‹ La nouvelle HéloïseChapitre 191 sur 214 · CI.NQUiEMt: PARTrK · texte numérisé non relu

CI.NQUiEMt: PARTrK

Ajoutez cnliii que rabondaiico du srul iiccessairc ne peut déjrcocrer en abus , parce que le nécessaire a sa mesure naturelle , et que les vrais besoins n'ont jamais d'excès. On peut mettre la dépense de vingt habits en un seul , et manger en un repas le revenu d'une année ; mais on ne saurait porter deux habits en même temps, ni dîner deux fois en un jour. Ainsi l'opinion est illimitée, au lieu que la nature nous arrête de tous côtés; et celui qui dans un état médiocre se borne au bien-être ne risque point de se ruiner.

Yoj'à , mon cher, continuait le sage Wolmar, comment avec de l'économie et des soins on peut se mettre au-dessus de sa fortune. Il ne tiendrait qu'à nous d'augmenter la nôtre sans changer notre manière de vivre ; car il ne se fait ici presque aucune avance qui n'ait un produit pour objet, et tout ce que nous dépensons nous rend de quoi dépenser beaucoup plus.

Hé bien! mylord, rien de tout cela ne parait au premier coup d'œil : partout un air de profusion couvre l'ordre qui le donne. Il faut du temps pour apercevoir des lois son3[)tuaires qui mènent d l'aisance et au plaisir, et l'on a d'abord peuie à comprendre comment on jouit de ce qu'on épargne. En y réfléchissant le contentement augmente, parce qu'on voit que la source en est intarissable, et que l'art de goûter le bonheur de la vie sert encore à le prolonger. Comment se lasserait-on d'un état si conforme à la nature? Comment épuiserait-on son héritage en l'améliorant tous les joui's ? Comment ruinerait-on sa fortune en ne consommant que ses revenus.' Quand chaque année on est sur de la suivante , qui peut troubler la paix de celle qui court.' Ici le fruit du labeur passé soutient l'abondance présente , et le fruit ilu labeur présent annonce l'abondance avenir; on jouit à la fois de ce qu'on dépense et de ce qu'on recueille , et les divers temps se rassemblent pour affermir la sécurité du présent.

Je suis entré dans tous les détails du ménage, et j'ai partout vu régner le même esprit. Toute la broderie et la dentelle sortent du gynécée; toute la toile est filée dans la basse-cour, ou par de pauvres femmes que l'on nourrit. La laine s'envoie à des manufactures dont on tire en échange des draps pour habiller les gens ; le vin , l'huile , et le pain , se font dans la maison ; on a des bois en coupe réglée autant qu'on en peut consommer : le boucher se paye en bétail; l'épicier reçoit du blé pour ses fournitures; lo salaire des ouvriers et des domestiques se prend sur le produit

t'es terres qu'ils font valoir; le loyer des maisons Je la ville suffit pour l'ameublement de celles qu'on habite, les rentes sur les fonds publies fournissent à l'entretien des maîtres et au peu de vaisselle qu'on se permet ; la vente des vins et des blés qui restent donne un fonds qu'on laisse en réserve pour les dépenses extraordinaires; fonds que la prudence de Julie ne laisse jamais tarir, et que sa charité laisse encore moins augmenter. Elle n'accorde aux choses de pur agrément que le profit du travail qui se fait dans sa maison, celui des terres qu'ils ont défrichées, celui des arbres qu'ils ont fait planter, etc. Ainsi le produit et l'emploi se trouvant toujours compensés parla nature des choses, la balance ne peut être rompue, et il est impossible de se déranger.

Bien plus; les privations qu'elle s'impose par cette volupté tempérante dont j'ai parlé sont à !a fois de nouveaux moj'cns de plaisir et de nouvelles ressources d'économ.ie. Par exemple , elle aime beaucoup le café; chez sa mère elle eu prenait tous les jours : elle en a quitté l'habitude pour en augmenter le goût; elle s'est bornée à n'en prendre que quand elle a des hôtes , et dans le salon d'Apollon, afin d'ajouter cet air de fêle à tous les autres. C'est une petite sensualité qui la flatte plus, qui lui coûte moins, et par laquelle elle aiguise et règle à la fois sa gourm.andise. Au contraire , elle met à deviner et satisfaire les goûts de son père et de son mari une attention sans relâche , une prodigalité naturelle et pleine de grâces , qui leur fait mieux goûter ce qu'elle leur offre par le plaisir qu'elle trouve à le leur offrir. Ils aiment tous deux cà prolonger un peu la fin du repas , à la suisse : elle ne manque jamais après le souper de faire servir une bouteille de vin plus délicat , plus vieux que celui de l'ordinaire. Je fus d'abord la dupe des noms pompeux qu'on donnait à ces vins , qu'en effet je trouve excellents; et les buvant comme étant des lieux dont ils portaient les noms, je fis la guerre à Julie d'une infraction si manifeste à ses maximes : mais elle me rappela en riant un passage de Plutarque, où Flaminius compare les troupes asiatiques d'Antiochus, sous mille noms barbares , aux ragoûts divers sous lesquels un ami lui avait déguisé la même viande. Il en est de même , dit-elle , de ces vins étrangers que vous me reprochez. Le Rancio , le Cherez, le Malaga, le Chassaignc, le Syracuse, dont vous buvez avec tant de plaisir, ne sont en effet que des vins de Lavaux diversement préparés, et vous pouvez voir d'ici le vignoble qui produit

(ouïes ces boissons lointaines. Si elles sont inférieures en qualité aux vins tameux dont elles portent les noms, elles n'en ont pas les inconvénients ; et comme on est sûr de ce qui les compose , on peut au moins les boire sans risque. J'ai lieu de croire , continuât-elle , que mon père et mon mari les aiment autant que les vins les plus rares. Les siens, me dit alors M. de Wolmar, ont pour nous un goût dont manquent tous les autres : c'est le plaisir qu'elle a pris à les préparer. Ah! reprit-elle, ils seront toujours exquis!

Vous jugez bien qu'au milieu de tant de soins divers le désœuvrement et l'oisiveté qui rendent nécessaires la compagnie , les visites cl les sociétés extérieures, ne trouvent guère ici de place. On fréquente les voisins assez pour entretenir un commerce agréable, trop peu pour s'y assujettir. Les hôtes sont toujours bien venus, et ne sont jamais désirés. On ne voit précisément qu'autant de monde qu'il faut pour se conserver le goût de la retraite ; les occupations champêtres tiennent lieu d'amusements ; et pour qui trouve au sein de sa famille une douce société, toutes les autres sont bien insipides. La manière dont on passe ici le temps est trop simple et trop uniforme pour tenter beaucoup de gens ' ; mais c'est par la disposition du cœur de ceux qui l'ont adoptée qu'elle leur est intéressante. Avec une âme saine peut-on s'ennuyer à remplir les plus chers et les plus charmants devoirs de l'humanité, et à se rendre mutuellement la vie heureuse ? Tous les soirs Julie, contente de sa journée, n'en désire point une différente pour le lendemain , et tous les matins elle deufcnde au ciel un jour semblable à celui de la veille : elle fait toujours les mêmes choses parce qu'elles sont bien, et qu'elle ne connaît rien de mieux à faire. Sans doute elle jouit ainsi de toute la félicité permise à l'homme. Se plaire dans la durée de son étal , n'est-ce pas un signe assuré qu'on y vit heureux .'

Si l'on voit rarement ici de ces las de désœuvrés qu'on appelle bonne compagnie, tout ce qui s'y rassemble intéresse le cœur par

• Je crois qu'un de nos beaux esprits voyageant dans ce pavs-là, reçn et caressé dans celte maison à son pas-sage, ferait ensuileà ses amis une relation bien plaisante de la vie de manants qu'on y mène. Au reste, je vois par les lettres de mylady Catesby que ce goùf n'est pas particulier à la France , et que c'est apparemment aussi l'usage en Ai>. gleterrede tourner ses hôtes en ridicule , pour prix de leur hospitalité'.

* Ce n'est point dans les lettres de ravladv Catesby, mais dans celle de ravlady Montague . que se trouve le fait allégué par RJusseau. i'l'Éditeur.)

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quelque endroit avantageux , et rachète quelques ridicules p.'ir mille vertus. De paisibles campagnards sans monde et sans politesse, mais bons, simples, honnêtes, et contents de leur sort; d'anciens officiers retirés du service ; des commerçants ennuyés de s'enrichir ; de sages mères de famille qui amènent leurs tilles à l'école de la modestie et des bonnes mœurs : voilà le cortège que Julie aime à rassembler autour d'elle. Son mari n'est pas fâché d'y joindre quelquefois de ces aventuriers corrigés par l'âge et l'expérience , qui , devenus sages à leurs dépens , reviennent sans chagrin cultiver le champ de leur père , qu'ils voudraient n'avoir point quitté. Si quelqu'un récite à table les événements de sa vie , ce ne sont jwint les aventures merveilleuses du riche Sin Jbad , racontant au sein de la mollesse orientale comment il a gagné ses trésors : ce sont les relations plus simples de gens sensés que les caprices du sort et les injustices des hommes ont rebutés des faux biens vainement poursuivis, pourleur rendre le goût desvérilables.

Croiriez-vous que l'entretien même des paysans a des charmes pour ces âmes élevées avec qui le sage aimerait à s'instruire? Le judicieux Wolmar trouve dans la naïveté villageoise des caractères plus marqués, plus d'hommes pensant par eux-mêmes, que sous le masque uniforme des habitants des villes , où chacun se montre comme sont les autres plutôt que comme il est lui-même. La tendre Julie trouve en eux des cœurs sensibles aux moindres caresses, et qui s'estiment heureux de l'intérêt qu'elle prend à leur bonheur. Leur cœur ni leur esprit ne sont point façonnés [)ar l'art ; ils n'ont point appris à se former sur nos modèles , et l'on n'a pas peur de trouver en eux l'homme de l'homme , au lieu de celui de la nature.

Souvent dans ses tournées M. de Wolmar rencontre quelque bon vieillard dont le sens et la raison le frappeiit, et qu'il se plait à faire causer. Il l'amène à sa femme ; elle lui fait un accueil charmant , qui marque non la politesse et les ai's de son état, mais la bienveillance et 1 humanité de son caractère. On relient le bonhomme à diner : Julie le place à côté d'elle , le sert , le caresse , lui parle avec intérêt, s'informe de sa famille, de ses affaires, ne sourit point de son embarras , ne donne point une attention gênante à ses manières rustiques, mais le met à son aise par la facilité des siennes, et ne sort jxiint avec lui de ce tendre et touchant respect du à la vieillesse infirme qu'honore une longue vie passée sans reproche.

