QUATRIÈME PARTIE
dcurqueîes anciens , me dit-il en m'embrassant, ils seront anciens à leur toiu-, rt ne céderont point aux autres. Je reçus ses embrassements; mais mon cœur venait de s'épuiser, et je ne fis que les recevoir.
Apres cette courte scène j'observais du coin de l'œil ([u'on avait détacbé ma malle et remisé ma chaise. Julie me prit sous le bras , et je m'avançai avec eux vers la maison , presque oppressé d'aise de voir qu'on y prenait possession de moi.
Ce fut alors qu'en contemplant plus paisiblement ce visage adoré que j'avais cru trouver enlaidi , je vis avec une surprise amcre et douce qu'elle était réellement plus belle et plus brillante que jamais. Ses traits cbarmants se sont mieux formés encore; elle a pris un peu plus d'embonpoint , qui ne fait qu'ajouter à son éblouissante blancheur. La petite vérole n'a laissé sur ses joues que quelques légères traces presque imperceptibles. Au lieu de cette pudeur souffrante qui lui faisait autrefois sans cesse baisser les yeux, on voit la sécurité de la vertu s'allier dans son chaste regard à la douceur et à la sensibilité ; sa contenance , non moins modeste , est moins timide ; un air plus libre et des grâces plus franches ont succédé à ces manières contraintes , mêlées de tendresse et de honte ; et si le sentiment de sa faute la rendait alors plus touchante, celui de sa pureté la rend aujourd'hui plus céleste.
A peine étions-nous dans le salon qu'elle disparut , et rentja le moment d'après. Elle n'était pas seule. Qui pensez-vous qu'elle amenait avec elle ? Mylord , c'étaient ses enfants 1 ses deux enfants plus beaux que le jour, et portant déjà sur leur physionomie enfantine le charme et l'attrait de leur mère ! Que devins-je à cet aspect ? Cela ne peut ni se dire ni se comprendre ; il faut le sentir. Mille mouvements contraires m'assaillirent à la fois ; raille cruels et délicieux souvenirs vinrent partager mon cœur. 0 spectacle !ô regrets : Je me sentais déchirer de douleur et transporter de joie. Je voyais, pour ainsi dire, multiplier celle qui me fut si chère. Hélas ! je voyais au même instant la trop vive preuve qu'elle ne m'était plus rien , et mes pertes semblaient se multiplier avec elle. Elle me les amena par la main. Tenez , me dit-elle d'un ton qui me perça l'âme , voilà les enfants de votre amie : ils seront vos amis an jour ; soyez le leur dès aujourd'hui. Aussitôt ces deux petites créatures s'empressèrent autour de moi , me prirent les mains , et, m'accablanl '1p leurs innocentes caresses , tournèrent vers l'alteii
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drissemein toute mon émotion. Je les pris dans mes bras l'un et l'autre; et les pressant contre ce cœur agité : Chers et aimables enfants, dis-je avec un soupir, vous avez à remplir une grande tâche. Puissiez-vous ressembler à ceux de qui vous tenez la vie ! puissiez-vous imiter leurs vertus, et faire un jour par les vôtres la consolation de leurs amis infortunés ! Madame de Wolmar enchantée me sauta au cou une seconde fois, et semblait me vouloir payer par ses caresses de celles que je faisais àses deux fils. Mais quelle différence du premier embrassement à celui-là ; je l'éprouvai avec surprise. C'était une mère de famille que j'embrassais; je la voyais environnée de son époux et de ses enfants ; ce cortège m'en imposait. Je trouvais sur son visage un air de dignité qui ne m'avait pas frappé d'abord ; je me sentais forcé de lui porter une nouvelle sorte de respect; sa familiarité m'était presque à charge; quelque belle qu'elle me parût, j'aurais baisé le bord de sa robe de meilleur cœur que sa joue : dès cet instant , en un mot, je connus qu'elle ou moi n'étions plus les mêmes, et je commençai tout de bon k bien augurer de moi.
M. de Wolmar, me prenant par la main, me conduisit ensuite au logement qui m'était destiné. Voilà, me dit-il en y entrant, votre appartement: il n'est point celui d'un étranger; il ne sera plus celui d'un autre ; et désormais il restera vide , ou occupé par vous. Jugez si ce compliment me fut agréable; mais je ne le méritais pas encore assez pour l'écouter sans confusion. M. de Wolmar me sauva l'embarras d'une réponse. Il m'invita à faire un tour de jardin. Là il fit si bien, que je me trouvai plus à mon aise; et, prenant le ton d'un homme instruit de mes anciennes erreurs , mais plein de confiance dans ma droiture , il me parla comme un père à son enfant, et me mit à force d'estime dans rimpossibilité do la démentir. Non, mylord, il ne s'est pas trompé; je n'oublierai point que j'ai la sienne et la vôtre à justifier. Mais pourquoi fautil que mon cœur se resserre à ses bienfaits? pourquoi faut-il qu'un homme que je dois aimer soit le mari de Julie ?
Gettejournée semblait destinée à tous les genres d'épreuves que je pouvais subir. Revenus auprès de madame de Wolmar, son mari fut appelé pour quelque ordre à donner; et je restai seul avec elle.
