SCÈNE IV LOUISE, JEANNE, ANTOINETTE, ALBERT
ANTOINETTE, à la vue d'Albert, poussant un cri de joie.
^Monsieur le docteur !... (// lui tend la main, qu elle prend dans les deux siennes.)
ALBF.lîT
Ma petite Antoinette!... A la bonne heure !... Elle est exacte !... [Regardant ^a femme. A Antoinette.) On vous a fait entrer ici ?
LOUISE, ai'cc embarras.
Oui, je...
ALBERT, froidement.
Bien! bien !... [Serrant la main de sa belle-sœur.) Bonjour, Jeanne.
JEANNE
Albert, deux mots, s'il vous plaît.
ALBERT
Parfaitement. [Louise et Antoinette se retirent, sur un regard d'Albert, et causent à l'écart.) Alors .•*,..
JEANNE
Vous savez ce qu'on dit ?
ALBERT
Mon fameux crime !... Est-ce pour me demander si je l'ai réellement commis?... Rien de plus vrai.
Vous voyez, [Montrant Antoinette et sa femme. 6e pelit espionnage pouvait être évité.
JEANNE
N'allez pas reprocher aux vôtres leur anxiété !... Celle enfant s'est annoncée comme sortant de votro service... Nous avons été effrayées... La laisse:' répondre aux questions des domestiques...
ALBERT, souriant.
Aux vôtres^ qu'a-t-elle répondu ?...
JEANNE
Qu'elle vous vénère !... Quant à la vérité, je n'avais besoin ni d'elle ni de vous pour en être instruite... Nous avons vu le préfet de police, et je vous apporte des renseignements bons à noter.
ALBERT
Mes notes sont prises... Je viens de rencontrer votre mari à la porte du directeur de l'hôpital... Paul est vraiment bien pour moi dans cette affaire... Du reste, je me défiais, et, dès hier matin, j'élaiii allé prier un de mes amis de prendre chez lui certains papiers, dangereux à garder ici... Il viendra les chercher avant midi. C'est Maurice Cormier, vous savez, ce jeune homme avec lequel j'ai publié un travail sur l'hypnotisme.
JEANNE
Je le connais... [Souriant.) Il a une qualité, c'est la discrétion; car une personne qui lui a parlé de vous hier dans la journée, ne s'est pas doutée que vous l'aviez vu dans la matinée.
ALBEliT
Quelle personne ?
JEANNI-
C'est insignifiant... Alors, dites, tout s'arrangera?
ALBERT
Oui, j'ai les meilleures assurances.
JEANNE
Ainsi vous êtes tranquille ?
ALBERT
Complètement.
JEANNE
Et votre conscience ?
ALBERT
Elle et moi ne faisons qu'un.
JEANNE
Tant pis pour elle !
ALBERT, montrant Antoinette.
Chère atnie, voyez cette enfant. Elle est phtisique jusqu'à la moelle des os, et n'ira pas jusqu'à l'automne... Supposez que je lui aie inoculé un mal épouvantable, toujours mortel, supposez que, grâce à cela, j'arrive à préserver des mères de famille, des personnes robustes et utiles... ou plutôt ne supposez pas : c'est fait!.,. Franchement, suis-je bien coupable d'étudier dans ce pauvre petit corps, condamné à une dissolution prochaine, le secret qui va sauver des générations entières ?
JEAXXE
Ce pauvre peut corps semble encore vivace... Il peut résister... se guérir... et alors...
ALBERT
Vous ne savez ce que vous dites... Je connaismon métier, n'est-ce pas?... Irrévocablement perdue 1...
JEAXXE
Mais vous n'êtes pas infaillible!... Vous parlez comme un dieu !,.. Imaginez que cette fille guérite de sa maladie de poitrine, et reste avec une horrible plaie, fatalement mortelle, infligée par vous?
ALCEUT
Je n'aurais plus qu'à me casser la tète.
JEAXXE
Albert !... Est-ce qu'on dit ces choses-là?...
ALBERT
On les fait!... Si j'avais tué cette petite!... L'être le plus exquis!... en qui tout est bonté, piété, tendresse !... Elle a pour moi un véritable culte, mais si loin des passions vulgaires ! Elle m'adore parce qu'elle se figure que je sers les desseins delà Providence en somagëaat des maux. L'admiration qui fait étinceler ses yeux dès que je parais, est peut-être la plus glorieuse récompense qu'il m'ait été donné de connaître. Et vous osez supposer qu'à la légère je risquerais d'éteindre cette flamme ! Hélas, je sais d'avance, à une heure près, la date où elle doit cesser de luire.
JEANNE
Vous avez dans vos propres lumières une confiance vraiment inouïe ! ^«-'v-'""*-'*
ALBIIIiT
J'ai foi dans mon oreille qui saisit le souffle d'un poumon caverneux, j'ai foi dans mon œil qui dislingue un bacille sous le microscope, j'ai foi dans mon toucher qui jDerçoit la détenle d'une artère, j'ai foi...
JEANNE
Vous avez de la foi, mon cher Albert, pour uns armée de charbonniers... Je ne vous savais pas si crédule. . Avant de m'en aller, encore un petit conseil... Louise, quoique bieh fâchée, ne songe pas à s'éloigH^r de vous... Il est possible qu'il lui échappe des expressions un peu vives... Ne les relevez pas... et je réponds de tout. Restons une famille unie.
ALBERT
Allons, Jeanne, vous êtes une bonne femme ! (// lui serre la main.)
JEANNE
Au revoir. [Jeanne rejoint Louise, et toutes deux se disposent à sortir ensemble.)
ALBERT
Non, Louise, ne t'en va pas.
JEANNE
Je vous laisse. (/Sl/e sort.)