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Le vieillaitl enchante se livre à répancliemenl de son cœur ; il semble reprendre un moment la vivacité de sa jeunesse. Le vin bu à la santé d'une jeune dame en réchauffe mieux son sang à demi glacé. Il se ranime à parler de son ancien temps, de ses amours, de ses campagnes, des combats où il s'est trouvé, du courage de ses compatriotes, de son retour au pays, de sa femme , de ses enfants , des travaux champêtres, des abus qu'il a remarqiiés, des remèdes (|a'il imagine. Souvent des longs discours de son âge sortent d'excellents préceptes moraux, ou des leçons d'agriculture; et quand il n'y aurait dans les choses qu'il dit que le plaisir ([uil prend à les ilire , Julie en prendrait à les écouter.

Elle passe après le dîner dans sa chambre , et en rapporte un petit présent de quelque nippe convenable à la femme ou aux filles (lu vieux bonhomme. Elle le lui fait offrir par les enfants , et réciproquement il rend aux enfants quelque don simple et de leur goût, dont elle l'a secrètement chargé pour eux. Ainsi se forme de bonne heure l'étroite et douce bienveillance qui fait la liaison des états divers. Les enfants s'accoutument à honorer la vieillesse , à estimer la simplicité , et à distinguer le mérite dans tous les rangs. Les paysans , voyant leurs vieux pères fêlés dans une maison respectable et admis à la table des maîtres, ne se tiennent point offensés d'en être exclus ; ils ne s'en prennent point à leur rang, mais à leur âge ; ils ne disent point, Nous sommes trop pauvres , mais , Nous sommes trop jeunes pour être ainsi traités; Thonneur qu'on rend à leurs vieillards , et l'espoir de le partager un jour, les consolent d'en être privés , et les excitent à s'en rendre dignes.

Cependant le vieux bonhomme , encore attendri des caresses qu'il a reçues , revient dans sa chaumière , empressé de montrer à sa femme et à ses enfants les dons qu'il leur apporte. Ces bagatelles répandent la joie dans toute une famille, qui voit qu'on a daigné s'occuper d'elle. Il leur raconte avec emphase la réception qu'on lui a faite, les mets dont on l'a servi, les vins dont il a goûté, les discours obligeants qu'on lui a tenus, combien on s'est informé d'eux, l'affabilité des maîtres, l'attention des serviteurs, et généralement ce qui peut d jnner du prix aux marques d'estime et de bonté qu'il a reçues : en le racontant il en jouit une seconde fois, et toute la maison croit jouir aussi des honneurs rendus à son chef. Tous bénissent de concert cette famille illustre et généreuse qui donne exemple aux grands et refuge aux petits , qui ne dJd ligne

jl2 LA NOUVliLLE HÈLOISE.

point le pauvre , el rend honneur aux cheveux hianrs. Voilà l'encens qui plaît aux âmes bienfaisantes. S'il est des bénédictions humaines que le ciel daigne exaucer, ce ne sont point celles qu'arrachent la flatterie et la bassesse en présence des gens qu'on loue , mais celles que dicte en secret un cœur simple et reconnaissant au coin d'un foyer rustique.

C'est ainsi qu'un sentiment agréable et doux peut couvrir de son charme une vie insipide à des cœurs indifférents ; c'est ainsi (jue les soins , les travaux , la retraite , peuvent devenir des amusements par l'art de les diriger. Une âme saine peut donner du goût à des occupations communes , comme la santé du corps fait trouver bons les aliments les plus simples. Tous ces gens ennuyés qu'on amuse avec tant de peine doivent leur dégoût à leurs vices, cl ne perdent le sentiment du plaisir qu'avec celui du devoir. Pour J ulie , il lui est arrivé précisément le contraire ; et des soins qu'une certaine langueur d'âme lui eût laissé négliger autrefois lui deviennent intéressants parle motif qui les inspire. Il faudrait être insensible pour être toujours sans vivacité. La sienne s'est développée par les mêmes causes qui la réprimaient autrefois. Son cœur cherhait la retraite et la solitude, pour se livrer en paix aux affections dont il était pénétré; maintenant elle a pris une activité nouvelle en formant de nouveaux liens. Elle n'est point de ces indolentes mères de famille , contentes d'étudier quand il faut agir, qui perdent à s'instruire des devoirs d'autrui le temps qu'elles devraient mettre à remplir les leurs. Elle pratique aujourd'hui ce qu'elle apprenait autrefois. Elle n'étudie plus, elle ne lit plus; elle agit. Comme elle se lève une heure plus trad que son mari, elle se couche aussi plus tard d'une heure. Cette heure est le seul temps qu'elle donne encore à l'étude , et la journée ne lui parait jamais assez longue pour tous les soins dont elle aime à la remplir.

Voilà, mylord, ce que j'avais à vous dire sur l'économie de cette maison, et sur la vie privée des maîtres qui la gouvernent. Contents de leur sort, ils en jouissent paisiblement; contents de leur fortune , ils ne travaillent pas à l'augmenter pour leurs enfants, mais à leur laisser, avec l'hérilage qu'ils ont reçu , des terres en bon état , des domestiques affectionnés, le goût du travail , de l'ordre , de la modération , et tout ce qui peut rendre douce et charmante à des gens sensés la jouissance d'un bien médiocre, aussi sagement conserve qu'il fut honnêtement acquis.

m. — nn saint-preux a mylord kdouard'.

Nous avons eu des hôtes ces jours derniers : ils sont repartis hier; et nous recommençons entre nous trois une société d'autant plus charmante qu'il n'est rien resté dans le fond des cœurs qu'on veuille se cacher l'un à l'autre. Quel plaisir je goûte à reprendre un nouvel cire qui me rend digne de votre confiance ! Je ne reçois pas une marque d'estime de Julie et de son mari , que je ne me dise avec une certaine fierté d'àme : Enfin j'oserai me montrera lui. C'est par vos soins , c'est sous vos yeux , que j'espère honorer mon état présent de mes fautes passées. Si l'amour éteint jette l'àme dans l'épuisement, l'amour subjugué lui donne, avec la conscience de sa victoire , une élévation nouvelle , et un attrait plus vif pour tout ce qui est grand et beau. Youdrait-on perdre le fruit d'un sacrifice qui nous a coûté si cher ? Non , mylord ; je sens qu'a votre exemple mon cœur va mettre à profit tous les ardents sentiments qu'il a vaincus; je sens qu'il faut avoir été ce que je fus pour devenir ce que je veux être.

Après six jours perdus aux entretiens frivoles des gens indifft»rents , nous avons passé aujourd'hui une matinée à l'anglaise, réunis et dans le silence , goûtant à la fois le plaisir d'être ensemble et la douceur du recueillement. Que les délices de cet état sont connues de peu de gens ! Je n'ai vu personne en Fi-ance en a"\oir la moindre idée. La conversation des amis ne taiit jamais, disent-ils. Il est vrai , la langue fournit un babil facile aux attachements médiocres; mais l'amitié, mylord , l'amitié ! Sentiment \if et céleste, quels discours sont dignes de toi.^ quelle langue ose être ton interprète? Jamais ce qu'on dit à son ami peutil valoir.ce qu'on sent à ses côtés.' Mon Dieu ! qu'une main serrée , qu'un regard animé, qu'une étreinte contre la poitrine , que le soupir qui la suit , disent de choses ! et que le premier mot qu'on prononce est froid après tout cela ! 0 veillées de Besançon ! moments consacrés au silence et recueillis par l'amitié ! 0 Bomston ,

' Deux lettres écrites en différents temps roulaient sur le sujet de celle-ci , ce qui occasionnait bien des répétitions inutiles. Pour les retranclier, j'ai réuni ces deux lettres en une seule. A.u reste, sans prétendre justifier l'excessive longueur de plusieurs des lettres dont ce recueil est composé, je remarquerai que les lettres des solitaires sont longues et rares, celles des gens du monde fréquentes et courtes. Il ne Caut qu'observer celte différence pour en sentir à l'instant la raison.

5! 4 LA NOUVELLE HÉLOJSE.

âme grande , ami sublime! non, je n'ai point avili ce que ^u fis pour moi , et ma bouche ne t'en a jamais rien dit.

Il est sûr que cet étal de contemplation fait un des grands charmes des hommes sensibles. Mais j'ai toujours trouvé que les importuns empêchaient de le goûter , et que les amis ont besoin d'èlro sans témoin pour pouvoir ne se rien dire à leur aise. On veut être recueillis, pour ainsi dire, l'un dans l'autre : les moindres distractions sont désolantes, ia moindre contrainte est insupportable. Si quelquefois le cœur porte un mot à la bouche , il est si doux de pouvoir le prononcer sans gène! Il semble qu'on n'ose penser librement ce qu'on n'ose dire de même : il semble que la présence d'un seul étranger retienne le sentiment, et comprime des âmes qui s'entendraient si bien sans lui.

Deux heures se sont ainsi écoulées entre nous dans cette immobilité d'extase, plus douce mille fois que le froid repos d<.s dieux d'Épicure. Après le déjeuner , les enfants sont entrés comme à l'ordinaire dans la chambre de leur more ; mais , au lieu d'aller ensuite s'enfermer avec eux dans le gynécée selon sa coutume , pour nous dédommager en quelque sorte du temps perdu sans nous voir , elle les a fait rester avec elle , et nous ne nous sommes point quittés jusqu'au dincr. llenrietlc, qui commence à savoir tenir l'aiguille , travaillait assise devant la Fanchon , qui faisait de la dentelle, et dont l'oreiller posait sur le dossier de sa petite chaise. Les deux garçons feuilletaient sur une table un recueil d'images dont l'ainé expliquait les sujets au cadet. Quand il se trompait, Henriette attentive, et qui sait le recucU par cœur, avait soin de le corriger. Souvent, feignant d'ignorer à quelle estampe ils étaient, elle eu tirait un prétexte de se lever , d'aller et venir de sa chaise à la table, et de la table à sa chaise. Ces promenades ne lui déplaisaient pas, et lui attiraient toujours quelque agacerie de la part du petit mali ; quelquefois même il s'y joignait un baiser que sa bouche enfantine sait mal appliquer encore , mais dont Henriette , déjà plus savante, lui épargne volontiers la façon. Pendant ces petites leçons, qui se prenaient et se donnaient sans beaucoup de soin, mais aussi sans la moindre gène, le cadet comptait furtivement des onchcls de buis qu'il avait cachés sous le livre.

