‹ La nouvelle HéloïseChapitre 175 sur 214 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Xlt. DE MADAME DE WOLMAR A MADAME d'oRBE.

II est écrit, chcre amie, que tu dois cire dans tous les temps ma sauvegarde contre moi-même, et qu'après m'avoir délivrée avec tant de peine des pièges de mon cœur, tu me garantiras encore de ceux de ma raison. Après tant d'épreuves cruelles, j'apprends à me défier des erreurs comme des passions dont elles sont si souvent l'ou^Tage. Que n'ai-je eu toujours la même précaution ! Si dans les temps passés j'avais moins compté sur mes lumières , j'aurais eu moins à rougir de mes sentiments.

Que ce préambule ne t'alarme pas. Je serais indigne de ton amitié, si j'avais encore à la consulter sur des sujets graves. Le crime fut toujours étranger à mon cœur, et j'ose l'en croire plus éloigné que jamais. Écoute-moi donc paisiblement , ma cousine, et crois que je n'aurai jamais besoin de conseil sur des doutes que la seule honnêteté peut résoudre.

Depuis six ans que je vis avec M. de Wolmar dans la plus parfaite union qui puisse régner entre deux époux , tu sais qu'il ne m'a jamais parlé ni de sa famille ni de sa personne , et que , l'ayant reçu d'un père aussi jaloux du bonheur de sa fille que de l'honneur de sa maison, je n'ai point marqué d'empressement pour en savoir sur son compte plus qu'il ne jugeait à propos de m'en dire. Contente de lui devoir , avec la vie de celui qui me l'a donnée , mon honneur, mon repos, ma raison, mes enfants, et tout ce qui peut me rendre quelque prix à mes propres yeux, j'étais bien assurée que ce que j'ignorais de lui ne démentait point ce qui m'était connu; et je n'avais pas besoin d'en savoir davantage pour l'aimer , l'estimer, l'honorer autant qu'il était possible.

Ce raa'in , en déjeunant, il nous a proposé un tour de promenade avant la chaleur ; puis , sous prétexte de ne pas courir , disait-il , la campagne en robe de chambre , il nous a menés dans les bosquets, et précisément, ma chère, dans ce même bosquet où commencèrent tous les malheurs de ma vie. En approchant de ce lieu fatal , je me suis senti un affreux battement de cœur ; et j'aurais refusé d'entrer si la honte ne m'eût retenue , et si le souvenir d'un mot qui fut dit l'autre jour dans lÉlysée ne m'eût fait craindre les interprétations. Je ne sais si le philosophe était plus tranquille ; mais quelque temps après , ayant par hasard tourné

tthO LA NOUVELLE HÉLOISE.

les yeux sur lui, je l'ai trouvé pâle, changé, et je ne puis te dire quelle peine tout cela m'a fait.

En entrant dans le bosquet j'ai vu mon mari me jeter un coup d'œil et sourire. Il s'est assis entre nous; et, après un moment de silence, nous prenant tous deux par la main : Mes enfants, nous a-t-ildit,je commence à voir que mes projets ne seront point vains, et que nous pouvons être unis tous trois d'un attachement ilurable, propre à faire notre bonheur commun et ma consolation dans les ennuis d'une vieillesse qui s'approche : mais je vous connais tous deux mieux que vous ne me connaissez ; il est juste de rendre les choses égales; et quoique je n'aie rien de foit intéressant à vous apprendre , puisque vous n'avez plus de secret pour moi, je n'en veux pius avoir pour vous. *

Alors il nous a révélé le mystère de sa naissance , qui jusqu'ici n'avait été connue que de mon père. Quand tu le sauras, tu concevras jusqu'où vont le sang-froid et la modération d'un homme capable de taire six ans un pareil secret à sa femme : mais ce secret n'est rien pour lui , et il y pense trop peu pour se faire un gi'and effort de n'en pas parler.

Je ne vous arrêterai point, nous a-t-il dit, sur les événements de ma vie : ce qui peut vous importer est moins de connaître mes aventures que mon caractère. Elles sont simples comme lui; cl, sachant bien ce que je suis , vous comprendrez aisément ce (|iic j'ai pu faire. J'ai naturellement l'àme tranquille et le cœur froid. Je suis de ces hommes qu'on croit bien injurier en disant qu'ils ne sentent rien , c'est-à-dire qu'ils n'ont point de passion qui les détourne de suivre le vrai guide de l'homme. Peu sensible au plaisir et à la douleur, je n'éprouve même que très-faiblement ce sentiment d'intérêt et d'humanité qui nous appro|)rie les affections d'autrui. Si j'ai de la peine à voir souffrir les gens de bien, la pitié n'y entre pour rien; car je n'en ai point à voir souffrir les méchants. Mon seul principe actif est le goût naturel de l'ordre ; et le concours bien combiné du jeu de la fortune et des actions des hommes me plait exactement comme une belle symétrie dans un tableau, ou comme une pièce bien conduite au théâtre. Si j'ai (^iiehine passion dominante,, c'est celle de l'obsciTation. J'aime à lire dans les cœurs des honmies : comme le mien me fait peu d'illusion , que j'observe de sang-froid et sans intérêt , et qu'une longue expérience m'a donné de la sagacité , je ne me trompe guèie

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