REPONSE DE MADAME D ORBE A MADAME DE WOLMAR
Mon Dieu î-cousine, que ta lettre m'a donné de plaisir! Charmante prérheuse !... charmante , en vérité , mais prêcheuse pourtant... pérorant à ravir. Des œuvres, peu de nouvelles. L'architecte athénien... ce beau diseur... tu sais bien... dans ton vieux Plutarque... Pompeuses descriptions, superbe temple!... Quand U a tout dit, l'autre revient ; un homme uni, l'ak simple , grave et posé... comme qui dirait ta cousine Claire... D'une voix creuse, lente, et même un peu nasale... Ce qu'il a dit, je le ferai. l\ se tait, et les mains de battre. Adieu, l'homme aux phrases ' . Mou enfant,
' Montaigne rapporte ainsi le trait raconté par Plutarque :« Les « Athéniens estoient à choisu-de deux architectes à conduire une grande
nous sommes ces deux architectes ; le temple dont il s'agit est celui de rAmilié.
Résumons un peu les belles choses que tu m'as dites. Premièrement , que nous noos aimions ; et puis , que je t'étais nécessaire ; et puis , que tu me l'étais aussi ; et puis, qu'étant libres de passer nos jours ensemble, il les y fallait passer. Et tu as trouvé tout cela toute seule! Sans mentir, tues une éloquente personne ! Oh bien! que je t'apprenne à quoi je m'occupais do mon côté, tandis que tu méditais cette sunlime lettre. Apres cela tu jugeras toi-même lequel vaut le mieux de ce que lu dis ou de ce que je fais.
A peine eus-je perdu mon mari , que tu remplis le vide qu'il avait laissé dans mon cœur. De son vivant il en partageait avec toi les affections ; des qu'il ne fut plus, je ne fus qu'à toi seule; et , selon ta remarque sur l'accord de la tendresse maternelle et de l'amitié, ma fille même n'était pour nous qu'un lien de plus. Non-seulement je résolus dès lors de passer le reste de ma vie avec toi , mais je formai un projet plus étendu. Pour que nos deux familles n'en fissent qu'une , je me proposai supposant tous les rapports convenables, d'unir un jour ma fille à ton aine; et ce nom de mari, trouvé par plaisan'.erie, me parut dheureux augure pour le lui donnerun jour tout de bon.
Dans ce dessein, je cherchai d'ubord k lever les embarras d'une succession embrouillée; et, me trouvant assez de bien pour sacrifier quelque chose à la liquidation du reste, je ne songeai qu'à mettre le partage de ma fille en effets assurés, et à l'abri de tous p ocès. Tu sais que j'ai des fantaisies sur bien des choses ; ma folie dans celle-ci était de te surprendre. Je m'étais mis en tête d'entrer un beau matin dans ta chambre , tenant d'une main mon enfant, del'autre un portefeuille, et de te présenter l'un et l'autre avec un beau compliment, pour dé[)oser en tes mains la mère, la fille, et leur bien, c'est-à-dire la dot de celle-ci. Gouverne-la, voulais-je le dire, comme il convient aux intérêts de ton tils; car c'est désormais son affaire et la tienne : pour moi, je ne m'en mêle plus.
Remplie de celte charmante idée, il fallut m'en ouvrir àquci-
« fal)ri(|uc : le premier, plus affélé, se présenta avec un beau discours « prémédilé sur le subject de cette bcsoigne, et liroit le jugement du « peuple à sa faveur; mais l'autre en trois mots: Si.ii/iieurs Athéniens, « ce queccltuij a diclju Icfcruy. » Liv. I , c. ib. (l'Éditkuk.)
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qu'un qui m'aidât à l'exécuter. Or, devine qui je choisis pour celte conrulencc. Un certain M. deWolraar : ne le conuailrais-tu point? — Mon mari , cousine ? — Oui , ton mari , cousine. Ce même homme, à qui lu as tant de peine à cacher un secret qu'il lui importe de ne pas savoir, est celui qui t'en a su taire un (pj'il l'eût été si ' doux d'apprendre. C'était là le sujet de tous ces cnlreliens mystérieux dont lu nous faisais si comiquemont la guerre. Tu vois comme ils sont dissimulés ces maris. N'est-il pas bien plaisant que ce soient eux qui nous accusent de dissimulation? J'exigeais du lien davantage encore. Je voj'ais fort bien que tu méditais le mémo projet que moi , mais plus en dedans , et comme celle qui n'exhale ses sentiments qu'à mesure qu'on s'y livre. Cherchant donc à te méiiager une surprise plus agréable, je voulais (jue, quand tu lui proposerais notre réunion , il ne parût pas fort approuver cet empressement , et se montrât un peu froid à consentir. Il me fit là-dessus une réponse que j'ai retenue et que tu dois bien .a'ienir; car je doute que depuis qu'il y a des maris au monde aucun d'eux en ait fait une pareille. La voici : « Petite cousine , je « connais Julie... je la connais bien... mieux qu'elle ne croit peul- « être. Son cœur est trop honnête pour qu'on doive résister à rien « de ce qu'elle désire , et trop sensible pour qu'on le puisse sans « l'affliger. Depuis cinq ans que nous sommes unis, je ne crois pas « qu'elle ait reçu de moi le moindre chagrin ; j'espère mourir sans « lui en avoir jamais fait aucun. » Cousine, songes-y bien : voilà quel est le mari dont tu médites sans cesse de troubler indiscrètement le repos.
