II. — DE S.\INT-PRECX A MYLOUD EDOUARD
Oui , mylord , je vous le confirme avec des transports de joie, la scène de Meillerie a été la crise de ma folie et de mes maux. Les explications de M. de Wolmar m'ont entièremeait rassuré sur le véritaljle état de mon cœur. Ce cœur trop faible est guéri tout autant qu'il peut l'être; et je préfère la tristesse d'un regret imaginaire à l'effroi d'être sans cesse assiégé par le crime. Depuis le retour de ce digueami, je ne balance plus à lui donner un nom si cher, et dont vous m'avez si bien fait sentir tout le prix. C'est le moindre titre que je doive à quiconque aide à me rendre à la vertu. La paix est au fond de mon àme comme dans le séjour que j'habite. Je commence à m'y voir sans inquiétude , à y vivre comme chez moi ; et si je n'y prends pas tout à fait l'autorité d'un maître , je sens plus de plaisir encore à me regarder comme l'enfant de la maison. La
> Le galimatias de celte lettre me plaît , en ce (juil est tout à fail dans le caractère du bon Edouard, qui nVst jamais si philosophe que quand il fail des sottises , et ne raisonue jamais tant que quand il ne sait ce qu'il dil.
sinQ|)licilô, l'cgalitéque j'y vois régner, ont un attrait qui mctouche et me porte au respect. Je passe des jours sereins entre la raison vivante et la vertu sensible. En fréquentant ces heureux époux, leur ascendant me gagne et me touche insensiblement , et mon cœur se met par degrés à l'unisson des leurs , comme la voix prend, sans qu'on y songe , le ton des gens avec qui l'on parle.
Qudlc retraite délicieuse! quelle charmante habitation! que la douce habitude d'y vi^TC en augmente le prix ! et que , si l'aspect en parait d'abord peu brillant, il cit difficile de ne pas l'aimer aussitôt qu'on la connaît ! Le goût que prend madame de Wolmar à remplir ses noblci devoirs , a rendre heureux et bons ceux qui l'ap- [)rochent , se communique à tout ce qui en est l'objot , à son mari, à ses enfants , à ses hôtes , à ses domestiques. Le tumulte , les jeux bruyants, les longs éclats de ru"e, ne retentissent point dans ce paisible séjour ; mais on y trouve partout des cœurs contents et des visages gais. Si quelquefois on y verse des larmes , elles sont d'attendrissement et de joie. Les noirs soucis, l'ennui, la tristesse, n'approchent pas plus d'ici que le vice et les remords dont ils sont le fruit.
Pour elle, il est certain qu'excepté la peine secrète qui la tourmente, et dont je vous ai dit la cause dans ma précédente lettre ', tout concourt à la rendre heureuse. Cependant, avec tant de raisons de l'être , mille autres se désoleraient à sa place : sa vie uniforme et retirée leur serait insupportable ; elles s'impatienteraient du tracas des enfants ; elles s'ennuieraient des soins domestiques ; elles ne pourraient souffrir la campagne ; la sagesse et l'estime d'un mari peu caressant ne les dédommageraient ni de sa froideur ni de son âge ; sa présence et son attachement même leur seraient à charge. Ou elles trouveraient l'art de l'écarter de chez lui pour y vivre à leur liberté, ou , s'en éloignant elles-mêmes, elles mépriseraient les plaisirs de leur état ; elles en chercheraient au loin de plus dangereux, et ne seraient à leur aise dans leur propre maison que quand elles y seraient étrangères. Il faut une âme saine pour sentir les charmes de la retraite : on ne voit guère que des gens de bien se plaire au sein de leur famille et s'y renfermer volontairement ; s'il est au monde une vie heureuse , c'est sans doute celle
' Celle précédente lettre ne se trouve point. On en verra ci-apréà la raison.
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qu'ils y passent. Mais les instruments du bonheur ne sont rien pour qui ne sait pas les mettre en œuvre, et l'on ne sent eu quoi le vrai bonheur consiste qu'autant qu'on est propre à le goûter.
S'il fallait dite avec précision ce qu'on fait dans celle maison pour être heui-eux , je croirais avoir bien répondu en disant , On y sail vivre; non dans le sens qu'on donne en France à ce mot , qui est d'avoir avec autrui certaines manières élai)lies par la mode; mais de la vie de l'homme, et pour laquelle il est né ; de cette vie dont vous me pai lez , dont vous m'avez donné l'exemple , qui dure au delà d'elle-même, et qu'on ne tient pas pour perdue au jour de la morl.
Julie a un père qui s'inquiète du bion-ctre de sa famille : elle a des enfants à la subsistance desquels il faut pourvoir convenablement. Ce doit être le principal soin de l'homme sociable , et c'est aussi le premier dont elle et son mari se sont conjointement occupés. En entrant en ménage ils ont examiné l'état de leurs biens : ils n'ont pas tant regardé s'ils étaient proportionnés à leur condition (ju'à leurs besoins; cl, voyant qu'il n'y avait point de famille honnête (jui ne dut s'en contenter, ils n'ont pas eu assez mauvaise opinion de leurs enfanls pour craindre que le patrimoine qu'ils ont à leur laisser ne leur put suffire. Ils se sont donc appliqués à l'améliorer plutôt qu'à rétendre; ils ont placé leur argent plus sûrement qu'avantageusement; au lieu d'acheter de nouvelles terres, ils ont donné un nouveau prix à celles qu'ils avaient déjà, et l'exemple de leur conduite est le seul trésor dont ils veuillent accroître leur héritage.
Il est vrai qu'un bien qui n'augmente point est sujet à diminuer par mille accidents; mais si celle raison est un motif pour l'augmenter une fois, quand cessera-t elle d'être un prétexte pour l'augmenter toujours.' 11 faudra le partagera plusieurs enfants. Mais doivent-ils rester oisifs? le travail de chacun n'osl-il pas un supplément à son partage.' et son industrie ne doit-elle pas entrer dans le calcul de son bien ? L'insatiable avidité fait ainsi son chemin sous le masque de la prudence , et mène au vice à force de chercher la sûreté. C'est en vain , dit M. de Wolmar, qu'on prétend donner aux choses humaines une solidité qui n'est pas dans leur nature : la raison même veut que nous laissions beaucoup de choses au hasard ; et si notre vie et notre fortune en dépendent toujours malgré MOUS, quelle folie de se donner sans cesse un lourmeiU réel , pour
prévenir lies maux douteux et des dangers inévitables! La seule précaution qu'il ait prise à ce sujet a été de vivre un an sur son capital, pour se laisser autant d'avance sur son revenu; de sorte que le produit anticipe toujours d'une année sur la dépense. Il a mieux a iné diminuer un peu son fonds que d'avoir sans cesse à courir après ses rentes. L'avantage de n'être point réduit à des expédients ru ineux au moindre accident imprévu l'a déjà remboursé bien des fois de cette avance. Ainsi l'ordre et la ri^gle lui tiennent lieu d'épargne , et il s'enrichit de ce qu'il a dépensé.
Les maîtres de cette maison jouissent d'un bien médiocre, selon les idées de fortune qu'on a dans le montle ; mais au fond je ne connais personne de plus opulent qu'eux. Il n'y a point de richesse absolue. Ce mot ne signifie qu'un rapport de surabondance entre les désirs et les facultés de l'homme riche. Tel est riche avec un arpent de terre; tel est gueux au milieu de ses monceaux d'or. Le désordre et les fantaisies n'ont point de bornes, et font plus de pauvres que les vrais besoins. Ici la proportion est établie sur un , fondement qui la rend inébranlable, savoir, le parfait accord des deux époux. Le mari s'est chargé du recouvrement des rentes, la femme en dirige l'emploi , et c'est dans l'harmonie qui règne entre eux qu'est la source de leur riehesse.
