‹ La nouvelle HéloïseChapitre 154 sur 214 · VI. — DE SAINT-PRECX A MYLORD EDOCARD · texte numérisé non relu

VI. — DE SAINT-PRECX A MYLORD EDOCARD

Je me lève au milieu de la nuit pour vous écrire. Je ne saurais trouver un momentde repos. Mon cœur agité, transporté, ne peut se contenir au dedans de moi ; il a besoin de s'épancher. Vous^ qui l'avez si souvent garanti du désespoir, soyez le cher dépositaire des premiers plaisirs qu'il ait goûtés depuis si longtemps.

Je l'ai \Tie , mylord ! mes yeux l'ont vue ! J'ai entendu sa voix; ses mains ont touché les miennes ; elle m'a reconnu ; elle a marqué de la joie à me voir ; elle m'a appelé son ami , son cher ami ; elle

ui'a reçu dans sa maison : plus heureux que je ne fus de ma vie, je loge avec elle sous un même toit ; et maintenant que je vous écris, je suis à trente pas d'elle.

Mes idées sont trop vives pour se succéder ; elles se présentent toutes ensemble; elles se nuisent mutuellement. Je vais m'arréler et reprendre haleine , pour lâcher de mettre quelque ordre dans mon récit.

A peine après une si longue absence m'éfais-je livré près de vous aux premiers transports de mon cœur en embrassant mon ami , mon libérateur et mon père , que vous songeâtes au voyage d'Italie. Vous me le fîtes désirer, dans l'espoir de m'y soulager enfin du fardeau de mon inutilité pour vous. Ne pouvant terminer sitôt les affaires qui vous retenaientà Londres, vous me proposâtes de partir le premier, pour avoir plus de temps à vous attendre ici. Je demandai la permission d'y venir ; je l'obtins , je partis ; et quoique Julie s'offrit d'avance à mes regards , en songeant que j'allais m'approcher d'elle je sentis du regret à m'éloigner de vous. Mylord, nous sommes quittes , ce seul sentiment vous a tout payé.

Il ne faut pas vous dire que durant toute la route je n'étais occupé que de l'objet de mon voyage ; mais une chose à remarquer, c'est que je commençaide voir sous un autre point de vue ce même objet qui n'était jamais sorti de mon cœur. Jusque-là je m'étais toujours rappelé Julie brillante comme autrefois des charmes de sa première jeunesse ; j'avais toujours vu ses beaux yeux animés du feu qu'elle m'inspirait ; ses traits chéris n'offraient à mes regards que des garants de mon bonheur ; son amour et le mien se mêlaient tellement avec sa figure, que je ne pouvais les en séparer. Maintenant j'allais voir Julie mariée, Julie mère, Julie indifférente. Je m'inquiétais des changements que huit ans d'intervalle avaient pu faire à sa beauté. Elle avait eu la petite vérole ; elle s'en trouvait changée : àquel point le pouvait-elle être .'Mon imagination me refusait opiniâtrement des taches sur ce charmant visage ; et sitôt que j'en voyais un marqué de petite vérole, ce n'était jilus celui de Julie. Je pensais encore à l'entrevue que nous allions avoir, à la réception qu'elle m'allait faire. Ce premier abord se présentait à mon esprit sous mille tableaux différents , et ce moment qui devait passer si vile revenait pour moi mille fois le jour.

Quand j'aperçus la cime des monts, io cœur me batlit forte-

QUATRIKME PARTIE- 283

ment, en me disant , Elle est là. L.i même chose venait de m'arriver en mer, à la vue des côtes de l'Europe. La même chose m'éliit ariivéc autrefois à Meillerie , en découvrant la maison du baron d'Étange. Le monde n'est jamais divisé pour moi qu'en deux régions : celle où elle est , et celle où elle n'est pas. La première s'étend quand je m'éloigne, et se resserre à mesure que j'approche, comme un lieu où je ne dois jamais arriver : elle est a présent bornée aux murs île sa chambre. Hélas! ce lieu seul est habité; tout le reste de l'univers est vide.

