‹ La nouvelle Héloǐse et Mme D'HoudetotChapitre 4 sur 8 · Voy. le IV*= livre des Confessions · texte numérisé non relu

Voy. le IV*= livre des Confessions

La nature avait toujours eu pour lui des voix mystérieuses ;| elle provoquait son esprit et lui donnait la réplique; aussi/ pendant ses promenades, sa pensée ne demeurait pas inactive; (( son cneur, errant d'objet en objet, s'enivrait de sentiments délicieux y> ; il composait alors, ou ébauchait en lui-même^ de vagues romans qu'il ne lui manquait que d'écrire. Tel il était à vingt ans, tel il se retrouva pendant la premièrè saison de son séjour à l'Ermitage. Les bois de Montmorency réveillèrent^ en lui les ce érotiques transports » d'autrefois. L'expérience qu'il avait faite de l'amour, auprès de M"'^ de Warens et ailleurs, n'avait guère consisté qu'à en subir les flétrissures. Son cœur y était demeuré fort étranger et n'avait rien perdu de sa jeunesse. Il était toujours tourmenté par un désir de l'inconnu, de l'amour parfait et passionné, qui prit tout à coup, par l'eifet des circonstances extérieures, de l'air ambiant, une extrême acuité. Le début de la Nouvelle Héloïse est l'expression poétique de cette tardive eiTervescence. Rousseau créa des êtres imaginaires, des ce sylphides », et crut, en les aimant, étreindre le bonheur qu'il avait entrevu : « Epris de mes deux charmants modèles, dit-il, je m'identifiais avec l'amant et l'ami autant qu'il était possible. » Mais cette fois, passé maître en l'art d'écrire, il se donna la joie de faire prendre forme à ses pensées, de les rendre en quelque sorte visibles et vivantes. L'image lui donna presque l'illusion de la réalité. Saint-Preux connaît ce moyen de calmer la fièvre de l'amour; au moment où il attend sa maîtresse, cette idée lui vient : « Quel bonheur d'avoir trouvé de l'encre et du papier î J'exprime ce que je sens pour en tempérer l'excès, je donne le change à mes transports en les décrivant. » Plus d'une fois encore, nous verrons Eousseau céder à ce besoin d'épancher (( en les décrivant », fût-ce pour lui seul, les transports qui l'agitent.

Les premières lettres qu'il composa pour \^ Nouvelle Héloïse, sous l'aiguillon intermittent de ce « désir d'aimer », furent « éparses, sans suife et sans liaison ». Il était hanté par des

scènes romanesques et par des figures, entre autres la sienne, qui peu à peu se précisaient dans son esprit et à ses yeux. Mais dans les intervalles de la passion, il se livrait à de longues digressions descriptives, philosophiques, satiriques, qu'il regardera plus tard comme un « remplissage verbeux )). C'était toujours sa pensée qui se donnait cours, mais sans rapport étroit avec les personnages qu'il avait dessinés : là, bien souvent, Tesprit prenait la place du cœur et le sophisme celle de la conviction. C'est ce qu'il appelle ce coudre » ensemble les premières et chères ce fictions )> pour lesquelles il s'était mis à Tceuvre et qui (lui-même le dit) n'étaient autres que des (( tableaux voluptueux » .

La saison avançait; Eousseau avait recommencé à soufirir, et le charme était rompu. Pourtant, « comme un autre Pygmalion», il s'était épris d'amour pour ces personnages qu'il avait conçus et animés. C'est alors seulement qu'il se demanda quelle suite pouvait comporter cette esquisse de roman, et qu'il en chercha le (( plan ». Déjà les deux premières parties, celles oi^i l'amour triomphe, présentaient assez de suite pour qu'il les fît lire à son ami Diderot, confident ordinaire de ses travaux. Pendant les froides journées d'automne, dans la triste solitude du cabinet, le philosophe et le prêcheur se substituèrent au poète : Rousseau s'avisa de faire tourner les faiblesses de l'amour à l'honneur de la morale, de punir Saint- Preux par où il avait péché, de réhabiliter Julie par le mariage, de donner la piété pour couronnement à ses vertus, et d'unir cette dévote à un athée non moins vertueux qu'elle : ce devait être une leçon de mutuelle tolérance pour les deux partis alors déchaînés l'un contre l'autre, les dévots et les esprits forts. L' « austère Jean- Jacques », fort embarrassé du J démenti qu'il allait donner à ses maximes, s'en tirait par cet expédient, dont Saint-Preux fait la théorie : il offrait l'exemple « d'un auteur qui ne fût pas au-dessus des faiblesses de Thumanité, qui ne montrât pas tout d'un coup la vertu dans le ciel hors de la portée des hommes, mais qui la leur fît aimer en la

peignant d^ibord moins austère, et puis cfu sein du vice les y sût conduire insensiblement )). Ainsi ce début de roman, d'une inspiration très peu chaste, mais sincère et vigoureuse,, allait aboutir à une palinodie, froidement édifiante, ou peutêtre s'arrêter court, lorsqu'une crise d'un nouveau genre vint rejeter Kousseau en pleine passion et, sans elFacer complètement, dans la suite de son ouvrage, les inconvénients de cette volte-face imprévue, mettre du moins Fauteur dans une situation d'esprit et de cœur d'où il devait tirer, pour l'exécution de son projet, de vives clartés et une toute-puissante éloquence. Il allait en effet connaître par lui-même et communiquer à son liéros toute la violence de la passion, puis l'amertume de l'amour aux prises avec le devoir, la jalousie, le désespoir, la mélancolie, les défaillances d'une volonté présomptueuse, l'impuissance de la raison contre des souvenirs troublants, refoulés et non vaincus. Ces maladies de la conscience déprimée par l'amour, si fortement dépeintes dans la Nouvelle Héloïse, la discipline morale qui les combat et les endort, sans pourtant les guérir, c'est chez lui-même que Rousseau les a étudiées, et son roman n'est pas la moins instructive de ses ce confessions». Aussi ne peut-on bien comprendre ni goûter pleinement le roman qu'il a écrit, sans connaître celui de son cœur et la femme qu'il a aimée.