Ce qui m'a d'abord le plus frappé dans cette maison, c'est d'y trouver l'aisance, la liberté, la gaieté, au milieu de l'ordre et de l'exactitude. Le grand défaut des maisons bien réglées est d'avoir un air triste et contraint. L'extrême sollicitude des chefs sent toujours un peu l'avarice ; tout respire la gène autour d'eux : la rigueur de l'ordre a quelque chose de servile qu'on ne supporte point sans pejne. Les domestiques font leur devoir, mais ils le font d'un air mécontent et craintif. Les hôtes sont bien reçus, mais ils n'usent qu'avec défiance de la liberté qu'on leur donne; et comme on s'y voit toujours hors de la règle , on n'y fait rien qu'en tremblant de se rendre indiscret. On sent que ces pères esclaves ne vivent point pour eux, mais pour leurs enfants, sans songer qu'ils ne «ont pas seulement pères, mais hommes, et qu'ils doivent à leurs enfants l'exemple de la vie de l'homme, et du bonheur attaché à la sagesse. On suit ici des règles plus judicieuses : on y pense qu'un <les principaux devoirs d'un bon père de famille n'est pas seulement de rendre son séjour riant afin que ses enfants s'y plaisent, mais d'y mener lui-même une vie agréable et douce, afin qu'ils
scnleiit qu'on est heureux en vivant comme lai, et ne soient jamais tentés de prendre pour l'être une conduite opposée à la sienne. Une des maximes que M. de Wolmar répète le plus souvent au sujet des amusements des deux cousines, est que la vie triste et mesquine des pères et mères est presque toujours la première source du dciordre des enfants.
Pour Julie , qui n'eut jamais d'autre règle que son cœur, et n'en saurait avoir de plus sûre , elle s'y livre sans scrupule , et , pour bien faire , elle fait tout ce qu'il lui demande. Il ne laisse pas de lui demander beaucoup , et personne ne sait mieux qu'elle mettre un prix aux douceurs de la vie. Comment cette àme si sensible seraitelle insensible aux plaisirs? Au contraire, elle les aime, elle les recherche, elle ne s'en refuse aucun de ceux qui la flattent; on voit qu'elle sait les goûter : mais ces plaisirs sont les plaisirs de Julie. Elle ne néglige ni ses propres commodités ni celles des gens qui lui sont chers, c'est-à-dire de tous ceux qui l'environnent. Elle ne compte pour superflu rien de ce qui peut contribuer au bienêtre d'une personne sensée; mais elle appelle ainsi tout ce qui ne sert qu'à briller aux yeux d'aulrui ; de sorte qu'on trouve dans sa maison le luxe de plaisir et de sensualité, sans raffinement ni mollesse. Quant au luxe de magnificence et de vanité , on n'y en voit que ce qu'elle n'a pu refuser au goût de son père ; encore y reconnail-on toujours le sien , qui consiste à donner moins de lustre et d'édat que d'élégance et de grâce aux choses. Quand je lui parle des moyens qu'on invente journellement à Paris ou à Londres pour suspendre plus doucement les carrosses, elle approuve assez cela; mais quand je lui dis jusqu'à quel prix on a poussé les vernis , elle ne me comprend plus , et me demande toujours si ces beaux vernis rendent les carrosses plus commodes. Elle ne doute pas que je n'exagère beaucoup sur les peintures scandaleuses dont on orne à grands frais ces voilures , au lieu des armes qu'on y mettait autrefois ; comme s'il était plus beau de s'annoncer aux passants pour un homme de mauvaises mœurs que pour un homme de qualité ! Zc qui l'a surtout révoltée a étéd'apprcndrequeles femmes avaient niroduit ou soutenu cet usage, et que leurs caiTosscs ne se distinguaient de ceux des hommes que par des tableaux un peu |)lus /ascifs. J'ai été forcé de lui citer là-dessus un mot de votre illustre ami , qu'elle a bien de la peine à digérer. J'étais chez lui un jour au'or lui montrait un vis-à-vis de celte espèce. A peine eut-il jeté
les j'cux sur les panneaux , qu'il partit en disant au maître : Montrez ce carrosse à des femmes de la cour : un honnête homme n'oserait s'en servir.
Comme le premier pas vers le bien est de ne point faire de mal, U le premier pas vers le bonheur est de ne point souffrir. Ces deux If maximes, qui bien entendues épargneraient beaucoup de préceptes de morale , sont chères à madame de Wolmar. Le maJ-clre lui est extrêmement sensible et pour elle et pour les autres; et il ne lui serait pas plus aisé d'être heureuse en vo3'ant des misérables , qu'à l'homme droit de conserver sa vertu toujours pure en vivant sans cesse au milieu des méchants. Elle n'a point celte pitié barbare qui se contente de détourner les yeux des maux qu'elle pourrait soulager ; elle les va chercher pour les guérie : c'est l'existence et non la vue des malheureux qui la tourmente ; il ne lui suffit pas de ne point savoir qu'U y en a , il faut pour son repos qu'elle sache qu'il n'y en a pas , du moins autour d'elle ; car ce serait sortir des termes de la raison que de faire dépendre son bonheur de celui de tous les hommes. Elle s'informe des besoins de son voisinage avec la chaleur qu'on met à son propre intérêt ; elle en connaît tous les habilants ; elle y étend pour ainsi dire l'enceinte de sa famille , et n'épargne aucun soin pour en écarter tous les sentiments de douleur et de peine auxquels la vie humaine est assujettie.
Mylord, je veux profiter de tos leçons : mais pardonnez-moi un enthousiasme que je ne me reproche plus et que vous partagez. Il n'y aura jamais qu'une Julie au monde. La Providence a veillé ~ ir elle , et rien de ce qui la regarde n'est un effet du hasard. Le i lel semble l'avoir donnée à la terre pour y montrer à la fois l'exi ollence dont une âme humaine est susceptible , et le bonheur dont i\!e peut jouir dans l'obscurité de la vie privée, sans le secours (les vertus éclatantes qui peuvent l'élever au-dessus d'elle-même , lii de la gloire qui les peut honorer. Sa faute , si c'en fut une , n'a servi qu'à déployer sa force et son courage. Ses parents, ses amis, ses domestiques , tous heureusement nés , étaient faits pour l'aimer et pour en être aimés. Son pays était le seul où il lui convint de naitie ; la simplicité qui la rend sublime devait régner autour ifelle ; il lui fallait, pour é're heureuse , vivre parmi des gens heureux. Si pour son malheur elle fût née chez des peuples infortunés qui gémissent sous le poids de l'oppression , et luttent sans espoir H sans fruit contre la misère qui les consume, chaque plainte
dos opprimés eut empoisonné sa vie ; la désolation commune l'eût accablée; et son cœur bienfaisant, épuisé de peine et d'ennuis, lui eût fait éprouver sans cesse les maux qu'elle n'eût pu soulager.
