‹ La Nouvelle-France [microforme]Chapitre 65 sur 88 · F1] HAE · texte numérisé non relu

F1] HAE

Voyage de La Salle au golfe du Mexique. — Il y est assassiné. — Misérable fin des meurtriers.

Pour reconnaître les bouches du grand fleuve dont il avait suivi le cours dans son premier voyage et prendre possession de la Louisiane, Cavelier de La Salle avait demandé deux vaisseaux ; le roi et Seignelay, qui portaient le plus vif intérêt à l’entreprise, lui en accordèrent quatre : le Joly, frégate de 36 canons; la Belle, armée de 6 canons ; le Saint-François, bâtiment de transport. et l’Aimable, flûte de 300 tonneaux. Le commandement naval fut par malheur donné à un homme d’un esprit étroit et jaloùx, le capitaine de Beaujeu qui, fier de ses ancêtres et de son titre d’officier de la marine royale, n’accepta qu'avec un profond dépit et une irritation mal dissimulée d’être subordonné à un roturier comme La Salle, récemment annobli. D'autre part, le recrutement des individus destinés à coloniser le pays vers lequel on allait voguer avait été effectué dans des conditions déplorables. Lei, il faut bien le reconnaitre, il y eut de la faute de l’explorateur qui, tout à son idée, se préoccupa toujours trop peu du choix des hommes chargés de la mettre en application. Vivant dans son rêve, y consacrant toutes ses forces, disposé à sacrifier sa vie comme celle des autres pour la réussite de ses projets, peu lui importait qui l’accompagnait ; il avait besoin d'aides, il prenait ceux qui se présentaient, leur imposait les fatigues Les plus effroyables, les amenait à accomplir

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sous sa volonté de fer des efforts inouïs, en même temps qu'il leur donnait l'exemple d’une endurance extrême et d’une persévérance obstinée ; mais arrivés aux rapides de l'Ohio, mourant de faim et d’épuisement, ses engagés prenaient la fuite; ceux qu'il entrainait jusqu’au fort Crèvecœur, à bout de forces, disparaissaient après avoir pillé le peu qui restait de vivres et de munitions; ses dernières recrues, réduites à une trentaine d'hommes, allaient finir par le tuer lui-même au Texas, après avoir vu plus de deux cents des leurs succomber. Mais, comme l’écrivait Joutel dans sa relation, «il ne s’attachait qu'à sa pensée et n’admettait les conseils de personne. » Le but pour lui était tout : ceux qui devaient l'aider à l’atteindre, sacrifiés à l'avance, n’entraient pour rien dans ses préoccupations. Ce fut là sa faute, la cause de son insuccès, et il n’est pas nécessaire pour l'expliquer d’invoquer des rivalités de traitants jaloux, qui ont certainement contribué de leur mieux à décourager ses auxiliaires et à les pousser à la désertion, ou les menées souterraines des jésuites dont il ruinait les espérances de domination sur les indigènes chez lesquels il emmenait des pères récollets ; il suffit de remarquer que La Salle a trop souvent accepté le concours des premiers venus, et que les désertions ne se sont produites qu'après des épreuves dépassant la limite des forces humaines. On sait fort bien ce que ses adversaires, ceux du comte de Frontenac son protecteur, ont pu faire après le départ de ce dernier; ils ont réussi à déposséder leur concurrent du fort dont il était propriétaire à Cataracoui ; à s'emparer de ses marchandises et à le discréditer autant qu'il était en leur pouvoir. Afin de l'achever, ils l'ont signalt aux coups des Iroquois. Cela suffit pour apprécier leurs actes et Les qualifier comme ils le méritent; mais on doit laisser d’autre part à La Salle la responsabilité des erreurs qu’il a commises et des conséquences qu’elles ont entrainées.

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Pour sa dernière expédition, les cent soldats qui devaient en faire partie avaient été levés à Rochefort par des officiers subalternes de la marine qui, recevant une demi-solde à chaque recrue, amenaient tous ceux qu'ils pouvaient entraîner de force ou par surprise. « Trente bons hommes eussent valu bien mieux, dit Joutel, et auraient fait davantage, hors la mangerie, à quoi ils ne craignaient personne. » Ils élaient incapables de discipline, et malgré les défenses et les punitions, n’agissaient qu'à leur guise; les ouvriers que les agents de La Salle avaient engagés élaient tous si peu au courant de leur métier que le chef de l'expédition se vit dans l'obligation de leur tracer leur ouvrage et de l’exécuter lui-même devant eux. (Dernier mémoire de La Salle.)

