‹ La Nouvelle-France [microforme]Chapitre 63 sur 88 · SES · texte numérisé non relu

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« Les ennemis me firent appeler, et après m'avoir adressé mille reproches ils me dirent que j'étais un menteur de leur avoir fait les Illinois nombreux de douze cents combattants, de plusieurs nations alliées et de soixante Français. J'eus beaucoup de peine à me tirer d'affaire. Le soir même ils renvoyaient l'Ilinois pour dire à sa nation de se trouver à une demi-lieuc du fort le lendemain, et que là ils concluraient la paix, ce qui fut fait. »

Le 10 septembre, Tonti et le père Zénobe étaient appelés par les chefs [roquois, qui leur offrirent six paquets de castors. Les deux premiers étaient pour dire à leur père, M. de Frontenac, qu'ils ne prétendaient pas manger ses enfants ; le troisième était pour servir d’emplâtre à la plaie de Tonti, le quatrième représentait de l’huile pour frotter ses jambes à cause des voyages qu'il avait faits; le cinquième signifiait que le soleil était beau, et le sixième qu'ils eussent à se mettre en route le lendemain pour les habitations françaises.

Tonti leur demanda, de son côté, puisque la paix était faite, quand ils partiraient pour retourner dans leurs cantons. « Il s'éleva, dit-il, quelques murmures entre eux. Il y en eut qui me répondirent qu'ils voulaient manger des Illinois avant de se retirer ; sur quoi je repoussai leurs présents avec le pied, leur témoignant que puisqu'ils avaient le dessein de manger les enfants du gouverneur, il n'était pas besoin de me faire ces présents et que je n’en voulais pas. Un Abénaquis qui était avec eux et qui parlait français me dit que « les hommes » étaient fächés, et les chefs s'élant ievés me chassèrent de leur conseil.

« Nous nous en fûmes à notre cabane, où nous passûmes la nuit sur nos gardes, étant résolus d’en tuer quelqu'un avant qu'ils nous tuassent, car nous crûmes que nous ne passerions pas la nuit. Néanmoins au point du jour ils nous ordonnèrent de partir, ce que nous fimes, »

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Avant son départ, Tonti avait recommandé aux Tlinois de se tenir sur leurs gardes, et « de se retirer chez quelque nation éloignée, car assurément ils seraient trahis. »

Après cinq lieues de voyage en canot, les Français, se croyant à une distance suffisante des ennemis pour n'avoir plus rien à craindre, mirent pied à terre pour faire sécher des pelleteries qui étaient mouillées ; un récollet, le père Gabriel de la Ribourde, s’éloigna de quelques centaines de mètres dans les bois; il y fut surpris par une bande desauvages qui le massacrèrent. Ne le voyant pas revenir, et tous les appels étant restés vains, les survivants remontèrent à force de rames jusqu'au lac Michigan où, le jour de la Toussaint, leur canot fit naufrage à vingt lieues du village des Poutéouatamis.

« Les vivres nous manquant, raconte simplement Tonti, je laissai ur homme à garder notre équipage, et nous primes la route de terre, mais comme j'avais une fièvre continue et les jambes enflées nous n'arrivâmes à ce village que le jour de la Saint-Martin. » — Il avait fallu onze jours à ces malheureux pour faire le trajet. — « Pendant ce temps-là nous ne vécümes que d'ail sauvage qu'il fallait gratter sous la neige. Quand nous y arrivâmes, nous ne trouvâmes point de sauvages ; ils étaient allés à leur hivernement; de sorte qu’il nous fallut aller à leurs déserts (parties de la forêt défrichées), où à peine trouvions-nous deux jointées de blé d'Inde par jour, et quelques citrouilles gelées dont nous fimes un amas dans une cabane au bord de l’eau; et comme nous glanions dans les déserts, le Français que nous avions laissé à la cache vint dans la cabane où nous avions notre petit amas de vivres; il crut que nous les avions mis là pour lui, c’est pourquoi il ne les épargna pas. Nous fûmes fort surpris, comme nous allions partir pour Michillimakinae, de le trouver dans la cabane; il y avait trois jours qu'il y était arrivé. Nous eûmes beaucoup de joie de le voir,