Pour moi , j'eus moins de délicatesse , ou plus de confiance en ta douceur; et j'éloignai si- naturellement les discours auxquels ton cœur te ramenait souvent , que , ne pouvant taxer le mien de s'attiédir pour toi , tu t'allas mettre dans la tète que j'attendais de secondes noces, et que je t'aimais mieux que toute autre chose, hormis un mari. Car, vois-tu, ma pauvre enfant , tu î'as pas un secret mouvement qui m'échappe. Je te devine, je te pénètre , je perce jusqu'au plus profond de ton âme ; et c'est pour cela que je t'ai toujours adorée. Ce soupçon, qui te faisait si heureusement prendre le change , m'a paru excellent à nourrir. Je me suis mise à faire la veuve coquette assez bien pour t'y tromper toi-même : c'est un rôle pour lequel le talent me manque moins que l'inclination. J'ai adroitement employé cet air agaçant que je ne sais pas
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mal prendre , et avec lequel je me suis quelquefois amusée à pevsiflcr plus (l'un jeune fat. Tu en as été tout à fait la dupe , et m'as crue prête à chercher un successeur à l'homme du monde auiiuel il était le moins aisé d'en tiouvcr. Mais je suis trop franche pour pouvoir me contrefaire longtemps , et lu t'es bientôt rassurée. Cependant je veux te rassurer encore mieux, en l'expliquant mes vrais sentiments sur ce point.
Je te l'ai dit cent fois étant fille , je n'étais point faite pour être femme. S'il eût dépendu de moi, je ne me serais point mariée ; mais dans notre sexe on n'achète la liberté que par l'esclavage , et il faut commencer par être servante pour devenir sa maitresse un jour. Quoique mon : ère ne me gênât pas, j'avais des chagrins dans ma famille. Pour m'en délivrer, j'épousai donc M. d'Orbe. Il était si honnête homme et m'aimait si tendrement , que je riiimai sincèrement à mon tour. L'expérience me donna du mariage une idée plus avantageuse que celle que j en avais conçue, et détruisit les inpressions quo m'en avait laissées la Chaillol. M. d"Orbe me rendit heureuse , et ne s'en repentit pas. Avec un autre j'aurais toujours rempli mes devoirs , mais je l'aurais désolé ; et je sens qu'il fallait un aussi bon mari pour faire de moi une bonne femme. Imaginerais-tu que c'est de cela même que j'avais à me })laindre? Mon enfant, nous nous aimions trop, nous n'étions point g.iis. Une amitié plus légère eut été plus folâtre; je l'aurais préférée, et je crois que j'aurais mieux aimé vivre moins contente, el pouvoir rire plus souvent.
A cela se joignirent les sujets particuliers d'inquiétude que me donnait ta situation. Je n'ai pas besoin de te rappeler les dangers que t'a fait com-ir une passion mal réglée : je les vis en frémissant. Situ n'avais risqué que ta vie, peut-être un reste de gaieté ne m'eùt-il pas tout à fait abandonnée : mais la tristesse et l'effroi pénétrèrent mon âme j et jusqu'à ce que je t'aie vue mariée, je n'ai pas eu un moment de pure joie. Tu connus ma douleur, tu la sentis : elle abeauccup fait sur ton bon cœur ; et je ne cesserai de bénr ces heureuses larmes qui sont peut-être la cause de ton retour au bien.
\o'ûh comment s'est passé tout le temps que j'ai vécu avec mon mari. Juge si, depuis que Dieu me l'aôté, je pourrais espérer d'en retrouver un autre qui fut autant selon mon cœur, et si je suis tentée de le chercher. Non, cousine, !e marioge est im
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état trop grave ; sa dignité ne va point avec mon humeur, elle m'attriste et me sied mal , sans compter que toute gène m'est insupportable. Pense, toi qui me connais, ce. que peut être à mes yeux un lien dans lecjuel je n'ai pas ri, durant sept ans, sept petites fois à mon aise. Je ne veux pas faire comme toi la matrone à vingtliuit ans. Je me trouve une petite veuve assez piquante, assez mariable encore ; et je crois que , si j'étais homme , je m'accommoderais assez de moi. Mais me remarier, cousine! Écoute; je pleure bien sincèrement mon pauvre mari ; j'aurais donné la moitié de ma vie pour passer l'autre avec lui; et pourtant , s'il pouvait revenir, je ne le reprendrais, je crois, lui-même, que parce que je l'avais déjà pris.