Madame de Wolmar brodait près de la fenêtre vis-à-vis des enfants; nous étions son mari et moi encore autour de la table à thé , lisant la gazette, à laquelle elle prêtait assez jieu d'attention. Mais

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à l'arlicJe de la maladie du roi de France el de l'allachemcnt singulier de son peuple, qui n'eut jamais d'égal que celui des Romains pour Gennanicus , elle a fait quelques réllexions sur le bon ualurel de cette nation douce et bienveillante, que toutes haïssent el qui n'en hait aucune , ajoutant qu'elle n'enviait du rang suprême que le plaisir de s'y faire aimer. N'enviez rien , lui a dit son mari d'un ton qu'il m'eut du laisser prendre ; il y a longtemps que nous sommes tous vos sujets. A ce mot , son ouvrage est tombé de ses mains ; eUe a tourné la tête , et jeté sur son digne époux un regard si touchant, si tendre, que j'en ai tressailli moi-même. Elle n'a rien dit : qu'eût -elle dit qui valût ce regard? Nos yeux se sont aussi rencontrés. J'ai senti, à la manière dont son mari m'a serré 'a main , que la même émotion nous gagnait tous trois , el que la douce influence de celle âme expansive agissait autour d'elle, el triomphait de l'insensibilité même.

C'est dans ces dispositions qu'a commencé le silence dont je vous parlais : vous pouvez juger qu'il n'était pas de froideur et d'ennui. Il u'élait interrompu que par le petit manège des enfants ; encore, aussitôt que nous avons cessé de pailer, ont-ils modéré par imil ation leur c-aquet , comme craignant de troubler le recueillement universel. C'est la petite surintendante qui la première s'est mise à baisser la voix, à fcdre signe aux autres , à courir sur la pointe du pied; et leurs jeux sont devenus d'autant plus amusants que celte légère contrainte y ajoutait un nouvel intérêt. Ce spectacle , qui semblait être mis sous nos yeux pour prolonger notre attendrissement, a produit son effet naturel.

Amrautiscon le lingue , e parlau la'.uie '.

Que de choses se sont dites sans ouvrir la bouche ! que d'ardents senments se sont communiqués sans la froide entremise de la parole ! Insensiblement Julie s'est laissée absorber à celui qui dominait tous les autres. Ses yeux se sont tout à fait fixés sur ses trois enfants ; et son cœur , ravi dans uue si délicieuse extase , animait son charmant visage de tout ce que la tendresse maternelle eut jamais de plus touchant.

Li\Tés nous-mêmes à cette double contemplation , dous nous laissions entraîner Wolmar et moi à nos rêveries, quand les enfants qui les causaient les ont fait finir. L'ainé, qui s'amusait

' Les langues se taisent, mais les cœurs pirlent. Map.ini.

aux images, voyant que les ouchets empêchaient sou frcre d'être attentif, a pris le temps qu'il les avait rassemblés , et , lui donnant un coup iur la main , les a foit sauter par la chamljie. Marceilin s'est mlsàpleurer ; et, sans s'agiter pour le faire taire, madame de Wolniar a dit à Fanchon d'emporter le^ oncliels. L'enfant s'est t sui'-le-charap, mais les onchets n'ont pas moins été emportés , sans qu'il ait recommencé de pleurer comme je m'y étais attendu. Cette circonstance, qui n'était rien , m'en a rappelé beaucoup d'autres auxquelles je n'avais fait nulle attention; et je ne me souviens pas, en y pensant, d'avoir vu d'enfants à qui l'on parlât si peu et qui fussent moins incommodes. Ils ne quittent presque jamais leur mère , et à peine s'aperçoit-on qu'ils soient là. Ils sont vifs, étourdis, sémillants , comme il convient à leur âge ; jamais importuns ni criards ; et l'on voit qu'ils sont discrets avant de savoir ce que c'est que discrétion. Ce qui m'étonnait le plus dans les réflexions où ce sujet m'a conduit , c'était que ccia se fit comme de soi-même, et qu'avec une si vive tendresse pour ses enfants , Julie se tourmentât si peu autour d'eux. Eu effet , on ne la voit jamais s'empresser à les faire parler ou taire, ni à leur prescrire ou défendre ceci ou cela. Elle ne dispute point avec eux , elle ne les contrarie point dans leurs amusements ; on dirait qu'elle se contente de les vou- et de les aimer, et que , quand ils ont passé leur journée avec elle , tout son devoir de mère est rempli.

Quoique celte paisible tranquillité me parût plus douce à considérer que l'inquiète sollicitude des autres mères, je n'en étais pas moins frappé d'une indolence qui s'accordait mal avec mes idées. J'aurais voulu qu'elle n'eût pas encore été contente avec tant de sujets de l'être: une activité superflue sied si bien à l'amour maternel ! Tout ce que je voyais de bon dans ses enfants, j'aurais voulu l'attribuer à ses soins ; j'aurais voulu qu'ils dussent moins à la nature et davantage à leur mère ; je leur am'ais presque désiré des défauts , pour la voir |)lus empressée à les corriger.

Après m'étre occupé longtemps de ces réflexions^en silence, je l'ai rompu pour les lui communiquer. Je vois , lui ai-je dit , que le ciel récompense la vertu des mères par le bon naturel des enfants ; mais ce bon naturel veut être cultivé. C'est dès leur naissance que doit commencer leur éducation. Est-il un temps plus propre à les former que celui où ils n'ont encore aucune forme à détruire? Si vous les livrez à eux-mêmes dès leur enfance , à quel âge al tendrez-

vous d"eu.v de la docilité? Quand VOUS n'auriez rien à leur apprendre, il faudrait leur apprendre à vous obéir. Vous apercevez-vous , a t-elle répondu , qu'ils me désobéissent? Cela serait difticile , ai-je dit , quand vous ne leur commandez rien. Elle s'est mise à sourire on regardant son mari; et , rac prenant par la main , elle m'a mené dans le cabinet , où nous pouvions causer tous trois sans être entendus des enfants.

C'est là que, m'expliquant à loisir ses maximes, elle m'a fait voir sous cet air de négligence la plus vigilante attention qu'ait jamais donnée la tendresse maternelle. Longtemps, m'a-t-elle dit , j'ai pensé comme vous sur les instructions prématurées; et durant ma première grossesse, effrayée de tous mes devoirs el des soins que j'aurais bientôt à remplir, j'en parlais souvent à M. de Wolmar avec inquiétude. Quel meilleur guide pouvais-je prendre en cela qu'un observateur éclairé qui joignait à l'intérêt d'un père le sangfroid d'un philosophe? Il remplit et passa mon attente; il dissipa mes préjugés, et m'apprit à ra'assurer avec moins de peine un succès beaucoup plus étendu. Il me fit sentir que la première et plus importante éducation, celle précisément que tout le monde oublie ■ , est de rendre un enfant propre à être élevé. Une erreiiP=' commune à tous les parents qui se piquent de lumières est de supposer leurs enfants raisonnables dès leur naissance , et de leur parler comme à des hommes av^ntméme qu'ils sachent parler. La raison est l'instrument qu'on pense employer à les instruire ; au lieu que les autres instruments doivent servir à former celui-là, et que de toutes les instructions propres à l'homme , celle qu'il acquiert le plus tard et le plus difficilement est la raison même. Eu leur parlant dès leur bas âge une langue qu'ils n'entendent point, on les accoutume à se payer de mots, à en payer les autres, à contrôler tout ce qu'on leur dit , à se croire aussi sages que leurs maîtres, à devenir disputeurs et mutins; et tout ce qu'on pense obtenir d'eux par des motifs raisonnables , on ne l'obtient en effet que par ceux de crainte ou de vanité qu'on est toujours forcé d'y joindre.

Il n'y a point de patrence que ne lasse enfin l'enfant qu'on veut élever ainsi ; et voilà comment , ennuyés , rebutés , excédés de l'éternelle importunité dont ils leur ont donné l'habitude eux-mc-

' Locke lui-même, le sage Locke l'a oubliée; il dit bien plus ce qu'où doit exiger des enfants que ce qu'il faut faire pour l'obtenir.

mes, les parents, ne pouvant plus supporter le tracas des enfants, sont forcés de les éloigner d'eux en les livrant à des uiaitres; comme si l'on pouvait jamais espérer d'un précepteur plus de patience et de douceur que n'en peut avoir un père ! .--La nature, a continué Julie, veut que les enfants soient enfants» ' avant que d'être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces qui n'auront ni maturité ni saveur, et ne tarderont pas à se corrompre ; nous aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants. L'enfance a des manières de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres. Rien n'est moins sensé que d'y vouloir substituer les nôtres; et j'aimerais autant exiger qu'un enfant eût cinq pieds de haut que du jugement à dix ans,

La raison ne commence à se former qu'au bout de plusieurs années, et quand le corps a pris une certaine consistance. L'intention de la nature est donc que le corps se fortifie avant que l'esprit s'exerce. Les enfants sont toujours en mouvement; le repos et la réflexion sont l'aversion de leur âge; une vie appliquée et sédentaire les empêche de croître et de profiter; leur esprit ni leur corps ne peuvent supporter la contrainte. Sans cesse enfermés dans une chambre avec des livres, ils perdent toute leur vigueur; ils deviennent délicats, faibles, malsains, plutôt hébétés que raisonnables; et l'âme se sent toule la vie du dépérissement du corps.

Quand toutes ces instructions prématurées profiteraient à leur jugement autant qu'elles y nuisent, encore y aurait-il un trèsgrand inconvénient à les leur donner indistinctement, et sans égard à celles qui conviennent par préférence au génie de chaque enfant. Outre la constitution commune à l'espèce, chacun apporte en naissant un tempérament particulier qui détermine son génie et son caractère , el qu'il no s'agit ni de changer ni de contraindre , mais de former et de perfectionner. Tous les caractères sont bons el sains en eux-mêmes, selon M. de Wolmar. Il n'y a point , ditil , d'erreurs dans la nature ' ; tous les vices qu'on impute au naturel sont l'effet des mauvaises formes qu'il a reçues. Il n'y a point de scélérat dont les penchants mieux dirigés n'eussent produit de grandes vertus. Il n'y a point d'esprit faux dont on n'eut tiré des talents utiles en le prenant d'un certain biais, comme ces

' Cette doctrine si vraie me surprend dans M. de Wolmar; on verra l'ientot pourquoi.

