‹ La Nouvelle-France [microforme]Chapitre 75 sur 88 · PRE · texte numérisé non relu

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des bâtiments étaient incendiés, des bestiaux égorgés, Le gouverneur considéra que, pour mettre fin à ces brigandages, il fallait recommencer une campagne contre leurs auteurs, et demanda dans ce but au ministre un renfort d’un millier de soldats; mais il en reçut cette réponse : « Le roi a besoin d'hommes et d'argent ailleurs ; ainsi il faut se contenter de faire la paix avec les Iroquois par tous les moyens, et de maintenir doucement la colonie jusqu'à ce que, Îles temps étant différents, le roi puisse prendre les résolutions les plus convenables pour achever de se rendre maitre des pays voisins. »

Le ministre informa en même temps M. de Denonville qu'il ne lui serait envoyé que trois cents hommes. Il lui faisait connaître en outre que le roi d'Angleterre avait rappelé le colonel Dongan. « Comme celui qui le relève, ajoutait-il, doit avoir des ordres de vivre en bonne intelligence avec vous, vous allez être délivré de l'embarras que lavidité et la mauvaise foi de cet homme vous causaient. »

Dans l'impossibilité de recommencer une nouvelle expédition avec le peu de troupes dont il pouvait disposer, force fut au gouverneur de chercher à traiter avec les cantons afin d’épargner à la colonie de sanglantes incursions, et des pourparlers s’engagèrent avec le concours des missionnaires. M. de Denonville, se rendant compte de la faute commise lorsqu'il avait fait arrêter et envoyer aux galères un certain nombre d’'Iroquois, écrivit en France pour demander leur transfert à Québec, et promit de les rendre à leurs tribus dès qu'ils seraient arrivés. Il consentit aussi à abandonner le fort Niagara dont le ravitaillement aurait présenté de grandes difficultés. Mais ces négociations, dont nos alliés étaient informés, inspiraient à ces derniers une profonde méfiance ; ils craignaient d’être sacrifiés à leurs farouches ennemis et de voir la paix se conclure ainsi à leurs dépens. Un chef huron, Kondiaronk, que les Français appelaient le Rat, eut alors

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recours à une ruse vraiment diabolique pour rompre tous les pourparlers. C'étäit un homme de quarante ans, extrèmement brave, d’un esprit fin et souple; bien supérieur à ses compatriotes, il était très choyé de M. de Frontenac qui se plaisait à l’inviter à sa table et goûtait fort ses réparties originales. Se tenant à l'écart après le départ de ce gouverneur, il ne s'était décidé à entrer en campagne contre les Iroquois que sur les prières et les démarches instantes du commandant de Michillimakinac, et il s'était mis en route avec une centaine de guerriers pour accomplir en territoire ennemi quelque fait d'armes éclatant. Arrivé au fort Frontenac, 1l apprit que des négociations étaient engagées avec ces Iroquois contre lesquels on lui avait aftirmé que la guerre se poursuivrait jusqu’à leur destruction totale, et que le gouverneur attendait dans huit ou dix jours leurs ambassadeurs à Montréai, Après lui avoir fait part de cette nouvelle, le commandant du fort l’engagea vivement à retourner à sa bourgade. Le Rat, très surpris de ce que lui disait cet officier, n’en laissa néanmoins rien paraître et, avec la gravité du sauvage, il répondit que cela étaitraisonnable et qu’il allait reprendre le chemin de son pays. Mais avant son départ, il s'informa de la route que devaient suivre les ambassadeurs iroquois, et il alla les attendre aux cataractes, où il dressa une embuscade. Il y était depuis quatre ou cinq jours, guettant sa proie au passage, lorsque les envoyés des cantons, accompagnés d’une quarantaine d'hommes, arrivèrent à sa portée. Ils trainaient leurs canots le long des berges, ne soupçonnant pas le voisinage d’un ennemi, lorsque les Hurons les assaillirent à l’improviste et en tuèrent plusieurs. Tous les autres furent pris et liés. Un des chefs, reconnaissant Kondiaronk, lui demanda comment il pouvait ignorer que ceux qu’il venait d'attaquer étaient envoyés comme ambassadeurs auprès d'Onontio, leur pèrecommun, gouverneur du Canada. Le Rat, simulant un étonnement extrème,

