CI. O. Ludwig. VI, p. 48. Chronikalische Erzæhlung
9, Cf, Hebbel. Tagebuch, n° 720; 13. IV. 1837. Gœthe sagt mit Bezug auf den Michael Kohlhaas, solche Fælle müsse man nicht im Weltlauf geltend machen. Das ist wahr, insofern man daraus keine Schlüsse zum Nachtheil des Allgemeinen ziehen darf. Doch scheint mir, der Dichter muss eben auf Ausnahmen der Art seine Aufmerksamkeit richten, um zu zeigen, dass sie so gut aus dem Menschlichsten entspringen, wie die Dutzend-Exempel.
Nous aurons souvent l’occasion de revenir sur les principes émis par Gœthe dans cette définition qui enferme en raccourci à peu près tous les problèmes que peut offrir La Nouvelle allemande. L'étude d’un genre littéraire, même secondaire, touche à des questions adjacentes que l’on ne saurait passer sous silence. La Nouvelle incite d'autant plus à ces incursions sur les terres voisines, qu’elle n’apparaît plus comme un produit original. Elle est un composé, une œuvre mixte, qui fit sa substance d’éléments empruntés à d’autres espèces littéraires. Sans doute, depuis la Renaissance, elle conserva son nom, qui authentique sa naissance. Elle garde dans sa physionomie ce trait par quoi elle ressemble à ses ascendants ; mais il en va d’elle comme de ces races qui se fortifièrent et s’agrandirent par d’heureux croisements. Le sang s’en est renouvelé.
En Espagne et en France, la Nouvelle conserve davantage, semble-t-il, le type primitif. Elle s’y allia, comme on fait entre membres d’une même famille, sans qu’il y eût résistance apparente de part et d’autre. Mais sous l’influence du climat et des siècles, la Nouvelle, cependant, évolua. Les conteurs allemands, sans peut-être sentir que jamais ils ne pourraient se soumettre de bonne foi aux exigences de l’étrangère, préférèrent lui faire violence.
Et qu’est-il résulté, grâce aux chefs-d'œuvre et français etallemands de ce genre littéraire ? C’est qu’on peut aujour d’hui appliquer à la Nouvelle cette épigraphe que les
72 CHAPITRE Il
grammairiens inscrivaient en tête des rudiments d’autrefois : « Plus habet in recessu quam fronte promittit », ou, pour choisir en l'honneur de la Nouvelle allemande, une comparaison germanique, employée par Hebbel à propos d’une œuvre que nous considérerons plus loin, disons que la Nouvelle a, depuis sa naissance, franchi bien des étapes, puisqu'elle peut porter la pensée, et : « d’un grain
de sénevé faire surgir un monde. » (1)
1. Hebbel. Briefwechsel, VIIL, p. 66, 20. II. 1858. « Auch eine Novelle habe ich von Ihnen gelesen : Mozart auf seiner Reise nach Prag, welche mir die eigentliche Aufgabe dieses Kunst-Genres in sofern grade zu lœæsen schien, indem sie aus einem Senfkorn eine Welt hervorgehen und sich lieblich entfalten læsst. »
Le sujet de la Nouvelle
Examinons maintenant, en le confrontant avec la définition unique et classique du genre, le sujet de ces nouvelles tenues par la critique et le public allemands pour les créations les plus parfaites de cette forme littéraire. Une telle étude nous permettra peut-être de constater si ces « matières » diverses enferment un mème principe générateur, et si les différents éléments implicitement notés par Gœthe dans sa définition empirique se trouvent dans ces œuvres. Nous chercherons à nous rendre compte de la façon dont ils se combinent, et comment, de l’importance attribuée par chacun des poètes à tel ou tel de ces éléments, naît l'originalité spécifique du sujet.
Le Procurateur, histoire que conte l’un des interlocuteurs dans les Entretiens d'Emigrés allemands, par Gœthe, vingt-neuf pages (1).
Autrefois, à Gênes, un marchand, après de nombreux voyages aux Échelles du Levant, se décida sur le tard à prendre femme; ses richesses, ainsi, trouveront un emploi; il fondera une famille: son existence ne sera pas seulement viagère. Mais la nostalgie de la vie active, des voyages, se glisse peu à peu au milieu du bonheur paisible qu’il avait trouvé dans le mariage. Bientôt ilne peut plus résister, sous peine de maladie grave et de mort, aux sommations de son tempérament énergique. Avant d’entreprendre un nouveau voyage d'affaires il demande à sa jeune et belle femme de lui faire une promesse: Si, en son absence, elle ne peut résister aux tentations de instinct et de la volupté,que du moins celui qu’elle choisira soit un honnête homme, et secret. Quelques semaines s’écoulent et la jeune femme qui n’avait pu répondre que par des larmes à la singulière proposition de son mari, s'aperçoit qu'il prophétisait vrai. Celui qu’elle distingue, un procurateur, passe pour un des plus sages jeunes hommes de la ville. Il feint de condescendre à l'amour que lui propose la femme du marchand, mais à la suite d’un grave danger auquel il a échappé, il a fait vœu, lui dit-il, de s'abstenir pendant un certain temps de tous plaisirs corporels. Si la jeune femme veut assumer sa part des pénitences qu'il s’est imposées, ils pourront d'autant plus tôt se donner aux joies de l’amour, Elle consent; mais les jeûnes affaiblissent son corps et ses désirs ; presque mourante de faiblesse, elle s’aperçoit du piège que le sage procurateur lui avait tendu. L'instinct est vaincu. Elle reprend conscience de son être moral, dont elle avait abdiqué la gouverne,
1. Pour chacune des nouvelles étudiées ici nous indiquons, d'après le nombre de
mots, la longueur qu'elle aurait en français dans l'in-12 ordinaire, format par exemple des Nouvelles de Mérimée,
Que le sujet de cette nouvelle soit singulier, cela appert du seul énoncé, et peut se passer de démonstration.