Dès le départ, des dissentiments éclatèrent entre Beaujeu et La Salle. A l’île de Madère, Beaujeu voulut mouiller pour faire de l’eau et embarquer quelques rafraîichissements. La Salle, considérant que les provisions d’eau et de vivres élaient encore suffisantes pour deux mois et qu'une relâche de huit ou dix jours donnerait l'éveil aux Espagnols, insista pour que l’on poursuivit la route. « Au passage du tropique du Cancer, les matelots se préparaient à baptiser à leur ordinaire tous ceux qui n’avaient pas passé la ligne, et cela leur eût valu bien de l’argent et de l’eau-de-vie qu'il leur eût fallu donner pour s’exempter de leur baptême. » Leurs cuves pleines d’eau étaient même prêtes pour cela lorsque La Salle l'ayant appris envoya dire à M. de Beaujeu qu'il prétendait que ses gens ne fussent pas exposés à cette cérémonie. « Les matelots, dit Joutel, nous auraient volontiers tous tués ! »

On devait s'arrêter au port de la Paix, à Saint- Domingue, dont le gouverneur avait recu l’ordre d'aider de son mieux La Salle et de lui fournir les vivres ainsi que les munitions dont il aurait besoin. Volontairement, dans l'unique but de priver l’explorateur des ressources qu'ilauraittrouvées à terre, Beaujeu

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passa outre pendant la nuit et continua de naviguer jusqu’au petit Goave, où un certain nombre de malades furent débarqués, à cause de la chaleur dont ils souffraient dans les navires. La Salle, descendu à terre, y eut un violent accès de fièvre, et resta sept jours gravement atteint. Pendant ce temps, Beaujeu refusa de prendre soin de ses affaires, et laissa ses matelots danser et chanter toute la nuit sous les fenêtres du moribond. À peine rétabli, ce dernier apprenait que le transport Saint-François, qui portait la plus grande partie des outilset des vivres de l’expédition, avait été enlevé par des flibustiers espagnols. C'était un malheur irréparable. La Salle ne put s'empêcher de témoigner à Beaujeu « qu'il était cause en partie de la perte de ce bâtiment, attendu que s’il avait mouillé au port de Paix, comme il était convenu, cela ne serait pas arrivé. » Le gouverneur de Saint-Domingue adressa le même reproche à cet officier indigne, et lui déclara très nettement que s'il avait relâché, comme il devait le faire, au port indiqué, le bâtiment ne serait pas tombé aux mains de l'ennemi.

Les équipages ravitaillés et la plupart des malades rétablis, on fit route vers l’île de Cuba que l’on devait longer à l’ouest pour remonter ensuite à la côte de la Floride. Afin d'éviter de nouvelles discussions avec le capitaine du Joly et dans la crainte qu'il n'arrivät queique malheur par négligence ou malveillance à lAimable qui portait presque tous sés effets, La Salle passa sur ce bâtiment avec son frère, les pères récollets Zénobe et Anastase, et plusieurs volontaires. Le21 décembre, on entra dans le golfe du Mexique; le 98 on reconnut la côte ouest de la Floride, et l’on se mit à longer à distance, à cause du peu de fond aux abords, ces terres inconnues où devaient se trouver les embouchures du Mississipi. Par une triste fatalité, les navires passaient le 6 janvier au large de ces bouches, sans les apercevoir au milieu des brumes.

Cent lieues plus loin, La Salle soupçonnant l'erreur

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commise, voulutrevenir en arrière ; Beaujeu s'y refusa. Se croyant encore à peu de distance du grand fleuve et déterminé à ne pas prolonger avec un pareil collaborateur une navigation qui n'avait déjà que trop duré, il prit le parti de débarquer à l'endroit où ilse trouvait et qu’il nomma la baie de Saint-Louis. Après en avoir sondé et balisé l’entrée, il donna l’ordre au chevalier d’Aigron, commandant l’Aimable, d'y pénétrer à mer haute, après avoir envoyé à terre le matériel le plus pesant du bord, canons, fer, plomb, afin de franchir plus facilement la barre. D’Aigron refusa le pilote que La Salle lui envoyait, et pendant que ce dernier, informé que des sauvages se montraient aux environs, allait au-devant d'eux, il fit courir son bâtiment sur terre sans tenir aucun compte des balises placées pour lui indiquer sa route Une première fois il toucha, ne mouilla aucune ancre, et « pour assurer son naufrage » laissa tomber la grande voile afin de mieux a river. Suivant le rapport de tous ceux qui étaient sur le vaisseau, « il n’y en .vait pas un qui ne crût la chose avoir été faite de dessein prémédité. »

