Cf, Minor. Tieck, pp
Comme on le voit, la définition de Gœthe, adoptée depuis par la majorité des théoriciens sous une forme à peu près identique (sauf une variante insignifiante) contient les éléments essentiels de la Nouvelle proprement dite.
Elle pose les divers problèmes que soulève ce genre littéraire : importance spécifique du sujet, action, caractères, relations entre ces différentes parties. L'événement inouï, qui forme le cœur du sujet, concourt à l’action avec les caractères; force l'individu à prendre position, à revendiquer les droits de sa personnalité ou à s’ineliner devant des lois dont la force parfois lui échappe. Dans ce duel que constitue la Nouvelle, le poète ne prend point part directement à la lutte, mais qu’il le veuille ou non, il aperçoit l'événement et ses conséquences au travers de la conception qu'il a du monde. Les faits et gestes de la Nouvelle recèlent l'idée et les sentiments du poète.
L'événement inouï contient en outre, au point de vue de la création poétique, le germe de la Nouvelle. Le poète se sent altiré par ce sujet, dont il a l'intuition et comme le désir. La composition enfin, le style est déterminé par «l'événement » qui donne à la Nouvelle son originalité, son accent, sa couleur, son effet pittoresque et poétique.
Cette unerhœrte Begebenheit apparaît donc génératrice de la Nouvelle entière; la technique interne et externe du
genre, — Lel qu’on le trouve réalisé en Allemagne dans
les œuvres maîtresses de la Nouvelle individualiste, — en découle naturellement, logiquement.
Les études de Frédéric Schlegel, de Tieck surtout, nous présentent des impressions souvent séduisantes, spécieuses quelquefois. Celles de MM. Heyse et Spielhagen semblent d'ingénieuses dissertations qui développent, parfois avec pénétration, le canevas fourni magistralement par Gœthe. En étudiant le détail de la Nouvelle nous aurons occasion de contrôler les remarques de ces différents écrivains. L'agrément de leur broderie ne saurait faire oublier que Gœthe a dit l'essentiel. Le mot souvent cité de M. Heyse sur la « starke Silhouette » de la Nouvelle, n’est, somme
toute, qu'une métaphore pittoresque de l'aperçu gœæthéen.
Dans le chapitre suivant nous considérerons le sujet d'un certain nombre de nouvelles qui font désormais partie dela littérature consacrée, classique, de l'Allemagne; elles serviront de base à notre étude. On ne pourrait cependant affirmer qu'elles présentent d'une façon complète les catégories de thèmes autour desquels puissent se grouper les ouvrages appelés communément nouvelles. Les thèmes du drame, du roman se laissent à la rigueur réduire à un certain nombre de types ; ceux de la Nouvelle semblent trop originaux pour se prêter à cette systématisation. On ne peut guère construire une nouvelle a priori, abstraitement, en partant d’une idée, comme Hugo faisait Lucrèce Borgia ou Marie Tudor. La Nouvelle est provo-
quée par la réalité, la vue d'une situation, un fait divers, une phrase entendue, une anecdote, La classification des nouvelles risquerait d’être artificielle en ne mettant sous rubriques que ce qui frappe d’abord, l'aspect extérieur, et non ce qui constitue la valeur propre de l’œuvre littéraire.
Le mot allemand « novellistisch » signifie généralement dans la langue courante : qui offre l'intérêt d’une anecdote attrayante (1). Aussi l’emploie-t-on fréquemment pour désigner des faits ou des récits dans des œuvres autres que des nouvelles. Sil'on peut donc se poser la question : Qu'y a-t-il de « nouvellistique » dans une autobiographie, un roman, voire un drame, ne pourrait-on aussi se demander : Quelle est la Nouvelle dans la Nouvelle ?