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répondit que c'était au contraire ce gouverneur qui l'avait informé du passage d’un parti de cinquante guerriers, eLinvité à dresser embuscade dans laquelle ils étaient tombés, Les Iroquois, indignés d’une telle perfidie, racontérent au chef huron dans quelles conditions et pour quel motif ils accomplissaient leur voyage. Alors le Rat, jouant le désespéré et le furieux, déclara que M. de Denonville s'était servi de lui pour accomplir une horrible trahison, mais qu'il s’en vengerait tôt ou tard. Pour convaincre ses prisonniers de sa bonne foi, il leur rendit la liberté et n’en garda qu'un seul pour remplacer, disait-il, un des siens tué dans l’attaque. Puis, avec ce prisonnier, il se rendit en toute hâte à Michillimakinac, et le remit à M. de lu Durantaye qui, pour lui épargner le supplice du feu, le fit aussitôt fusiller. Ce commandant ignorait les pourparlers de M. de Denonville avec les cantons et le Rat s’élait bien gardé de lui en faire part.

L'exécution accomplie, le chef huron choisit un esclave iroquois qui le servait depuis longtemps et lui permit de retourner chez les siens, auxquels il apprendrait que tandis que les Français les amusaient par de feintes propositions de paix, ils faisaient faire sureux des prisonniers auxquelsils cassaientla tête. Les récits de cet esclave, rentré dans sa bourgade, et ceux des envoyés relâchés par les Hurons mirent les Froquois en fureur, et le Rat put dire avec raison qu'il avait « tué la paix. »

L'expédition de M. de Denonville et Ie guet-apens du chef huron allaient avoir bientôt une sanglante contre-partie.

Dans l’île de Montréal, à l’entrée du lac Saint-Louis, Cavelier de La Salle avait créé un village que l’on désignait sous le nom de ia Chine. Des fermes s'y étaient élevées, abritant les familles de hardis pionniers, la plupart attirés à cette extrémité de la colonie par la traite avec les indigènes. Tous se croyaient en pleine sécurité lorsque le 5 août 1689, pendant une nuit obs-

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cure, une bande de douze ou quinze cents froquois traversa le lac Saint-Louis et descendit dans l’île sans avoir été aperçue, Surpris dans leur sommeil, presque tous les hommes furent massacrés avant d'avoir eu le temps de saisir leurs armes pour se défendre, Les autres, garrottés, subirent, au milieu des bâtiments en flammes, Les plus effroyables supplices : Les enfants, embrochés vifs, étaient mis au feu comme des bôtes à rôtir; les mères étaient obligées, sous les coups, de tourner cette broche avant d'être déchirées et brûlées elles-mêmes; les femmes étaient éventrées, d’autres empalées vives, les cadavres déchiquetés et dévorés palpitants. En moins d'une heure deux cents victimes avaient succombé dans ces horribles tortures, Une centaine de soldats, à l'annonce du désastre, se dirigèrent aussitôt de Montréal sur un fortin à l’ouest de la ville ; ils espéraient s'y retrancher et arrêter les agresseurs, mais entourés par un ennemi bien supérieur en nombre, et assuillis furieusement, presque tous restérent sur la place. Après avoir mutilé et déchiré leurs cadavres, les vainqueurs, ivres de sang, sc répandirent comme des bêtes féroces dans l’île entière ; 11$ massacrérent ou firent prisonniers tous les malheureux qu'ils rencontrèrent; puis, rassasiés de carnage, ils regagnérent sans obstacle leurs bourgades avec deux cents prisonniers dont la plupart subirent le supplice du feu. Jusqu'au mois d'octobre, des partis se montrèrent aux alentours de Montréal tuant ou enlevant les habi- Lants isolés et semant partout la terreur.