Mais si nous nous demandons, quel est, dans ce récit, le fait ou l'événement inouï ; l'élément proprement « nouvellistique, » il sera bon, avant de répondre à cette question, d’en poser une autre, à savoir : Quel est, dans cette histoire, le fait-divers, ce fait-divers inclus dans toute nouvelle ? Qu'est-ce qui piquerait en celte aventure la curiosité de la foule, ou, si l’on veut, des lecteurs d'un journal à fort tirage ?
Est-ce le conseil, à la fois désintéressé et intéressé, du mari ? Si immoral qu’il soit en principe, ou paraisse être dans la nouvelle, on ne peut dire qu’un tel acte de complaisance soit inouï, et sans exemple. L'histoire relate maint cas semblable. La littérature, romanesque ou dramatique, présente — au moyen-âge el même dans certains ouvrages antiques — de ces maris qui prévoient le danger et cherchent du moins à sauver les apparences. Chez ces débonnaires immoraux la clairvoyance s’allie à la faiblesse. Ils tolèrent ce qu'ils se sentent incapables d'empêcher. Parfois aussi, — dans plus d’un ouvrage du Théâtre-Libre, par exemple, — on voil apparaître un type de mari, dont la complaisance attristée trahit simplement une vision radicalement pessimiste du monde et des hommes. Qu’on le trouve dans la farce classique ou dans le drame naturaliste, un tel individu apparaît donc comme un type, et ne semble pas singulier.
La femme qui veut mettre à exécution, consciencieu-
sement, le conseil du mari prévoyant, et n'arrive pas à
ses fins, ne récolterait auprès de la masse des lecteurs qu'un sourire d’indulgent dédain,
Pour la majeure partie du public le fait divers ne seraitil point plutôt la chasteté de ce procurateur, qui ne répond pas aux avances de cette Putiphar génoise? Le titre de la vieille nouvelle française faisait du sage Nicaise le héros, que la masse des lecteurs baptiserait volontiers : Nicodème.
Ou bien le fait divers, est-ce le stratagème du procurateur purgeant, par jeünes et labeurs, les inclinations sensuelles de la jeune femme ?
Ces trois éléments du récit apparaissent bien comme des faits divers ; ils pourraient même fournir des thèmes de comédie, et cependant, ils ne contiennent, ni l’un ni l’autre, le véritable « motif » inouï de la nouvelle,
L'inouï de la nouvelle de Gœthe, c’est la métamorphose de la jeune femme, et ce revirement semble d'autant plus < nouvellistique », qu’il forme pour ainsi dire tout un foyer de contrastes.
Le moi vaine l'instinct de la femme. Son moi triomphe de l’inconscience de sa vie passée, Mais l’on ne trouve point là une victoire transcendante de l'esprit sur la matière. Ses sens sont d’abord matés par ses sens, le désir par le jeûne, et seulement alors, après ce premier duel entre pairs, l'esprit se dégage ; la jeune femme aperçoit sa nudité morale ; elle pourra désormais vouloir, parce que ses yeux sont dessillés. Elle n’était point criminelle, elle était ignorante. Elle verra, parce qu’elle ne peut plus
ne pas voir.
Dans ses rapports avec les deux personnages du mari
et du procurateur l'héroïne présente des contrastes qui ne semblent ni moins frappants, ni moins curieux. Ses larmes voulaient assurer à son époux qu’elle resterait fidèle, et elle ne l’a pas été, puisqu'elle agit comme si elle lui avait fait la promesse demandée. Et cependant l’infidélité ne mène pas au dénouement que prévoyait lemari. Sa femme s’est-elle donc montrée plus forte que lui? Ou aucontraire, le mari prévoyait-il ce dénouement? Si l’amant élu est vraiment sage, honnète homme, il ne se fera point l’instrument d’une volonté étrangère ; il s’élèvera au-dessus des laideurs de l’adultère.
