PREMIERE PARTIE. ^i
qu'en picnanl le parti le plus homicle , vous n'ayez pris euhn le plus dangereux.
Il faut que je vous dise, dans l'épanchement de mon cœur, une vérité qu'il sent fortement , et dont le votre doit vous convaincre : c'est qu'en dépit de la fortune, des parents, et de nous-mêmes, nos destinées sont à jamais unies , et que nous ne pouvons plus être heureux ou malheureux qu'ensemble. Nos âmes se sont pour ainsi du'e touchées par tous les points , et nous avons partout senti la même cohérence. (Corrigez-moi, mon ami, si j'applique mal vos leçons de physique.) Le sort pourra bien nous séparer, mais non pas nous désunir. Nous n'aurons plus que les mêmes plaisirs et les mêmes peines ; et comnie ces aimants dont vous me parliez , qui ont , dit-on , les mêmes mouvements en différents lieux , nous sentirons les mêmes choses aux deux extrémités du monde.
Défaites- vous donc de l'espoij", si vous l'eûtes jamais, de vous faire un bonheur exclusif, et de l'acheter aux dépens du mien. N'espérez pas pouvoir être heureux si j'étais déshonorée, ni pouvoir d'un œil satisfait contempler mon ignominie et mes larmes. Croyez-moi , mon ami , je connais votre cœur bien mieux que vous ne le connaissez. Un amour si tendre et si vrai doit savoir commander aux désirs; vous en avez trop fait pour achever sans vous perdre, et ne pouvez plus combler mon malheur sans faire le vôtre.
Je voudi'ais que vous pussiez sentir combien il est important pour tous deux que vous vous en remettiez à moi du soin de notre destin commun. Doutez-vous que vous ne me soyez aussi cher que moi-même? et pensez-vous qu'U put exister pour moi quelque félicité que vous ne partageriez pas? Non, mon ami jj'ai les mêmes intérêts que vous, et un peu plus de raison pour les conduire. J'avoue que je suis la plus jeune ; mais n'avez- vous jamais remarqué que si la raison d'ordinaire est plus faible et s'éteint plus tôt chez les femmes, elle est aussi plus tôt formée, comme un frêle tournesol croit et meurt avant un chêne ?Nous nous trouvons dès le premier âge chargées d'un si dangereux dépôt, que le soin de le conserver nous éveille bientôt le jugement ; et c'est un excellent moyen de bien voir les conséquences des choses, que de sentir vivement tous les risques qu'elles nous font courir. Pour moi , plus je m'occupe de notre si;uation, plus je trouve que la raison vous demande ce que je vous demande au nom de lamour. Soyez
donc docile à sa douce voix, et laissez-vous conduire, hclasl par un autre aveugle , mais qui lient au moins un appui.
Je ne sais , mon ami , si nos cœurs auront le bonheur de s'entendre, et si vous partagerez , en lisant cette lettre, la tondre émotion qui l'a dictée ; je ne sais si nous pourrons jamais nous accorder sur la manière de voir comme sur celle de sentir : mais je sais bien que l'avis de celui des deux qui sépare le moins son bonheur du bonheur de l'autre, est l'avis qu'il faut préférer.