Revue suisse
2. Nouvelles Recherches sur les Confessions et la correspondance de J.-J. Rousseau (dans Zeitschrift fur neufranzôsische Sprache und Litteratur, 1880).
3. On nous permettra de rappeler l'article que nous avons donné sur les Mémoires de i/me d'Èpinay et les Confessions de J.-J. Rousseau {Revue générale du i5 octobre 1887). Nous y avorjs tente' de tracer la méthode à suivre pour l'usage simultané de ces deux ouvrages, contradictoires par tant d'endroits.
4. On sait que Saint-I.ambert est né en Lorraine, à Vézelise, en 1716 ; qu'il fit ses premières armes dans le régiment de Lorraine et que ses premiers succès de bel esprit et d'homme aimable eurent pour théâtre la cour de Stanislas : c'est là qu'il connut M"ne du Châtolet et Voltaire en 1748.
étaient rendus avec une véhémence^ une profondeur, une fermeté d*accent dont il fallait chercher Forigine dans quelque chose de réel. Rousseau, non par charlatanisme, mais pour donner à son œuvre son plein effet, et, si je puis dire, pour la bien mettre en scène, prit soin d'entretenir cette impression. Dans une préface de quelques lignes, bientôt confirmée par une seconde préface en dialogue, plus développée mais non plus explicite, il se donne simplement pour l'éditeur responsable de ce (( recueil y> de lettres : (c Ai-je fait le tout? disait-il^ et la correspondance entière est-elle une fiction ? Gens du monde, que vous importe ? C'est sûrement une fiction pour vous. » Il avouait que le nom de ses personnages n'était connu ni à Vevey, ni àClarens; mais sous leurs noms ou sous d'autres, avaient-ils vécu, et en quel pays? — a Que chacun, répondait-il, pense comme il lui plaira. » Il obtint le résultat cherché. Les plus fins s'y trompèrent. M""^ de Polignac lui fit demander le portrait de son héroïne, et Duclos, qui n'était pas un naïf, semble bien avoir cru que les réticences de l'auteur cachaient en efiet quelque mystère. L'hypothèse la plus vraisemblable, et qui très vite s'accrédita, c'est que Rousseau, sous le nom de Saint- Preux, avait conté l'histoire de son propre cœur. Ceux qui le connaissaient n'hésitèrent pas, et Voltaire tourna la chose en épigramme, avec Texagération de l'antipathie : « Ce sont les aventures et les opinions de Jean-Jacques qu'on lit dans la Nouvelle Héloïse... Ce n'est ni Télémaque, ni la Princesse de Clèves, ni Zaïde: c'est Jean-Jacques tout pur. » On ne fait pas un roman avec des confidencas; mais on en trouve en soipieme, dans ses aventures et surtout dans ses émotions encore /vives, les traits fondamentaux, la pensée directrice qui donne /à tout l'ouvrage son caractère personnel et pathétique. Je ne dis pas : sincère, puisqu'à toutes les causes qui peuvent altérer notre sincérité envers nous-mêmes vient alors s'ajouter le parti pris de nous rendre intéressants et de nous transfigurer. A cet égard, lo. Nouvelle Héloïse inaugure un genre de roman devenu très riche, et toujours florissant : le genre auquel
appartiennent Wcr/her et René, Adolphe et Graziella. « Je trouve dans Héloïse, écrivait Duclos à Rousseau,... des morceaux qui sont plus copiés qu'imités de la nature. Ce n'est pas ainsi qu'on imagine. Je désirerais que vous me donnassiez quelques mots de l'énigme. » Il savait déjà que Rousseau se proposait d'écrire ses Confessions, et il espérait bien y découvrir l'explication dont il se mettait en peine. Encore les contemporains pouvaient-ils se passer de cette glose : l'immense et prompt succès du roman en est la preuve. Ils y entrevoyaient un problème alors insolite, mais dont ils pouvaient ignorer la solution sans rien perdrô^ de leur plaisir. Il n'en est pas tout à fait de même pour nous, qui ne sommes plus, si je puis dire, de plainpied avec la Nouvelle Hélo'ùe : la contexture et la matière de l'ouvrage heurtent nos habitudes et notre goût; il nous faut une initiation. « Quiconque n'a pas lu les Confessions, disait Saint-Marc Girardin, ne peut rien comprendre à la Nouvelle Héloïse. )) Encore faut-il ajouter que les Confessions ne disent pas toute la vérité, que parfois même elles l'altèrent. La critique, en quête de renseignements complets, a besoin de remonter plus haut. Quand on fait au public tant de confidences, on le met en goût de savoir encore le reste : c'est justice s'il y trouve quelque malin plaisir.