Quant au procurateur, sort-il effectivement vainqueur de cette lutte ? Réduire une femme par la famine, semble un moyen tout provisoire, concret. La jeune femme, au dénouement, ne peut, intérieurement, s’empècher de mépriser le remède empirique qu'il lui avait prescrit. La reconnaissance qu’elle exprime à celui qui l’humilia, qui joua avec elle, qui s’est joué d'elle, est-elle, peut-elle être sincère ?
Fait divers, événement inouï, matière brute et travaillée, ces deux éléments de la Nouvelle sont donc bien représentés dans Ze Procurateur. Trouve-t-on dans le récit de Gœthe ces phénomènes de suggestion, d'hypnotisme qu’au chapitre précédent nous relevions parmi les caractères presque constants de la Nouvelle ?
Il semble bien que l’on puisse répondre affirmativement à cette question. Le conseil du marchand ne suggère-t-il point à sa femme l’idée de l'amour? Ne parait-il pas que cette influence détermine une auto-suggestion
de la jeune femme ? — Mon mari, homme d'expérience,
m'a dit que mes sens seraient infidèles avant que ma pensée ne le fût; ne sens-je pas en moi un malaise, une étrange nervosité, n'est-ce point le désir qui me pénètre ? Ne devient-elle pas amoureuse surtout parce qu'on l’a persuadée qu'elle le serait ?La fascination du procurateur sur la jeune femme apparaît trop évidente pour qu’il soit besoin d'y insister, Il la magnétise à son gré, et lui diete comme à un médium hypnotisé, des actes qui semblaient le plus contraires à sa nature. L'amour a de ces effets, dira-t-on. Mais ici, il ne s’agit vraiment pas d'amour, ou du moins de cet amour auquel on sacrifie tout. Et quant au procurateur lui-même, n'est-il point, quoiqu'il en aie, sous la domination de ce mari, qui, absent, semble lui dire: Prendrez-vous goût au fruit défendu, que personne ne défend ni ne vous défend ?
Cette nouvelle,enfin, constitue-t-elle un paradoxe, une de ces exceptions dont Gœthe lui-mème n’eût pas voulu sans doute qu’on fit une application générale? Doit-on dire que la Nouvelle est en dehors de la morale, amorale, neutre, ce qui lui permettrait de passer, en fraude, certains éléments franchement immoraux ? La recommandation du mari semble, dans tous les sens du mot, suggestive. Ne corrompt-il pas sa femme? Ne joue-t-il pas le rôle du tentateur ? Et d'autre part, la chasteté du procurateur ne vous a-t-elle pas un assez fin ragoût de curiosité perverse ? Blasé sur les plaisirs vulgaires de l'amour sans phrases, cet homme très cultivé ne cache-t-il pas sous des phrases bien ordonnées, le plaisir qu’il éprouve à flageller la chair impudique de la belle enfant mariée au quinquagénaire ?
Si Antoine de la Salle et Gœthe donnèrent pour titre à
leur nouvelle le nom du « sage », ce n’est pas qu'il en soit le héros, mais Nicaise et le procurateur, violemment antipathiques aux femmes, gardent beaucoup d’attrait pour les hommes. Le rôle de l’Ami des femmes ne laisse pas d’être flatteur; Gœthe l’eût joué sans trop de peine, qui, certes, n’eût pas fait à Christiane, avant quelque voyage en Italie, la recommandation dangereuse du marchand.
Le paradoxe du thème séduisit les auteurs de cette nouvelle. Un axiome ironique en pourrait résumer la teneur. L'unité d'action, très forte, y est rehaussée par l'unité de lieu : la maison du marchand entre les murs de laquelle se meuvent pour ainsi dire sa volonté et les effets de sa volonté, Et ce que l'action présente offre d’osé, l’exotisme du lieu se chargera de l’atténuer : ces choses là ne peuvent se passer qu'en Italie; et le recul du temps suggérera cette idée : Avant les siècles de lumières, que l'humanité
vivait donc grossièrement!
La Marquise de 0" par Henri de Kleïst, soixante-cinq pages.
Nous donnons de cette nouvelle une analyse un peu plus détaillée, pour montrer l’abondance typique des actes qui s’y succèdent. Laisser parler les faits, où se révèle le caractère, constitue, comme nous le voyions, un des principes dans la poétique de la Nouvelle. De tous les grands nouvellistes, Kleist observa peut-être le plus rigoureusement
80 CIIAPITRE II
cette loi. Et c’est avec raison que Hebbel disait de lui : « Seine Novellen starren von Leben. » Ses nouvelles sont si pleines de vie que pour un peu elles en seraient con-
gestionnées.