Plus j'approchais de la Suisse , plus je me sentais ému. L'instant où (les hauteurs du Jura je découvris le lac de Genève fut un instant d'extase et de ra\'isseraent. La vue de mon pays, de ce pays si chéri, où des torrents de plaisirs avaient inondé mon cœur ; l'air des Alpes , si salutaire et si pur ; le doux air de la patrie , plus suave que les parfums de l'Orient ; cette terre riche et fertile , ce paysage unique , le plus beau dont l'œil humain fut jamais frappé , ce séjour charmant , auquel je n'avais rien trouvé d'égal dans le tour du monde; l'aspect d'un peuple heureux et libre, la douceur delà saison, la sérénité du climat, mille souvenirs délicieux qui réveillaient tous les sentiments que j'avais goûtés ; tout cela me jetait dans des transports que je ne puis décrire , et semblait me rendre à la fois la jouissance de ma vie entière.

En descendant vers la côte , je sentis une impression nouvelle dont je n'avais aucune idée ; c'était un certain mouvement d'effroi qui me resserrait le cœur et me troublait malgré moi. Cet effroi , dont je ne pouvais démêler la cause, croissait à mesure que j'approchais de la ville : il ralentissait mon empressement d'arriver, et fit enfin de tels progrès, que je m'inquiétais autant de ma diligence que j'avais fait jusque-là de ma lenteur. En entrant àYevay,la sensation quej'éprouvai ne fut rien moins qu'agréable : je fus saisi d'une violente palpitation qui m'empêchait de respirer ; je parlais d'une voix altérée et tremblante. J'eus peine à me faire entendre "en demandant M. de Wolmar; car je n'osai jamais nommer sa femme. On me dit qu'il demeurait à Clarens. Cette nouvelle m'ôta de dessus la poitrine un poids de cinq cents li\Tes ; et , prenant les deux lieues qui me restaient à faire pour un répit , je me réjouis de ce qui m'eût désolé dans un autre temps; mais j'appris avec un vrai chagrin que madame d'Orbe était à Lausanne. J'entrai dans une auberge pour reprendre les forces qui me manquaient: il me fui

impossible d'avaler un seul morceau ; je suffoquais en buvanl, et ne pouvais vider un verre qu'à plusieurs reprises. Ma terreur redoubla quand je vis mettre les chevaux pour repartir. Je crois que j'aurais donné tout au monde pourvoir briser une roue en chemin. Je ne voyais plus Julie; mon imagination troublée ne me présentait que des objets confus ; mon âme était dans un tumulte universel. Je coimaissais la douleur et le désespoir ; je les aurais préférés à cet horrible état. Enfin je puis dire n'avoir de ma vie éprouvé d'agitation plus cruelle que celle où je me trouvai durant ce court trajet ; et je suis convaincu que je ne l'aurais pu supporter une journée entière.

En arrivant je fis arrêter à la grille; et, me sentant hors d'étal de faire un pas , j'envoyai le postillon dire qu'un étranger demandait à parler à M. de Wolmar. Il était à la promenade avec sa femme. On les avertit, et ils vinrent par un autre côté, tandis que, les yeux frchcs sur l'avenue, j'attendais dans des transes mortelles d'y voir paraître quelqu'un.

A peine Julie m'eut-elle aperçu , qu'elle me reconnut. A l'instant me voir, s'écrier, courir, s'élancer dans mes bras, ne fut pour elle qu'une même chose. A ce son de voix je me sens tressaillir ; je me retourne, jela vois, je la sens. 0 mylord! ô mon ami !... je ne puis parler... Adieu, crainte; adieu, terreur, effroi, respect humain. Son regard , son cri , son geste , me rendent en un moment la confiance, le courage, et les forces. Je puise dans ses bras la chaleur et la vie ; je pétille de joie en la serrant dans les miens. Un transport sacré nous tient dans un long silence étroitement embrassés ; et ce n'est qu'après un si doux saisissement que nos voix commencent à se confondre, et nos yeux à mêler leurs pleurs. M. de Wolmar était là ; je le savais , je le voyais : mais qu'auraisje pu voir.? Non, quand l'univers entier se fût réuni contre moi , quand l'appareil des tourments m'eût environné, je n'aur£.is pas dérobe mon cœur à la moindre de ces caresses , tendîmes prémices d'une amitié pure et sainte que nous emporterons dans le ciel !

Cette première impétuosité suspendue , madame do Wolmar me [)rit parla main, et, se retournant vers son mari , lui dit, avec une certaine grâce d'innocence et de candeur dont je me sentis pénétré: Quoiqu'il soit mon ancien ami , je ne vous le présente p«s, je le reçois de vous ; et ce n'est qu'honoré de votive amitié qu'il aura désormais la mienne. Si les nouveaux amis ont moins d'ar-

Page 1