Lorsque Rousseau commença la Nouvelle Héloïse, il ne songeait guère à M""" d'Houdetot et ne prévoyait pas qu'elle dût bientôt prendre dans sa vie une si grande place, encore moins exercer sur son roman une telle influence. Des six parties dont l'ouvrage se compose, les deux premières, à ce point de vue, forment un morceau distinct. Les Confessions nous éclairent avec beaucoup de charme et de netteté sur les circonstances qui poussèrent Rousseau dans un genre de travail si nouveau pour lui. C'était au printemps de 1756; il venait de s'établir à
l'Ermitage. La campagne-, la saison^ l'avaient mis dans un état délicieux d' « extase»^ ou^ comme il dit encore^ de ce délire champêtre ». La rêverie romanesque avait toujours été le fond de sa nature. La sensation de bien-être physique qu'il éprouvait (( sous des bocages frais^ au chant du rossignol^ au gazouillement des ruisseaux ))^ s'empara de son imagination et de son cœur. « Tout concourut^ dit-il^ à me replonger dans cette mollesse séduisante pour laquelle j'étais né. » Ses meilleurs souvenirs de jeunesse étaient champêtres et amoureux. La vallée de Montmorency réveilla en lui les impressions de la vingtième année^ de la Savoie^ des Gharmettes et de ses premières tendresses ; « son sang pétille^ la tête lui tourne^, malgré ses cheveux déjà grisonnants^, et voilà le grave citoyen de Genève^ voilà l'austère Jean- Jacques, à près de quarante-cinq ans, redevenu tout à coup le berger extravagant ». « Berger », " est-ce bien cela? Gette c( ivresse », provoquée par la sève printanière, n'est-elle pas plutôc d'un faune? Il voudrait, dans ses promenades sous bois, rencontrer quelque « dryade » ; mais comme il n'y en a plus, comme il comprend d'ailleurs le ridicule qui s'attache à un (( galant suranné », qu'il a grand' peur de sa Thérèse et des « orages domestiques », il réprime cette fougue intempestive et, en désespoir des réalités, ce se jette dans le pays des chimères ». Get homme aux a sens combustibles» a, fort heureusement, l'âme d'un grand poète : c'est en délire poétique que se tourna chez lui le délire des sens, et de cette transposition résulta le dessein primitif de la Nouvelle Hêloïse. Les premières pages du livre se ressentiront de cette origine; « ivre d'amour, affamé de transports», Saint-Preux fera de la riante nature la complice de ses élans voluptueux : (( On dirait, écrit-il à sa maîtresse, que la terre se pare pour former à ton heureux amant un lit nuptial digne de la beauté qu'il adore et du feu qui le consume. »
Ge Saint-Preux, on s'en souvient, est un précepteur de vingt et un ans, amoureux d'une de ses ce écolières », et, peu s'en faut, de l'autre. Voltaire s'est fort amusé du « petit valet, phi-
losophe suisse », et de la manière dont il complète rinstruction des filles. Eousseau ne voyait pas là de quoi rire. Il connaissait son original et ne le jugeait pas indigne de faire figure dans un roman. Il n'avait qu'à se rappeler le temps où, plein de désirs inassouvis, il avait senti battre son cœur au contact des jeunes Savoisiennes, ses premières élèves en musique. Il n'en (c avait pas vu une seule qui ne fût pas charmante », et leurs mères ne le laissaient guère plus en repos. Or, dans Famour^ ce que Saint-Preux, comme Rousseau, aime, par-dessus tout, c'est l'éveil simultané des sens et de Timagination, c'est l'attente anxieuse de jouissances convoitées plu-j tôt qu'espérées : « Je suis à la fois, dira