Au lieu de cela, tout anime et soutient ici sa bonté naturelle, elle n'a point à pleurer les calamités publiques ; elle n'a point sous les yeux l'image affreuse de la misère et du désespoir. Le villageois à son aise ' a plus besoin de ses avis que de ses dons. S'il se trouve quelque orphelin trop jeune pour gagner sa vie, quelque veuve oubliée qui souffre en secret , quelque vieillard sans enfants , dont les bras affaiblis par l'âge ne fournissent plus à son entretien , elle ne craint pas que ses bienfaits leur deviennent onéreux , et fassent aggraver sur eux les charges publiciues pour en exempter des coquins accrédités. Elle jouit du bien qu'elle fait , et le voit profiter. Le bonheur qu'elle goûte se multiplie et s'étend autour d'elle. Toutes les maisons où elle entre offrent bientôt un tableau de la sienne ; l'aisance et le bien-être y sont une de ses moindres influences ; la concorde et les mœurs la suivent de ménage eu ménage. En sortant de chez elle , ses yeux ne sont frappés que d'objets agréables; en y rentrant, elle en retrouve de plus doux encore ; elle voit partout ce qui plait à son cœur ; et cette àme si peu sensible à l'araDur-propre apprend à s'aimer dans ses bienfaits. Non, mylord, je le répète, rien de ce qui touche à Julie n'est indifférent pour la vertu. Ses ch.armes , ses talents , ses goûts , ses combats, ses fautes , ses regrets , son séjour, ses amis , sa famille , ses peines, ses plaisirs , et toute sa destinée, fout de sa vie un exemple unique , que peu de femmes voudront imiter, mais qu'elles aimeront en dépit d'elles.
Ce qui me plait le plus dans les soins qu'on prend ici du bonheur d'autrui , c'est qu'ils sont tous dirigés par la sagesse , et qu'il n'en résulte jamais d'abus. N'est pas toujours bienfaisant qui veut ; et souvent tel croit rendre de grands services , qui fait de grands maux qu'il ne voit pas , pour un petit bien qu'il aperçoit.
' Il y a près de Clarens un village appelé Moulru , dont la commune seule estasse/, riche pour entretenir tous les communiers, n fu.--.seiil-il!. pas un pouce de terre en propre. Aussi la bourgeoisie de ce vil.a-e estelk prestiue aussi diflicile à acquérir que celle de Berne. Quel dommage (lu'il n'vail pas la (luelque honnête homme de sulxlele^ue, iwur rendre niessieu'rs de Moulru plus sociables, et leur bourgeoisie un peu moins «••licre !
CLNQUIEMfc PARTIK. 491
Une quaiilé rare dans les femmes du meilleur caractère, cl qui l.irille ciiiiiicmment dans celui de madame de Wolmar, c'est un discernement exquis dans la distribution de ses bienfaits , soit par le choix des moyens de les rendre utiles , soit par le choix des gens sur qui elle les répand. Elle s'est fait des rèj^les dont elle ne se départ point. Elle sait accorder et refuser ce qu'on lui demande, sans qu'il y ait ni faiblesse dans sa bonté , ni caprice dans son refus. Quiconque a commis en sa vie une méchante action n'a rien à espérer d'elle que justice, et pardon s'il la offensée; jamais faveur ni protection qu'elle puisse placer sur un meilleur sujet. Je l'ai vue refuser assez sèchement à un homme de cette espèce une grâce qui dépendait d'elle seule. « Je vous souhaite du bonheur, « lui dil-elle; mais je n'y veux pas contribuer, de peur de faire du « mal à d'autres eu vous mettant en état d'en faire. Le monde n'est « pas assez épuisé de gens de bien qui souffrent, pour qu'on soit « réduit à songer à vous. » Il est vrai que celle dureté lui coûte extrêmement , et qu'il lui est rare de l'exercer. Sa maxime est de compter pour bons tous ceux dont la méchanceté ne lui est pas prouvée ; et il y a bien peu de méchants qui n'aient l'adresse de se mettre a l'ubri des preuves. Elle n'a point cette charité paresseuse des riches qui payent en argent aux malheureux le droit de rejeter leurs prières, et pour un bienfait imploré ne savent jamais donner que laumone. Sa bourse n'est pas inépuisable; et depuis qu'elle est mère de famille, elle en sait mieux régler l'usage. De tous les secours dont on peut soulager les malheureux, l'aumône est à la vérité celui qui coule le moins de peine; mais il est aussi le plus passager et le moins solide; et Julie ne cherche pas à se délivrer d'eux, mais à leur être utile.
Elle n'accorde pas non plus indistinctement des recommandations ef des services sans bien savoir si l'usage qu'on en veut faire est raisonnable et juste. Sa protection n'est jamais refusée à quiconque en a un véritable besoin et mérite de l'obtenir ; mais pour ceux que l'inquiétude ou l'ambition porte à vouloir s'élever et quitter un état où ils sont bien, rarement peuvent-ils l'engager à se mêler de leurs affaires. La -condition naturelle à l'homme est de cultiver la terre et de vivre de ses fruits. Le paisible habitant des champs n'a besoin pour senlir son bonheur que de le connaître. Tous les vrais plaisirs de l'homme sont à sa portée ; il n'a que les peines inséparables de l'humanité , des peines que celui qui
croit s'en délivrer ne fait qu'échanger contre d'autres plus cruelles'. Cet état est le seul nécessaire et le plus utile : il n'est malheureux que quand les autres le tyrannisent par leur violence , ou le séduisent par l'exemple de leurs vices. C'est en lui que consiste la véritable prospérité d'un pays, la force et la grandeur qu'un peuple tire de lui-même , qui ne dépend en rien des autres nations, qui ne contraint jamais d'attaquer pour se soutenir, et donne les plus sûrs moyens de se défendre. Quand il est question d'estimer ia puissance publique, le bel esprit visite les palais du prince, ses ports , ses troupes , ses arsenaux , ses villes : le vrai politique parcourt les terres et va dans la chaumière du laboureur. Le premier voit ce qu'on a fait , et le second ce qu'on peut faire.
Sur ce principe on s'attache ici, et plus encore à Étange,à contribuer autant qu'on peut à rendre aux paysans leur condition douce, sans jamais leur aidera en sortir. Les plus aisés cl les plus jiauvres ont également la fureur d'envoyer leurs enfants dans les villes , les uns pour étudier et devenir un jour des messieurs , les autres pour entrer en condition et décharger leurs parents de leur entretien. Lesjeunesgensde leur côte aiment souvent à courir; les filles aspirent à la parure bourgeoise : les garçons s'engagent dans un service étranger ; ils croient valoir mieux en rapportant dans leur village, au lieu de l'amour de la patrie et de la liberté, l'air à la fois rogue et rampant des soldats mercenaires , el le ridicule mépris de leur ancien état. On leur montre à tous l'erreur de ces préjugés, la corruption des enfants, l'abandon des pères, et les risques continuels de la vie, de la fortune et des mœurs, où cent périssent pour un qui réussit. S'ils s'obstinent, on ne favorise point leur fantaisie insensée , on les laisse courir au vice et à la misère , et l'on s'applique à dédommager ceux qu'on a persuadés des sacrilices qu'ils font à la raison. On leur apprend à honorer leur condition naturelle en l'honorant soi-même ; on n'a point avec les paysans les façons des villes , mais on use avec eux d'une honnête et grave familiarité, qui, maintenant chacun dans son état , leur apprend pourtant à faire cas du leur. Il n'y a point de bon paysan qu'on ne [)orle à se considérer lui-même , en lui montrant la différence qu'on fait de lui à ces petits parvenus qui viennent
' L'homme sorti de sa première simplicité devient si stupide , qu'il ne sait pas même désirer. Ses souhaits exaucés le mèiieraic nt tous à la fortune, jamais à la féliiilé
briller un moment dans leur village ; et ternir leurs parents de leur éclat. M. de Wolmar , et le baron , quand il est ici , manquent r;irement d'assister au.v exercices , aux prix , aux revues du village et des environs. Cette jeunesse déjà naturellement ardente et guerrière, voyant de vieux officiers se plaire à ses assemblées, s'en estime davantage , et prend plus de conQance en elle-même. On lui en donne encore plus en lui montrant des soldats retirés du service étranger en savoir moins qu'elle à tous égards; car, quoi qu'on fasse , jamais cinq sous de paye et la peur des coups de canne ne produiront une émulation pareille à celle que donne à un homme libre et sous les armes la présence de ses parents, de ses voisins, de ses amis, de sa maîtresse, et la gloire de son pays.
