QUATRIÈME PARTIE
C'est une grande erreur, dans l'cconomie domestique ainsi que dans la civile, de vouloir combattre un vice par un autre , ou former entre eux une sorte d'équilibre ; comme si ce qui sape les fondements de l'ordre pouvait jamais servir à l'établir. On ne fait, par celte mauvaise police, que réunir enfin tous les inconvénients. Les vices' tolérés dans une maison n'y rè gnent pas seuls; laissez-en geniierun, mille viendront à sa suite. Bientôt ils perdent les valets qui les ont, ruinent le m litre qui les souffre, corrompent ou scandalisent les enfants, attentifs à les observer. Quel indigne père oserait mettre quelque avantage en balance avec ce dernier mal? Quel honnête homme voudrait être chef de famille, s'il lui était impossible de réunir dans sa maison la paix et la fidélité , et qu'il fallût acheter le zèle de ses domestiques aux dépens de leur bienveillance mutuelle ?
Qui n'aurait vu que celte maison n'imaginerait pas même qu'une pareille difficulté put exister, tant l'union des membres y parait venir de leur attachement aux chefs. C'est ici qu'on trouve le sensible exemple qu'on ne saurait aimer sincèrement le maître sans aimer tout ce qui lui appartient ; vérité qui sert de fondement à la charité chrétienne. N'est-ii pas bien simple que les enfants du même père se traitent en frères entre eux? C'est ce qu'on nous dit tous les jours au temple, sans nous le faire sentir ; c'est ce que les habitants de cette maison sentent, sans qu'on le leur dise.
Cette disposition à la concorde commence par le choix des sujets. M. de Wolmar n'examine pas seulement en les recevant s'ils conviennent à sa femme et à lui, mais s'ils se conviennent l'un à l'autre; etJ'anlipathie bien reconnue entre deux excellents domestiques suffirait pour faire à l'instant congédier l'un des deux : car , dit Julie , une maison si peu nombreuse , une maison dont ils ne sortent jamais, et où ils sont toujours vis-à-vis les uns des autres, doit leur convenir également à tous, et serait un enfer pour eux, si elle n'était une maison de paix. Ils doivent la regarder comme leur maison paternelle, où tout n'est qu'une même famille. Un seul qui déplairait aux autres pourrait la leur rendre odieuse ; et cet objet désagréable y frappant incessamment leurs regards, ils ne seraient bien ici ni pour eux ni pour nous.
de la vie, le plaisir de la confiance et de l'estime, est perdu poui' ces maliieureux Ils actieteiil bien clier tout leur or.
Apres les avoir assortis le mieux qu'il est possible, on les unit pour ainsi dire naalgré eux par les services qu'on les force en quelque sorte à se rendre, et l'on fait que chacun ait un sensible intérêt d'être aimé de tous ses camarades. Nul n'est si bien venu à demander des grâces pour lui-même que pour un autre : ainsi celui qui désire en obtenir tâche d'engager un autre à parler pour lui; et cela est d'autant plus facile, que, soit qu'on accorde ou qu'on refuse une faveur ainsi demandée , on en fait toujours un mérite à celui qui s'en est rendu l'intercesseur ; au contraire, on rebute ceux qui ne sont bons que pour eux. Pourquoi , leur diton , accordcrais-je ce qu'on me demande pour vous, qui n'avez jamais rien demandé pour personne? Est-il juste que vous soyez plus heureux que vps camarades, parce qu'ils sont plus obligeants que vous.' On fait plus, on les engage à se servir mutuelleraenl en secret, sans ostentation , sans se faire valoir ; ce qui est d'autant moins difficile à obtenir, qu'ils savent foit bien que le maître, Icmoin de cette discrétion , les en estime davantage : ainsi l'intérêt y gagne, et l'amour-propre n'y perd rien. Ils sont si convaincus de cette disposition générale, et il règne une telle confiance entre eux , que quand quelqu'un a quelque grâce à demander, il en parle à leur table par forme de conversation ; souvent, sans avoir rien fait de plus, il trouve la chose demandée et obtenue ; et, ne sachant qui remercier, il en a l'obligation à tous.
C'est par ce moyen et d'autres semblables qu'on faitrégner entre eux un attachement né de celui qu'ils ont tous pour leur maître, et qui lui est subordonné. Ainsi , loin de se liguer à son préjudice , ils ne sont tous unis que pour le mieux servir. Quelque intérêt qu'ils aient à s'aimer , ils en ont encore un plus grand à lui plaire ; le zèle pour son service l'emporte sur leur bienveillance mutuelle ; et tous, se regardant comme lésés par des pertes qui le laisseraient moins en état de récompenser un bon serviteur, sont également incapables de souffrir en silence le tort que l'un d'eux voudrait lui faire. Cette partie de la police établie dans cette maison me paraît avoir quelque chose de sublime ; et je ne puis assez admirer comment monsieur et madame de Wolmar ont su transformer le vil métier tl'accusateur en une fonction de zèle, d'intégrité , de courage , aussi noble ou du moins aussi louable qu'elle l'était chez les Romains.
Ou a commence par détruire ou prévenir clairement , simple-