Dans une grande ville du nord de l'Italie, la marquise de O**#* fit paraître dans les journaux une annonce : Devenue enceinte à son insu, elle était décidée, pour raisons de famille, à épouser, s’il se présentait, le père de l'enfant à naître. Quelle est cette femme dont la démarche prête à rire? Une jeune veuve de renom intact, fille du colonel commandant la citadelle voisine de la ville. Depuis la mort de son mari, elle habitait sous le toit paternel et avait consacré les trois dernières années à la lecture, aux arts, à l’éducation de ses enfants, à l'affection dont elle entourait ses parents, quand soudain la guerre éclata, remplissant le pays de troupes étrangères, russes surtout. Avant que la mère et la fille se soient décidées à partir, la citadelle se trouve inveslie par les Russes, qui somment le commandant de se rendre, Sur son refas, le bombardement commence, Dans une attaque de nuit les Russes s'emparent de la forteresse. Une partie des bâtiments prend feu. La marquise ne sait de quel côté se sauver avec ses enfants, quand elle rencontre une escouade de soldats. Ils se précipitent sur la jeune femme, la traînent dans une cour retirée ; c’est à qui va en faire le premier sa proie, quand, attiré par ses cris de détresse, un officier vient, à coups d’épée, la délivrer des soudards. Il offre son bras à la jeune femme et la mène dans une aile du château que le feu n’a pas encore atteinte. Là, elle s'évanouit, terrassée par les émotions. Peu après apparaissent ses femmes de chambre ; l'officier, qui fait appeler un médecin, assure qu’elle ne tardera pas à reprendre connaissance. Et il retourne au combat. Le com-
mandant finit par se rendre, remet son épée aux mains de l’offi-
cier russe. Ce dernier déploie une activité fébrile, fait des prodiges de valeur, hâte la victoire sur les points où l’on combat encore; arrête l’incendie qui menace de dévorer la citadelle entière et de faire sauter la poudrière, Cependant la marquise a repris connaissance et marque à ses parents qui s'empressent autour d'elle le désir qu’elle a de remercier l'officier qui l’a sauvée des outrages bestiaux de la soldatesque, Elle prie son père d’exprimer ce désir à l’officier, dont elle a appris qu'il est comte, lieutenant-colonel de chasseurs. Mais ce dernier, retenu par les devoirs de sa charge, ne peut, à son grand regret, aller présenter ses hommages à la marquise. À la pointe du jour apparaît le commandant en chef des troupes russes, Il laisse au père de la marquise la liberté d'aller
où bon lui semblera. Le commandant de la citadelle remercie le général et loue surtout la conduite chevaleresque du comte. Le général se fait expliquer ce qui s’est passé, puis fait avancer le comte, le félicite de sa conduite et lui demande le nom des soudards, qui, en voulant attenter à l'honneur de la marquise, ont compromis celui de l’empereur. Le jeune officier, fort ému, avoue que dans la nuit il n’a pu reconnaître ces soldats. Le général lui ordonne de les rechercher et de les châtier inexorablement. Un des soldats criminels révèle le nom de ses complices, que l’on fusille séance tenante, Sur ce, le général donne à toutes les troupes le signal du départ, Le comte prie le père de la marquise d’exprimer ses regrets à sa fille : Il faut qu'il rejoigne son corps. Une faible garnison reste seulement dans la citadelle. La marquise déplore de n’avoir pu marquer de vive voix sa gratitude au sauveur de son honneur et le regrette d'autant plus qu’on apprend bientôt la mort de l'officier. Quelques heures après avoir quitté la forteresse, il est tombé dans un combat, et ses derniers mots furent : « Cette balle qui me tue, te venge, Julietta, » La marquise souffre de la douleur de cette femme qui a même prénom qu’elle et dont, malgré ses recherches, elle ne parvient pas à savoir
Bastier 6
l’adresse, — La famille du commandeur s’est retirée dans une maison de la ville. La marquise reprend ses livres, ses pinceaux, et se voue à l'instruction de ses enfants. Puis, sa santé jusque-là florissante semble s’altérer, Des vertiges, des nausées, des faiblesses la tourmentent. Un matin qu’elle est seule avec sa mère, elle lui dit qu’elle vient d’éprouver nettement une sensation qu’elle ressentit autrefois quand elle était enceinte de sa seconde fille. Sa mère et elle-même plaisantent là-dessus ; au reste, ces malaises disparaissent bientôt, el l'on n’y pense plus. À quelque temps de là, le comte se présente chez le colonel: celui qu'on avait cru mort apparaît, plus beau que jamais, un peu pâle. Aussitôt il s'informe avec insistance de la santé de la marquise, à qui il trouve la figure fatiguée. Elle assure que c’est l’effet d’une indisposition récente, mais qui n'aura certainement pas de suite. Sur quoi l'officier russe demande à la jeune femme si elle ne consentirait pas à l’épouser. Père, fille, mère sont stupéfaits. Cette dernière prie le comte de narrer l’histoire de sa résurrection. IL dit brièvement qu'après avoir été grièvement blessé, il s’est rétabli et n’a cessé de penser à la marquise. On veut maintenant l'envoyer porter des dépêches à Naples, et de là peut-être à Constantinople, Saint-Pétersbourg, mais il ne peut vivre plus longtemps sans savoir si la marquise voudrait lui accorder sa main, Après un long silence, le commandant répond que cette demande l’honore et qu’on n'oublie point les services rendus, mais que la marquise, qui avait l’intention de ne pas se remarier, doit mürement réfléchir. Le comte réplique que des raisons sur lesquelles il ne saurait s’expliquer le contraignent à agir de la sorte et qu'il ne voudrait point partir sans obtenir au moins de la marquise un mot favorable. Le colonel répond que sa fille ne le connaît pas encore assez, et l’invite à venir passer quelque temps chez lui, à son retour de Naples. Le comte insiste ; il est orphelin, riche, s’établirait volontiers en Italie.