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et beaucoup de chagrin de voir nos vivres consommées en partie. Nous ne laissämes pas de nous embarquer. A quelques lieues de là nous fûmes arrêtés par le vent l’espace de huit jours, ce qui nous fit consommer le peu de vivres que nous avions amassées et nous nous trouvàmes avec rien. Enfin nous tinmes conseil pour savoir ce que nous ferions, et désespérant de pouvoir joindre les sauvages, chacun demanda à retourner au village, à cause qu'il y avait du bois, pour y mourir chaudement. »

Le vent s'élant calmé, les voyageurs purent reprendre leur route et trouver enfin les Poutéouatamis avec lesquels chassaient quelques coureurs des bois. Is hivernèrent auprès d'eux et partirent au printemps pour Michillinakinac, où «ils se retirent à grand’peine de tant de misères qu'ils avaient souffertes durant trente-quatre jours de la faim et du froid, »

De La Salle y arriva quelque temps après.

Aux Illinois, ce que Tonti avait prévu était arrivé ; après son départ sur les injonetions menaçantes des Iroquois, ces derniers profitant de ce que leurs adversaires, croyant à la paix qu’ils avaient conclue, ne se gardaient plus et vivaient sans déiiance, avaient surpris leur village, massacré les hommes qui s’y trouvaient et enlevé sept cents femmes et enfants avec lesquels ils avaient repris en toute hâte le chemin de leurs repaires. Quelques Illinois, désespérés de la perte des leurs, suivirent ces barbares pour tâcher de les surprendre; « ils trouvèrent, sur les lieux où ils avaient campé, des carcasses de leurs enfants que ces anthropophages avaient mangés. A la rivière Saint- Joseph un Illinois trouva les Iroquois qui faisaient de grands festins de chair humaine ; il aperçut son fils embroché que l’on rôtissait à petit feu. La fureur le saisit et se jetant sur celui qui le tournait il le poignarda, et puis frappant à tortet à travers il en blessa plusieurs et gagna le fort des Miamis qui lui donnérent asile. » (La Potherie.)

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Cavelier de La Salle, arrivant aux Illinois et ne découvrant ni ses hommes ni les constructions qu’il avait chargé Tonti d'élever, éprouva une vive surprise. Mais de funestes pressentiments le saisirent lorsqu'il se rendit à la bourgade des indigènes; il n’y restait plus que des perches à demi consumées, surmontées de tôles de morts décuiquetées par les corbeaux. Il y en avait d’autres autour du fort des Iroquois, avec quantité d'ossements brûlés et quelques restes des ustensiles et des hardes des Français. On voyait dans les champs beaucoup de carcasses à moitié rongées par les loups, les sépulcres démolis, les os tirés de leurs fosses épars dans la campagne, les trous où les [Illinois cachaient leurs meubles quand ils allaient à la chasse tous ouverts, leurs chaudières et leurs pots brisés. Les caches de maïs étaient éventrées et pillées; le maïs sur pied gisait en tas à demi brûlés. Les loups et les corbeaux augmentaient encore par leurs hurlements et leurs cris l’horreur de ce spectacle. Le fort de Crèvecœur était désert et presque entièrement démoli; les ferrures du bateau en chantier avaient été arrachées, et Les bordages rompus.

En explorant le pays aux alentours, La Salle aperçut enfin dans le lointain au confluent de l'Illinois et du Mississipi des restes de cabanes et des êtres humains qui apparaissaient debout comme des hommes et des enfants, mais qui n'avaient aucun mouvement. Ayant débarqué pour les considérer de plus près, iltrouva les herbes fouléesetle squelette d’une femme en partie brûlée et mangée des loups. Toute la campagne lui présentait un spectacle effroyable et les marques de la cruauté des envahisseurs. Il vit avec épouvante des chaudières encore pleines sur des feux qui depuis s'étaient éteints ; ce qu'il avait apercu de loin c’étaient des têtes et des corps entiers de femmes et d'enfants empalés, rôtis et laissés debout attachés au poteau du supplice. (La Salle, correspondance.)