La grande maxime de madame de Wolmar est donc de ne point favoriser les changements de condition, mais de contribuer à rendre heureux chacun dans la sienne , et surtout d'empêcher que la plus heureuse de toutes, qui est celle du villageois dans un Etat libre, ne se dépeuple en faveur des autres.
Je lui faisais là-dessus l'objection des talents divers que la nature semble avoir partagés aux hommes pour leur donner à chacun leur emploi , sans égard à la condition dans laquelle ils sont nés. A cela elle me répondit qu'il y avait deux choses à considérer avant le talent, savoir ^es mœurs et la félicité. L'homme, dit-elle, est un être trop noble pour devoir servir simplement d'instrument à d'autres , et l'on ne doit point l'erapIojTr à ce qui leur convient sans consulter aussi ce qui lui convient à lui-même; car les hommes ne sont pas faits pour les places , mais les places sont faites pour eux; et, pour distribuer convenablement les choses, il ne faut pas tant chercher dans leur partage l'emploi auquel chaque homoM est le plus propre, que celui qui est le plus propre à chaque^omrae pour le rendre bon et heureux autant qu'il est possible. Il n'est jamais permis de détériorer une âme humaine pour l'avantage des autres , ni de faire un scélérat pour le service des honnêtes gens.
Or, de mille sujets qui sortent du village, il n'y eu a pas dix qui n'aillent se perdre à la ville , ou qui n'en portent les vices plus loin que les gens dont ils les ont appris. Ceux qui réussissent et font fortune la font prescpie tous par les voies déshonnétes qui y mènent. Les malheureux qu'elle n'a point favorisés ne reprennent plu$ leur ancien état, et se fout mendiants ou voleurs plutôt que
VA LA >OUVIiLLE HÉLOISE.
de redevenir paysans. De ces mille s il s'en trouve un seul qui résiste il l'exemple et se conserve lionnèle homme, pensez-vous qu'à tout prendre celui-là passe une vie aussi heureuse qu'il l'eut passée à l'abri des passions violentes, dans la tranquille obscurité de sa première condition?
Pour suivre son talent il le faut connaître. Est-ce une chose aisée de discerner toujours les talents des hommes? et à l'âge où l'on prend un parti , si l'on a tant de peine à bien connaître ceux des enfants qu'on a le mieux observés, comment un petit paysan saura-t-il de lui-même distinguer les siens? Rien n'est plus équivoque que les signes d'inclination qu'on donne des l'enfance; l'esprit imitateur y a souvent plus de part que le talent : ils dépendront plutôt d'une rencontre fortuite que d'un penchant décidé, et le penchant même n'annonce pas toujours la disposition. Le vrai talent, le vrai génie a uue certaine simplicité qui le rend moins inquiet, moins remuant, moins prompt à se montrer, qu'un api)arent et faux talent, qu'on prend pour véritable, et qui n'est qu'une vainc ardeur de briller, sans moyens pour y réussir. Tel entend un tambour et veut être général, un autre voit bâtir et se croit architecte. Gustin, mon jardinier, prit le goût du dessin pour m'avoir vue dessiner : je l'envoyai apprendre à Lausanne; il se croyait déjà peintre, et n'est qu'un jardinier. L'occasion, le désir de s'avancer, décident de l'étal qu'on choisit. Ce n'est pas assez de sentir son génie, il faut aussi vouloir s'y livrer. Un prince ira-t il se faire cocher parce qu'il mène bien son carrosse? un duc se fera-til cuisinier parce qu'il invente de bons ragoûts? On n'a des talents que pour s'élever, personne n'en a pour descendre : pensez-vous que ce soit là l'ordre de la nature? Quand chacun connaîtrait son talent et voudrait le suivre, combien le pourraient ?«onil)ien surmonteraient d'injustes obstacles? combien vaincraient d'indignes concurrents? Celui qui sent sa faiblesse appelle à son secours le manège et la brigue , que l'autre , plus sûr de lui , déilaigne. Ne m'avez-vous pas cent fois dit vous-même que tant d'établissements en faveur des arts ne font que leur nuire? En multipliant indiscrètement les sujets on les confond; le vrai mérite reste étouffé dans la foule , et les honneurs dus an plus habile sont tous pour le plus intrigant. S'il existait une société où les emplois et les rangs fussent exactement mesurés sur les talents cl le mérite personnel, chacun pourrait aspii'cr à la place qu'il saurait le mieux
remplir ; mais il faut se conduire par des règles plus sûres, et renoncer au prix dos talents, quand le plus vil de tous est le seul qui mène à la forlune.
Je vous dirai plus, continua telle : j'ai peine à croire que tant de talents divers doivent être tous développés ; car il faudrait pour cela que le nombre de ceux qui les possèdent fut exactement proportionné au besoin de la société; et si l'on ne laissait au travail de la terre que ceux qui ont éminemment le talent de l'agriculture, ou qu'on enlevât à ce travail tous ceux qui sont plus propres à un autre, il ne resterait pas assez de laboureurs pour la cultiver et nous faire vivre. Je penserais que les talents des hommes sont comme les vertus des drogues , que la nature nous donne pour guérir nos maux , quoique son intention soit que nous n'en ayons pas besoin. Il y a des plantes qui nous empoisonnent, des animaux qui nous dévorent, des talents qui nous sont pernicieux. S'il fallait toujours employer chaque chose selon ses principales propriétés, peut-être ferait-on moins de bien que de mal aux hommes. Les peuples bons et simples n'ont pas besoin de tant de talents; ils se soutiennent mieux par leur seule simplicité que les autres par toute leur industrie : mais à mesure qu'ils se corrompent, leurs talents se développent comme pour servir de supplément aux vertus qu'ils perdent , et pour forcer les méchants eux-mêmes d'être utiles en dépit d'eux.
Une autre chose sur laquelle j'avais peine à tomber d'accord avec elle était l'assistance des mendiants. Comme c'est ici une grande route , il en passe beaucoup , et l'on ne refuse l'aumône à aucun. Je lui représentai que ce n'était pas seulement un bien jeté à pure perte, et dont on privait ainsi le vrai pauvre , mais que cet usage contribuait à multiplier les gueux et les vagabonds qui se plaisent à ce lâche métier, et , se rendant à charge à la société , la privent encore du travail qu'ils y pourraient faire.