Je viens de t'exposer mes véritables intentions. Si je n'ai pu les exécuter encore malgré les soins de M. de Wolmar, c'est que les difficultés semblent croître avec mon zèle à les surmonter. Mais mon zèle sera le plus fort , et avant que l'été se passe j'espère me réunir à toi pour le reste de nos jours.
Il reste à me justifier du reproche de te cacher mes pehies et d'aimer à pleurer loin de toi : je ne le nie pas, c'est à quoi j'emploie ici le meilleur temps que j'y passe. Je n'entre jamais dans ma maison sans y retrouver des vestiges de celui qui me la rendait chère. Je n'y fais pas un pas, je n'y fixe pas un objet , sans apercevoir quelque signe de sa tendresse et de la bonté de son cœur : voudrais-tu que le mien n'en fut pas ému? Quand je suis ici , je ne sens que la perte que j'ai faite ; quand je suis près de toi , je ne vois que ce qui m'est resté. Peux-tu me faire un crime de ton pouvoir sur mon humeur? Si je pleure en ton absence et si je ris près de toi, d'où vient cette différence? Petite ingrate! c'est que \u me consoles de tout , et que je ne sais plus m'affliger de rien quand je te possède.
Tu as dit bien des choses en faveur de notre ancienne amitié : mais je ne te pardonne pas d'oublier celle qui me fait le plus d'honneur ; c'est de te chérir, quoique tu m'éclipses. Ma Julie, tu es faite pour régner. Ton empire est le plus absolu que je connaisse : il s'étend jusque sur les volontés, et je l'éprouve plus que personne. Comment cela se fait-il, cousine? Nous aimons toutes deux la vertu; l'honnêteté nous est également chère; nos talents sont les mêmes; j'ai presque autant d'esprit que toi, et ne suis guère moins iolie. Je sais fort bien tout cela; et malgré tout cela tu
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mcn imposes, lu me subjugues, tu m'atterres, ton gciné écrase le mien , et je ne suis rien devant toi. Lors mèuie que tu vivais dans des liaisons que tu te reprociiais, et que, nayant point imité ta faute, j'aurais dû prendre l'ascendant à mon tour, il ne te demeurait pas moins. Ta faiblesse, que je blâmais, me semblait presque une vertu; je ne pouvais m'empécher d'admirer en toi ce que j'aurais repris dans une autre. Enfin, dans ce temps-là même, je ne l'abordais (^oint sans un certain mouvement de resjiect involontaire; et il est sûr que toute ta douceur, toute la familiarité de ton commerce était nécessaire pour me rendre ton amie : naturellement je devais être ta servante. Explique si lu peux cette énigme; quant à moi , je n'y entends rien.
Mais si fait pourtant, je l'entends un peu, et je crois même l'avoir autrefois expliquée : c'est que ton cœur vivifie tous ceux qui l'environnent, et leur donne pour ainsi dire un nouvel être dont ils sont forcés de lui faire hommage , puisqu'ils ne l'auraient point eu sans lui. Je t'ai rendu d'importants services , j'en conviens : tu m'en fais souvenir si souvent , qu'il n'y a pas moyen de l'oublier. Je ne le nie point , sans moi tu étais pcdue. Mais qu'ai-je fait que te rendre ce que j'avais reçu de toi? Est-il possible de te voir longtemps sans se sentir pénétrer l'âme des charmes de la vertu et des douceurs de l'amilié? Ne sais-lu pas que tout ce qui t'approche est par toi-même armé pom* ta défense, et que je n'ai par-dessus les autres que l'avantage des gardes de Sésostris, d'être de ton âge et de ton sexe, et d'avoir été élevée avec toi.' Quoi qu'il en soit , Claire se console de valoir moins que Julie , en ce que sans Julie elle vaudi-ait bien moins encore : et puis, à te dire la vérité , je crois que nous avions grand besoin l'une de l'autre, et que chacune des deux y perdrait beaucoup, si le sort nous eût séparées.
Ce qui me fâche le plus dans les affaires qui me retiennent encore ici, c'est le risque de ton secret toujours prêta s'échapper de ta bouche. Considère , je t'en conjure , que ce qui le porte à le garder est une raison forte et solide , et que ce qui te porte à le révéler n'est qu'un senliment aveugle. Nos soupçons même que ce secret n'en est plus un pour celui qu'il intéresse nous sont une raison de plus pour ne le lui déclarer qu'avec la plus grande circonspection. Peut-être la réserve de ton mari est-elle un exemjjle et une leçon pour nous; car en de pareilles matières il y a souvent une grande