QUATRIÈME PARTIE
chez nous à peu de frais des récréations agréables pour nous-inémes? Que s'il se trouve parmi nos gens quelqu'un , soft homme , Boit femme, qui ne s'accommode pas de nos règles et leur préfère la liberté d'aller sous divers prétextes courii- où bon lui semble , on ne lui en refuse jamais la permission ; mais nous regardons ce goût de licence comme un indice très-suspect , et nous ne tardons pas à nous défaire de ceux qui l'ont. Ainsi ces mêmes amusements qui nous conservent de bons sujets nous servent encore d'épreuve pour les choisir. Mylord, j'avoue que je n'ai jamais vu qu'ici des maîtres former à la fois dans les mêmes hommes de bons domestiques pour le service de leurs personnes , de bons paj'sans pour cultiver leurs terres, de boas soldats pour la défense de la patrie , et des gens de bien pour tous les états où la fortune peut les appeler.
L'hiver, les plaisirs changent d'espèce, ainsi que les travaux. Les dimanches, tous les gens de la maison, et même les voisins, hommes et femmes indifféremment , se rassemblent après le service dans une salle basse, où ils trouvent du feu, du vin, des fruits , des gâteaux , et un violon qui les fait danser. Madame de Wolmar ne manque jamais de s'y rendre, au moins pour quelques instants , afin d'y maintenir par sa présence l'ordre et la modestie ; et il n'est pas rare qu'elle y danse elle-même , fut-ce avec ses propres gens. Celte règle , quand je l'appris, me parut d'abord moins conforme à la sévérité des mœurs protestantes. Je le dis à Julie ; et voici à peu près ce qu'elle me répondit.
La pure morale est si chargée de devoirs sévères , que si on la sm'charge encore de formes indifférentes , c'est presque toujours pAus. dépens de l'essentiel. On dit que c'est le cas de la plupart des moines , qui , soumis à mille lègles inutiles , ne savent ce que c'est qu'honneur et vertu. Ce défaut règne moins parmi nous, mais nous n'en sommes pas tout à fait exempts. Nos gens d'Église , aussi supérieurs en sagesse à toutes les sortes de prêtres que notre religion est supérieure à toutes les autres en sainteté , ont pourtant encore quelques maximes qui paraissent plus fondées sur le préjuge que sur la raison. Telle est celle qui blâme la danse >«t les assemblées ; comme s'il y avait plus de mal à danser qu'à chanter , que chacun de ces amusements ne fût pas également une inspiration de la nature , et que ce fût un crime de s'égayer en commun par une récréation innocente et honnête : Pour
moi , je pc-nso au contraire que , toutes les fois qu'il y a concours des deux sexes , tout divertissement public devient innocent, par ^ela même qu'il est public ; au lieu que l'occupation la plus louable est suspecte dans le téte-à-lète '. L'bomme et la femme sont destinés l'un pour l'autre; la lin de la nature est qu'ils soient unis par le mariage. Toute fausse religion combat la nature : la notre seule , qui la suit et la rectifie , annonce une institution divine, et convenable à l'homme. Elle ne doit donc point ajouter sur le mariage aux embarras de l'ordre civil des difficultés que l'Évangile ne prescrit pas , et qui sont contraires à l'esprit du christianisme. Mais qu'on me dise où de jeunes personnes à marier auront occasion de prendre du goût l'une pour l'autre, et de se voir avec plus de décence et de circonspection que dans une assemblée où les yeux du public , incessamment tournés sur elles , les forcent à s'observer avec le plus grand soin. En quoi Dieu est-il offensé par un exercice agréable et salutaire, convenable à la vivacité de la jeunesse , qui consiste à se présenter l'un à l'autre avec grâce et bienséance, et auquel le spectateur impose une gravité dont personne n'oserait sortir? Peut-on imaginer un moyen plus honnête de ne tromper personne , au moins quant à la figure , et de se montrer avec les agréments et les défauts qu'on peut avoir aux gens (jui ont intérêt de nous bien connaître avant de s'obliger à nous aimer ? Le devoir de se chérir réciproquement n'emporte-t-il pas celui de se plaire? et n'est-ce pas un soin digne de deux personnes vertueuses et chrétiennes qui songent à s'unir, de préparer ainsi leurs cœurs à l'amour mutuel que Dieu leur impose?
Qu'arrive-t-il dans ces lieux où règne une éternelle contrainte, où l'on punit comme un crime la plus innocente gaieté, où les jeunes gens des deux sexes n'osent jamais s'assembler en public, et où l'indiscrète sévérité d'un pasteur ne sait prêcher au nom de Dieu qu'une gène servile , et la tristesse, et l'ennui? On élude une tyrannie insupportable que la nature et la raison tlésavouent ; aux plaisirs permis dont on prive une jeunesse enjouée et folàlre, elle en sulislilue de plus dangereux ; les tête-à-téle adroitement
' Dans ma Lettre à M. d'AIembert sur les sppctaclrs , j'ai transcrit de celle-ci le iiiorct'au suivant, et {|iicl(|ui's autres; mais comme alors je ne faisais que préparer cette édition J'ai cru devoir allendre qu'elle parut pour citer ce que j'en avais tiré.