La contrée était partout déserte et les traces san-

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glantes du passage des Iroquois indiquaient seules l'étendue de la catastrophe. De La Salle ramassa ce qu'il put découvrir de maïs, et très inquiet du sort de ses hommes dont il n'avait reconnu aucune trace parmi les débris humains épars aux alentours, il revint sur ses pas à leur recherche. Parvenu à grand peine au fort des Miamis, il y trouva les ressources nécessaires pour l’hivernage. Retenu dans ce rédnit par les rigueurs de la saison, il put y méditer longuement sur ses découvertes passées, apprécier les mesures qu'il avait prises jusque là pour aboutir, et rechercher celles qu'il lui restait à adopter pour parvenir enfin à se lancer sur le grand fleuve.

Contrairement à Jolliet, qui n’avait accompli qu’un voyage de découverte sans laisser aucune trace de son passage, Cavelier de La Salle avait conçu le vaste dessein non seulement de reconnaitre le coùrs du Mississipi jusqu'à son embouchure, mais encore de prendre, au fur et à mesure de sa marche en avant, possession des territoires parcourus. Il assurait ainsi d’une part la domination française dans ces contrées, pendant que de l’autre il jalonnait la route du Canada jusqu'au golfe du Mexique.

Les forts Frontenac, Niagara, des Miamis étaient debout, mais rien ne serait assuré tant que les Iroquois pourraient venir, par leurs incursions, détruire les peuplades soumises à la France et, comme à Crèvecœur, anéantir en quelques heures le fruit de longs mois de travaux acharnés. Il n’était possible d’y remédier qu’en réunissant dans une même alliance toutes ces tribus et en les amenant à demeurer auprès des forts français. Ce fut le but de divers voyages accomplis par La Salle ea plein hivernage.

I y avait lieu enfin de renoncer à ces grandes barques dont le prix de construction étlaittrès élevé et qui, comme le Griffon, pouvaient par leur perte causer un véritable désastre, tous les approvisionnements d’une campagne étant concentrés dans leurs flancs. De Lu

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Salle, profitant de l'expérience si douloureusement acquise, décida de continuer son exploration du Mississipi sur des canots et de recourir également à ces frèles embarcations pour maintenir les relations entre les forts.

Pour mattre à exécution sa ligue contre les Iroquois, il détermina d’abord une trentaine de sauvages qui étaient venus hiverner auprès du fort des Miamis à s’y fixer sous sa protection; un chef d’une peuplade chaouanon, parti des bords de l'Ohio avec cent cinquante guerriers, lui demanda également son appui contre l'ennemi commun, et vint cabaner aussi dans le voisinage du fort. Apprenant d'autre part que des Hlinois voulaient se réinstaller dans leur pays, La Salle essaya d'entrer en relations avec eux etse mit à leur recherche avec une vingtaine d'hommes, le 4° mars 1681. Le voyage, raquettes aux pieds, fut des plus pénibles ; la réverbération du soleil sur les neiges aveugla le chef et quelques engagés pendant plusieurs jours. La Salle atteignit enfin ceux « w’il cherchait, et en obtint la promesse de se réfugier avec leur nation sous la protection du fort Crèvecœur. Il visita ensuite les Miamis, dans le but de les détacher des Iroquois. Plusieurs de ces derniers se trouvaient dans le village où il arriva, et parlaient des Français avec mépris. La Salle les mit au défi de répéter leurs insolences et les traita avec une hauteur telle qu'effrayés ils prirent la fuite à travers bois fa nuit suivante. Les Miamis en concurent une si bonne opinion de leur hôte qu'ils se montrèrent tout disposés à entrer dans ses vues.

La saison de l’hivernage ainsi utilement remplie, La Salle se mit en route pour Michillimakinac, où il avait appris par des Illinois que Tonti avait trouvé un refuge. Il y arriva le 22 mai et, après quelques jours de repos, il regagna le fort Frontenac, puis Montréal pour s'entendre avec ses créanciers. Il en obtint de nouveaux subsides, rédigea son testament, et fit les 1. — La NouveLLe-FRance. 37

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