Je me trouvai alors dans un nouvel embarras, le plus pénible elle moins prévu de tous. Que lui dire? comment débuter? Ose-
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rais-je rappeler nos anciennes liaisons et des temps si présents à ma mémoire? Laisserais-je penser que je les eusse oubliés, ou que je ne m'en souciasse plus-? Quel supplice de traiter en étrangère celle qu'on porte au fond de son cœur ! Quelle infamie d'abuser de riiospilalité , pour lui tenir des discours qu'elle ne doit plus entendre! Dans ces perplexités je perdais toute contenance; le feu me montait au visage; je n'osais ni parler, ni lever les yeux, ni faire le moindre geste; et je crois que je serais resté dans cet état violent jusqu'au retour de son mari, si elle ne m'en eût tiré. Pour elle, il ne parut pas que ce téte-à-téte l'eut géiiée en rien. Elle conserva le même maintien et les mêmes manières qu'elle avait auparavant, elle continua de me parler sur le même ton ; seulement je crus voir qu'elle essayait d'y mettre encore plus de gaieté et de liberté , jointe à un regard non timide ni tendre , mais doux et affectueux, comme pour m'encourager à me rassurer, et à sortir d'unecontrainte qu'elle ne pouvait manquer d'apercevoir.
Elle me parla de mes longs voyages : elle voulait en savoir les détails , ceux surtout des dangers que j'avais courus , des maux que j'avais endurés; car elle n'ignorait pas, disait-elle, que son amitié m'en devait le dédommagement. Ah ! Julie , lui dis-je avec tristesse , il n'y a qu'un moment que je suis avec vous ; voulez-vous déjà me renvoyer aux Indes.' Non pas, dit-elle en riant ; mais j'y veux aller à mon tour.
Je lui dis que je vous avais donné une relation de mon voyage , dont je lui apportais une copie. Alors elle me demanda de vos nouvelles avec empressement. Je lui parlai de vous, et ne pus le faire sans lui retracer les peines que j'avais souffertes et celles que je vous avais 'données. Elle en fut touchée : elle commença d'un ton plus sérieux à entrer datis sa propre justification , et à me montrer qu'elle avait dû faire toute ee qu'elle avait fait. M. de Wolmar rentra au milieu de son discours; et ce qui me confondit, c'est qu'elle le continua en sa présence exactement comme s'il n'y eût pas été. Une put s'empêcher de sourire en démêlant mon étonnement. Après qu'elle eut fini, il me dit : Vous voyez un exemple de la franchise qui règne ici. Si vous voulez sincèrement être vertueux, apprenez à l'imiter : c'est la seule prière et la seule leçon que j'aie à vous faire. Le premier pas vers le vice est de mettre du mystère aux actions innocentes; et quiconque aime à se cacher a tôt ou tard raison dj se cacher. Un seul précepte de morale peut tenir lieu de
tous les autres, c'est celui-ci : Ne fais ni ne dis jamais rien que tu ne veuilles que tout le monde voie et entende; et, pour moi, ;"ai toujours regardé comme le plus estimable des hommes ce Romain qui voulait que sa maison fût construite de manière qu'on vil tout ce qui s'y faisait.
J'ai , continua-t-il , deux partis à vous proposer : choisissez li- •bremeot celui qui vous conviendra le mieux , mais choisissez l'un ou l'autre. Alors, prenant la main de sa femme et la mienne , il me dit en la serrant : Notre amitié commence , eu voici le cher lien , qu'elle soit indissoluble. Embrassez votre sœur et votre amie; traitez-la toujours comme telle; plus vous serez familier avec elle , mieux je penserai de vous. Mais vivez dans le téte-àtête comme si j'étais présent , ou devant moi comme si je n'y étais pas ; voilà tout ce que je vous demande. Si vous préférez le dernier parti, vous le pouvez sans inquiétude; comme je me réserve le droit de vous avertir de tout ce qui me déplaira, tant que je ne dirai rien vous serez sûr de ne m'avoLr point déplu.
Il y avait deux heures que ce discours m'aurait fort embarrassé ; mais M. de Wolmar commençait à prendi'e une si grande autorité sur moi, que j'y étais déjà presque accoutumé. Nous recommençâmes à causer paisiblement tous trois ; et chaque fois que je parlais à Julie, je ne manquais point de l'appeler »iadaj)ie. Parlezmoi franchement , dit enfin son mari en m'interrompant ; dans l'entretien de tout à l'heure disiez-vous madame? Non, dis-je un peu déconcerté; mais la bienséance... La bienséance, reprit-il, n'est que le masque du vice ; où la vertu règne elle est inutile ; je n'en veux point. Appelez ma femme Julie en ma présence , ou madame en particulier, cela m'est indifférent. Je commençai de connaître alors à quel homme j'avais affaire', et je résolus bien de tenir toujours mon cœur en état d'être vu de lui.
Mon corps, épuisé de fatigue, avait grand besoin de nourriture, et mon esprit de repos; je trouvai l'un et l'autre à table. Après tant d'années d'absence et de douleurs , après de si longues courses , je me disais, dans une sorte de ravissement : Je suis avec Julie, je la vois, je lui parle; je suis à table avec elle , elle me voit sans inquicludc , elle me reçoit sans crainte, rien ne trouble le plaisir que nous avons d'être ensemble. Douce et précieuse innocence , je n'avais point goûté tes charmes , et ce n'est que d'aujourd'hui (jue je commence d'exister sans souffrir!