Partagera-t-on l'opinion de M. Heyse qui reconnait l'excellence d'un motif de nouvelle à ce qu'on peut le
1. Trois exemples: 1° R, M. Werner, note dans: Hebbel, Briefwechsel, I, p. 246: « Die zwei Bænde mit novellistisch gehaltenen Érinnerungen [ouvrage de Mue Schoppe] erschienen 1838. » Dans ce sens on dirait en français que Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie a un intérêt anecdotique. 2° Treitschke dit à propos d'Entre Ciel et Terre: Cette histoire est: « novellistisch spannend», d'un intérêt palpitant. 3° Compte rendu réclame pour un roman de A. K. Green : « Ce roman policier de la nouvelliste américaine bien connue est une œuvre d’une composition grandiose, d’une très fine caractéristique et extrêmement passionnante. L'ensemble est au point de vue « psychologique » et « nouvellistique » brillamment exécuté. »
résumer en quelques lignes, comme dans les en-têtes des vieux conteurs ilaliens ? On se verrait alors obligé, pour quelques-uns des chefs-d’œuvre du genre, de conclure à la médiocrité des thèmes. En admettant que ce critérium ne s'applique pas aux ouvrages français, à Colomba par exemple ou à Un Cœur simple, faudrait-il pousser le paradoxe jusqu’à proclamer que telle œuvre de Gœthe, Kleist, Stifter, Mœrike, Ludwig, demeure une excellente nouvelle nonobstant le motif médiocre? Sans doute, on indiquera assez aisément en peu de lignes, et même en quelques mots, le sujet de la plupart des nouvelles ; mais cet énoncé ne saurait en dessiner rapidement la silhouette. On peut suivre l’exemple de Gottfried Keller qui intitula un de ses récits : « L’habit fait le moine » ; et il semble bien qu'on donnerait sans trop de peine un titre aphoristique, non seulement aux nouvelles didactiques de Tieck (par exemple : L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu), mais, peu s’en faut, à toutes les nouvelles, mème à celle dont le sujet est si répandu et que M. Heyse prend pour type. Il en dit ainsi le thème:
Federigo degli Alberighi aime sans retour. En l’honneur de sa dame il dépense tous ses biens; il ne garde qu’un faucon. La dame vient, par hasard, en sa maison. Il n’a rien pour lui faire chère, et lui sert son faucon. Apprenant ce sacrifice la dame change soudain de sentiment, et récom-
pense l’amour de celui à qui elle donne sa main et ses
richesses (1).
1. Introduction au Vovellenschatz, p. XIX. Boccace, 5° Journée,
IXe nouvelle.
La maxime de Hebbel : « Wirf weg, damit du nicht verlierst, » ne pourrait-elle servir de titre à ce récit? De tels titres, pour abstraits qu'ils soient, enferment une épigramme. Formés d’une antithèse, d’un contraste, ils prétendent en remontrer à la Sagesse des Nations. Ce seraient donc d’excellents titres de nouvelles. Mais la forme d'apparence axiomatique ne leur donne-t-elle pas une extension plus vaste, une portée qui ne reste plus seulement individuelle; ne crée-t-elle pas enfin ces types, ces catégories qui semblent contredire le principe générateur de la Nouvelle? Le titre : Bienheureux les pauvres d'esprit, le royaume des cieux est à eux, conviendraitet au Pauvre Ménétrier de Grillparzer et à Un Cœur simple de Flaubert.
Mais il n'y a pas là de contradiction foncière avec le caractère donné au genre par l'événement inouï ; car, s’il se rencontre des nouvelles que l'on pourrait qualifier de nouvelles-maximes, c’est qu’elles sont comme les sentences de la Rochefoucauld : des épigrammes; et l’on ne voit point qu'il y ait des nouvelles-proverbes. Les nouvelles se désintéressent, en général, de l’humanité moyenne ; leurs personnages, déchainés ou résignés, apparaissent comme en dehors de l’humanité courante; ils vivent audessus ou au dessous-d’elle, et ce n’est pas toujours les humbles qui sont au-dessous d'elle, ni les orgueilleux qui sont au-dessus, mais plutôt l’inverse, par un contraste bien « nouvellistique ». Comme on le voit, cette question touchant la portée générale ou restreinte de la Nouvelle forcerait à prendre position dans le problème de la distinction des genres et des styles.
Que la Nouvelle, contingente et fragmentaire, contienne
parfois un sens profond et souvent éthique, c’est sa réhabilitation; c’est la victoire de la psychologie sur la pure curiosité, ou, plus exactement, c’est la curiosité devenue psychologie humaine (1),
En face de l’événement singulier qui pique leur attention, les lecteurs ne se demandent pas seulement pourquoi il est singulier, mais comment il a pu arriver ainsi et pour quelles raisons il semble qu’il n’ait pu se produire aulrement ni entraîner d’autres conséquences.
La curiosité de fait se transforme en curiosité plus profonde. Ne pouvant comprendre la nature dans son ensemble, le lecteur cherche du moins à connaitre le principe de ce fait qui le frappera d’autant plus, qu'il sera exceptionnel. C’est ce que Gœthe exprimait lorsqu'il écrivait : « Nous appelons Begebenheiten ces événements surprenants et complexes qui secouent l’homme mème le plus brut, excitent son attention, et qui, une fois passés, animent en lui le désir d'apprendre quelle en pourrait bien être la cause » (2).
