‹ La nouvelle HéloïseChapitre 24 sur 214 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

incompaliblc ce que la nature a voulu réunir? Le temps est précieux , dites-vous; sachons en jouir tel qu'il est, et gardons-nous par notre impatience d'en troubler le paisible cours. Eh! qu'il passe, et qu'il soit heureux ! Pour profiter d'un étal aimable faut-il en négliger un meilleur, et préférer le repos à la félicité suprême? Ne perd-on pas tout le temps qu'on peut mieux employer? Ah! l'on peut vi\Te mille ans en un quart d'heure , à quoi bon compter tristement les jours qu'on aura vécu?

Tout ce que vous dites du bonheur de notre situation présente est incontestable ; je sens que nous devons être heureux , et pourtant je ne le suis pas. La sagesse a beau parler par votre bouche, la voix de la nature est la plus forte. Le moyen de lui résister, quand elle s'accorde à la voix du cœur ? Hors vous seule, je ne vois rien dans ce séjour terrestre qui soit digne d'occuper mron âme et mes sens : non , sans vous la nature n'est plus rien pour moi ; mais son empire est dans vos yeux, et c'est là qu'elle est invincible. Il n'en est pas ainsi de vous , céleste Julie ; vous vous contentez de charmer nos sens , et n'êtes point en guerre avec les vôtres. Il semble que des passions humaines soient au-dessous d'une àme si sublime ; et comme vous avez la beauté des anges , vous en avez la pureté. 0 pureté que je respecte en murmurant, que ne puisje ou vous rabaisser, ou ra'élever jusqu'à vous ! Mais , non , je ramperai toujours sur la terre , et vous verrai toujours briller dans les cieux. Ah ! soyez heureuse aux dépens de mon repos ; jouissez de toutes vos vertus ; périsse le vil mortel qui tentera jamais d'en souiller une! Soyez heureuse ; je tâcherai d'oublier combien je suis à plaindre, et je tirerai de votre bonheur même la consolation de mes maiLX. Oui , chère amante , il me semble que mon amour est aussi parfait que son adorable objet; tous les désirs enflammés par vos charmes s'éteignent dans l'es perfections de votre âme ; je la vois si paisible, que je n'ose en troubler la tranquillité. Chaque fois que je suis tenté de vous dérober la moindre caresse , si le danger de vous offenser me retient , mon cœur me relient encore plus par la crainte d'altérer une félicité si pure : dans le prix des biens où j'aspire, je ne vois plus que ce qu'ils vous peuvent coûter; et, ne pouvant accorder mon bonheur avec le vôtre , jugez comment j'aime: c'est au mien que j'ai renoncé.

Que d'inexplicables contradictions dans les sentiments que vous m'inspirez ! Je suis à la fois soumis et téméraire , impétueux et re-

tenu ; je ne saurais lever les yeux sur vous sans éprouver des combats en moi-même. Vos regards, voire voix, portent au cœur, avec l'amour, l'attrait touchant de l'innocence; c'est un charme divin qu'on aurait regret d'effacer. Si j'ose former des vœux extrêmes , ce n'est plus qu'en votre absence ; mes désirs , n'osant aller jusqu'à vous, s'adressent à votre image, et c'est sur elle que je me venge du respect que je suis contraint de vous porter.

Cependant je languis et me consume; le feu coule dans mes veines ; rien ne saurait l'éteindre ni le calmer, et Je l'irrite en voulant le contraindre. Je dois être heureux , je le suis , j'en conviens ; je ne me plains point de mon sort ; tel qu'il est, je n'en changerais pas avec les rois de la terre. Cependant un mal réel me tourmente, je cherche vainement à le fuir; je ne voudrais point mourir, et toutefois je me meurs; je voudrais vivre pour vous, et c'est vous qui m'ôtez la vie.

Mon ami , je sens que je m'attache à vous chaque jour davantage; je ne puis plus me séparer de vous; la moindre absence m'est insupportable; et il faut que je vous voie ou que je vous écrive, alin de m'occuper de vous sans cesse.

Ainsi mon amour s'augmente avec le vôtre ; car je connais à présent combien vous m'aimez par la crainte réelle que vous avez de me déplaire ; au lieu que vous n'en aviez d'abord qu'une apparente pour mieux venir à vos fins. Je sais fort bien disthiguer en vous l'empire que le cœur a su prendre , du délire d'une imagination échauffée ; et je vois cent fois plus de passion dans la contrainte où vous êtes que dans vos premiers emportements. Je sais bien aussi que votre état, tout gênant qu'il est , n'est pas sans plaisirs. Il est doux pour un véritable amant de faire des sacrifices qui lui sont tous comptés , et dont aucun n'est perdu dans le cœur de ce qu'il aime. Qui sait même si , connaissant ma sens'bilité, vous n'employez pas pour me séduire une adresse mieux entendue? Mais non, je suis injuste, et vous n'êtes pas capable d'user d'artifice avec moi. Cependant, si je suis sage , je me défierai plus encore de la pitié que de l'amour. Je me sens mille fois plus attendrie par vos respects que par vos transports , et je crains bien

Page 1