Je vois bien , me dit -elle, que vous avez pris dans les grandes villes les maximes dont de complaisants raisonneurs aiment à Halter la dureté des riches ; vous en avez même pris les termes. Croyez-vous dégrader un pauvre de sa qualité d'homme en lui donnant le nom méprisant de gueux? Compatissant comme vous l'êtes, comment avez-vous pu vous résoudre à l'employer .' Renoncez-y , mon ami , ce mot ne va point dans votre bouche ; il est plus déshonorant pour l'honime dur qui s'en sert que pour le
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malheureux qui le porte. Je ne déciderai point si ces détracteurs de l'aumône ont tort ou raison; ce que je sais, c'est que mon mari, qui ne cède point en bon sens à vos philosophes, et qui m'a souvent rapporté tout ce qu'ils disent là-dessus pour étouffer dans le cœur la pitié naturelle et l'exercer à l'insensibilitc , m'a toujours paru mépriser ces discours , et n'a point désapprouvé ma conduite. Son raisonnement est simple : On souffre, dit-il, et l'on entretient à grands frais des multitudes de professions inutiles, dont plusieurs ne servent qu'à corrompre et gâter les mœurs. A ne regarder l'état de mendiant que comme un métier, loin qu'on en ait rien de pareil à craindre, on n'y trouve que de quoi nourrir en nous les sentiments d'intérêt et d'humanité qui devraient unir tous les hommes. Si l'on veut le considérer par le talent , pourquoi ne récompenserais-je pas Téloiuence de ce mendiant qui me remue le cœur et me porte à le secourir, comme je paye un comédien qui me fait verser quelques larmes stériles? Si l'un me fait aimer les bonnes actions d'autrui, l'autre me porte à en faire moi-même : tout ce qu'on sent à la tragédie s'oublie à l'instant qu'on en sort ; mais la mémoire des malheureux qu'on a soulagés donne un plaisir qui renaît sans cesse. Si le grand nombre des mendiants est onéreux à l'État, de combien d'autres professions qu'on encourage et qu'on tolère n'en peut-on pas dire autant? C'est au souverain de faire en sorte qu'il n'y ait point de mendiants : mais, pour les rebuter de leur profession ■ , faut-il rendre les citoyens inhumains et dénaturés ? Pour moi, continua Julie, sans savoir ce que les pauvres sont à l'État , je sais qu'ils sont tous mes frères , et que je ne puis , sans
• Nourrir les mendiants , c'est, disent-ifs, former des pépinières de voleurs; et, tout au contraire, c'esl emprclier qu'ils ne le deviennent. Je conviens {[u'il ne faut pas encourager les pauvres à se faire mendiants; mais quand une fois ils le sont , il faut les nourrir, de peur qu'ils ne se fassent voleurs. Rien n'engn^ie tanl à clianger de profession que de ne pou^oi^ vivre dans la sienne : or tous ceux qui ont une fois goûté de ce métier oiseux prennent tellement le travail en aversion, qu'ils aiment mieux voler et se l'aire pendre, (jue de reprendre l'usage de leurs bras. Un liard est bientôt demandé et refusé; mais vingt liards auraient pa\é le souper d'un pau\re que vingt relus peuvent impatienter. Qui est-ce qui voudrait jamais refuser une si légère aumône, s'il songeait qu'elle peut sauver deux hommes-, l'un du crime, et l'autre de la mort? J'ai lu quelque part que les mendiants sont une \ermine qui .s'atlache aux riches. Il est naturel <|ue les enfants s'attachent aux pères ; mais ces pères o| ulents et durs les méconnaissent , et laissent aux pauvres le soin de les nourrir.
une inexcusable durelc , leur refuser le fnible secours qu'ils mo dcioanclcnl. La plupart sont des vagabonds, j'en conviens; m. ig jo connais trop les peines de la vie pour ignorer par combien de malheurs un honnête homme peut se trouver réduit à leur sort : et comment puis-je être sûre que l'inconnu qui vient implorer au nom de Dieu mon assistance, et mendier un pauvre morceau de pain , n'est pas peut-être cet honnête homme prêt à périr de misère, et que mon refus va réduire au désespoir? L'aumône que je fais donner à la porte est légère : un demi crutz ' et un morceau de pain sont ce qu'on ne refuse à personne; on donne une ration double à ceux qui sont évidemment estropiés : s'ils en trouvent autant sur leur route dans chaque maison aisée, cela suffit pour les faire vivre en chemin ; et c"est tout ce qu'on doit au mendiant étranger qui passe. Quand ce ne serait pas pour eux un secours réel, c'est au moins un témoignage qu'on prend part à leur peine, un adoucissement à la dureté du refus, une sorte de salutation qu'on leur rend. Un demi-crutz et un morceau de pain ne coûtent guère plus à donner et sont une réponse plus honnête qu'un Dieu vous assiste l comme si les dons de Dieu n'étaient pas dans la main des hommes, et qu'il eut d'autres greniers sur la terre que les magasins des riches! Enfin, quoi qu'on puisse penser de ces infortunés, si l'on ne doit rien au gueux qui mendie, au moins se doit-on à soi-même de rendre honneur à l'humanité souffrante ou à son image, et de ne point s'endurch' le cœur à l'aspect do ses misères.
Voilà comment j'en use avec ceux qui mendient pour ainsi dire sans prétexte et de bonne foi : à l'égard de ceux qui se disent ouvriers et se plaignent de manquer d'ouvrage , il y a toujours ici pour eux des outils et du travail qui les attendent. Par cette raéthod>? ou les aide , on met leur bonne volonté à l'épreuve; et les menteurs le savent si bien qu'il ne s'en présente plus chez nous.
C'est ainsi , mylord, que cette àme angélique trouve toujours dans ses vertus de quoi combattre les vaines subtilités dont les gens cruels pallient leurs vices. Tous ces soins et d'autres semblables sont mis par elle au rang de ses plaisirs , et remplissent une partie du temps que lui laissent ses devoirs les plus chéris. Quand, après s'être acquittée de tout ce qu'elle doit aux autres, elle songe ensuite à elle-même, ce qu'elle fait pour se rendre la vie agréable
' Petite monnaie du pays.
peut encore être compte parmi ses vertus , tant son motif est toujours louable et honnête, et tant il y a de tempérance et de raison dans tout ce qu'elle accorde à ses désirs ! Elle veut plaire à son mari , qui aime à la voir contente et gaie; elle veut inspirer à ses enfants le goût des innocents plaisirs que la modération , l'ordre et la simplicité font valoir, et qui détournent le cœur des passions impétueuses. Elle s'amuse pour les amuser, comme la colomhc amollit dans son estomac le grain dont elle veut nourrir ses petits.
Julie a l'âme et le corps également sensibles. La même délicalesse règne dans ses sentiments et dans ses organes. Elle était faite pour connaître et goûter tous les plaisirs ; et longtemps elle n'aima si chèrement la vertu même que comme la plus douce des voluptés. Aujourd'hui qu'elle sent en paix cette volupté suprême, elle ne se refuse aucune de celles qui peuvent s'associer avec celle-là : mais sa manière de les goûter ressemble à l'austérité de ceux qui s'y refusent , et l'art de jouir est pour elle celui des privations , non de ces privations péniblesel douloureuses qui blessent la nature et dont son auteur dédaigne l'hommage insensé, mais des privations passagères et modérées, qui conservent à la raison son empire, et, servant d'assaisonnement au plaisir, en préviennent le dégoût et l'abus. Elle prétend que tout ce qui tient aux sens et n''est pas nécessaire à la vie change de nature aussitôt qu'il tourne en habitude , qu'il cesse d'être un plaisir en devenant un besoin , que c'est à la fois une chaîne qu'on se donne et une jouissance dont on se prive, et que prévenir toujours les désirs n'est pas l'art de les contenter, mais de les éteindre. Tout celui qu'elle emploie à donner du prix aux moindres choses est de se les refuser vingt fois pour en jouir une. Cette àme simple se conserve ainsi son premier ressort : son goût ne s'use point ; elle n'a jamais besoin de le ranimer par des excès, et je la vois souvent savourer avec délices un plaisird'enfant qui serait insipide à tout autre.