Une fois seulement, ajoute-t-il, il a commis une action indigne de
la bonne réputation dont il jouit. Personne ne l’a sue, et s’il ne tient qu’à lui, cette faute sera sous peu réparée, Le commandant et sa femme lui donnent toutes les espérances qu'ils peuvent lui donner pour l'instant, À son retour, tout peut-être s’arrangera, Le comte se résout alors à user sur le champ de l'hospitalité qu’on lui offrait pour plus tard. IL va renvoyer ses dépêches au quartier général, Les parents de la marquise et son frère ne s’expliquent pas la conduite de l'officier qui risque de briser ainsi sa carrière. Une dernière tentative pour le faire revenir sur sa décision reste sans succès; il se fait mener à l'appartement qu’on lui destine et au bout de peu de temps sort pour se rendre chez le gouverneur de la place. La famille de la marquise s'étonne que le comte paraisse faire après mûre délibération ce qui d’abord semblait un coup de tête, Il ne rentre que très tard et pendant le dîner détourne la conversation chaque fois qu’on veut l’amener à expliquer sa façon d'agir. Il parle seulement d’un rêve qu’il a eu pendant sa convalescence, et où il confondait la marquise avec un cygne, que, dans son enfance, il s’était amusé un Jour à couvrir de boue, Le cygne n’eut qu’à plonger dans l’eau Pour en ressortir plus candide et plus pur. Aussitôt le diner fini, le jeune homme se retire, Peutêtre, disent les parents de la Jeune veuve, eût-il fallu donner au Russe un faible encouragement, lui dire par exemple que jusqu’à son retour la marquise n’aliénerait pas sa liberté? Cette dernière consent à cette concession toute négative. On prie l'officier de revenir. Devinant pourquoi on le rappelle, il se jette aux pieds de la marquise; maintenant il peut s'éloigner, le cœur plus rassuré ; il va tâcher de rejoindre le courrier qui est déjà parti avec les dépéches. Avant de s’en aller, il avoue à la marquise qu’il eût préféré se marier tout de suite avec elle, pour des raisons, dit-il, qu’on comprendra plus tard. — Plusieurs semaines se passent; on a recueilli des renseignements favorables sur l'officier russe. Cepen-
dant, la marquise éprouve à nouveau les sensations d’une gros-
sesse. Le médecin qu’elle fait appeler, après un très court examen, lui dit, le sourire aux lèvres, qu’en effet elle est enceinte. Indignée, la jeune femme le congédie. Sa première pensée est de courir chez son père pour lui rapporter cette plaisanterie outrageante. Sa mère survient. Elle partage l'indignation de sa fille, mais y trouve bien vite un motif d'apaisement. Puisque la jeune veuve a pour elle le sentiment de son innocence, qu’a-t-elle à redouter? Elle a contre elle la sensation qu’elle éprouve, et la pensée que le médecin n’a pu ni se tromper ni vouloir l’insulter. Sa mère penche entre la colère et la pitié; pour sortir de cette alternative angoissante, la marquise la prie de faire venir une sage-femme. Celle-c1 ne peut que confirmer le dire du médecin. La mère de la jeune femme la supplie de tout avouer. La marquise n’a rien à avouer,ne peut rien avouer à sa mère qui s’en va en la maudissant. Aux questions pressantes de la jeune veuve sur la possibilité d’une conception inconsciente la sage-femme ne répond que par des plaisanteries. Restée seule, la marquise reçoit une lettre de son père qui la chasse. Elle essaie d’implorer ses parents, mais ils ne veulent pas l'entendre; son frère lui-même est inexorable. Quand elle voit son père saisir un pistolet, elle se redresse, et prenant ses enfants avec elle en dépit des ordres du commandant,elle fuit la maison paternelle. Seule avec elle-même, parmi le calme de sa maison de campagne, la marquise se promet de vivre pour ses enfants, dans la retraite. Mais l'enfant qui naîtra, doit-il souffrir plus tard, parce qu'il sera un enfant sans père ? Malgré le sentiment de son innocence, malgré les révoltes de sa conscience, la marquise se résout à chercher ce père qui ne peut être qu'un misérable, et elle emploie le singulier moyen de publicité relaté au début du récit. Sur ces entrefaites, le comte est revenu de Naples. Deux fois il a écrit à la marquise de lui garder sa parole, quoi qu'il arrive. Le commandant charge son fils de communiquer au comte la nouvelle de l’infamie
de la marquise. A la stupéfaction du fils, l'officier russe dit qu'il
