‹ La nouvelle HéloïseChapitre 176 sur 214 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

dms mes jugemenls; aussi c'est là toute la récompense de i'aluour-piopie dans mes études conliiiuciles; car je n'aiine point à faire un rùlo, mais seulement à voir jouei' les autres : la société m'est agréable pour la contempler , non j)our en faire partie. Si je pouvais changer la nature de mon élre et devenir un œil vivant, je ferais volontiers cet échange. Ainsi mon indifférence pour les hommes ne me rend point indépendant d'eux ; sans me soucier d'en être vu j'ai besoin de les voir, et sans m'ètre chers ils me sont nécessaires.

Les deux premiers états de la société que j'eus occasion d'observer furent les courtisans et les valets; deux ordres d'hommes moins différents en effet qu'en apparence, et si peu dignes d'être étudiés, si faciles à connaître , que je m'ennuyai d'eux au premier regard. En quittant la cour, où tout est sitôt vu, je me dérobai sans le savoir au pérU qui m'y menaçait, et dont je n'aurais point échappé. Je changeai de nom; et voulant connaître les militaires, j'allai chercher du seiTice chez un prince étranger : c'est là que j'eus le bonheur d'être utile à votre père, que le désespoir d'avoir tué son ami forçait à s'exposer témérairement et contre son devoir. Le cœur sensible et reconnaissant de ce brave officier commença dès lors à me donner meilleure opinion de l'humanité. Il s'unit à moi d'une amitié à laquelle il m'était impossible de refuser la mienne; et nous ne cessâmes d'entretenir depuis ce temps-là des liaisons qui devinrent plus étroites de jour en jour. J'appris dans ma nouvelle condition que l'intérêt n'est pas, comme je l'avais cru, le seul mobile des actions humaines , et que parmi les foules de préjugés qui combattent la vertu il en est aussi qui la favorisent. Je conçus que le caractère général de l'homme est un amour-propre indifférent par lui-même , bon ou mauvais par les accidents qui le modifient, et qui dépendent des coutumes ,des lois, des rangs, de la fortune, et de toute notre police humaine. Je me hvrai donc à mon penchant ; et, méprisant la vaine opinion des conditions , je me jetai successivement dans les divers états qui pouvaient m'aider à les comparer tous et à cotmailre les uns par les autres. Je sentis, comme vous l'avez remarqué dans quelque lettre, dit-il à Saint Preux , qu'on ne voit rien quand on se contente de regarder, qu'il faut agir soi-même pour voir agir les hommes ; et je me fis acteur pour être spectateur. 11 est toujours aisé de descendre : j'essayai d'une multitude de conditions dont jamais homme de la

mienne ne s'était avisé. Je devins même paysan ; et quand Julie m'a fait garçon Jai'dinier, elle ne m'a point trouvé si novice au métier qu'elle aurait pu croire.

Avecla véritable connaissance des hommes, dont l'oisive philosophie ne donne que l'apparence, je trouvai un autre avantage auquel je ne m'étais point attendu ; ce fut d'aiguiser par une vie active cet amour de l'ordre que j'ai reçu de la nature, et de prendre un nouveau goût pour le bien par le plaisir d'y contribuer. Ce sentiment me rendit un peu moins contemplatif, m'unit un peu plus à moi-même ; et, par une suite assez naturelle de ce progrès, je m'aperçus que j'étais seul. La solitude, qui m'ennuya toujours, me devenait affreuse, et je ne pouvais plus espérer de l'éviter longtemps. Sans avoir perdu ma froideur, j'avais besoin d'un attachement ; l'image de la caducité sans consolation m'affligeait avant le temps ; et pour la première fois de ma vie je connus l'inquiétude et la tristesse. Je parlai de ma peine au baron d'Élange. Il ne faut point, me dit-il, vieillir garçon. Moi-même, après avoir vécu presque indépendant dans les liens du mariage , je sens que j'ai besoin de redevenir époux et père, et je vais me retirer dans le sein de ma famille. Une tiendra qu'à vous d'en faire la vôtre, et de me rendre le fils ipie j'ai perdu. J'ai une fille unique à marier : elle n'est pas sans mérite ; elle a le cœur sensible, et l'amour de son devoir lui fait aimer tout ce qui s'y rapporte. Ce n'est ni une beauté ni un prodige d'esprit; mais venez la voir, et croyez que si vous ne sentez rien pour elle, vous ne sentirez jamais rien pour personne au monde. Je vins, je vous vis, Julie , et je trouvai que votre père, m'avait parlé modestement de vous. Vos transports , vos larmes de joie en l'embrassant , me donnèrent la première ou plutôt la seule émotion que j'aie éprouvée de ma vie. Si cette impression fut légère, elle était unique; et les sentiments n'ont besoin de force pour agir qu'en proportion de ceux qui leur résistent. Trois ans d'absence ne changèrent i)oint l'état de mon cœur. L'état du vôtre ne m'échappa pas à mon retour; et c'est ici qu'il faut que je vous venge d'un aveu qui vous a tant coûté. Juge, ma chère , avec quelle étrange surprise j'appris alors que tous mes secrets lui avaient été révélés avant mon mariage, et (iu'il m'avait épousée sans ignorer que j'appartenais à un auli'c.

Cette conduite était inexcusable, a continué M. do Wolmar. 1 J'offensais la délicatesse , je péchais contre la prudei'.ec, j'exposais

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