Les Hurons présents à cette conférence confirmèrent la déclaration du gouverneur, et se direnttrès heureux de l’éducation donnée à leurs enfants. On échangea des présents ; les chefs sauvages reçurent quinze fusils, de la poudre et du plomb, vingt-cinq chemises, autant depaires de bas, des manteaux et du tabac. Ils offrirent de leur côté des colliers de porcelaine.

Dès le premier jour de l'arrivée à Calaracoui, les

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Français, stirnulés par la présence des guerriers sauvages, avaient commencé, sur le plan arrêté par le gouverneur, à creuser la tranchée destinée à recevoir la palissade de pieux, à abattre des arbres et à les équarrir. L'activité déployée fut telle qu’au bout de six jours l’enceinte était fermée et mise en état de défense ; on avait consiruit en même temps des ba- ‘aques à l’intérieur pour la garnison, et déblayé ving! arpents de terre afin d’y cultiver des graines ou des légumes. L'emplacement du fort, qui prit le nom de Frontenac, était bien choisi, au bord d’une baie profonde, où s'élève aujourd'hui la ville de Kingston.

Le 27 juillet, le gouverneur redescendait à Montréal, où il arrivait le 1° août. Les relations qu'il avait établies personnellement avec les chefs des cantons, la facilité avec laquelle il s'était transporté à la tête d’une troupe si considérable au lac Ontario, la construction rapide du fort exercèrent sur l'esprit des Iroquois une influence telle que pendant dix ans la paix ne fut pas troublée, au grand avantage de la colonie dont les habitants purent défricher et cultiver paisiblement les terres.

Malheureusement, Les envois d'émigrants de la mère patrie s'étaient arrêtés ; les renforts réclamés, si faibles qu'ils fussent, étaient refusés, les guerres engagées en Europe absorbanttoutesles forces dont le roi disposait, et les excursions lointaines des coureurs des bois menacaient de devenir bientôt une source d'affaiblissement et de danger. D'une part, en effet, elles faisaient disparaître dans les forêts nombre d'hommes solides et énergiques ; de l’autre, elles créaient chez eux des habitudes d’indiscipline et de vagabondage qui les poussaient à l'exploitation des sauvages et à la contrebande avec les colonies anglaises où les attiraient le bas prix des marchandises et la facilité de se procurer de l’eau-de-vie en échange de laquelle les Peaux-Rouges livraient tout ce qu’ils possédaient.

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racoui, M. de Frontenac se vit obligé de désavouer des ra dont les exigences avaient froissé les Iroquois. « Ce n'étaient, leur dit-il, que des fripons qu'il ferait châtier. »

À peine arrivé depuis quelques mois au Canada, le gouverneur avait constaté les désordres qu'entrainait la présence dansles forêts de vage bonds armés réunis en bandes, et le ? novembre 1672 il écrivait à Colbert: «faudrait envoyer ici quelques troupes, qui seraient très nécessaires pour maintenir Ce pays en repos en empêchant le désordre des coureurs des bois qui, si l’on n’y preud garde, deviendront comme les bandits de Naples et les boucaniers de Saint-Domingue. Leur nombre s’augmente tous les Jours, nonobstant toutes les ordonnances qu'on a faites et que j'ai encore renouvelées avec plus de sévérité qu'auparavant depuis que je suis ici. Leur insolence, à ce qu'on m'a dit, va au point de faire &es forts, st d'aller du côté de Manhatte et d'Orange où ils se vantent qu'ils seront recus et auront toute protection. »

EL y avait évidemment là un mal auquel ilfallait apporter un remède énergique, car ces rôdeurs pouvaient servir d’espions à nos rivaux. Aussi, en 1673, parut une ordonnance royale Pine défense aux Francais de séjourner dans les bois plus de vingt-quatre heures

sans la permission du gouverneur; les infractions à cette disposition entrair aient jusqu à la peine de mort. C'est alors que fut établi Le sy stëme des congés ; 1ls autorisaient ceux qui en étaient titulaires à emmener avec eux des sauvages et «à passer ct repasser librement avec deux canots et leur charge, équipage et marchandises. »

Les mesures ainsi prises et une répression vigilante mirent rapidement un terme aux abus, et dès la fin de 1674 M. de Frontenac affirmait au ministre qu'il n'y avait plus que cinq coureurs des bois réfractaires, Leur principal soutien, Marie Perrot, commandant à Montréal, arrêté, avait été renvoyé en France. Nommé

à Ce poste par le crédit de Talon, dont il avait épousé la nièce, Perrot était un capitaine au régiment d Au- | vergne qui avait passé au Canada dans l'intention d’y faire fortune ; «n'ayant que 1000 écus d’appointements, ilavaittrouvéle moyen d’en gagner 50000 par son commerce avec les sauvages. » (La Hontan.) Pour mieux réussir dans la traite des pelleteries, il avait établi un

magasin en amont du fleuve, dans l’île qui porte son | OM.

Les homines à sa soie y recevaient librement les

sauvages qui descendaient des pays d’en haut avec le produit de leurs chasses, et de ki + valement partaient des coureurs des bois auxquels il fournissait eau-devie et marchandises pour les écouler au loin.

M. de Frontenac, informé de ces agissements, envoya un de ses officiers pour arrêter les délinquants. Perrot, prenant parti pour eux, fit saisir l'officier. Mandé à Québec, pour y rendre compte de cet acte, emprisonné, et traduit devant le conseil, il récusa le président, M. de Frontenac, comme son adversaire dans la cause, et plusieurs membres comme parents du successeur qu'on lui désignait. Un missionnaire qui se trouvait à Montréal, l'abbé François Salignac de Fénelon, prêtre de Saint- -Sulpice, frère aîné de l'archevêque de Cambrai, intervint auprès du gouverneur en faveur de Perrot, et fut éconduit. Il prit alors ouvertement parti pour le prisonnier, et dans un sermon qu'il prononcça le jour de Pâques 1673 il laissa échapper à l'égard du chef de la colonie certaines allusions blessantes dont Frontenac fut aussitôt informé.

Assigné devant ie conseil, M. de Fénelon récusa également le gouverneur, qui le fit arrêter ; ilen appela aux juges ecclésiastiques et le conseil hésita sur la procédure à suivre ; on remplaça certains membres récusés ; des difficultés de procédure survinrent encore ; finalement, Perrot et l’abbé de Fénelon furent renvoyés en France, en 167%, pour y être jugés. L'abbé reçut un bläme de son supérieur général « pour s'être

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