croit à l'innocence de la Jeune femme chez qui il va se rendre pour lui demander une seconde fois sa main. — Le portier a reçu de la marquise l’ordre de ne laisser pénétrer personne, Le comte se glisse par une porte de derrière dans le Jardin où est assise la jeune femme, Avant qu’elle n’ait eu le temps de le voir, il la tient dans ses bras, lui déclare son amour, renouvelle sa demande, lui dit qu'il sait tout ce qui est arrivé depuis son départ. La marquise le repousse brutalement, Elle se sauve, referme sur elle la porte de la maison. Forcé de battre en retraite, le comte revient lentement en ville. Il rencontre le frère de la marquise; ce dernier, après lavoir interrogé sur le résultat de sa démarche, lui montre l’annonce du Journal; le comte, rassuré, sait désormais ce qui lui reste à faire. Témoin de l’opiniâtre colère de son mari, la mère de la marquise est revenue à des sentiments plus maternels. La lecture de l’annonce fait surgir toutes sortes de doutes en son esprit. Le lendemain, le journal insère la réponse de celui que cherche la marquise ; à telle date, à telle heure, ilse présentera chez le commandant. Cedernierne voitlà qu’une combinaison éhontée de sa-fille. Quelques Jours plus tard, il reçoit une lettre de sa fille ; elle le prie de lui envoyer celui qui se présentera, puisqu'il lui est interdit à elle de jamais reparaître sous le toit paternel. Il est étonné, presque ébranlé de voir que sa fille n’implore point son pardon, mais il demeure inflexible. En vain, sa femme le supplie de lui permettre, à elle, d'aller chez sa fille et d’essayer, par ruse, de faire avouer à la marquise, qu’elle connaît le père de l'enfant. La mère de la jeune femme finit par accomplir quand même son projet. Aussitôt que la marquise apprend que sa mère l'attend à la porte, elle court au-devant d'elle et tombe à ses pieds. La mère tend alors ses pièges, raconte à sa fille que le coupable implore son pardon, qu’hier il a avoué son crime. La marquise interrompt sa mère à plusieurs reprises. « Qui est-ce, qui est ce? » — « C’est
un des domestiques, » La honte accable la jeune femme; où,
quand, comment cela a-t-il pu se passer ? En proie à une émotion douloureuse, la marquise se souvient qu’un après-midi elle sommeillait, et qu’à son réveil elle vit un valet, Léopardo, qui semblait s'éloigner du divan où elle avait reposé. Émue par les larmes de désespoir de sa fille, la mère ne peut plus dissimuler ; elle avoue la ruse à son enfant qui est innocente; elle implore le pardon de celle qui fut si brutalement traitée, honnie. Puis toutes deux retournent à la ville. La mère convainc enfin son mari, qui, avec des larmes de joie, presque incapable dedireun mot, embrasse et caresse sa fille. Le lendemain, la famille attend avec une émotion croissante que onze heures sonnent,. Si celui qui se présente était un homme de mauvaise réputation, il ne faut pas que la marquise l'épouse, malgré le grand désir qu’elle a de donner un père à son enfant. A onze heures, le valet Léopardo entre au salon pour... annoncer l’arrivée du comte, La marquise ne veut pas qu’on le reçoive en pareil moment; mais déjàil apparaît sur le seuil et vient se jeter à ses pieds. La mère de la jeune femme devine ce qu’elle aurait dû deviner depuis longtemps déjà. La marquise, alfolée de honte et de colère, appelle son père et son frère : jamais elle ne consentira à épouser ce suppôt de l’enfer. Elle sort. Les membres de la famille décident que le mariage aura lieu le lendemain. On presse la jeune femme de tenir la promesse faite dans le journal. Elle n'y consent que lorsque l'officier russe a, par écrit, juré d’assumer les devoirs d’un époux et de renoncer à tous les droits d’un mari. Après la cérémonie,les nouveaux mariés se séparent. Pendant plusieurs mois le jeune officier vit dans la retraite. Puis on l'invite au baptême de son fils. Il salue l'accouchée du seuil de la porte, et jette dans le berceau un testament où il abandonne tous ses biens à la mère et à l'enfant. Quelque temps plus tard il recommence à fréquenter chez ses beaux-parents. Au bout d’un an, l’on fête des noces plus joyeuses que les premières. La famille se retire à la campagne, chez
la marquise, qui donne le jour à « toute une série de jeunes Russes».
Un fait-divers, presque banal en temps de guerre: un viol, commis, il est vrai, sans violence ni lutte, puisque la marquise était évanouie, Un second fait-divers, d’un intérêt plus piquant : une jeune veuve demandant, par la voie des journaux, que celui des œuvres de qui elle est grosse veuille bien se faire connaître. Mais quelque étrange que paraissent ces faits, ils ne contiennent rien de proprement inouï; ils sont sans racines. Ce qui apparaît inouï, c'est que la personnalité, le moi de la marquise ayant subi une interruption de quelques minutes, elle soit désormais forcée d’agir comme si, pendant ces courts instants, elle avait voulu être coupable. Innocente, personne ne la tient, ne peut la tenir pour telle. Innocente, elle éprouve elle-même le sentiment d’être souillée; individu, lésé dans ses droits les plus sacrés, elle aurait le droit de se révolter, si d’avoir été chose pendant quelques instants ne l’obligeait à se soumettre.