Saint-Preux, soumis et téméraire, impétueux et retenu... Je languis et je me consume, le feu coule dans mes veines; rien ne saurait l'éteindre ni le calmer, et je l'irrite en voulant le contraindre. » Moins galant, non moins tendre que Saint-Preux, le Eousseau de la vingtième année ne disait pas de ces belles choses à ses (( aimables demoiselles bien parées », mais il en était pénétré. Ses secrètes tendresses de professeur étaient encore pour lui, quand il commença de penser à \^ Nouvelle Héloïse, Tidéal de l'amour frais, ardent et romanesque. Il représenta donc Saint-Preux à son image, mais de plus il le fit amoureux d'un objet unique et prêt à l'amour comme lui, et poussa pour son héros les choses jusqu'au terme en deçà duquel, en pareille occurrence, il avait toujours eu lui-même le regret de se tenir.
Saint-Preux adore Julie, mais Claire ne lui est pas indifférente. Des deux cousines, l'une éprouve pour lui l'amour le plus passionné, l'autre une sympathie qui pourrait y mener. Entre elles deux règne une amitié parfaite; presque également séduisantes, elles se complètent sans se ressembler, et les premiers lecteurs d'Héloïse agitèrent à l'envi la question de savoir laquelle des deux méritait la préférence. D'où Rousseau a-t-il tiré l'idée de ce groupe féminin ? Encore de ces ce émotions de jeunesse », dont il nous dit qu'il berçait sa rêverie au moment où il traçait la première esquisse de son livre. Claire
et Julie offrent une analogie frappante avec ces deux m charmantes personnes y), M"" Galley et de Graffenried^ en compagnie desquelles Rousseau avait fait, à dix-neuf ans, la promenade du château de Toune, près d'Annecy ^ L'une était plus enjouée et hardie, l'autre plus jolie et touchante, et leur étroite union lui semblait devoir toujours durer, ce si quelque amant ne venait pas la déranger ». Pendant toute cette promenade, pleine de voluptés ingénues, il s'était demandé à laquelle de ces deux jeunes filles il voudrait donner son cœur, et voici sa conclusion : « J'aurais fait mon bonheur d'avoir pour maîtresse M"^ de Graffenried ; mais, à choix, je crois que je l'aurais mieux aimée pour confidente. » C'est à ce rêve d'un jour qu'il a donné corps et durée dans son roman.
Quant au lieu de la scène, les Confessions expliquent les motifs qui en ont déterminé le choix. Le lac de Genève était sans doute pour Rousseau l'objet d'une affection patriotique et filiale ; sans doute aussi « le lieu natal de sa pauvre maman », M™' de Warens, avait pour lui un (( attrait de prédilection » ; mais si « son cœur n'a jamais cessé d'errer » autour de ce beau lac, s'il a choisi en particulier Vevey et Glarens pour ce le séjour qui convenait » à ses personnages et pour le cadre de ses scènes d'amour, c'est dans son voyage de 1732 qu'il faut en chercher la vraie raison, toujours dans ses impressions de la vingtième année. Il ne connaissait alors de l'amour que les désirs et les rêves; il promenait sur le rivage de Vevey sa (( douce mélancolie » ; il versait les larmes de l'adolescence en quête de félicités qu'il appelle « innocentes », quoique sa candeur eût reçu dès longtemps de fortes atteintes. Mais chez lui, le poète ennoblissait la grossièreté des appétits; son âme était pleine de suaves visions en harmonie avec ce site enchanteur : (( Dites, s'écrie-t-il en y songeant, si la nature n'a pas fait ce beau pays pour une Julie, pour une Claire et pour un Saint-Preux. »