CINQUltME PARTIE. bl9

figures difformes el monstrueuses qu'on rend belles el bien proporlionnôes en les mettant à leur point de vue. Tout concouit au bien commun dans le système universel. Tout homme a sa place assijîncc dans le meilleur ordre des choses; il s'agit de trouver celte place et de ne pas pervertir cet ordre. Ou'arrive-t-il d'une éducation commencée des le berceau et toujours sous une môme formule, sans égard à la prodigieuse diversité des esprits.' Qu'on lonne à la plupart des instructions nuisibles ou déplacées, qu'on les prive de celles qui leur conviendraient, qu'on gène de toutes parts la nature , qu'on efface les grandes qualités de l'àme pour en substituer de petites et d'apparentes qui n'ont aucune réalité ; qu'en exerçant indistinctement aux mêmes choses tant de talents divers, on efface les uns par les autres, on les confond tous ; qu'après bien des soins perdus à gâter dans les enfantsles vrais dons de la nature , on voit bientôt ternir cet éclat passager el frivole qu'on leur préfère, sans que le naturel étouffé revienne jamais ; qu'on perd il la fois ce qu'on a détruit et ce qu'on a fait; qu'enfin, pour le prix de tant de peine indiscrètement prise , tous ces petits prodiges deviennent des esprits sans force et des hommes sans mérite, uniquement remarquables parleur faiblesse et par leur inutilité.

J'entends ces maximes, ai-je dit à Julie; mais j'ai peine à les accorder avec vos propres sentiments sur le peu d'avantage qu'il y a de développer le génie et les talents naturels de chaque individu, soit pour son propre bonheur, soit pour le vrai bien delà société. Ne vaut-il pas infiniment mieux former un parfait modèle de l'homme raisonnable et de l'honnête homme, puis rapprocher chaque enfant de ce modèle par la force de l'éducation, en excitant l'uu , en retenant l'autre , en réprimant les passions , en perfectionnant Id raison, en corrigear.t la nature.-"... Corriger la nature! a dit Wolmar en Pi'interrompanl ; ce mot est beau, mais avant que de l'employer il fallait répoudre à ce que Julie vient de vous dire.

Une réponse très-péremptoire, à ce qu'il me semblait , était de nier le principe ; c'est ce que j'ai fait. Vous supposez toujours que cette diversité d'esprits et de génies qui distingue les individus est l'ouvrage de la nature ; et cela n'est rien moins qu'évident. Car enfin , si les esprits sont différents , ils sont inégaux ; et si la na lurelesa rendus inégaux, c'est en douant les uns p'-éférabicment aux autres d'un peu plus de finesse de sens, d'étendue de mé

570 LA NOUVELLE IIÉLOISE.

moire, ou de capacité d'attention. Or, quant aux sens et à la mémoire , il est prouvé par l'expérience que leurs divers degrés d'étendue et de perfection ne sont point la mesure de l'esprit des hommes ; et quant à la capacité d'attention , elle dépond uniquement de la force des passions qui nous animent ; et il est encore prouvé que tous les hommes sont par leur nature susceptibles de passions assez fortes pour les douer du degré d'attention auquel est attachée la supériorité de l'esprit.

Que si la diversité des esprits , au lieu de venir de la nature , était un effet de l'éducation , c'est-à-dire des diverses idées, des divers sentiments qu'excitent en nous dësl'enfance les objets qui nous frappent , les circonstances où nous nous trouvons , et toutes les impressions que nous recevons ; bien loin d'attendre pour élever les enfants qu'on connût le caractère de leur esprit, il faudrait au contraire se hâter de déterminer convenablement ce caractère par une éducation propre à celui qu'on veut leur donner.

A cela il m'a répondu que ce n'était pas sa méthode de nier ce qu'il voyait, lorsqu'il ne pouvait l'expliquer. Regardez, m'a-t-il dit, ces deux chiens qui sont dans la cour ; ils sont de la même portée, ils ont été nourris et traités de même, ils ne se sont jamais quittés ; cependant l'un des deux est vif, gai, caressant, plein d'intelligence; l'autre, lourd, pesant, hargneux, et jamais on n'a pu lui rien apprendre. La seule différence des tempéraments a produit en eux celle des caractères, comme la seule différence de l'organisation intérieure produit en nous celle des esprits; tout le reste a été semblable... Semblable? ai-je interrompu ; quelle différence! Combien de petits objets ont agi sur l'un et non pas sur l'autre ! combien de petites circonstances les ont frappés diversement, sans que vous vous en soyez aperçu ! Bon ! a-t-i! repris , vous voilà raisonnant comme les astrologues. Quand on leur opposait que deux hommes nés sous le même aspect avaient des fortunes si diverses, ils rejetaient bien loin cette identité. Ils soutenaient que, vu la rapidité des deux, il y avait une distance immense du thème de l'un de ces hommes à celui de l'autre , et que , si l'on eût pu marquer les deux instants précis de leur naissance , l'objection se fut tournée en preuve.

Laissons, je vous prie , toutes ces subtilités , et nous en tenons à l'observation. Elle nous apprend qu'il y a des caractères qui s'annoncent pi-esque en naissant , et des enfants qu'on peut étudier

ClNQUlt.ME PARTIE. hîf

sur le sein Je leur nourrice. Ceux-là font une classe à pari , el sélèvent en commençant de vivre ; mais quant aux autres qui se dOveloppenl moins vite , vouloir former leur esprit avant de le connaître , c'est s'exposer à gâter le bien que la nature a fait , et à faire plus mal à sa place. Platon votre maître ne soutenait-il pas que tout le savoir humain , toute la philosophie ne pouvait tirer d'une âme humaine que ce que la nature y avait mis, comme toutes les opérations chimiques n'ont jamais tiré d'aucun mixte qu'au-= tant d'or qu'il en contenait déjà? Cela n'est vrai ni de nos sentiments ni de nos idées ; mais cela est vrai de nos dispositions à les acquérir. Eaur.çhangeL..wi-*SSri^-) 9 faudrait changer l'organisation jutérieurc; pour changer un caractère, il faudrait changer le teiBpéramcnt dont il dépend. Avez-vous jamais ouï dire qu'iin emporté soit devenu flegmatique, et qu'un esprit méthodique et froid ait acquis de l'imagination ? Pour moi , je trouve qu'd serait tout aussi aisé de faire un blond d'un brun, et d'un sot un homme d'esprit. C'est donc en vain qu'on prétendrait refondre les divers esprits sur un modèle commun. On peut les contraindre et non les changer ; on peut empêcher les hommes de se montrer tels qu'ils sont , mais non les faire devenir autres ; et s'ils se déguisent dans le cours ordinaire de la vie , vous les verrez dans toutes les occasions imporlantes reprendre leur caractère originel , et s'y livrer avec d'autant moins de règle qu'ils n'en connaissent plus en s'y livrant. Encore une fois , il ne s'agit point de changer le caractère et de plier le naturel , mais au contraire de le pousser aussi loin qu'il peut aller , de le cultiver , et d'empêcher qu'il ne dégénère ; car c'est ainsi qu'un homme devient tout ce qu'il peut être , et que l'ouvrage de la nature s'achève en lui par l'éducation. Or avant de cultiver le caractère il faut l'étudier, attendre paisiblement qu'il se montre , lui fournir les occasions de se montrer, et toujours s'abstenir de rien faire plutôt que d'agir mal à propos. A tel génie il faut donner des ailes , à d'autres des entraves ; Tun veut être pressé , l'autre retenu ; l'un veut qu'on le flatte, et l'autre qu'on l'intimide : il faudrait tantôt éclairer, tantôt abrutir. Tel homme est fait pour porter la connaissance humaine jusqu'à sou dernier terme ; à tel autre il est même funeste de savoir lire. Attendons la première étincelle de la raison ; c'est elle qui fait soi tir le caractère et lui donne sa véritable forme ; c'est par elle aussi ((u'on

le cultive , et il n'y a poiul av;uit la raison de véritable éJucalion pour l'homme.

Quant aux maximes de Julio que vous mettez en opposition , je ne sais ce que vous y voyez de contradictoire : pour moi , je les trouve parfaitement d'accord ; chaque homme apporte en naissant un caractère, un génie et des talents qui lui sont propres. Ceux qui sont destinés à vivre dans la simplicité champêtre n'ont pas besoin pour être heureux du développement de leurs facultés, et leurs talents enfouis sont comme les mines d'or du Valais, que le bien public ne permet pas qu'on exploite. Mais dans l'état civil, où l'on a moins besoin de bras que de têtes, et où chacun doit compte à soi-même et aux autres de tout son prix , il importe d'apprendre à tirer des hommes tout ce que la nature leur a donné , h les diriger du côté où ils peuvent aller le plus loin, et surtout à nourrir leurs inclinations de tout ce qui peut les rendre utiles. Dans le premier cas, on n'a d'égard qu'a l'espèce, chacun fait ce que font *ous les autres ; l'e.xemple est la seule règle , l'habitude est le seul talent ; et nul n'exerce de son âme que la partie commune à tous. Dans le second, on s'applique à l'individu , à l'homme en général; on ajoute en lui tout ce qu'il peut ayoir de plus qu'un autre; on le suit aussi loin que la nature le mène, et l'on en fera le plus grand des hommes,- s'il a ce qu'il faut pour le devenir. Ces maximes se contredisent si peu, que la pratique en est la même pour le premier âge. N'instruisez point l'enfant du villageois, car il ne lui convient pas d'être instruit. N'instruisez pas l'enfant du citadin, car vous ne savez encore quelle instruction lui convient. En tout état de cause, laissez former le coi-ps jusqu'à ce que la raison commence à poindre ; alors c'est le moment de la cultiver.