Mais l’événement inouï forme, ici encore, un faisceau de contrastes. Révolte et soumission ne composent pas les seuls motifs qui déterminent les actes de la marquise. L'amour exerce sur elle sa suggestion. Du moment que l'officier l’a sauvée des outrages soldatesques, dans un moment d'indicible angoisse, elle demeure sous le charme de cet homme qui, en de telles circonstances, lui apparut beaucoup plus héroïque qu’il n’était en effet.
Un officier qui empèche des soldats enivrés par le sang de se livrer à des déprédations ne fait pour ainsi dire qu'appliquer le règlement. La marquise voit en lui un ange, elle se sent fascinée, mais, au fond, elle l’est beau-
coup plus par son égoïsme à elle, égoïsme bien compré-
hensible, que par la conduite régulière, et non exemplaire, de l'officier. Elle interprète, subjectivement, ce qui se passa sous ses yeux tant qu'elle demeura consciente. Il l’a protégée comme si elle était sa femme. Elle se trouvait à sa merci. Elle subit désormais l'empire de celui qui la défendit comme un mâle fait sa femelle contre d’autres mâles. La marquise ne peut point ne pas penser que ce n’est pas un représentant de l'humanité, ni une dame du monde qu’il préservait du viol; inconsciemment, elle sent qu’elle appartient à celui qui l'a vue, pour ainsi dire, dans la nudité de son sexe, et qui, ne sauvant en elle que sa chasteté, a pris par là les privautés d’un époux. Lorsque plus tardle comte se déclare le père de l’enfant qu’elle porte,elle s'enfuit, elle sent qu’elle devient folle, parce que tout ce que l’acte chevaleresque du comte impliquait d'intime, l'avait précisément empèchée de penser à la possibilité de ce qui s’est passé en réalité. En la violant effectivement, l'officier a perdu, pense-t-elle, tous les droits que l’involontaire profanation lui avait assurés sur elle. Mais sa colère vient surtout d'apercevoir, dans une aveuglante lucidité, ce qu’elle éprouvait jusqu'ici sans s’en rendre compte. On a disposé d'elle. Elle, qui croyait se donner librement, qui par la pensée se donnait déjà, elle voit que depuis longtemps elle n’était plus libre. Et quel est le misérable qui fit d'elle une chose, sa chose ; quel est celui qui a acheté son âme? (Teufel). C’est celui à qui elle voulait la donner.
Il faut noter que La Marquise de 0"" est une nouvelle bâtie, selon l'expression de M. Heyse, en spirale.
Le poète semble nous écarter de la scène initiale, des
prémisses, et par un coup de ressort épigrammatique, le dénoûment nous ramène au même point, sous le même point. Nous avions vu d’abord la partie superficielle d’un événement: tentative de viol qui échoue grâce à l'officier sauveur; nous en apercevons maintenant le dessous ; tentative de viol qui n’échouc que pour faire place au viol effectif, commis par le sauveur lui-mème.
L'unité, la continuité d'action apparaît ici très tendue ; dans bien peu de nouvelles, sauf peut-être dans Zntre Ciel et Terre, elle ne semble aussi obsédante. La notion: guerre, suffit à donner à cette étrange et scabreuse aventure le recul nécessaire, L'époque, quoiqu’on ait essayé de la situer, reste volontairement indécise. Pas plus que la localité, elle ne joue de rôle effectif. Un seul détail de mœurs catholiques et qui fait plutôt dissonance ; car, malgré quelques noms italiens, le lecteur ne se sent pas un seul instant transporté en Italie. Cela ne nuit en rien à la valeur de cet ouvrage qui a d’autres racines.
Le sujet osé de La Marquise déplut aux pharisiens, qui,
en l'occurrence, se recrutèrent surtout parmi les dames.
Le Tremblement de terre au Chili, vingt-cinq pages.