Un objet plus noble qu'elle se propose encore en cela est de rester maîtresse d'elle-même, d'accoutumer ses passions à Tobéissance, et de plier tous ses désirs à la règle. C'est un nouveau moyen d'être heureuse ; car on no jouit sans inquiétude (jue de ce qu'on peut perdre sans peine; et si le vrai bonheur appartient au sage , c'est parce qu'il est de tous les hommes celui à qui la fortune peut le moins ôicv.
Ce qui me parait le plus singulier dans sa Icmpérance , c'est qu'elle la suit sur les mêmes raisons qui jettent les volupîueuv dans l'excès. La vie est courte, il est vrai, dit-elle; c'est une raison d'en user jusqu'au bout, et de dispenser avec art sa durée, afin d'en tirer le meilleur parti qu'il est possible. Si un jour de satiété nous oie un an de jouissance, c'est une mauvaise philosophie d'.aller toujours jusqu'où le désir nous mène, sans considérer si nous ne serons point plus tôt au bout de nos facultés que de notre carrière, et si notre cœur épuisé ne mourra point avant nous. Je vois que ces vulgaires épicuriens , pour ne vouloir jamais perdre une occasion , les perdent toutes, et, toujours ennuyés au sein des plaisirs, n'en savent jamais trouver aucun. Ils prodiguent le temps qu'ils pensent économiser, et se ruinent comme les avares , pour ne savoir rien perdre à propos. Je me trouve bien de la maxime opposée, et je crois que j'aimerais encore mieux sur ce point trop de sévérité que de relâchement. Il m'arrive quelquefois de rompre une partie de plaisir, par la seule raison qu'elle m'en fait trop ; en la renouant j'en jouis deux fois. Cependant je m'exerce à conserver sur moi l'empire de ma volonté, et j'aime mieux être taxée de caprice que de me laisser dominer par mes fantaisies.
Voilà sur quel principe on fonde ici les douceurs de la vie et les choses de pur agrément. Julie a du penchant à la gourmandise ; et dans les soins qu'elle donne k toutes les parties du ménage, la cuisine surtout n'est pas négligée. La tal)le se sent de l'abondance générale ; mais cette abondance n'est point ruineuse; il y règne une sensualité sans raffinement ; tous les mets sont communs, mais excellents dans leurs espèces; l'apprêt en est simple et pourtant exquis. Tout, ce qui n'est que d'appareil, tout ce qui tient à l'opinion, tous les plats fins et recherchés , dont la rareté fait tout le prix, et qu'il faut nommer pour les trouver bons , en sont bannis à jamais ; et même, dans la délicatesse et le choix de ceux qu'on se permet, on s'abstient journellement de certaines choses qu'on réserve, pour donner à quelque repas un air de fête qui les rend plus agréables sans être plus dispendieux. Que croiriez-vous que sont ces mets si sobrement ménagés.' du gibier rare .^ du poisson de mer? des productions étrangères ? Mieux que tout cela; quelque excellent légume du pays , quelqu'un des savoureux herbages qui croissent dans nos jardins , certains poissons du lac apprêtée d'une certaine m îoière, certains laitages de nos montagnes, quelque pâtisserie à
l'allemande , à quoi l'on joint quelque pièce de la chasse des gens de la maison : voilà tout l'extraordinaire qu'on y remarque ; voilà ce qui couvre et orne la table, ce qui excite et contente notre appétit les jours de réjouissance. Le service est modeste et champêtre, mais propre et riant ; la grâce et le plaisir y sont, la joie et l'appétit l'assaisonnent. Des surtouts dorés autour desquels on meurt de faim, des cristaux pompeux chargés de fleurs pour tout dessert, ne remplissent point la place des mets; on n'y sait point l'art de nourrir l'estomac par les yeux, mais on y sait celui d'ajouter du charme à la bonne chère , de manger beaucoup sans s'incommoder, de s'égayer à boire sans altérer sa raison , de tenir table longtemps sans ennui, et d'en sortir toujours sans dégoût.
Il y a au premier étage une petite salle à manger différente de celle où l'on mange ordinairement , laquelle est au rez-de-chaussée : cette salle particulière est à l'angle de la maison , et éclairée de deux côtés ; elle donne par l'un sur le jardin , au delà duquel on voit le lac à travers les arbres; par l'autre on aperçoit ce grand coteau de vignes qui commencent d'étaler aux yeux les richesses qu'on y recueillera dans deux mois. Cette pièce est petite , mais ornée de tout ce qui peut la rendre agréable et riante. C'est là que Julie donneses petits festins à son père, à son mari, à sa cousine, à moi, à elle-même, et quelquefois à ses enfants. Quand elle ordonne d'y mettre le couvert , on sait d'avance ce que cela veut dire ; et M. de Wolmar l'appelle en riant le salon d'Apollon : mais ce salon ne diffère pas moins de celui de LucuUus par le choix des convives que par celui des mets. Les simples hôtes n'y sont point admis, jamais on n'y mange quand on a des étrangers; c'est l'asile inviolable de la confiance, de l'ainilié, de la liberté; c'est la société des cœurs qui lie en ce lieu celle de la table ; elle est une sorte d'initiation à l'intimité , et jamais il ne s'y rassemble que des gens qui voudraient n'être plus séparés. Mylord , la fête vous attend , et c'est dans cette salle que vous ferez ici votre premier »'epas.
Je n'eus pas d'abord le même honneur ; ce ne fut qu'à mon retour de chez madame dOrbe que je fus traité dans le salon d'Apollon. Je n'imaginais pas ciu'on put rien ajouter d'obligeant à la réception qu'on m'avait faite : mais ce souper me donna d'autres idées ; j'y trouvai je ne sais quel délicieux mélange de familiarité , de plaisir, d'union, d"aisancc, que je n'avais point encore éprouvé.
CINQUIÈME l'Ainit;. SOI
Je me sentais plus libre sans qu'on ni'eùl avcili de l'èlrc; il me semblait que nous nous entendions mieux qu'auparavant. L'éloignement des domestiques m'invitait à n'avoir plus de réserve au fond de mon cœur ; et c'est là qu'à l'instance de Julie je repris l'usage, quitté depuis tant d'années , de boire avec mes hôte» du vin pur à la fin du repas.
Ce souper m'enclianta : j'aurais voulu que tous nos repas se fussent passés de même. Je ne connaissais point cette charmante salle , dis-je à madame deWolmar; pourquoi n'y mangez-vous pas toujours? Voyez, dit-elle, elle est si jolie! ne serait-ce pas dommage de la gâter? Cette réponse me parut trop loin de son caractère pour n'y pas soupçonner quehjuc sens caché. Pourquoi du moins , repris-je , ne rassemblez-vous pas toujours autour de vous les mêmes commodités qu'on trouve ici , afin de pouvoir éloigner vos domestiques et causer plus en liberté ? C'est, me répondit-elle encore, que cela me serait trop agréable, et que l'ennui d'être toujours à son aise est enfin le pire de tous. Il ne m'en fallut pas davantage pour concevoir son système ; et je jugeai qu'en effet l'art d'assaisonner les plaisirs n'est que celui d'en être avare.