Comme un vent violent soufflait du large, que les lames poussaient le navire à la côte et qu'il n’y avait aucun espoir de le remettre à flot, on s'empressa de sauver ce que l’on put de la cargaison, les poudres, les effets des hommes ; par malheur l'unique chaloupe dont on disposait pour ce va-et-vient disparut une nuit, et « l’on crut que quelques-uns l'avaient fait échapper exprès, altendu que la corde avec laquelle elle était attachée se trouva coupée. » Le procès-verbal dressé le 1° mars 1683, au sujet de ce naufrage, constate que parmi les objets que l’on à pu ramener à terre il ne s’est rien trouvé audit d’Aigron « qui en avait sauvé jusqu’à ses confitures. » L'échouage était donc absolument volontaire de la part de cet officier.

L'équipage de l’Aimable, et son commandant, qui mérilait un châtiment rigoureux si on lui avait fait

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Par un dernier acte de malveillance, le capitaine refusa de débarquer des canons et des boulets qui élaient dans son navire, disant que toutcela se trouvait à fond de cale et qu'il ne pouvait le déranger sans compromettre la sûreté de son bâtiment. Il savait cependant qu'il n'y avait à terre que huit pièces de canon sans un boulet. Il pouvait partir avec son digne acolyte d’Aigron ; il avait, volontairement, avec prémiéditation, accompli tout ce qu’il fallait pour faire échouer l’entreprise: il laissait La Salle et ses hommes au fond du golfe du Mexique, sur une côte déserte et insalubre, sans outils, sans approvisionnements, à cent lieues du fleuve à l'embouchure duquel il était chargé de les conduire ; sa missior était remplie. Il n’est pas nécessaire de chercher ailleurs les auteurs responsables dela mort de ces deux cent cinquante malheureux; Beaujeu et d’Aigron son complice l’ont préparée, rendue inévitable ; leur noblesse de nom s'est alliée aux sentiments les plus vils, et c’est sur les bancs des galères royales ou en place de Grève qu’ils méritaient de finir une existence souillée d’un pareil crime. .

Lorsque M. de Beaujeu fut parti on songea, pour se mettre hors de l’insulte des indigènes et abriter ce qu'on avait sauvé du naufrage, à construire un fortin avec des pièces de bois et des planches tirées des débris du navire. Plusieurs engagés désertèrent ; d’autres, surpris dans des excursions à la recherche de gibier, furent tués par les sauvages; quelques coups de mousquet écartèrent ces derniers. Les premiers abris étant achevés, La Salle partit avec une cinquantaine d'hommes à la recherche de « la rivière. » Il resta au fort, confié à la garde de Joutel, cent vingt personnes « dont il en mourait tous les jours du

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scorbut et de la maladie du pays. Il semblait, constate tristement Joutel, qu'il y eût une malédiction sur nos ouvriers. Le mauvais choix qui en avait été fait a été la principale cause des misères que nous avons eues dans ce pays, n'ayant pu entreprendre avec eux aucun ouvrage. »