Tout cela me paraîtrait fort bien, ai-je dit, si je n'y voyais un inconvénient qui nuit fort aux avantages que vous attendez de cette méthode; c'est de laisser prendre aux enfants mille mauvaises habitudes qu'on ne prévient que par les bonnes. Voyez ceux qu'on abandonne à eux-mêmes ; ils contractent bientôt tous les défauts dont l'oxomplft frappe leurs yeux, parce que cet exemple est commode à suivre, et n'imitent jamais le bien, qui coûte plus à pratiquer. Accoutumés à tout obtenir, à faire en toute occasion leur indiscrète volonté , ils deviennent mutins, têtus , indomptables... Mais , a repris M. de Wolmar , il me semble que vous avez

GtNQLIÏ:ME PARTIL. 523

remarqué le contraire dans les nôtres, el que c'est ce qui a donné lieu à cet cDtreiicn. Je l'avoue , ai-je dit , el c'est précisément ce qui m'étonne. Qu'a-t-clle fait pour les rendre dociles ? comment s'y est-elle prise ? qu'a-t-elle substitué au joug de la discipline? Un joug bien plus inflexible , a-t-il dit à l'instant, celui de la nécessité. Mais, en vous détaillant sa conduite , elle vous fera mieux entendre ses vues. Alors il l'a engagée à m'expiiquer sa méthode ; et , après une courte pause , voici à peu près comme elle m'a parlé :

Heureux les enfants bien nés , mon aimable ami ! Je ne présume pas autant de nos soins que M. de W'olmar. Malgré ses maximes , jedoulequ'on puisse jamais tirer un bon parti d'un mauvais caractère, et que tout naturel puisse être tourné à bien : mais au surplus, convaincue de la bonté de sa méthode , je tâche d'y conformer en tout ma conduite dans le gouvernement de la famille. Ma première espérance est que des méchants ne seront pas sortis de mon sein ; la seconde est d'élever assez bien les enfants que Dieu m'a donnés, sous la direction de leur père, pour qu'ils aient un jour le bonheur de luiressembler. J'ai tâché pour cela de m'approprier les règles qu'il u:'a prescrites, en leur donnant un principe moins philosophique et pius convenable à l'amour maternel; c'est de voir mes enfants heureux. Ce fut le premier vœu de mon cœur en portant le doux nom de mère , et tous les soins de mes jours sont destinés à l'accomplir. La première fois que je tins mon Gis aine dans mes bras, je songeai que l'enfance est presque un quart des plus longues vies , qu'on parvient rarement aux trois autres quarts , et que c'eat une bien cruelle prudence de rendre celte première portion malheureuse pour assurer le bonheur du re^te , qui peut-être ne viendra jamais. Je songeai que, durant la faiblesse du pi-emieràge, la nature assujettit les enfants de tant de manières, qu'il est barbare d'ajouter \ cet assujettissement l'empire de nos caprices, en leur ôtaut une liberté si bornée, et dont ils peuvent si peu abuser. Je résolus dépargner au mien toute contrainte autant qu'il serait possible, de lui laisser tout l'usage de ses petites forces , et de ne gêner en lui nul des mouvements de la nature. J'ai déjà gagné à cela deux grands avantages ; l'un , d'écarter de son âme naissante le mensonge , la vanité , la colère , l'envie , en un mot tous les vices qui naissent de l'esclavage , et qu'on est contraint de fomenter dans les enfants pour obtenir d'eux ce qu'on en exige; l'autre, de laisser fortifier librement son corps par l'exercice continuel que l'inslinct

bï^t LA NOUVELLE HÉLOISE.

lui demande. Accoutumé tout comme les paysans à courir tête nue au soleil , au froid . à s'essouffler , à se mettre en sueur , il s'endurcit comme eux aux iiijuresde l'air, et se rend plus robuste en vivant plus content. C'est le cas de songer à l'âge d'homme et aux accidents de l'humanité. Je vous l'ai déjà dit , je crains celte pusillanimité meurtrière qui , à force de délicatesse et de soins , affaiblit , efféminé un enfant, le tourmente par une éternelle contrainte, l'enchaine par mille vaines précaufions , enfin l'expose pour toute sa vie aux périls inévitables dont elle veut le préserver un moment, et, pour lui sauver quelques rhumes dans son enfance, lui prépare /lie loin des fluxions de poitrine , des pleurésies, des coups de soleil , et la mort étant grand.

Ce qui donne aux enfants livrés à eux-mêmes la plupart des défauts dont vous parliez, c'est lorsque, non contents de faire leur propre volonté , ils la font encore faire aux autres , et cela par l'insensée indulgence des mères, à qui l'on ne complaît qu'en servant toutes les fantaisies de leurs enfants. Mon ami, je me flatte que vous n'avez rien vu dans les miens qui sentit l'empire et l'autorité, même avecle dernier domestique, et que vous ne m'avez pas vue non plus applaudir en secret aux fausses complaisances qu'on a pour eux. C'est ici que je crois suivre une roule nouvelle et sûre pour rendre à la fois un enfant libre, paisible, caressant, docile, et cela par un moyen fort simple : c'est de le convaincre qu'il n'est qu'un enfant.

A considérer l'enfance en elle-même, y a-t-il au monde un être plus faible , plus misérable , plus à la merci de tout ce qui l'environne, qui ait si grand besoin de pitié, d'amour, de protection, qu'un enfant.!* Ne semble-l-il pas que c'est pour cela que les premières voix qui lui sont suggérées par la nature sont les cris et les plaintes; qu'elle lui a donné une figure si douce et un air si touchant , afin que tout ce qui l'approche s'intéresse à sa faiblesse et s'empresse à le secourir? Qu'y a-t-il donc de plus choquant, de plus contraire à l'ordre, que de voir un enfant, impérieux cl mutin, commander à tout ce qni l'entoure, prendre impudemment un Ion de maître avec ceux qui n'ont qu'à l'abandonner pour le faire périr, et d'aveugles parents, approuvant celte audace, l'exercera devenir le tyran de sa nourrice, en attendant qu'il devienne le leur.'

Quant à moi , je n'ai rien épargne pour éloigner de mon fils la dangereuse image de l'empire et de la servitude, et pour ne jamais

lui donnei' lieu de penser qu'il fût plutôt servi par devoir que par pitié. Ce point est peut-être le plus diffieile et le plus iinpoitaiit de toute l'éducation ; et c'est un détail qui ne finirait point , que celui de toutes les précautions qu'il m'a fallu prendre pour prévenir en lui cet instinct si prompt à distinguer les services mercenaires des domestiques , de la tendresse des soins maternels.

L'un des principaux moyens que j'ai employés a été , comme je vous l'ai dit , de le bien convaincre de l'impossibilité où le tient son âge de vivre sans notre assistance. Après quoi je n'ai pas eu peine à lui montrer que tous les secours qu'on est forcé de recevoir d'autrui sont des actes de dépendance; que les domestiques ont une véritable supériorité sur lui, en ce qu'il ne saurait se passer d'eux, tandis qu'il ne leur est bon à rien; de sorte que , bien loin de tirer vanité de leurs services , il les reçoit avec une sorte d'humiliation , comme un témoignage de sa faiblesse, et il aspire ardemment au temps où il sera assez grand et assez fort pour avoir l'honneur de se servir lui-même.

Ces idées , ai-je dit , seraient difficiles à établir dans des maisons où le père et la mère se font servir comme des enfants ; mais dans celle-ci , où chacun , à commencer par vous , a ses fonctions à remplir, et où le rapport des valets aux maîtres n'est qu'un échange perpétuel de sen'ices et de soins, je ne crois pas cet établissement impossiijle. Cependant il me reste à concevoir comment des enfants accoutumés à voir prévenir leurs besoins n'étendent pas ce di'oit à leurs fantaisies, ou comment ils ne souffrent pas quelquefois de l'humeur d'un domestique qui traitera de fantaisie un véritable besoin.

Mon ami , a repris madame de Wolmar, une mère peu éclairée se fait des monstres de tout. Les vrais besoins sont très-bornés dans les enfants comme dans les hommes, et l'on doit plus regarder à la durée du bien-être qu'au bien-être d'un seul moment. Pensezvous qu'un enfant qui n'est point gêné puisse assez souffrir de l'humeur de sa gouvernante, sous les yeux d'une mère, pour en être incommodé ? Vous supposez des inconvénients qui naissent de vices déjà contractés , sans songer que tous mes soins ont été d'empêcher ces vices de naître. Naturellement les femmes aiment les enfants. La mésintelligence ne s'élève entre eux que quand l'un veut assujettir l'autre à ses caprices. Or cela ne peut arriver ici, ni sur l'enfant dont on n'exige nen, ni sur la go'jveruanlc à (['îr

526 L.V .NOUVELLE IIKLOlbE.

fenfaiit n'a ncii à commander. J'ai suivi en cela loul le conlre-|>lo(l (les autres mères, qui font semi)lanl tic vouioii que l'eufant obéisse au domestique, et veulent en effet que le domest-ique obéisse à l'enfant. Personne ici ne commande ni n'obéit ; mais l'enfant n'obtient jamais de ceux qui l'approcbent qu'autant de complaisance qu'il en a pour eux. Par là , sentant (ju'il n'a sur tout ce qui l'envi''onne d'autre autorité que celle de la bienveillance, il se rend docile c-t complaisant; en cbercbant h s'allacher les cœurs des autres , le sien s'attache à eux à son tour : car on aime en se faisant aimer, c'est l'infaillible effet de l'amour-propre ; et de cett« affection réciproque, née de l'égalité, résultent sans efforts les bonnes qualités qu'on prêche sans cesse à tous les enfants, sans jamais en obtenir aucune.

J'ai pensé que la partie la plus essentielle de l'éducation d'un enfant, celle dont il n'est jamais question dans les éducations les plus soignées, c'est de lui bien faire sentir sa misère, sa faiblesse, sa dépendance , et , comme vous a dit mon mari , le pesant joug de la nécessité que la nature impose à l'homme ; et cela, non-seulement afin qu'il soit sensible à ce qu'on fait pour lui alléger ce joug , mais surtout afin qu'il connaisse de bonne heure en quel rang l'a placé \a Providence, qu'il ne s'élève point au-dessus de sa portée, et que rien d'humain ne lui semble étranger à lui.

Induits dès leur naissance , par la mollesse dans laquelle ils sont nourris , par les égards que tout le monde a pour eux , par la facilité d'obtenir tout ce qu'ils désirent , à penser que tout doit céder a leurs fantaisies, les jeunes gens entrent dans le monde avec cet impertinent préjugé, et souvent ils ne s'en corrigent qu'à force d'humiliations , d'affronts et de déplaisirs. Or, je voudrais bien sauver à mon fils cette seconde et mortifiante éducation, en lui donnant par la première une plus juste opinion des choses. J'avais d'abord résolu de lui accorder tout ce qu'il demanderait, persuadée que les premiers mouvements de la nature sont toujours bons et salutaires. Mais je n'ai pas lardé de connaître qu'en se faisant un droit d'être obéis , les enfants sortaient de l'état de nature presque en naissant , et ooniractaiont nos vices par notre exemple, les leurs par notre indiscrétion. J'ai vu que si je voulais contenter toutes ses fantaisies, elles croîtraient avec ma complaisance; quil y aurait toujours un point où il faudrait s'arrêter, et où le refus lui deviendrait d'autant plus sensible qu'il y serait moins accoutumé.