Que la Nouvelle ne suscite pas d'application générale, ne
1. Ceux qui, dans le Décaméron, l'Heptaméron, l'Hexaméron de Rosenhain, dans les £ntreliens d’'Emigrés allemands écoutent et parfois commentent les récits, sont des gens de haute culture morale ; leur curiosité ne s'arrête pas au seul sujet.
2. Gœthe. Geschichte der Farbenlehre, 1. Abtheilung. Nachtrag, alinéa 4,
Bastier 2
fournisse point de loi, cela va sans dire, mais si elle est vraie, sielle est ouvrage de vrai poète, elle provoquera un retentissement dans l'âme du lecteur; selon le mot de Hebbel, elle recèlera, comme toute création vraiment artistique, quelque chose d'infini (1); elle déchilfrera, mais l'opération laissera toujours un reste indéchiffrable. Partant du concret, jamais de l'abstrait, la Nouvelle ne saurait être allégorique, mais elle revêtira chez les maîtres une valeur symbolique. La signification individuelle s’y doublera d’une signification plus riche, plus grave et plus humaine. La Nouvelle aura un sujet; comme le disait Gutzkow, elle ne sera que le sujet; mais ce sujet présentera l'image visible, frappanie, la projection de ce qu'aura aperçu, senti, éprouvé, par une intuition ardente, le génie. Au delà de ces Begebenheiten dont parlait Gœthe, et qui stupéfient le vulgaire, ily a la Nature infinie dont elles pe sont que l’une des manifestations.
Le mot en apparence paradoxal de Tieck (2)sur le poème lyrique : « Pourquoi le contenu [sujet] d’un poème en serait-il le contenu [l’essence|?» ne contredit point celui de xutzkow, et pourrait s'appliquer au genre qui nous occupe.
On trouve bien des nouvelles où le sujet est tout, el
1. Tagebuch, n° 1057 ; 3. [V. 1838. « Die hœchste Wirkung der Kunst trifft nur dann ein, wenn sie nicht fertig wird; ein Geheimnis muss immer übrig bleiben und læge das Geheimnis auch nur in der dunkeln Kraft des entziffernden Worts... Aber auch in der Novelle und Erzæhlung finde ich zu viel Licht bedenklich... »
2, Tieck, t. XVI, p. 333, Franz Sternbald's Wanderungen ; livre IV, chap. I. Berlin, 1843.
qui n’offrent pour ainsi dire qu'une essence rudimentaire. Coupe faite par un Préparateur dans le tissu d’une plante ou d’un muscle, elles n’ont qu'une surface ; et pour que les détails en apparaissent à l'œil faible de l’homme, on trempe cette coupe dans une matière colorante. Pour d’autres nouvelles, les deux « contenus » apparaissent sensiblement égaux, mais les plus belles, sans doute, demeurent celles où le contenu « idéal » prête au sujet concret, une valeur d'autant plus forte qu’il le transfigure, l'anime d’une vie, d'un feu, d’une lumière internes. Gœthe voyait le progrès du roman et du drame (1) dans ce fait qu’ils s’émancipent davantage de l'effet produit par le sujet. La Nouvelle, semble-t-il, ne saurait rejeter toute entrave sans s’annihiler, mais le but où elle peut tendre, c’est de substituer à une technique externe une technique interne. Le savant qui observe la coupe y perçoit des concordances, des rapports, y découvre une portée à laquelle son aide ne songeait même pas.
On pourrait traiter un sujet de Nouvelle dans d’autres formes littéraires ; et ce cas se produisit souvent (2). Mais seulement par Ja vision poétique du nouvelliste, ce sujet
1. Années d'apprentissage de W. Meister, livre IL, chap. III. Cf. Riemann, p. 180.
2. Cf. Rudolf Anschütz. Boccacios Novelle vom Falken und thre Verbreitung in der Lilleratur.Erlanger Beitræge zur englischen Philologie und vergleichenden Literaturgeschichte herausgegeben von Hermann Varnhagen, XIII. Heft, 1892.— Emil Lorenz: Die Kastellanin von Vergi in der Literatur Frankreichs, Italiens, der Niederlande, Englands und Deutschlands...und einem Anhange: « Die Kastellanin von Couci » Sage als « Gabrielle de Vergi.» legende. Halle, 1909,
revèt ses lumières, ses ombres, ses contrastes. Le sujet, matière plus ou moins formée, plus ou moins informe,un homme de lettres peut le façonner, mais, seul, un poète créera de la vie, parce que la Nouvelle sera pour lui la forme nécessaire où s’épancheront certains secrets de sa pensée, de son âme, oùse reflèteront certains aspects de son génie. Gi la Nouvelle réalise toute sa puissance, ce n'est point seulement parce qu’elle aura une silhouette marquée, — un habile dessinateur suffit à cela, — mais parce qu'elle sera expressive, parce qu'elle sera l'expression d'un poète, et qu’on y discernera un accent nouveau.
