QUATRIEME PARTIE
créateur de celte superbe solitude y a même fait construire des ruines, des temples, d'anciens édifices ; et les temps ainsi que les lieux y sont rassemblés avec une magnificence plus qu'humaine. Voila précisément de quoi je me plains. Je voudrais que les amusements des hommes eussent toujours un air facile qui ne fit point songer à leur faiblesse, et qu'en admirant ces merveilles on n'eut point l'imagination. fatiguée des sommes et des travaux qu'elles ont coûté. Le sort ne nous donne-t-il pas assez de peines sans en mettre jusque dans nos jeux.'
Je n'ai qu'un seul reproche à faire à votre Elysée , ajoulai-je en regardant Julie, mais qui vous paraîtra grave; c'est d'être un amusement superflu. A quoi bon vous faire une nouvelle promenade , ayant de l'autre côté de la maison des bosquets si charmants et si négligés ? Il est vrai , dit-elle un peu embarrassée ; mais j'aime mieux ceci. Si vous aviez bien songé à votre question avant que de la faire, interrompit M. de Wolmar, elle serait plus qu'indiscrète. Jamais ma femme depuis son mariage n'a mis les pieds dans les bosquets dont vous parlez. J'en sais la raison , quoiqu'elle me l'ait toujours tue. Vous qui ne l'ignorez pas , apprenez à respecter les lieux où vous êtes ; ils sont plantés par les mains de la vertu.
A peine avais-je reçu cette juste réprimande, que la petite famille, menée par Fanchon, entra comme nous sortions. Ces trois aimables enfants se jetèrent au cou de M. et de madame de Wolmar. J'eus ma part de leurs petites caresses. Nous rentrâmes Julie et moi dans l'Elysée en faisant quelques pas avec eux , puis nous allâmes rejoindre M. de Wolmar, qui parlait à des ouvriers. Chemin faisant, elle me dit qu'après être devenue mère, il lui était venu sur cette promenade une idée qui avait augmenté son zèle pour rembcllir. J'ai pensé, me dit-elle, à l'amusement de mes enfants et à leur santé quand ils seront plus âgés. L'entretien de ce heu demande plus de soin que de peine : il s'agit plutôt de donner un certain contour aux rameaux des plantes que de bêcher et labourer la terre : j'en veux faire un jour mes petits jardiniers; ils auront autant d'exercice qu'il leur en faut pour renforcer leur tcmpéi-ament, et pas assez pour le fatiguer; d'ailleurs ils feront faire ce qui sera trop fort pour leur âge , et se borneront au travail qui les amusera. Je ne saurais vous dire , ajouta-t-elle , quelle douceur je goûte à me représenter mes enfants occupés à me rendre les petits soins que je prends avec tant de plaisir pour eux, et la joie
de leurs lemlres cœurs en voyant leur mère se promener avec délices sous des ombrages cullivés de leurs Q^ains. En vérité, mon ami , me dit-elle d'une voix émue , des jours ainsi passés tiennent du bonheur de l'autr* vie; et ce n'est pas s;ms raison qu'en y pensant j'ai donné d'avance à ce lieu le nom d'Elysée. Mylord, celte incomparable femme est mère comme elle est épouse , comme elle est amie, comme elle est fille; et, pour l'âlernel supplice de mon cœur, c'est encore ainsi qu'elle fut amante.
Enthousiasmé d'un séjour si charmant , je les priai le soir de trouver bon que durant mon séjour chez eux la Fanchon me confiât sa clef et le soin de nourrir, les oiseaux. Aussitôt Julio envoya le sac au grain dans ma chambre , et me donna sa propre clef. Je ne sais pourquoi je la reçus avec une sorte de peine : il me sembla que j'aurais mieux aimé celle de M. de Wolmar.
Ce matin je me suis levé de bonne heure, et avec l'empressement d'un enfant je suis allé m'enfermer dans l'ile déserte. Que d'agréables pensées j'espérais porter dans ce lieu solitaire où le doux aspect de la seule nature devait chasser de mon souvenir tout cet ordre social et factice qui m'a rendu si malheureux ! Tout ce qui va ra'environner est l'ouvrage de celle qui me fut si chère. Je la contemplerai tout autour de moi ; je ne verrai rien que sa main n'ait louché; je baiserai des fleurs que ses pieds auront foulées; je respirerai avec la rosée un air qu'elle a respiré; son goût dans ses amusements me rendra présents tous ses charmes, et je la trouverai par tout comme elle est au fond de mon cœur.