La Nouvelle-France était à la merci d’une nouvelle invasion que les Iroquois annonçaient pour Ta saison prochaine avec le concours des Anglais ; les sauvages alliés n'avaient plus que du mépris pour une nation qui se laissait égorger sans défense; les habitants et les soldats, épouvantés, n’osaient plus sortir de leurs retranchements ; le ravitaillement du fort Frontenac était considéré par le gouverneur comme impossible et il en ordonnait l'évacuation. Telle était La situation

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dans laquelle M. de Denonville laissait la colonie au moment où :L était rappelé en France, pour y remplir les fonctions de précepteur du duc de Bourgogne. Avant son départ, il avait saisi le roi d’un projet de démorstration contre les colonies anglaï<es, dont les incessantes excitations au pillage et à la dévastation du Canada justifiaient de bien tardives représailles. Le chevalier de Cailières, gouverneur de Montréal, envoyé à Versailles pour remettre ce projet à la Cour, réussit à démontrer au ministre qu'il était nécessaire de s'emparer de la Nouvelle-York, si l’on voulait mettre fin aux brigandages des froquois en les privant du soutien sur lequel ils avaient compté jusqu'alors.

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XAVII

Retour de M. de Frontenac à la Nouvelle-Fra’:ce. — Siège de Québec. — Délivrance de la ccionie.

Le déplorable état des affaires au Canada exigeait l'envoi de prompts renforts et la nomination comme gouverneur d’un homme énergique, pouvant inspirer confiance à la population dont la détresse était extrême. Sur la recommandation du maréchul de Bellefont, le ministre présenta M. de Frontenac à Louis XIV pour remplacer M. de Denonville. Le roi, dans l’audience qu'il lui accorda, rendant enfin justice après septans d'oubli à son administration précédente, adressa au comte ces paroles qui le vengeaient dignement des calomnies dont 1l avait été victime : « Je vous renvoie au Canada où je compte que vous servirez aussi bien que vous avez fait ci-devant. Je ne vous en demande pas davantage. »

Le choix de l’homme était heureux, mais il lui fallut suffire à peu pres seul à la lourde tâche qui lui incombait, car il n’obtint que des renforts insignifiants et deux navires avec lesquels il devait essayer de surprendre la Nouvelle-York, pendant que le chevalier de Callivres irait prendre à Montréal le commandement destroupes pour attaquer à revers, parlelacChamplain, la colonie anglaise.

Guillaume II avait chassé le roi Jacques, notre allié, du trône d'Angleterre, et la guerre avait recommencé entre les deux nations. Louis XIV préparaitune expédition en Irlande qui absorbait tous les efforts de La

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marine, et les deux vaisseaux qui devaient conduire Frontenac à la côte d'Amérique, au lieu d’être prèts à la mi-juin, ne prirent la mer qu’au mois d'août. La traversée de l'Atlantique, contrariée par les vents, dura quarante-deux jours. Le moment favorable pour attaquer New-York était passé et M. de Frontenac se dirigea sur Québec. [y arriva le 12 octobre. La population tout entière le reçut à son débarquement; les maisons furentilluminées, des feux d'artifice tirés; mais 1l avait appris à l’île Percée, par des missionnaires récollets, le désastre de la Chine, et sans prendre un repos que son âge — il avait alors 70 ans, — et les fatigues de la mer auraient cependant justifié, il partit pour Montréal, où régnait le plus complet désarroi. « Il est difficile, écrivait-il au ministre, de se représenter la consternation générale que je trouvai parmi les habitants, et l'abattement qui était dans les troupes. »

Son premier souci fut de faire réoccuper le fort de Cataracoui, dont son prédécesseur avait ordonné l'évacuation ; puis il prescrivit d'établir autour de Montréal une nouvelle palissade en pieux de quinze pieds hors terre ; il répartit ensuite les troupes dans leurs quartiers d'hiver. Des patrouilles parcoururent régulièrement les environs ; des forts de pieux élevés dans les seigneuries les plus impor tantes permirent aux habitants du voisinage de s’y réfugier : on les garnit de canons que les gardiens tiraient en cas d'alerte.

Le gouverneur avait ramené avec lui de France les chefs envoyés aux galères par M. de Denonville; il avisa les cantons de leur retour, et leur en dépêcha plusieurs que pendant la traversée il avait su gagner à la cause de la France. Leur rentrée dans les bourgades

calma quelque peu les esprits et des pourparlers s'engagèrent ; mais Frontenac, estimant non sans raison qu'il importait pour obtenir la paix de se montrer fort, résulult de commencer pur frapper

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