La Salle ayant trouvé sur sa route, près de la rivière aux Bœufs, une petite éminence qui lui parut plus convenable que le fortin pour loger sa troupe, S'y installa et enjoignit à Joutel de venir l’y trouver. « Je fus étonné, remarque ce dernier, de voir en arrivant les choses si mal commencées, les plantages des graines et semences ruinés par la sécheresse et les hestiaux, plusieurs morts, quantité de malades, point de couvert qu'un petit carré de pieux où étaient les poudres et quelques barriques d’eau-de-vie. Il fallait songer à faire faire un grand logement; M. de La Salle en avait le dessein, mais la difficulté était d'avoir du bois. Il y avait une petite forêt dont on pouvait en tirer, mais à une lieue dans les terres; or nous n'avions ni charrettes ni chevaux pour les voiturer. On abattit du bois qui fut équarri, mais l’ignorance des charpentiers se trouva si grande que M. de La Salle fut contraint de faire le maître entrepreneur et de marquer les pièces pour le dessein qu'il avait en tête. On traina quelques pièces de bois jusqu’au camp, à travers les herbes dont la plaine est couverte; on se servit ensuite d’un affûüt de canon, le tout avec une peine si grande que les plus robustes en étaient accablés. Ce travail si excessif, le peu de nourriture que les travailleurs avaient et qui leur était bien souvent retranché pour avoir manqué à leur devoir, le chagrin que M. de La Salle avait de ne pas réussir les choses comme :1l se l'était imaginé et qui le portait à maltraiter ses gens souvent à contretemps, tout cela causa une tristesse à plusieurs qui déclinèrent à vue d'œil. Ce travail fut cause de la mort de trente personnes, tant de la peine qu’elles ÿ avaient que de chagrin. »

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Lorsque la maison fut éditiée, on la couvrit de vieilles planches sur lesquelles on eloua des peaux de bœufs, et l’on y réunit les munitions ainsi que les approvisionnements. Enfin une palissade de pieux entoura la construction et mit la colonie à l'abri d’une surprise.

Cette installation effectuée, La Salle reprit sa route à la recherche de la rivière et du chemin conduisant au pays des [linois. IT laissait à l'habitation trentequatre personnes, sous les ordres de Joutel, qui dut pourvoir à leur subsistance par la chasse aux bœufs sauvages. De longs mois se passèrent sans nouvelles de l'explorateur; un jour il revint avec quelques-uns de ses gens, « tous dans un assez méchant équipage ; leurs habits étaient tout déchiquetés. » La Salle parla des beaux pays qu'il avait découverts; il raconta qu'il avait vu quelques nations sauvages avec lesquelles il était entré en relations, « mais il n'avait point trouvé sa rivière. »

Un second voyage fut entrepris après quelques jours derepos; plusieurs mois s'écoulèrent de nouveau avant que La Salle reparût. La moitié de ses compagnons élaient restés en route, les uns perdus dans les bois, d'autres tués par les sauvages, un dévoré par nn crocodile au passage d’une rivière; mais cette pénible marche n'avait encore produit aucun résultat. Ces douloureux échecs n’abattirent pas La Salle ; il se détermina à une troisième tentative aussitôt que les chaleurs, qui étaient fort incommodes, seraient passées. On attendit ainsi jusqu’au mois de janvier. Depuis le â 4 mars 1685, jour du départ de M. de Beaujeu, deux années s'étaient écoulées en vains efforts pour trouver la route du grand fleuve, et les trois quarts des malheureux débarqués sur cette terre au climat meurtrier avaient suecombé.

Le 42 janvier 1687, Cavelier de La Salle partait pour la dernière fois avec son frère l’abbé Cavelier, son neveu M. de Moranger, le sieur Duhaut, le chirurgien

Lanquetot, le père Anastase, Joutel et une douzaine d'hommes. A travers les plaines couvertes de hautes herbes, les bois profonds, les marécages et les rivières, par des pluies diluviennes, en suivant le plus souvent des sentiers tracés par les bœufs sauvages, la petite troupe exténute de fatigue arriva enfin dans les premiers jours de mars chez les Cenis. Cette peuplade fournit aux Français quelques vivres pour continuer leur voyage et le 14 mars ils atteignaient un des affluents de la rivière de la Trinité. La chasse ne donnant pas les résultats qu'il espérait et les vivres commençant à faire défaut, La Salle chargea quelques hommes d'aller chercher du maïs et des fèves à une cache qu'il avait faite auprès du village des Genis ; parmi eux se trouvaient Duhaut, le chirurgien Lanquetot, Larchevêque, domestique de Duhaut, Hiems, boucanier embauché au petit Goave, et un sauvage chaouanon (1). Plusieurs jours s'étant écoulés sans qu'ils fussent de retour, La Salle, inquiet, envoya audevant d'eux son neveu Moranger, avec deux engagés. Le 19 mars, aucun n'ayant reparu, il partit à leur recherche avec le père Anastase. Quelques heures après un des engagés, l’air égaré, arrivait au campement et informait Joutel que La Salle, Moranger et deux de leurs gens avaient été tués par Duhaut et les autres.