En entrant dans l'Elysée avec ces dispositions , je me suis subitement rappelé le dernier mot que me dit hier AL de Wolmar à peu près dans la même place. Le souvenir de ce seul mot a changé sur-le-champ tout l'état de mon àrae. J'ai cru voir limage de la vertu où je cherchais celle du plaisir ; cette image s'est confondue dans mon esprit avec les traits de madame de Wolmar; et , pour la première fois depuis mon retour , j'ai vu Julie en son absence , non telle qu'elle fut pour moi et que j'aime encore à me la représenter, mais telle qu'elle se montre à mes yeux tous les jours. Mylord , j'ai cru voir cette femme si charmante , si chaste et si vertueuse , au milieu de ce même cortège qui l'entourait hier. Je voyais autour d'elle ses trois aimables enfants, honorable et précieux gage de l'union conjugale et de la tendre amitié , lui faire cl recevoir d'elle mille touchantes caresses. Je voyais à ses cotés le
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grave Wolmar , cet o[>oux si chOri , si heureux , si digne de i'clre. Je croyais voir son œil pénétrant et judicieux percer au fond de mon cœur, el m'en faire rougir encore ; je croyais entendre sortir de sa bouche des reproches trop mérités et des leçons trop mai écoulées. Je voyais à sa suite cette même Fanchon Regard , vivante preuve du triomphe des vertus et de l'humanité sur le plus ardent amour. AhJ quel sentiment coupable eût pénétré jusqu'à elle à travers cette inviolable escorte ? Avec quelle indignation j'eusse étouffé les vils transports d'une l'assion criminelle et mal éteinte ! et que je me serais méprisé, de souiller d'un seul soupir un aussi ravissant tableau d'innocence et d'honnêteté ! Je repassais dans ma mémoire les discours qu'elle m'avait tenus en sortant; puis, remontant avec elle dans un avenir qu'elle contemple avec tant de charmes, je voyais cette tendre mère essuyer la sueur du front de ses enfants, baiser leurs joues enflammées , et livrer ce cœur fait pour aimer au plus doux sentiment de la nature. Il n'y avait pas jusqu'à ce nom d'Elysée qui ne rectifiât en moi les écarts de l'imagination, el ne portât dans mon âme un calme préférable au trouble des passions les plus séduisantes. Il me peignait en quelque sorte l'intérieur de celle qui l'avait trouvé; je pensais qu'avec une conscience agitée on n'aurait jamais choisi ce nom-là. Je me disais : La paix règne au fond de son cœur comme dans l'asOe qu'elle a nommé.
Je m'étais promis une rêverie agréable; j'ai rêvé plus agréablement que je ne m'y étais attendu. J'ai passé dans l'ÉIysée deux heures auxquelles je ne préfère aucun temps de ma vie. En voyant avec quel charme et quelle rapidité elles s'étaient écoulées , j'ai trouvé qu'il y a dans la méditation des pensées honnêtes une sorte de bien-être que les méchants n'ont jamais connu; c'est celui de se plaire avec soi-même. Si l'on y songeait sans prévention , je ne sais quel autre plaisir on pourrait égaler à celui-là. Je sens au moins que quiconque aime autant que moi la solitude doit craindre de s'y préparer des tourments. Peut être tirerait-on des mêmes principes la clef des faux jugements des hommes sur les avantages du vice et sur ceux delà vertu; car la jouissance de la vertu est tout intérieure , et ne s'aperçoit que par celui qui la sent : mais tous les avantages du vice frappent les yeux d'autrui, et il n'y a que celui qui les a qui sache ce qu'ils lui coûtent.
*;a LA NOUVELLE HËLOISE.
Se a cia<ciin l'interno affanno Si leggesse in fronte scritto , Quanti mai , chcluvidia faunu, Ci farc'bboro pictà »
Comme il se faisait tard sans que j'y songeasse , M. de Wolmar est venu me joindre, et m'avertir que Julie et le thé m'attendaient. C'est vous , leur ai-je dit en m'excusant , qui m'empêchiez d'être avec vous : je fus si charmé de ma soirée d'hier que j'en suis retourné jouir ce matin : heureusement il n'y a point de mal j et puisque vous m'avez attendu , ma matinée n'est pas perdue.
C'est fort bien dit , a répondu madame de W'oimar ; il vaudrait mieux s'attendre jusqu'à midi que de perdre le plaisir de déjeuner ensemble. Les étrangers ne sont jamais admis le mnlin dans ma chambre, et déjeunent dans la leur. Le déjeuner est le repas des amis; les valets en sont exclus, les importuns ne s'y montrent point ; on dit tout ce qu'on pense , on y révèle tous ses secrets , on n'y contraint aucun de ses sentiments ; on peut s'y livrer sans imprudence aux douceurs de la confiance et de la familiarité. C'est [)resque le seul moment où il soit permis d'être ce qu'on est : que ne dure-t-il toute la journée ! Ah Juhe ! ai-je été pi'êt à dire , voilà un vœu bien intéressé ! mais je me suis tu. La première chose que j'ai retranchée avec l'amour a été la louange. Louer quelqu'un en face , à moins que ce ne soit sa maîtresse, qu'est-ce faire autre chose , sinon le taxer de vanité ? Vous savez , mylord , si c'est à madame de Wolmar qu'on peut faire ce reproche. Non, non; je l'honore trop pour ne pas l'honorer en silence. La voir , l'entendre , observer sa conduite , n'est-ce pas assez la louer ?
■ « Oh! si les tourments secrets qui rongent les cœurs se lisaient sur s les visages, combien de gens qui font envie feraient pitié I »
Il aurait pu ajouter la suite, qui est très- belle, et ne convient pas moins au sujet.
Si vcdria che l lor netnicl Hanno in seno , e si riJuce Nel parère a noi felici Ogui lor félicita.
«^ On verrait que renncmi qui les dévore esl caché dans leur pri>- « pre sein , et que tout leur prétendu bonheur se réduit à paraître heu-