Si quelques maîtres réussirent à transformer ce petit genre en un genre qui a sa grandeur, el qui s’enorgueillit de ses classiques, ce n’est point qu’ils se conformèrent à certaines règles, ou mirent des intentions, des tendances dans leurs ouvrages ; c’est parce qu'ils possédaient cette véritable originalité créatrice dont Poussin, à propos de la peinture, donnait une si parfaite définition : « La nouveauté dans la peinture ne consiste pas dans un sujel qu'on n’a pas encore vu ou représenté, mais dans la bonne et nouvelle disposition de l'expression ; un sujet, de commun et rabattu qu'il était, devient nouveau et singulier. Inventer dans un art, c'est penser dans cet art, c'est découvrir
des harmonies propres à cet art (1). »
1. Cité par André Michel. Notes sur l'Art moderne, p. 159. Paris, 1896.
Cette harmonie, ces harmonies nécessaires à tout art, les nouvellistes n’y atteignent pas si aisément qu’il pourrait sembler. De ce que nombre d’entre eux content d’un style uni, on en conclut que le genre comporte peu de difficultés. L'on ne remarque point assez que les plus parfaites nouvelles — même si elles paraissent coulées d’un seul jet — sont composées, formées de toute une variété de contrastes, d'antithèses, de dissonances et d'oppositions. Sans doute, l'événement inouï donne à la Nouvelle une forte unité d'action, mais les héros »Précisément parce que cette action est très tendue, risquent d’être entraînés par le courant et de ne sembler plus assez libres d'agir. Il faut une sorte de pondéralion entre l'événement et les çaractères. D'autre part, le sujet, singulier Par définition, conduira assez facilement à des exagérations; les problèmes, souvent très spéciaux, mèneront parfois à la casuistique et à la préciosité. L'écrivain devra choisir avec un discernement délicat les traits caractéristiques, car si un roman à la rigueur peut présenter des parties intermédiaires ternes et grises, la Nouvelle ne supporte pas la médiocrité du détail. Les nouvellistes de second ordre ne valent d’ordinaire que par le détail. Quant à ceux qui se consacrent à la Nouvelle, comme à un « genre facile », ils commettent une erreur qui leur est, heureusement, funeste. Une nouvelle plate donne l'impression de la parfaite nullité, ce que ne fait pas un roman médiocre.
Étonner le lecteur et en même temps lui faire sentir les raisons de son étonnement, piquer sa curiosité, etne la contenter qu’en partie, tout cela exige de la part de l’auteur un art des contrastes difficile à acquérir. Antithèse encore,
70 CHAPITRE Il
cette opposition entre le sujet qui contient si souvent quelque chose d'insurrectionnel, de romantique, et le style qui ressortit au réalisme classique. Un des éléments essentiels de la Nouvelle — et que Gœæthe notait, ainsi que nous le voyions, — c’est qu’elle s’est passée, — l’auteur la donne pour vraie, — et qu'elle est passée, historique, définitivement révolue. Aussi la Nouvelle revêtirat-elle un style d'autant plus objectif, — un style de chronique, — que l'événement inouï en sera plus singulier; et cela pour que lestyle historique d’abord concoure à la crédibilité de l'événement, et, ensuite, enlève à cet événement qui a puse produire, mais qui est achevé et bien mort, toute son apparence agressive. La naïveté réaliste du style historique doit atténuer le eri de révolte romantique (4). Le lecteur pourra se dire : Ceci est arrivé, mais il y a prescriplion; notre époque ne court plus ce danger. Si, en lisant, ilse sent transporté dans une époque ancienne, le sujet lui semble avoir une valeur documentaire, historique. Le lecteur, trompé par le style du nouvelliste n’a pas, comme un Gœthe, songé que tel ou tel problème,peut-ètre, se pose encore aujourd'hui et que, le cas échéant, l’on pui-
serait dans celte nouvelle de dangereux arguments (2).