‹ La nouvelle HéloïseChapitre 8 sur 214 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Vous retranchez en public l'innocente familiarih dont j'eus l,i folie de me plaindre ; mais vous n'en êtes que plu^ sévère dans le particulier; et votre ingénieuse rigueur s'exerce également par votre complaisance et par vos refus.

Que ne pouvcz-vous connaître combien cette froideur m'est cruelle ! vous me trouveriez trop puni. Avec quelle ardeur ne voudrais je pas revenir sur le passé , et faire que vous n'eussiez point vu cette fatale lettre ! Non, dans la crainte de vous offenser encore, je n'écrirais point celle-ci , si je n'eusse écrit la première ; et je ne veux pas redoubler ma faute, mais la réparer. Faut-il , pour vous apaiser, dire que je m'abusais moi-même? faut-il protester que c« n'était pas de l'amour que j'avais pour vous?... Moi, je prononcerais cet odieux paijure ! Le vil mensonge est-il digne d'un coeur où vous régnez? Ah 1 que je sois malheureux , s'il faut l'être : pour avoir été téméraire je ne serai ni menteur ni lâche , et le crime que mon cœur a commis , ma plume ne peut le désavouer.

Je sens d'avance le poids de votre indignation, et j'en attends les derniers effets comme une grâce que vous me devez, au défaut de toute autre ; car le feu qui me consume mérite d'être puni , mais non méprisé. Par pitié , ne m'abandonnez pas à moi-même ; daignez au moins disposer démon sort; dites quelle est votre volonté. Quoi que vous puissiez me prescrire , je ne saurai qu'obéir. M'imposez-vous un silence étemel? je saurai me contraindre à le garder. Me bannissez-vous de votre présence ? je jure que vous ne me verrez plus. M'ordonnez -vous de mourir ? ah ! ce ne sera pas le plus difficile. Il n'y a point d'ordre auquel je ne souscrive , hors celui de ne vous plus aimer : encore obéirais-je en cela même, s'il m'était possible.

Cent fois le jour je suis tenté d« h» jeter à vos pieds, de les arroser de mes pleurs , d'y obtenir la mort ou mon pardon ; toujours un effroi mortel glace mon courage; mes genoux tremblent et n'osent fléchir ; la parole expire sur mes lèvres ; et mon âme ne trouve aucune assurance contre la frayeur de vous irriter.

Est-il au monde un état plus affreux que le mien ? Mon coeur sent trop combien il est coupable, et ne saurait cesser de l'être;. le crime et le remords l'agitent de concert ; et, sans savoir quel sera mon destin, je flotte dans un doute insupportable , entre l'espoir de la clémence et la crainte du châtiment. Mais non, je n'espère rien ; je n'ai droit de rien espérer. La seule

grâce que j'attends de vous est de hâter mon supplice. Contentez une juste vengeance. Est-ce être assez malheureux que de me voir réduit à la solliciter moi-même ? Punissez-moi, vous le devez ; mais si vous n'êtes impitoyable, quittez cet air froid et mcconlcnt qui me met au désespoir : quand on envoie un coupable à la mort , on ne lui montre plus de colère.

m. — A JCLIE.

Ne vous impatientez pas, mademoiselle; voici la dernière importunité que vous recevrez de moi.

Quand je commençai de vous aimer, que j'étais loin de voir fous les maux que je m'apprêtais! Je ne sentis d'abord que celui d'un amour sans espoir, que la raison peut vaincre à force do temps ; j'en connus ensuite un plus grand dans la douleur de vous déplaire; et maintenant j'éprouve le plus cruel de tous dans le sentiment de vos propres peines. 0 Julie! je le vois avec amertume, mes plaintes troublent votre repos ; vous gardez un silence invincible : mais tout décèle à mon coeur attentif vos agitations secrètes. Vos yeux deviennent sombres, rêveurs, fixés en terre ; quelques regards égarés s'échappent sur moi : vos vives couleurs se fanent ; une pâleur étrangère couvre vos joues; la gaieté vous abandonne ; une tristesse mortelle vous accable; et il n'y a que l'inaltérable douceur de votre âme qui vous préserve d'un peu d'humeur.

Soit sensibilité , soit dédain, soit pitié pour mes souffrances, vous en êtes affectée, je le vois ; je crains de contribuer aux vôtres, et cette crainte m'afflige beaucoup plus que l'espoir qui devrait en naître ne peut me flatter ; car ou je me trompe moi-même, ou votre bonheur m'est plus cher que le mien.

Cependant , en revenant à mon tour sur moi , je commence à connaître combien j'avais mal jugé de mon propre cœur, et je vois trop tard que ce que j'avais d'abord pris pour un délire passager fera le destin de ma vie. C'est le progrès de votre tristesse qui m'a fait sentir celai de mon mal. Jamais, non jamais le feu do vos yeux, l'éclat de votre teint , les charmes de votre esprit, toutes les grâces de votre ancienne gaieté , n'eussent produit un effet semblable à celui de votre abattement. N'en douiez pas , divine Julie , si vous pouviez voir quel embrasement ces huit jours de langueur ont allumé dans mon àme, vous gémiriez vous-même des maux

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