CINQUIÈME rARTIE. J27

Ne pouvant ilonc, en attcnilint la raison , lui sauver tout ciiagrin, j"ai préféré le moindre el le plus lot passé. Pour qu'un refus lui fût moins cruel , je l'ai plié d'abord au refus ; et , pour lui épargner de longs déplaisirs , des lamentations , des mutineries , j'ai rendu tout refus irrévocable. Il est vrai que j'en fais le moins que je puis , et que j'y regarde à deux fois avant que d'en venir là. Tout ce qu'on lui accorde est accordé sans condition dès la première demande, et l'on est très-indulgent là-dessus : mais il n'obtient jamais rien par imporlunité ; les pleurs et les flatteries sont également inutiles. 11 en est si convaincu, qu'il a cessé de les employer; du premier mot il prend son parti, et ne se tourmente pas plus de voir fermer un cornet de bonbons qu'il voudrait manger, qu'envoler un oiseau qu'il voudrait tenir; car il sent la même impossibilité d'avoir l'u'.i et l'autre. Il ne voit rien dans ce qu'on lui ôte , sinon qu'il ne l'a pu garder, ni dans ce qu'on lui refuse , sinon qu'il n'a pu l'obtenir ; et, loin de battre la table contre laquelle il se blesse , il ne battrait pas la personne qui lui résiste. Dans tout ce qui le chagrine il sent i'empire de la nécessité , l'effet de sa propre faiblesse , jamais l'ouvrage du mauvais vouloir d'aulrui... Un moment! dit-elle un peu vivement, voyant que j'allais répondre ; je pressens votre objection ; j'y vais venir à l'instant.

Ce qui nourrit les criailleries des enfants, c'est l'attention qu'on y fait, soit pour leur céder, soit pour les contrarier. Il ne leur faut quelquefois pour pleurer tout un jour que s'apercevoir qu'on uc veut pas qu'ils pleurent. Qu'on les flatte ou qu'on les menace, les moyens qu'on prend pour les faire taire sont tous pernicieux et presque toujours sans effet. Tant qu'on s'occupe de leurs pleurs, c'est une raison pour eux de les continuer; mais ils s'en corrigent bientôt quand ils voient qu'on n'y prend pas garde; car, grands et petits , nul n'aime à prendre une peine inutile. Voilà précisément ce qui est arrivé à mon aine. C'était d'abord un petit criard qui étourdissait tout le monde ; et vous êtes témoin qu'on ne l'entend pas plus à présent dans la maison que s'il n'y avait point d'enfant. Il pleure quand il souffre^ c'est la voix de la nature qu'il ne faut jamais contraindre ; mais il se tait à rin^tant qu'il ne soulfre plus. Aussi fais-je une très-grande attention à ses pleurs , bien sûre qu'il n'eu verse jamais en vain. Je gagne à cela de savoir à point nommé quand il sent de la douleur et quand il n'en sent pas , quand il se porte bien et quand il est malade; avantage qu'on perd avec ceux

qui pleurent par fantaisie et seulement pour se faire apaiser. Au reste, j'avoue que ce point n'est pas facile à obtenir des nourrices et des gouvernantes : car comme rien n'est plus ennuyeux que d entendre toujours lamenter un enfant, et que ces bonnes femmes ne voient jamais que l'instant présent, elles ne songent pas qu'à faire taire l'enfant aujourd'hui , il en pleurera demain davantage. Le pis est que l'obstination qu'il contracte tire à conséquence dans un âge avancé. La racme cause qui le rend criard à trois ans le rend mutin à douze, querelleur à vingt, impérieux à trente, et insupportable toute sa vie.

Je viens maintenant à vous, me dit-elle en souriant. Dans tout ce qu'on accorde aux enfants , ils voient aisément le désir de leur complaire ; dans tout ce qu'on en exige ou qu'on leur refuse, ils doivent supposer des raisons sans les demander. C'est un autre avantage qu'on gagne à user avec eux d'autorité plutôt que de persuasion dans les occasions nécessaires : car comme il n'est pas possible qu'ils n'aperçoivent quelquefois la raison qu'on a d'eu user ainsi, il est naturel qu'ils la supposent encore quand ils sont hors d'état de la voir. Au contraire , dès qu'on a soumis quelque chose à leur jugement, ils prétendent juger de tout, ils deviennent sophistes , subtils , de mauvaise foi , féconds en chicanes , cherchant toujours à réduire au silence ceux qui ont la faiblesse de s'exposer à leurs petites lumières. Quand ou est contraint de leur rendre compte des choses qu'ils ne sont point en état d'entendre, ils attribuent au caprice la conduite la plus prudente, sitôt qu'elle est au-dessus de leur portée. En un mot , le seul mojen de les rendre dociles à la raison n'est pas de raisonner avec eux , mais de les bien convaincre que la raison est au-dessus de eur âge : car alors ils la supposent du côté où elle doit être, à moins ju'on ne leur donne un juste sujet de penser autrement. Ils savent bien qu'on ne veut pas les tour.ncnter quand ils sont sûrs qu'on les aime ; et les enfants se trompent rarement là-dessus, ^uand donc je refuse quelque chose aux miens, je n'argumente point avec eux , je ne leur dis point pourquoi je ne veux pas ; mais je fais en suite qu'île lo voient, autant qu'il est possible , et quelquefois après coup. De cette manière ils s'accoutument à comprendre que jamais je ne les refuse sans avoii' une bonne raison , quoiqu'ils ne l'aperçoivent pas toujours.

Fondée sur le même principe, je ne souffrirai pas non i)ius (jue

moâ cnfanls se mêlent dans la conversation des gens raisonnables, f't s'imaginent sollemciil y tenir leur rang comme les autres, quand on y souffre leur babil indiscret. Je veux qu'ils répondent modestement et en peu de mots quand on les interroge, sans jamais parler de leur chef, et surtout sans qu'ils s'ingèrent à questionner hors de propos les gens plus âgés qu'eux, auxquels ils doivent du respect.

En vérité , Julie , dis-je en l'interrompant , voilà bien do la rigueur pour une mère aussi tendre ! Pythagore n'était pas plus sévère à ses disciples que vous l'êtes aux vôtres. Non-seulement vous ne les traitez pas en hommes , mais on dirait que vous craignez de les voir cesser trop tôt d'être enfants. Quel moyen plus agréable et plus sur peuvent-ils avoir de s'instruire, que d'interroger sur les choses qu'ils ignorent les gens plus éclairés qu'eux ? Que penseraient de vos maximes les dames de Paris, qui trouvent que leurs enfants ne jasent jamais assez tôt ni assez longtemps , et qui jugent de l'esprit qu'ils auront étant grands par les sottises qu'ils débitent étant jeunes? Wolmar me dira que cela peut être bon dans un pays où le premier mérite est de bien babiller, et où l'on est dispensé de penser, pourvu qu'on parle. Mais vous qui voulez faire à vos enfants un sort si doux , comment accorderez-vous tant de bonheur avec tant de contrainte? et que devient parmi toute cette gêne la liberté que vous prétendez leur laisser ?

Quoi donc! a-t-elle repris à l'instant , est-ce gêner leur liberté que de les empêcher d'attenter à la nôtre? et ne sauraient-ils être heureux à moins que toute une compagnie en silence n'admire leurs puérilités? Empêchons leur vanité de naître, ou du moins arrétons-en les progrès ; c'est là vraiment travailler à leur félicité : car la vanité de l'homme est la source de ses plus grandes peines, et il n'y a personne de si parfait et de si fêté , à qui elle ne donne encore plus de chagrins que de plaisirs '.

Que peut penser un enfant de lui-même, quand il voit autour de lui tout un cercle de gens sensés l'écouter, l'agacer, l'admirer, attendre avec un lâche empressement les oracles qui sortent de sa bouche, et se récrier avec des retentissements de joie à chaque impertinence qu'il dit? La tête d'un homme aurait bien de la peine à tenir à tous ces faux applaudissements : jugez de ce que devien-

' Si jamais la vanité iil quelque heureux sur la terre, à coup sur cet hcuiTux-là n'était (Ju'uq sot.

iJO LA NOUVELLE HÉLOISE.

dra la sienne ! Il en est du babil des enfimts comme des prédictions des almanachs : ce serait un prodige si, sur tant de vaines paroles , le hasard ne fournissait jamais une rencontre heureuse. Imaginez ce que font alors les exclamations de la flatterie sur une pauvre mère déjà trop abusée par son propre cœur, et sur un enfant qui ne sait ce qu'il dit, et se voit célébrer ! Ne pensez pas que poiu" démêler l'erreur je m'en garantisse : non , je vois la faute , et j'y tombe : mais si j'admire les reparties de mon fUs, au moins je les admire en secret; il n'apprend point, en me les voyant applaudir, à devenir babillard et vain ; et les flatteurs, en me les faisant répéter, n'ont pas le plaisir de rire de ma faiblesse.

Un jour qu'il nous était venu du monde, étant allée donner quelques ordres, je vis en rentrant quatre ou cinq grands nigauds occupés à jouer avec lui, et s'apprétant h me raconter d'un air d'emphase je ne sais combien de gentillesses qu'ils venaient d'entendre, et dont ils semblaient tout émerveillés. Messieurs , leur dis-je assez froidement , je ne doute pas que vous ne sachiez faire dire à des marionnettes de fort jolies choses; mais j'espère qu'un jour mes enfants seront hommes , qu'ils agiront et parleront d'euxmêmes, et alors j'apprendrai toujours dans la joie de mon cœur tout ce qu'ils auront dit et fait de bien. Depuis qu'on a vu que cette manière de faire sa cour ne prenait pas , on joue avec mes enfants comme avec des enfants , non comme avec Polichinelle; il ne leur vient plus de compère, et ils en valent sensiblement mieux depuis qu'on ne les admire plus.

A l'égard des questions , on ne les leur défend pas indistinctement : je suis la première à leur dire de demander doucement en particulier à leur père ou à moi tout ce qu'ils ont besoin de savoir; mais je ne souffre pas qu'ils coupent un entretien sérieux, pour occuper tout le monde de la première impertinence qui leur passe par la tétc. L'art d'interroger n'est pas si facile qu'on pense : c'est bien plus l'art des maîtres que des disciples ; il faut avoir déjà beaucoup appris de choses , pour savoir demander ce qu'on ne sait pas. Le savant sait et s'enquiert, dit un proverbe indien ; miis l'ignorant ne sait pas môme de quoi s'enquérir •. Faute de celte science préliminaire, les enfants en liberté ne font presque jamais que des questions ineptes qui ne servent à rien , ou profondes cl

' Ce proverl>e est tiré de Ctiardin , tome V, p. I70 , in I2.