Je trouve qu'elle se met avec plus de soin qu'elle ne faisait autrefois. La seule vanité qu'on lui ait jamais reprochée était de négliger son ajustement. L'orgueilleuse avait ses raisons , et ne me laissait point de prétexte pour méconnai're son empire. Mais elle avait beau faire , l'enchantement était trop fort pour me sembler naturel ; je m'opiniàtrais à trouver de l'art dans sa négligence; elle se serait coiffée d'un sac, que je l'aurais accusée de coquetterie. Elle n'aurait pas moins de pouvoir aujourd'hui; mais elle dédaigne de l'employer ; et je dirais qu'elle affecte une pariu'e plus recherchée pour ne sembler plus qu'une jolie femme, si je n'avais découvert la cause de ce nouveau soin. J'y fus trompé les premiers jours ; et , sans songer qu'elle n'était pas mise autrement qu'à mon arrivée où je n'étais point attendu , j'osai m'attribuer Thonneur de cette recherche. Je me désabusai durant l'absence de M. de Wolmar. Dès le lendemain ce n'était plus cette élégance de la veille dont l'œil ne pouvait se lasser, ni cette simplicité touchante et voluptueuse qui m'enivrait autrefois ; c'était une certaine modestie qsi parle au cœur par les yeux, qui n'inspire que du respect , et que la beauté rend plus imposante. La dignité d'épouse et de mère régnait sur tous ses charmes; ce regard
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limidc et tendre était devenu plus grave ; et l'on eût dil qu'un air plus grand et plus noble avait voile la douceur de ses traits. Ce n'était pas qu'il y eut la moindre altération dans son maintien ni dans ses manières ; son égalité , sa candeur, ne connurent jamais les simagrées; elle usait seulement du talent naturel aux femmes de changer quelquefois nos sentiments et nos idées par un ajustement différent, par une coiffure d'une autre forme, par une robe Vune autre couleur, et d'exercer sur les cœurs l'empire du goût , <;n faisant de rien quelque chose. Le jour qu'elle attendait son mari de retour, elle retrouva l'art d'animer ses grâces naturelles sans les couvrir ; elle était éblouissante en sortant de sa toilette; je trouvai qu'elle ne savait pas moins effacer la plus brillante parure qu'orner la plus simple ; et jemedisavecdi'pit, en pénétrant l'objet
Ce goût de parure s'étend de la maîtresse de la maison à tout ce qui la compose. Le maitre, les enrfants, les domestiques, les chevaux, les bâtiments, les jardins, les meubles, tout est tenu avec un soin qui marque qu'on n'est pas au-dessous delà magnificence, mais qu'on la dédaigne; ou plutôt la magnificence y est en effet , s'il est vrai qu'elle consiste moins dans la richesse de certaines choses que dans un bel ordre du tout, qui manpie le concert des parties et l'unité d'intention de l'ordonnateur '. Pour moi , je trouve au moins que c'est une idée plus grande et plus noble de voir dans une maison simple et modeste un petit nombre de gens heureux d'un bonheur commun , que de voir régner dans un palais la discorde et le trouble, et chacun de ceux qui l'habitent chercher sa fortune et son bonheur dans la ruine d'un autre et dans le désordre général. La maison bien réglée est une, et forme un tout agréable à voir : dans le palais on ne trouve qu'un assemblage confus de divers objets dont la liaison n'est qu'apparente. Au premier coup d'œil on croit voir une (in commune; en y regardant mieux , on est bientôt détrompé.
• Cela me parait inconlestable. Il y a de la magnilicence ilaiis la sj'métrie d'an grand palais; il n'y en a point dans une loiile do maisons Confuséineiil eiilassées. Il y a de la inagniliccnce dans l'uniforme d'un régiment en balaille; il n'y en a point dans le peuple nui le regarde, quoif) l'il ne s'y lrou\(! peut-être pas un seul homiiie dont l'Iiabil en particidier ne > aille mieux ()ue celui d'un- soldat. Ivn un mol, la vérital)le magnilicence n'est (jue l'u-lrc rendu sensihie dans le grand; ce qui fait ()ue, de Ions les specta !e^ iin.iginablofi, le plus ma,L;nili jue e l o*lui de la nature.
CLNQUIÈME PARTI lî. 503
A ne consullor que l'impression la plus naturelle , il semblerait que pour dcklaigner l'éclat et le lnxo on a moins besoin de m dérallon que de goù'. La symétrie et la régularité plaisent à tous les yeux. L'image du bien-être et de la félicité touche le cœur humain, qui en est avide : mais un vain appareil qui ne se rapporte ni à l'ordre ni au bonheur, et n'a pour objet que de frapper les yeux , quelle idée favorable à celui qui l'élalc peut-il exciter dans l'esprit du spectateur? L'idée du goût? Le goût ne parait-il pas cent fois mieux dans les choses simples que dans celles qui sont offusquées de richesse? L'idée de la commodité? Y a-t-il rien de plus incommode que le faste ' ? L'idée de la grandeur? C'est précisément le contraire. Quandje vois qu'on a voulu faire un grand palais, je me demande aussitôt : Pourquoi ce palais n'est-il pas plus grand ? pourquoi celui qui a cinquante domestiques n'en a-l-il pas cent ? cette belle vaisselle d'argent, pourquoi n'est-elle pas d'or? cet homme qui dore son carrosse, pourquoi ne dore-t-il pas ses lambris? si ses lambris sont dorés, pourquoi son toit ne l'ost-ii pas? Celui qui voulut bcàtir une haute tour faisait bien de la vouloir porter jusqu'au ciel; autrement il eût eu beau l'élever, le point où il se fût arrêté n'eût servi qu'à donner de plus loin la preuve de son impuissance. 0 homme petit et vain! montre-moi ton pouvoir, je le montrerai ta misère.
Au contraire , un ordre de choS'^- > -ion n'est donné à l'opuiion, où tout a son utilité réelle , et qui so b jruc aux vrais besoins de la nature, n'offre pas seulement un spectacle approuvé par la raison, mais qui contente les yeux et le cœur, en ce que Ihomme ne s'y voit que sous des rapports agréables , comme se suffisant à luimême , que l'image de sa faiblesse n'y parait point , et que etriant tableau n'excite jamais de réflexions attristantes. Je déli;^
' Le brait des gens d'une maison U'Out)le nicessamment le repos du maître; il ne peut rien cacher à tant d'Argus. La foule de ses créanciers lui fait payer cher celle de ses ailmirateurs. Ses oppartfmpnts sont si superbes qu'il est forcé de coucher ians un boutie pour être à son aise, et son singe est quelquefois mieux logé que lui. S'il veut diner, il dépend de son cuisinier, et jamais de sa faim; s'il veut sortir, il est à la merci de ses chevaux , mille emtarras l'arrêtent dans les rues; il brûle d'arriver , et ne sait plus qu'il a des jambes. Chloé l'attend , les boues le retiennent, le poids de l'or d<i son habit l'accable, et il ne peut faire vingt pas à pie/i : mais s'il perd un nndez-vous avec sa maîtresse, il en est bien dédommagé par les passants; chacun remarque sa livrée, l'admire, et dit tout hau' que c'est monsieur un lel.
