QUATRIEME PARTIE
concertés prennent la place des assemblées publiques ; à force de se cacher comme si Ton était coupable , on est tenté de le devenir. L'innocente joie aime à s'évaporer au grand jour ; mais le vice est ami des ténèbres ; et jamais l'innocence et le mystère n'habitèrent longtemps ensemble. Mon cher ami , me dit-elle en me serrant la main comme pour me communiquer son repentir et faire passer dans mon cœur la pureté du sien , qui doit mieux sentir que nous toute l'importance de cette maxime ? Que de douleurs et do peines , que de remords et de pleurs nous nous serions épargnés durant tant d'années , si tous deux , aimant la vertu comme nous avons toujours fait , nous avions su prévoir de plus loin les dangers qu'elle court dans le téte-à-téte !
Encore un coup , continua madame de Wolmar d'un ton plus tranquille , ce n'est point dans les assemblées nombreuses , où tout le monde nous voit et nous écoute , mais dans des entretiens particuliers , où régnent le secret et la liberté, que les mœurs peuvent courir des risques. C'est sur ce principe que , quand mes domestiques des deux sexes se rassemblent , je suis bien aise qu'ils y soient tous. J'approuve même qu'ils invitent parmi les jeunes gens du voisinage ceux dont le commerce n'est point capable de leur nuire ; et j'apprends avec grand plaisir que , pour louer les mœurs de quelqu'un de nos jeunes voisins, on dit. Il est reçu chez M. de Wolmar. En ceci nous avons encore une autre vue. Les hommes qui nous servent sont tous garçons, et parmi les femmes la gouvernante des enfants est encore à marier. Il n'est pas juste que la réserve où vivent ici les uns et les autres leur ôte l'occasion d'un honnête établissement. Nous tâchons dans ces petites assemblées de leur procurer cette occasion sous nos yeux , pour les aider à mieux choisir; et en travaillant ainsi à former d'heureux ménages, nous augmentons le bonheur du nôtre.
Il resterait à me justifier moi-même de danser avec ces bonnes gens; mais j'aime mieux passer condamnation sur ce point, et j'avoue franchement que mon plus grand motif en cela est le plaisir que j'y trouve. Vous savez que j'ai toujours partagé la passion que ma cousine a pour la danse ; mais après la perte de ma mère je renonçai pour ma vie au bal et à toute assemblée publique : j'ai tenu parole , même à mon mariage , et la tiendrai , sans croire y déroger, en dansant quelquefois chez moi avec mes hôtes et mes domestiques. C'est un exercice utile à ma sauté, durant la vie se-
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dentaire qu'on est forcé de mener ici l'hiver. Il m'amuse innocemment ; car, quand j'ai bien dansé, mon cœur ne me reproche rien. Il amuse aussi M. de Wolmar ; toute ma coquetterie en cela se borne à lui plaire. Je suis cause qu'il vient au lieu où l'on danse: «es gens en sont plus contents d'être honorés des regards de leur maître; ils témoignent aussi de la joie à me voir parmi eux. Enfin , }e trouve que cette familiarité modérée forme entre nous un lien de douceur et d'attachement qui ramène un peu l'humanité naturelle, en tempérant la bassesse de la servitude et la rigueur de l'autorité.
Voilà, mylord, ce que me dit Julie au sujet de la danse; el j'admirai comment avec tant d'affabilité pouvait régner tant de subordination, et comment elle et son mari pouvaient descendre et s'égaler si souvent à leurs domestiques, sans que ceux-ci fussent tentés de les prendre au mot et de s'égaler à eux à leur loui*. Je ne crois pas qu'il y ait des souverains en Asie servis dans leurs palais avec plus de respect que ces bons maîtres le sont dans leur maison. Je ne connais rien de moins impérieux que leurs ordres, et rien de si proraptement exécuté : ils prient , et l'on vole ; ils excusent, et Ton sent son tort. Je n'ai jamais mieux compris combien la force des choses qu'on dit dépend peu des mots qu'on emploie.
Ceci m'a fait faire une autre réflexion sur la vaine gravité des maîtres : c'est que ce sont moins leurs familiarités que leurs défauts qui les font mépriser chez eux , et que l'insolence des domestiques annonce plutôt un maître vicieux que faible ; car rien ne leur donne autant d'audace que la connaissance de ses vices , et tous ceux qu'ils découvrent en lui sont à leurs yeux autant de dispenses d'obéir à un homme qu'ils ne sauraient plus respecter.