CINQUIKMK l'ARTlli. 53t

scabreuses, dont la solution passe leur porlôc ; et puisqu'il ne faut pas qu'ils sachent tout , il importe qu'ils n'aient pas le droit de fout demander. Voilà pourquoi, généralement parlant, \\> s'instruisent mieux par les inlerrogatious qu'on leur fait que par celles qu'ils font eux-mêmes.

Quand cette méthode leur serait aussi utile qu'on croit, la première et la plus importante science qui k-ur convient n'esl-elle pas d'être discrets et modestes? et y en a-t-il quelque autre qu'ils doivent apprendre au préjudice de celle-là ? Que produit donc dms les enfants celle émancipation de parole avant làge de parler, et ce droit de soumettre effrontément les hommes à leur interrogatoire? Do petits questionneurs babillards, qui questionnent moins pour s'instruire que pour importuner, pour occuper d'eux tout le monde, cl qui prennent encore plus de goût à ce babil par l'embarras où ils s'aperçoivent que jettent quelquefois leurs questions indiscrètes, en sorte que chacun est inquiet aussitôt qu'ils ouvrent la bouche. Ce n'est pas tant un moyen di' les instruire que de les rendre étourdis et vains; inconvénient plus grand, à mon avis,, que l'avantage qu'ils acquièrent par là n'est utile; car par degrés l'ignorance diminue, mais la vanité ne fait jamais qu'augmenter.

Le pis qui pût arriver de cette réserve trop prolongée serait que mon fils en âge de raison eût la conversation moins légère, le propos moins vif et moins abondant; et, en considérant combien cette habitude de passer sa vie à dire des riens rétrécit l'esprit , je regarderais plutôt cette heureuse stérilité comme un bien que comme un mal. Les gens oisifs, toujours ennuyés d'eux-mêmes, s'efforcent de donner un grand prix à l'art de les amuser; et l'on dirait que le savoir-vivre consiste à ne dire que de vaines paroles, comme à ne faire que des dons inutiles : mais la société humaine a un objet plus noble, et ses vrais plaisirs ont plus de solidité. L'organe de la vérité, le plus digne organe de l'homme, le seul dont l'usage le distingue des animaux, ne lui a point été donné pour n'en pas tirer un meilleur parti qu'ils ne font de leurs cris. Il se dégrade au-dessous d'eux quand il parle pour ne rien dire; et l'homme doit être homme jusque dans ses délassements. S'il y a de la poHtesse à étourdir tout le monde d'un vain caquet , j'en trouve une bien plus véritable à laisser parler les autres par préférence, à faire plus grand cas de ce qu'ils disent que de ce qu'on dirait soi-même, et à montrer qu'on les estime

:i32 LA NOUVELLE HELOISE.

Irop pour croire les amuser par des niaiseries. Le bon usage du monde, celui qui nous y fait le plus rechercher et chérir, n'est pas tant d'y briller que d'y faire briller les autres , et de mettre , à force de modestie , leur orgueil plus en liberté. Ne craignons pas qu'un homme d'esprit qui ne s'abstient de parler que par retenue et discrétion puisse jamais passer pour un sot. Dans quelque pays que ce puisse être , il n'est pas possible qu'on juge un homme sur ce qu'il n'a pas dit , et qu'on le méprise pour s'être tu. Au contraire, on remarque en général que les gens silencieux en imposent , qu'on s'écoute devant eux , et qu'on leur donne beaucoup d'attention quand ils parlent ; ce qui, leur laissant le choix des occasions, et faisant qu'on ne pcrdriende ce qu'ils disent, met tout l'avantage de leur côte. Il est si difficile à l'homme le plus sage de garder toute sa présence d'esprit dans un long flux de paroles, il est si rare qu'il ne lui échappe des choses dont il se repent à loisir, qu'il aime mieux retenir le bon que risquer le mauvais. En fin, quand ce n'est pas faute d'esprit qu'il se tait, s'il ne parle pas, quelque discret qu'il puisse être , le tort en est à ceux (]ui sont avec lui.

Mais il y a bien loin de six ans à vingt : mon fils ne sera 'pas tou jours enfant; et, à mesure que sa raison commencera de naître, l'intention de son père est bien de la laisser exercer. Quant à moi , ma mission ne va pas ju§que-là. Je nourris des enfants, et n'ai pas la présomption de vouloir former des hommes. J'espère , dit-elle en regardant son mari , que de plus dignes mains se chargeront de ce noble emploi. Je suis femme et mère, je sais me tenir à mon rang. Encore une fois , la fonction dont je suis chargée n'est pas d'élever mes fils , mais de les préparer pour être élevés. <

Je ne fais même en cela que suivre do point en point le système de M. de Wolmar; et plus j'avance , plus j'éprouve combien il est excellent et juste, et combien il s'accorde avec le mien. Considérez mes enfants, et surtout l'ainé ; en connaissez-vous de plus heureux sur la terre, de plus gais, de moins importuns.' Vous les voyez sauter, rire, courir toute la journée, sans jamais incommoder personne. De quels |)laisirs, de quelle indépendance leur âge est-il susceptible , dont ils ne jouissent pas ou dont ils abusent ? Ils se contraignent aussi pou devant moi qu'en mon ai)sonce. .Vu contraire, sous les yeux de leur mère ils ont toujours un peu plus' de con-

fiance ; et quoique je sois l'auteur de toute la sévérilé qu'ils (.'prouvent , ils me trouvent toujours la moins sévère : car je ne pourrais supporter de n'être pas ce qu'ils aiment le plus au monde.

Les seules lois qu'on leur impose auprès de nous sont celles de la liberté même , savoir, de ne pas plus gêner la compagnie qu'elle ne les gêne, de ne pas crier plus haut qu'on ne parle; et comme on ne les oblige point de s'occuper de nous , je ne veux pas non plus qu'ils prétendent nous occuper d'eux. Quand Us manquent à de si justes lois, toute leur peine est d'être à l'instant renvoyés; et tout mon art , pour que c'en soit une , de faire qu'ils ne se trouvent / nulle part aussi bien qu'ici. A cela près , on ne les assujettit à rien ; ' on ne les force jamais de rien apprendre; on ne les ennuie point de vaines corrections; jamais on ne les reprend ; les seules leçons qu'ils reçoivent sont des leçons de pratique prises dans la simplicité de la nature. Chacun , bien instruit là-dessus , se conforme à mes intentions avec une intelligence et un soin qui ne me laissent rien à désirer; et si quelque faute est à craindre, mon assiduité la prévient ou la répare aisément.

Hier, par exemple , l'ainé ayant ôté un tambour au cadet , l'avait fait pleurer. Fancbon ne dit rien; mais une heure après, au moment que le ravisseur du tambour en était le plus occupé , elle le lui reprit : il la suivait en le redemandant , et pleurant à son tour. Elle lui dit : Vous l'avez pris par force à votre frère , je vous le reprends de même : qu'avez-vous à dire? ne suis-je pas la plus forte? Puis elle se mit à battre la caisse à son imitation , comme si elle y eût pris beaucoup de plaisir. Jusque-là tout était à merveille; mais quelque temps après elle voulut rendre le tambour au cadet : alors je l'arrêtai : car ce n'était plus la leçon de la nature, et de là pouvait naître un premier germe d'envie entre les deux frères. En perdant le tambour, le cadet supporta la dure loi de la nécessité; l'ainé sentit son injustice; tous deux connurent leur faiblesse, et furent consolés le moment d'après.

Un plan si nouveau et si contraire aux idées reçues m'avait d'abord effarouché. A force de me l'expliquer, ils m'en rendirent enfin l'admirateur ; et je sentis que pour guider l'homme la marche de la nature est toujours la meilleure. Le seul inconvénient que je trouvais à celte mélhode , et cet inconvénient me parut fort grand , c'était de négliger dans les enfants la seule faculté qu'Usaient dans toute sa vigueur, et q'ii ne fait que s'affaiblir en avançant en àuc.

534 LA NOUVELLE IIÉLOISE.

Il me semblait que, selon leur propre système, plus les op 'rations de l'enlendemcnl étaient faibles, insuffisantes, plus on devait exercer et fortifier la mémoire, si propre alors à soutenir le travail. C'est elle, disais-je, qui doit suppléer à la raison jusqu'à sa naissance , et l'enrichir quand elle est née. Un esprit qu'on n'exerce à rien devient lourd et pesant dans l'inaction. La semence ae prend point dans un champ mal préparé, «et c'est une étrange préparation pour apprendre à devenir raisonnable que de commenoer par être stupide. Comment, slupide! s'est écriée aussitôt madame de Wolmar. Confondriez-vous deux qualités aussi différentes et presque aussi contraires que la mémoire et le jugement ' ? comme si la quantité des choses mal digérées et sans liaison dont on remplit une léte encore faible n'y faisait pas plus de tort que de profit à la raison. J'avoue que de toutes les facultés de l'homme la mémoire est la première qui se développe et la plus commode à cultiver dans les enfants : mais, à votre avis, lequel est à préférer de ce qu'il leur est le plus aisé d'apprendre, ou de ce qu'il leur importe le plus de savoir.'

Regardez à l'usage qu'on fait en eux de cette facilité, à la vio lence qu'il faut leur faire , à réternelle contrainte où il les faut assujettir pour mettre en étalage leur mémoire; et comparez l'iitihlé qu'ils en retirent au mal qu'on leur fait souffrir pour cela. Quoi ! forcer un enfant d'étudiet des langues qu'il ne parlera jamais , jnème avant qu'il ait bien appris la sienne; lui faire incessamment "répéter et construire des vers qu'il n'entend point, et dont toute l'harmonie n'est pour lui qu'au bout de ses doigts; embrouiller son esprit de cercles et de sphères dont il n'a pas la moindre idée , l'accabler de mille noms de villes et de rivières qu'il confond sans cesse et qu'il rapprend tous les jours ; est-ce cultiver sa mémoire au profit de son jugement.' et tout ce frivole acquis vaut-il une seule des larmes qu'il lui coûte?

Si tout cela n'était qu'inutile, je m'en plaindrais moins; mais n'est-ce rien que d'instruire un enfant à se payer de mots , et à croire savoir ce qu'il ne peut comprendre.' Se pourrait-il qu'un tel amas ne nuisit point aux premières idées dont on doit meubler une tête humame? et ne vaudrait-il pas mieux n'avoi' point de

' Ct'la ne me parait pas bien vu. Rien n'est si nécessaire au jugement que la mémoire : il est vrai que ce n'est pas la méuioirc Ues juoli

ciXQUifeMi: l'Ai; m:. 535

mémoire que de la remplir de (oui ce fatras, au préjudice des connaissances nécessaires dont il tient la place?