-jOi LA NOUVliLLE HÉLOISE.
aucun homme sensé de contempler une heure durant le palais d'un prince et le faste qu'on y voit briller, sans tomber dans la mélancolie et déplorer le sort de l'humanité. Mais l'aspect de cette maison, et de la vie uniforme et simple de ses habitants, répand dans l'âme des spectateurs un charme secret qui ne fait qu'augmenter sans cesse. Un petit nombre de gens doux et paisibles, unis par des besoins mutuels et par une réciproque bienveillance, y concourt par divers soins à une fin commune : chacun trouvant dans son état tout ce qu'il faut pour eu être content et ne point désirer d'en sortir, on s'y attache comme y devant rester toute la vie; et la seule ambition qu'on garde est celle d'en bien remplir les devoirs. Il y a tant de modération dans ceux qui commandent et tant de zèle dans ceux qui obéissent, que des égaux eussent pu distribuer entre eux les mêmes emplois sans qu'aucun se fût plaint de son partage. Ainsi nul n'envie celui d'un autre; nul ne croit pouvoir augmenter sa fortune que par l'augmentation du bien commun; les maîtres même ne jugent de leur bonheur que par celui des gens qui les environnent. On ne saurait qu'ajouter ni que retrancher ici, parce qu'on n'y trouve que des choses utiles et qu'elles y sont toutes ; en sorte qu'on n'y souhaite rien de ce qu'on n'j'' voit pas , et qu'il n'y a rien de ce qu'on y voit dont on puisse dire : Pourquoi n'y en a-t-il pas davantage? Ajoutez-y du galon, des tableaux, un lustre, de la dorure, à l'instant vous appauvrirez tout. Eu voyant tant d'abondance dans le nécessaire, et nulle trace de superflu, on est porté à croire que s'il n'y est pas, c'est qu'on n'a pas voulu qu'il y fut , et que si on le voulait il y régnerait avec la même profusion : en voyant continuellement les biens refluer au dehors par l'assistance du pauvre , on est porté à dire : Cette maison ne peut contenir toutes ses richesses. Voilà , ce me semble, la véritable magnificence.
Cet air d'opulence m'effraya moi-même, quand je fus instruit de ce qui servait à l'entretenir. Vous vous ruinez, dis-je à monsieur et madame de Wolmar; il n'est pas possible qu'un si modique revenu suffise à tant de dépenses. Us se mirent à rire , et me firent voir que, sans rien retrancherdansleur maison, il ne tiendrait (ju'à eux d'épargner beaucoup , et d'augmenter leur revenu plutôt que de se ruiner. Notre grand secret i)Our être riclies, me dirent-iïs , est d'avoir peu d'argent, et d'éviter autant qu'il se peut, dans l'usage de nos biens, les échanges intermédiaires entre le produit et l'em-
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ploi. Aucun de CCS échanges ne se fait sans perte, cl ces pertes mallipliôes réduisent presque à rien d'assez grands moyens, comme à force d'être brocantée une belle boite d'or devient un mince colifichet. Le transport de nos revenus s'évite en les employant sur le lieu , l'échange s'en évite encore eu les consommant en nature ; et dans l'indispensable conversion de ce que nous avons de trop en ce qui nous manque, au lieu des ventes et des achats pécuniaires qui doublent le préjudice , nous cherchons des échanges réels , où la commodité de chaque contractant tienne lieu de profit à tous deux.
Je conçois, leur dis-je, les avantages de celte méthode; mais elle ne me parait pas sans inconvénient. Outre les soins importuns auxquels elle assujettit, le profit doit être plus apparent que réel; et ce que vous perdez dans le détail de la régie de vos biens l'emporte probablement sur le gain que feraient avec vous vos fermiers ; car le travail se fera toujours avec plus d'économie et la récolte avec plus de. soin par un paysan que par vous. C'est une erreur, me répondit ^Yolma^ : le paysan se soucie moins d'augmenter ie produit que d'épargner sur les frais , parce que les avances lui sont plus pénibles que les profits ne lui sont utiles : comme son objet n'est pas tant de mettre un fonds en valeur que d'y faire peu de dépense, s'il s'assure un gain actuel, c'est bien moins en améliorant la terre qu'en l'épuisant ; et le mieux qui puisse arriver est qu'au lieu de l'épuiser il la néglige. Ainsi, pour peu d'argent comptant recueiUi sans embarras, un propriétaire oisif prépare à lui ou à ses enfants de grandes pertes , de grands travaux , et quelquefois la ruine de son patrimoine.
D'ailleurs , poursuivit M. de Wolmar, je ne disconviens pas que je ne fasse la culture de mes terres à plus grands frais que ne ferait un fermier; mais aussi le profit du fermier c'est moi qui le fais , et celte culture étant beaucoup meilleure , le produit esl beaucoup plus grand; de sorte qu'en dépensant davantage je ne laisse pas de gagner encore. Il y a plus; cet excès de dépense n'est qu'apparent , et produit réellement une très-grande économie : car si d'autres cultivaient nos terres, nous serions oisifs; il faudrait demeurer à la ville ; la vie y serait plus chère ; il nous faudrait des amusements qui nous coûteraient beaucoup plus que ceux que nous trouvons ici , et nous seraient moins sensibles. Ces s >:ns que vous appelez importuns font à la fois nos devoirs et nos
plaisirs : grâces à la prévoyance avec laquelle on les ordonne , ils ne sont jamais pénibles; ils nous tiennent lieu d'une foule de fantaisies ruineuses dont la vie champêtre prévient ou détruit le goût, et tout ce qui contribue à notre bien-être devient pour nous un amusement.
Jetez les yeux tout autour de vous , ajoutait ce judicieux pèie de famille, vous n'y verrez que des choses utiles , qui ne nous coûtent presque rien , et nous épargnent raille vaines dépenses. Les seules denrées du cru couvrent notre table , les seules étoffes du pays composent presque nos meubles et nos babils: rien n'est méprisé parce qu'il est commun, rien n'est estimé parce qu'il est rare. Comme tout ce qui vient de loin est sujet à être déguisé ou falsifié, nous nous bornons, par délicatesse autant que par modération, au choix de ce qu'il y a de meilleur auprès de nous, et dont la qualité n'est pas suspecte. Nos mets sont simples, mais choisis. Il ne manque à notre table, pour être somptueuse, que d'être servie loin d'ici ; car tout y est bon , tout y serait rare ; et tel gourmand trouverait les truites du lac bien meilleures s'il les mangeait à Paris.
La même règle a lieu dans le choix de la parure , qui , comme vous voyez , n'est pas négligée ; mais l'élégance y préside seule , la richesse ne s'y montre jamais, encore moins la mode. Il y a une grande différence entre le prix que l'opinion donne aux choses et celui qu'elles ont réellement. C'est à ce dernier seul que Julie s'attache; et quand il est question d'une étoffe, elle ne cherche pas tant si elle est ancienne ou nouvelle que si elle est bonne et si elle lui sied. Souvent même la nouveauté seule est pour elle un motif d'exclusion , quand cette nouveauté donne aux choses un prix qu'elles n'ont pas , ou qu'elles ne sauraient garder.
Considérez encore qu'ici l'effet de chaque chose vient moins d'elle-même que de son usage et de son accord avec le reste ; de sorte qu'avec des parties de peu de valeur Julie a fait un tout d'un grand prix. Le goût aime à créer, à donner seul la valeur aux choses. Autant la loi de la mode est inconstante et ruineuse , autant la sienne est économe et durable. Ce que le bon goùl approuve une fois est toujours bien ; s'il est rarement à la mode , en revanche il n'est jamais ridicule ; et, dans sa modeste simplicité , il tire de la convenance des choses des règles inaltérables et sûres, ]ui restent quand les modes ne sont plus.