QUATRIÈME PARTIE
sable que sur la mousse ou la pelouse? La na'ure emploie-t-elle sans cesse l'équerre et la règle? Outils peur qu'on ne la reconnaisse en quelque chose, malgré leurs soins pour la défigurer? Enfin n'est-il pas plaisant que, comme s'ils étaient déjà las de la promenade en la commençant, ils affectent delà faire en ligne droite, pour arriver plus vite au terme ? Ne dirait-on pas que , prenant le plus court chemin, ils font un voyage plutôt qu'une promenade, et se hâtent de sortir aussitôt qu'ils sont entrés?
Que fera donc l'homme de goût qui nt pour A'ivrc , qui sait jouir de lui-même, qui cherche les plaisirs vrais et simples, et qui veut se faire une promenade à la porte de sa maison ? Il la fera si commode et si agréable qu'il s'y puisse plaire à toutes les heures de la journée, et pourtant si simple et si naturelle qu'il semble. n'avoir rien fait. Il rassemblera l'eau , la verdure , l'ombre et la fraîcheur ; car la nature aussi rassemble toutes ces choses. Il ne donnera à rien de la symétrie; elle est ennemie de la nature et de la variété; et toutes les allées d'un jardin ordinaire se ressemblent si fort, qu'on croit être toujours dans la même : il élaguera le terrain pour s'y promener commodément; mais les deux côtés de ses allées ue seront point toujours exactement parallèles ; la direction n'en sera pas toujours en ligne droite , elle aura je ne sais quoi de vague comme la démarche d'un homme oisif qui erre en se promenant. Il ne s'inquiétera point de se percer au loin de belles perspectives : le goût des points de vue et des lointains vient du penchant qu'ont la plupart des hommes à ne se plaire qu'où ils ne sont pas : ils sont toujours avides de ce qui est loin d'eux ; et l'artiste qui ne sait pas les rendre assez contents de ce qui les entoure se donne cette ressource pour les amuser : mais l'homme dont je parle n'a pas cette inquiétude, et quand il est bien où il est, il ne se soucie point d'être ailleurs. Ici , par exemple, on n'a pas de vue hors du lieu , et l'on est très-content de n'en pas avoir. On penserait volontiers que tous les charmes de la nature y sont renfermés , et je craindrais fort que la moindre échappée de vue au dehors u'ôtàt beaucoup d'agrément à cette promenade '. Certainement tout
' Je ne sais si l'on a jamais essayé de donner aux longues allées d'une étoile une courbure légère, en sorte que l'œil ne put suivre chaque allée tout à fait jusqu'au bout , et que l'extrémité opposée en fut cachée au spectateur. On perdrait, il est vrai, Tagrément des points de vue; mais on gagnerait l'avantage si cher aux propriétaires d'agrandir à l'iraat-iualion le lieu où l'on est ; et, dans le milieu d'une étoile assez bornée,
homme qui n'aimera pas à passer les beaux jours dans un lieu si simple et si agréable n'a pas le goût pur ni l'âme saine. J'avoue qu'il n'y faut pas amener en pompe les étrangers; mais en revanche on s'y peut plaire soi-même, sans le montrer à personne.
Monsieur, lui dis-je, ces gens si riches qui font de si beaux jardins ont de foit bonnes misons pour n'aimer guère à se promener tout seuls, ni à se trouver vis-à-vis d'eux-mêmes; ainsi ils font très-bien de ne songer en cela qu'aux autres. Au reste, j'ai vu à la Chine des jardins tels que vous les demandez , et faits avec tant d'art que l'art n'y paraissait point , mais d'une manière si dispendieuse et entretenus à si grands frais ; que cette idée m'otait tout le plaisir que j'aurais pu goûtera les voir. C'étaient des roches , des grottes , des cascades artificielles , dans des lieux plains et sablonneux où l'on n'a que de l'eau de puits; c'étaient des fleurs et des plantes rares de tous les clisnats de la Chine et de la Tartarie, rassemblées et cultivées en un même sol. On n'y voyait à la vérité ni belles allées ni compartiments réguliers; mais on y voyait entassées avec profusion des merveilles qu'on ne trouve qu'éparses et séparées ; la nature s'y présentait sous mille aspects divers, et le tout ensemble n'était point, naturel. Ici l'on n'a transporté ni terres ni pierres, on n'a fait ni pompes ni réservoirs , on n'a besoin ni deserres, ni de fourneaux, ni de cloches, ni de paillassons. Un terrain presque uni a reçu des ornements très-simples ; des herbes communes, des arbrisseaux communs, quelques filets d'eau coulant sans apprêt, sans contrainte, ont suffi pour l'embellir. C'est un jeu sans effort , dont la facilité donne au spectateur un nouveau plaisir. Je sens que ce séjour pourrait être encore plus agréable et me plaire infiniment moins. Tel est, par exemple, le parc célèbre de mylord Cobham à Staw. C'est un composé de lieux très-beaux et très-pittoresques dont les aspects ont été choisis en différents pays, et dont tout parait naturel excepté l'assemblage, comme dans les jardins de la Chine dont je viens de vous parler. Le maître et le
on secroirail perdu d.ms un parc, immense. Je suis persuadé que la promenade en serait aussi moins ennuyeuse, quoique plus solitaire; car tout ce qui donne prise à l'imagination excite les idées et nourrit l'esprit. Mais les fai.seurs de jardins ne sont pas gens à sentir ces choses-là. Comhien de fois , dans un lieu rusli(|ue, le crayon leur tomberait des mains, comme à le Noslre daus le parc de Saint-James, s'ils connaissaient comme lui ce qui donne de la vie à la nature , et de l'inlérél à son spectacle !