Non , si la nature a donné au cerveau des enfants cette souplesse qui le rend propre à recevoir toutes sortes d'impressions, ce n'est pas pour qu'on y grave des noms de rois , des dates , des termes de blason, de sphère, de géographie, et tous ces mots sans aucun sens pour leur âge, et sans aucune utilité pour quelque âge. que ce soit, dont on accable leur triste et stérile enfance; mais c'est pour que toutes les idées relatives à l'état de l'homme, toutes celles qui se rapportent à son bonheur et l'éclairent sur ses devoirs, s'y tracent de bonne heure en caractères ineffaçables, et lui servent à se conduire pondant sa vie d'une manière convenable à son être et à ses facultés.

Sans étudier dans les livres, la mémoire d'un enfant ne reste pas pour cela oisive : tout ce qu'il voit , tout ce qu'il entend le frappe , et il s'en souvient ; il tient registre en lui-même des actions, des discours des hommes; et tout ce qui l'environne est le livre dans lequel , sans y songer, il enrichit continuellement sa mémoii-e, en attendant que son jugement puisse en profiter. C'est dans le choix de ces objets, c'est dans le soin de lui présenter sans cesse ceux qu'il doit connaître , et de lui cacher ceux qu'il doit ignorer, que consiste le véritable art de cultiver la première de ses facultés; et c'est par là qu'il faut tâcher de lui former un magasin de connaissances qui servent à son éducation durant la jeunesse , et à sa conduite dans tous les temps. Cette méthode, il est \ vrai, ne forme point de petits prodiges, et ne fait pas briller les gouvernantes et les précepteurs ; mais elle forme des hommes judicieux, robustes, sains de corps et d'entendement, et qui, sans s'être fait admirer étant jeunes , se font honorer étant grands.

Ne pensez pas pourtant , continua Julie , qu'on néglige ici tout à fait ces soins dont vous faites un si grand cas. Une mère un peu vigilante tient dans ses mains les passions de ses enfants. Il y a des moyens poiir exciter et nourrir en eux le désir d'apprendre ou de faire telle ou telle chose ; et autant que ces moyens peuvent se concilier avec la plus entière liberté de l'enfant, et n'engendrent en lui nulle semence de vice, je les emploie assez volontiers, sans m'opiniàlrcr quand le succès n'y répond pas; car il aura toujours le temps d'apprendre , mais il n'y a pas un moment à perdre po :r lui former un bon naturel; et M. de Wolmar aune telle idée du

premier développement de la raison , qu'il soutient que quand son (ils ne saurait rien à douze ans, il n'en serait pas moins instruil à quinze, sans compter que rien n'est moins nécessaire que d'olre savant, et rien plus que d'être sage et bon.

Vous savez que notre aîné lit déjà passablement. Voici comment fui est venu le goût d'apprendre à lire. J'avais dessein de lui lire de temps en temps quelque fable de la Fontaine pour l'amuser , et j'avais déjà commencé, quand il me demanda si les corbeaux parlaient. A l'instant je vis la difficulté de lui faire sentir bien nettement la différence de l'apologue au mensonge : je me tirai d'affaire comme je pus; et, convaincue que les fables sont faites pour les hommes , mais qu'il faut toujours dire la vérité nue aux enfants , je supprimai la Fontaine. Je lui substituai un recueil de fietites histoires intéressantes et instructives, la plupart tirées de laBiblc; puis voyant que l'enfant prenait goût à mes contes, j'imaginai de les lui rendre encore plus utiles, en essayant d'en composer moi-même d'aussi amusants qu'il me fut possible , et les appropriant toujours au besoin du moment. Je les écrivais à mesure dans un beau livre orné d'images, que je tenais bien enfermé, et dont je lui lisais de temps en temps quelques contes, rarement, peu longtemps, et répétant souvent les mêmes avec des commentaires, avant de passer à de nouveaux. Un enfant oisif est sujet à l'ennui ; les petits contes servaient de ressources : mais quand je le voyais le plus avidement attentif, je me souvenais quelquefois d'un ordre à donner, et je le quittais à l'endroit le plus intéressant, en laissant négligemment le livre. Aussitôt il allait prier sa bonne, ou Fanchon, ou quelqu'un, d'achever la lecture : mais comme il n'a rien à commander à personne, et qu'on était prévenu, l'on n'obéissait pas toujours. L'un refusait, l'autre avait affaire, l'autre balbutiait lentement et mal , l'autre laissait , à mon exemple, un conte à moitié. Quand on le vit bien ennuyé de tant de dépendance, quelqu'un lui suggéra secrètement d'apprendre à lire , pour s'en délivrer et feuilleter le livre à son aise. 11 goûta ce projet. Il fallut trouver des gens assez complaisants pour vouloir lui donner leçon : nouvelle difficulté qu'on n'a poussée qu'aussi loin qu'il fallait. Malgré toutes ces précautions , il s'est lassé trois ou quatre fois : on l'a laissé faire. Seulement je me suis efforcée de rendre les contes encore plus amusants; et il est revenu à la charge avec tant d'ardeur, que, quoiqu'il n'y ait pas six mois qu'il

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a tout de bon commencé d'apprendre, il sera bientôt en étal de lire seul le recueil.

C'est à peu près ainsi que je fâcherai d'exciter son zèle et sa bonne volonté pour acquérir les connaissances qui demandent de la suite et de l'application, et qui peuvent convenir à son âge : mais quoiqu'il apprenne à lire, ce n'est point des livres qu'il tirera ces connaissances; car elles ne s'y trouvent point, et la lecture ne convient en aucune manière aux enfants. Je veux aussi l'habituer de bonne heure à nourrir sa tête d'idées et non de mots : c'est pourquoi je ne lui fais jamais rien apprendre par cœur.

Jamais 1 interrompis-je : c'est beaucoup dire; car encore faut-il bien qu'il sache son catéchisme et ses prières. C'est ce qui vous trompe, reprit-elle. A l'égard de la prière, tous les matins et tous les soirs je fais la mienne à haute voix dans la chambre de mes enfants, et c'est assez pour qu'ils l'apprennent sans qu'on les y oblige : quant au catéchisme, ils ne savent ce que c'est. Quoi! Julie, vos enfants n'apprennent pas leur catéchisme.' Non, mon ami, mes enfants n'apprennent pas leur catéchisme. Comment! ai-je dit tout étonné , une mère si pieuse !... Je ne vous comprends point. El pourquoi vos enfants n'apprennent-ils pas leur catéchisme.' Afin qu'ils le croient un jour, dit-elle : j'en veux faire un jour dos chrétiens. Ah ! j'y suis, m'écriai-je; vous ne voulez pas que leur foi ne soit qu'en paroles, ni qu'ils sachent seulement leur religion, mais qu'ils la croient ; et vous pensez avec raison qu'il est impossible à l'homme de croire ce qu'il n'entend point. Vous êtes bien difficile, me dit en souriant M. de Wolmar : seriez-vous chrétien , par hasard? Je m'efforce de l'être , lui dis-je avec fermeté. Je crois de la religion tout ce que j'en puis comprendre, et respecte le reste sans le rejeter. Julie me fit un signe d'approbation, et nous reprimes le sujet de notre entretien.

Après être entrée dans d'autres détails qui m'ont fait concevoir combien le zèle maternel est actif, infatigable et prévoyant, elle a conclu en obser\'ant que sa méthode se rapportait exactement aux deux objets qu'elle s'était proposés , savoir, de laisser développer le naturel des enfants^ et de l'étudier. Les miens ne sont gênés en rien , dit-elle , et ne sauraient abuser de leur liberté ; leur caractère ne peut ni se dépraver ni se contraindre : on laisse en paix renforcer leur corps et germer leur jugement ; l'esclavage n'avilit ponit leur âme; les regards d'autrui ne font point fermenter leur

amour-propre; ils ne se croient ni des hommes puissants ni des animaux enchaînés, mais des enfants heureux et Ubres. Pour les i^aranlir des vices qui ne sont pas en eux , ils ont , ce me semble , un préservatif plus fort que des discours qu'ils n'entendraient point, ou dont ils seraient bientôt ennuyés; c'est l'exemple des mœurs de tout ce qui les environne; ce sont les entretiens qu'ils entendent , qui sont ici naturels à tout le monde , et qu'on n'a pas besoin de composer exprès pour eux; c'est la paix et l'union dont ils sont témoins ; c'est l'accord qu'ils voient régner sans cesse el dans la conduite respective de tous , el dans la conduite et les discours de chacun,

Nourris encore dans leur première simplicité , d'où leur viendraient des vices dont ils n'ont point vu d'exemple, des passions t]u'ils n'ont nulle occasion de sentir, des préjugés que rien ne leur inspire ? Vous voyez qu'aucune erreur ne les gagne, qu'aucun mauvais penchant ne se montre en eux. Leur ignorance n'est point entêtée, leurs désirs ne sont point obstinés; les inclinations au mal sont prévenues ; la nature est justifiée; el tout me prouve que les défauts dont nous l'accusons ne sont point son ouvrage , mais le nôtre.

C'est ainsi que, livrés au penchant de leur cœur sans que rien le déguise ou l'altère, nos enfants ne reçoivent point une forme extérieure et artificielle, mais conservent exactement celle de leur caractère originel ; c'est ainsi que ce caractère se développe journellement à nos yeux sans réserve , et que nous pouvons étudier les mouvements de la nature jusque dans leurs principes les plus secrets. Sûrs de n'être jamais ni grondés ni punis , ils ne savent ni mentir ni se cacher; et, dans tout ce qu'ils disent, soit entre eux , soit à nous, ils laissent voir sans contrainte tout ce qu'ils ont au fond de laine. Libres de babiller entre eux toute la journée, ils ne songent pas même à se gêner un moment devant moi. Je ne les reprends jamais, ni ne les fais taire, ni ne feins de les écouter, et ils diraient les choses du monde les plus blâmables , que je ne ferais pas semblant d'en rien savoir : mais en effet je les écoute avec la plus grande attention sans qu'ils s'en doutent ; je tiens un registre exact de ce qu'ils font et de ce qu'ils disent; ce sont les productions naturelles du fonds qu'il faut cultiver. Un propos vicieux dans leur bouche est une herbe étrangère dont le vent apporta la graine : si je la coupe par une réi)rimande, bientôt elle repous-

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