Comme son oncle, le sieur Moranger était d’un caractère hautain et traitait durement les hommes : il eut avec Duhaut et ses compagnons, lorsqu'il les rejoign.t, une discussion fort vive ; il leur retira

(1) Duhaut était un des associés dans l'expédition ; sa part se montait à la moitié de la cargaison d’un des navires. Il avait un jeune frère qui, parti avec La Salle lors de son second voyage à la recherche du fleuve, n'avait pas reparu.

Le chirurgien Lanquetot était aussi un des associés. La Salle, peudant une de ses courses, obligea le frère de Lanquetot, qui ue pouvait le suivre, à retourner à l'habitation. Comme il était seul, il fut surpris et massacré par les sauvages, ce qui fit jurer alors à Lanquetot qu'il ne pardounerait jamais la mvrt de son frère. (Harrisse,)

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même, en les brusquant, de la viande qu'ils avaient boucanée. « Cela les indigna contre lui, outre qu'il y avait longtemps qu'ils lui en voulaient en ce qu'il avait maltraité quelques-uns, même le chirurgien, quoiqu'il lui fût obligé presque de la vie par l’assiduité avec laquelle ce dernier s'était attaché à lui lorsqu'il avait été blessé au bord de la mer. »

Duhaut, Lanquetot, Larchevêque et les autres, résolus à ne pas en souffrir davantage et à se venger, complotèrent ensemble de Le tuer, ce qu'ils firent en lui fendant la tête d'un coup de hache pendant son somimeil. [Is massacrèrent ensuite les deux engagés qui l’accompagnaient, pour que fe meurtre accompli ne fût pas révélé par eux. Puis, craignant la justice de La Salle à qui il leur parutimpossible de cacher complètementleurforfait,ils prirentleurs mesures pours’en défaire aussi en arrivant au campement. Mais une ri-

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etils durent construire un radeau pour la traverser, ce qui causa un retard dans leur retour et amena La Salle au-devant d'eux. 11 allait les rejoindre lorsqu'il vit une bande d’aigles qui planaient en l'air. « Cette vue lui fit juger que ceux qu'il cherchait n'étaient pas loin; c’est pourquo: il tira un coup de fusil afin que s'ils étaient proches de là ils pussent l'entendre et lui répondre. Cela fit son malheur, car cela servit à avertir les assassins qui se disposèrent pour le surprendre. Le nommé Duhaut avait passé la rivière avec Larchevêque, et comme il entrevit de loin La Salle qui venait droit à eux, il se cacha dans de grandes herbes pour attendre à son passage ledit sieur qui ne songeait à rien et n'avait même pas rechargé son fusil apres qu'il l’eut tiré. M. de La Salle aperçut d'abord Île nommé Larchevêque et lui demanda où était le sicur Moranger son neveu. Larchevèque lui répondit qu'il était à la dérive. En même temps il partait un coup de fusil tiré par Duhaut, lequel était tout proche dans les herbes ; le coup frappa de La Salle à la tête ; il tomb,

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mort sur la place sans prononcer une parole. Le père Anastase, qui était proche de lui, crut qu'ilallait enrecevoirautant; mais ledit Duhautavant paru lui cria qu'il n'avait pas à avoir peur, et qu'on ne lui voulait point de mal; que c'était un coup de désespoir qui l'avait obligé à faire cela, qu'il y avait longtemps qu'il avait envie de se venger du sieur de Moranger, qu'il était cause en partie que son frère était perdu et avait péri. Lorsque les assassins se furent tous rassemblés, ils Cépouillèrent La Salle avec la dernière cruauté et Tui ôtèrent même jusqu'à sa chemise; le chirurgien, notamment, le traitait avec dérision tout nu qu'il était, l'appelant Grand Bacha. Après l'avoir ainsi dépouillé, ils le trainèrent dans des halliers, où ils le laissérent à la discrétion des loups et autres bêtes sauvages. » (Joutel.)