Les valets imitent les maîtres, et les imitant grossièrement, ils rendent sensibles dans leur conduite les défauts que le vernis de l'éducation cache mieux dans les autres. A Paris , je jugeais des mœurs des femmes de ma connaissance par l'air et le ton de leurs femmes de chambre ; et cette règle ne m'a jamais trompé. Outre que la femme de chambre , une fois dépositaire du secret de sa maîtresse, lui fait payer cher sa discrétion, elle agit comme l'autre pense , et décèle toutes ses maximes en les pratiquant maladroitement. En foute chose l'exemple des maîtres est plus fort que leur autorité, et il n'est pas naturel que leurs domestiques veuil-
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lcr\t être plus honnêtes gens qu'eux. On a beau crier, jurer, maltraiter, chasser, faire maison nouvelle ; tout cela ne pruJuit poml le bon senice. Quand celui qui ne s'embarrasse pas d'être méprisé et haï de ses gens s'en croit pourtant bien seni , c'est qu'il se contente de ce qu'il voit et d'une exactitude apparente , sans tenir compte de mille maux secrets qu'on lui fait incessamment, et dont il n'aperçoit jamais la source. Mais où est l'homiue assez dépourvu d'honneur pour pouvoir supporter les dédains de tout ce qui l'environne? Où est la femme assez perdue pour tiétre plus sensible aux outrages? Combien dans Paris et dans Londres de dames se croient fort honorées , qui fondraient en larmes si elles entendaient ce qu'on dit d'elles dans leur antichambre ! Heureusement pour leur repos elles se rassurent en prenant ces .\rgu5 pour des imbéciles, et se flattant qu'ils ne voient rien de ce qu'elles ne daignent pas leur cacher. Aussi , dans leur mutine obéissance , ne leur cachent-ils guère à leur tour le mépris qu'ilsont pour elles. Maîtres et valets sentent mutuellement que ce n'est pas la peine de se faire estimer les uns des autres.
Le jugement des domestiques me parait être l'épreuve la plus sûre et la plus difficile de la vertu des maîtres; et je me souviens, mylord, d'avoir bien pensé de la vôtre en Valais sans vous connaître, simplement sur ce que, parlant assez rudement à vos gens , ils ne vous en étaient pas moins attachés , et qu'ils témoignaient entre eux autant de respect pour vous en votre absence que si vous les eussiez entendus. On a dit qu'il n'y avait point de héros pour son valet de chambre : cela peut être; mais Tliomme juste a l'estime de son valet : ce qui montre assez que l'héroïsme n'a qu'une vaine apparence , et qu'il n'y a rien de solide que la vertu. C'est surtout dans cette maison qu'on reconnaît la force de son empire dans le suffrage des domestiques ; suffrage d'autant plus sûr , qu'il ne consiste point en de vains éloges , mais dans l'expression naturelle de ce qu'ils sentent. N'entendant jamais rien ici qui leur fasse croire que les autres maitres ne ressemblent pas aux leurs , ils ne les louent point des vertus qu'ils estiment communes à tous, mais ils louent Dieu dans leur simplicité d'avoir mis les riches sur la terre pour le bonheur de ceux qui les servent, et pour le soulagement des pauvres.
La sen'itude est si peu naturelle à l'homme, qu'elle ne saurait exister sans quelque mécontentement. Cependant on respecte le
mailrc, et l'on n'en dit rien. Que s'il échappe quelques murmures contre la maîtresse, ils valent mieux que des éloges. Nul ne se plaint qu'elle manque pour lui de bienveillance , mais qu'elle en accorde autant aux autres ; nul ne peut souffrir qu'elle fasse c«mparaison de son zèle avec celui de ses camarades , et chacun voudrait être le premier en faveur comme il croit l'être en attachement : c'est là leur unique plainte et leur plus grande injustice, A la subordination des inférieurs se joint la concorde entre les égaux ; et cette partie de l'administration domestique n'est pas la moins difficile. Dans les concurrences de jalousie et d'intérêt qui divisent sans cesse les gens d'une maison , même aussi peu nombreuse que celle-ci, Us ne demeurent presque jamais. unis qu'aux dépens du maître. S'ils s'accordent , c'est pour voler de concert ; s'ils sont fidèles, chacun se fait valoir aux dépens des autres : il faut qu'ils soient ennemis ou complices, et l'on voit à peine le moyen d'éviter à la fois leur friponnerie et leurs dissensions. La plupart des pères de famille ne connaissent que l'alternative entre ces deux inconvénients. Les uns , préférant l'intérêt à l'honnêteté, fomentent cette disposition des valets aux secrets rapports , et croient faire un chef-d'œuvre de prudence en les rendant espions et surveillants les uns des autres. Les autres, plus indolents, aiment mieux qu'on les vole, et qu'on vive en paix; ils se font une sorte d'honneur de recevoir toujours mal des avis qu'un pur zèle arrache quelquefois à un serviteur fidèle. Tous s'abusent également. Les premiers, en excitant chez eux des troubles continuels , incompatibles avec la règle et le bon ordre, n'assemblent qu'un tas de fourbes et de délateurs, qui s'exercent, en trahissant leurs camarades, à trahir peut-être un jour leurs maîtres. Les seconds, en refusant d'apprendre ce qui se fait dans leur maison, autorisent les ligues contre eux-mêmes, encouragent les méchants, rebutent les bons, et n'entretiennent à grands frais que des fripons arrogants et paresseux, qui , s'accordant aux dépens du mailrc , regardent leurs services comme des grâces, et leurs vols comme des droits '.
' J'ai ex.iminé d'assez près la police des grandes maisons, et j'ai \u clairement qu'il est Impossible î» un maître qui a Aiiij;! domestiques de \enir jamais a houl de savoir s'il y a parmi eux un lionnéte homme, ( t de ne pas prendre pour tel le plus méclianl fripon de tous. Cela seul me deiioùier.iil d'Olre au nombre des riches. Un des plus doux plaisirs