M""' d'Houdetot avait tout près de vingt-six ans quand l'attention de Rousseau se fixa sur elle, mais la connaissance entre eux datait déjà de loin. Sophie-Élisabeth-Françoise de Bellegarde était la cousine germaine et la belle-sœur de M™^ d'Epinay qui parle souvent d'elle, et avec faveur, dans la première partie des Mémoires, sous le nom familier de Mimi. C'est chez M""' d'Epinay que Rousseau l'avait vue pour la première fois et continua de la rencontrer par intervalles; mais pendant plus de sept ans il n'éprouva pour elle qu'une sympa-

thie vague et distraite. Leur première entrevue remontait aux fiançailles de M"' de Bellegarde avec le comte d'Houdetot; Rousseau venait seulement d'être introduit dans la maison de M™' d'Epinay ; on comprend qu'une toute jeune fille, même en lui paraissant ce aimable l'ait d'abord frappé médiocrement, et qu'il fût loin de prévoir qu'elle ce ferait un jour le destin de sa vie ». Le mariage de M""" d'Houdetot tourna fort mal; d'après M""" d'Epinay, on pouvait s'y attendre : ce Mimi se marie, elle épouse M. le comte d'Houdetot, jeune homme de qualité, mais sans fortune, âgé de vingt-deux ans, joueur de profession, laid comme le diable et peu avancé dans le service. » La noblesse de l'époux et la fortune de la jeune femme avaient été les considérations dominantes. Dans la famille de la nouvelle comtesse, les ménages désunis étaient l'ordinaire ; le sien fut pareil aux autres, et tout naturellement l'exemple de ses belles-sœurs et des femmes de son monde la conduisit à chercher dans une affection de son choix les consolations auxquelles sa tendresse naturelle et la morale régnante autour d'elle paraissaient lui donner droit. A peu près trois ans après son mariage, le consolateur se présenta; c'était le marquis de Saint-Lambert.

Ce personnage de galante mémoire est aujourd'hui bien déprécié. Nous lui en voulons d'abord d'avoir excellé dans le genre descriptif, le plus faux et le plus fastidieux qu'aient cultivé les poètes du siècle dernier : son poème des Saisons, que personne ne lit plus, répand sur son nom une ombre d'ennui. En outre (et c'est vraiment un étrange préjugé), nous lui en voulons d'avoir été en amour le rival heureux des deux plus grands esprits de son temps. Voltaire et Rousseau. Cependant Voltaire ne lui tint pas rigueur, et après avoir entendu les franches explications de la docte Emilie, consentit de fort bonne grâce à devenir simple spectateur d'une infidélité que, réflexion faite, il trouvait assez excusable : « Vous êtes, dit-il à son jeune rival, dans l'âge heureux où l'on aime, où l'on plaît;... un malade, un vieillard comme

je suis n'est plus fait pour les plaisirs. » Prendre fait et cause pour un homme si résigné^ n'est-ce pas peine perdue? Quant à Rousseau, loin qu'il soit à plaindre de n'avoir pas supplanté - Saint-Lambert auprès de M™^ d'Houdetot, c'est bien contre lui, comme on le verra, que l'indignation eût été de mise, si les choses eussent tourné d'autre façon.

La liaison de Saint-Lambert avec M™^ du Châtelet, interrompue d'une manière tragique au bout d'un an, est pour tout le reste d'un caractère absolument banal : nous n'y voyons qu'une femme sur le retour prise d'un dernier et furieux caprice pour un bel officier habile à tourner les petits vers. Avec M"^ d'Houdetot c'est autre chose. Leur union, par sa perfection, par sa durée qui s'étendit à plus d'un demi-siècle, fit, jusque dans leur vieillesse, l'admiration d'une société qui n'était pas blasée sur ce genre de spectacles. Ce n'est pas que les débuts en aient été sans nuages : gâté par ses succès faciles, Saint-Lambert chagrina peut-être plus d'une fois par sa froideur — cette froideur qui chez lui frappait tout le monde — le cœur passionné qui s'était donné à lui sans retour. C'est sans doute aux premiers temps de leurs relations qu'il faut rapporter certaine lettre désolée de M""' d'Houdetot. Déjà Saint-Lambert a laissé paraître quelques signes de lassitude; mais elle, trop éprise pour affecter la fierté : a Je ne vous demande plus de la tendresse, dit-elle, mais pour avoir cessé d'être amants, avons-nous renoncé au plaisir d'être amis? Ayez pitié de l'état où je suis... K » Elle parvint à fixer, à (( réformer » ce cœur, à lui communiquer cette tendresse même dont il n'avait encore connu que la frivole apparence. Elle avait besoin d'un conseiller, d'un appui, contre l'inconduite et les dilapidations de son mari : Saint-Lambert fut bientôt cela pour elle^; et quand il eut appris, grâce à elle, la constance et le dévouement, il offrit l'exemple très rare d'un libre attachement aussi fort et

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