Les meurtriers, leur vengeance satisfaite, épargnèrent Joutel, le frère de l'explorateur et les autres, mais 1ls prirent le commandement et s'approprièrent Les dépouilles de leurs victimes. Une querelle s'éleva entre eux lorsqu'il s’agit de décider si l’on retournerait à l’habitation ou si l’on continuerait à marcher dans la direction du Mississipi. Hiems, persistant contre l’avis général à revenir en arricre, réclama sa part du butin à Duhaut; ce dernier répondit « que tout lui appartenait en ce qu'il avait fait plusieurs avances à La Salle. La contestation s'étant prolongée et échauffée, Hiems finit par dire à Duhaut qu'aiors 11 eût à lui payer ses gages, puisqu'il avait tué son patron, et en même temps il lui tirait un coup de pistolet. Duhaut s’en fut tomber à quatre pas de là. Au mème instant, un de £eux qui accompagnaient Hiems, nommé Ruter, tira sur le chirurgien un coup de fusil qui lui passa trois balles au travers du corps. » Les survivants se séparèrent alors ; ceux qui avaient participé aux meurtres partirent avec les sauvages, qu'ils accompagnèrent à la guerre contre d’autres tribus, Les autres, au nambre de sept, parmi lesquels

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Joutel, l’abbé Cavelier et le père Anastase, continuèrent à remonter vers le grand fleuve. Après avoir séjourné chez diverses peuplades, traversé de nombreuses rivières à la nage ou sur des radeaux qu’il fallait construire péniblement et abandonner après la traversée, franchi à grand'peine d'immenses marécages, perdu l’un des leurs qui se noya, ils finirent par arriver aux Arkansas où ils trouvèrent deux Fraaçais de la troupe de Tonti, qui commandait au fort Saint-Louis des Illinois. Ayant reçu les secours qui leur étaient nécessaires après d'aussi cruelles épreuves, ils remontèrent aux Illinois et de là gagnèrent les lacs et le fleuve Saint-Laurent. Ils arrivaient à Montréal le 47 juillet 1688 et débarquaient à la Rochelle le » octobre suivant.

Restés avec les Cenis, Hiems et Ruter furent tués dans une rixe par un de leurs complices. Enfin lorsqu’en janvier 1689 Les Espagnols se mirent à la recherche de la colonie que La Salle passait pour avoir établie au Texas et découvrirent le fort de pieux, où il n’y avait plus que des os blanchis et des ruines, ils virent arriver à eux un homme couvert d'oripeaux, le visage peint comme un sauvage. C'était Jean Larchevêque, qui fut envoyé en Espagne d’où on l’expédia au Mexique pour travailler avec les galériens dans les mines. (Harrisse.)

Quant aux malheureux qui étaient restés à l’habitation avec le père Zénobe, ils avaient été surpris, peu de temps après le départ de La Salle, par les sauvages des alentours et massacrés sans pitié. Quelques enfants furent seuls épargnés et adoptés par les indigènes dont ils partagèrent l’existence. Plus tard, ils tombèrent entre les mains des Espagnols qui les emmenèrent à Mexico, où Le vice-roi les garda près de lui.

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Administration de M. de La Barre. — Campagne malheureuse contre les Iroquois. — Rappel du gouverneur.

La politique du comte de Frontenac, pendant les dix années de son séjour à Québec, pouvait se résumer en ces termes : maintenir la paix avec les cinq cantons; réunir toutes les autres tribus dans l'alliance de la France pour les opposer s’il était nécessaire aux Iroquois dans le cas où ils auraient voulu recommencer la guerre ; profiter de la paix pour développer la colonie en poussant ses habitants à la culture des terres et en réduisant ainsi le nombre des coureurs des bois.

Les idées de M. de La Barre, son successeur, furent bien différentes. Inspirées par la passion du lucre, elles aboutirent bientôt à une nouvelle guerre avec les Iroquois, à une paix honteuse et au rappel de ce gouverneur, pour les agissements duquel soldats et colons témoignaient un profond mépris.

Le Fèvre de La Barre était un ancien officier de marine qui avait accompli de brillants faits d'armes aux Antilles, mais la vieillesse lui avait enlevé la vigueur d'esprit et de corps nécessaire pour parcourir et adminisirer un territoire comme le Canada. A peine débarqué, il fut entouré, conseillé et mené par quelques marchands, ennemis de son prédécesseur, avec lesquels il accepta de partager le bénéfice des congés et de la traite.

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