L'événement eut lieu en 1647 à Santiago. Jéronimo aime la fille de Don Asteron, chez qui il est précepteur. Dénoncé par le frère de son amante, le précepteur est chassé et Josèphe enfermée dans
un couvent. Mais les amoureux savent se retrouver et leur liaison
90 CHAPITRE If
a des suites: Le jour de la Fête-Dieu, Josèphe, au milieu des religieuses, accouche d’un garçon sur les marches de la cathédrale. On la jette en prison, et elle est condamnée à avoir la tête tranchée. Jéronimo, prisonnier lui aussi,apprend la lugubre nouvelle, Impuissant à sauver la jeune fille, il a pris la résolution de se pendre à l'heure de l’exécution. Il est en train de réaliser son sinistre projet, lorsqu'un effroyable tremblement de terre anéantit moitié de la ville. Les murs de la prison s’écroulent. Au prix de mille dangers il s'échappe et retrouve aux environs de la ville Josèphe et son fils. On la menait au supplice quand la catastrophe lui rendit la liberté. Elle a couru au couvent, et y a pris son enfant. Dans le vallon où les deux jeunes gens passent la nuit avec leur enfant, se sont réfugiées d’autres personnes. Ils lient connaissance avec la famille de Don Fernando, dont Josèphe allaite le fils;sa mère, épuisée d'émotion, ne pouvant le nourrir. L’après-midi vient ; les deux familles décident d'assister au service d’action de grâces qui doit être célébré dans l’église des Dominicains, la seule qui soit restée debout. Dans son sermon le prêcheur parle du scandale dont un couvent fut témoin; il nomme par leur nom ceux dont le crime a, pour une bonne part, attiré sur la ville la colère divine. A ce moment, un cordonnier reconnaît Josèphe et la désigne à la vindicte populaire. Sur le parvis de l’église, Josèphe est tuée par le savetier, Jéronimo par son propre père. Le cordonnier saisit l'enfant que portait Josèphe et lui fracasse le crâne contre le mur de l’église: c'était le fils de Fernando, Ce dernier a pu sauver l’enfant des deux
amants, Il l’élèvera comme son fils.
Dans cette nouvelle le fait divers, c'est cette coïncidence du tremblement de terre se produisant dans l’instant où Jéronimo allait se pendre et où Josèphe était
menée au supplice. La scène où la populace, sous l’impul-
sion du cordonnier, massacre, avec quelques innocents, ceux que le dominicain proelamait coupables, et presque responsables du fléau, ne laisse pas d’être belle, mais elle offre surtout une valeur dramatique; ce qui s'y passe frappe plus qu’il n’étonne.
L'événement inouï, c’est ici la cause des différents faits : le tremblement de terre, le déchaînement des éléments de la nature, qui arrète d’abord et suspend le déchainement des instinets passionnels de l'humanité, parce qu'il frappe de stupeur la masse, et qui, lorsqu'il est passé, fait chercher à l'homme vulgaire quelle peut être la cause subjective du cataclysme. L'élément inouï se confond ici, expressément, avec cette « Begebenheit, » telle que nous la trouvions définie par Gœthe.
Dans Le Tremblement de Terre les contrastes qu'enferme tout fait inouï, nouvellistique, frappent par leur richesse, Les deux jeunes gens sont sauvés (provisoirement) par un malheur, et le bonheur qu’a eu le peuple d'échapper au cataclysme (7e Deum) cause leur perte. Victimes de leur instinct (amour), ils périssent victimes de l'instinct populaire. Le tremblement de terre rend les prisonniers libres, parce qu’en ces moments d’épouvantable destruction, l’égoïisme sauvage ou naturel reprend ses droits. Non seulement les vices de la vie de société semblent anéantis; mais l’autorité ni la loi n’ont plus cours. Et lorsque la vie de société recommence, c’est cependant l’égoisme forcené dela populace, et non la loi ou l’autorité,qui décide du sort des deux héros. La leçon d'humanité qui aurait dû se dégager du cataclysme n’a servi de rien. Au terrorisme de la nature succède presque aussitôt celui du fanatisme.
La note hypnotique ne fait pas non plus défaut. Malgré les conseils d’autrui et malgré leurs pressentiments de tout à l'heure, Josèphe et Jéronimo se sentent attirés à la cérémonie religieuse où ils doivent trouver la mort. Le sermon du dominicain émeut les amants qu’il traite de coupables, répand sur toute leur personne une sorte de fluide qui attire l’attention du cordonnier. Le dominicain ne provoque pas directement le carnage, mais il fait comme passer dans cette foule l'électricité qui se déchargera peu après.
Dans cette nouvelle il serait presque oiseux de souligner la valeur épigrammatique des deux revirements. Plus en-
LELE:
core que dans La Marquise de 0°", le récit affecte la forme d’une spirale. Au début, Josèphe est menée au supplice; au dénouement, elle y est pour ainsi dire précipitée. Le cataclysme lui semblait, à elle et au lecteur, amnistier ce qu’on appelle sa faute; la plèbe au contraire y voit une circonstance aggravante.
L'unité de temps poursuit ici un double but : renforcer l'aspect paradoxal des revirements, ou simplement, des événements; il ne faut guère plus de vingt-quatre heures à cette portion d'humanité pour manifester par des actes, d’éclatantes contradictions ; et, secondement, cette rapidité de l’action en explique la violence et la légitime, littérairement. Un fou furieux ne sera furieux que dans ses moments de crise.
La localité enfin fait ici partie intégrante du conflit. Kleist ne nous présente pas seulement un lynchage américain, mais un lynchage sud-américain, avec les nuances
d'une lapidation, des reflets d’inquisition, et à une époque
où le fanatisme espagnol semble encore tout mêlé de barbarie indienne.
La Novelle, de Gœthe. Trente et une pages.
Au petit jour, dans la pénombre d’une cour de château, cavaliers et piqueurs, chevaux et meute,attendent le prince qui prend congé de sa jeune épouse. On doit, ce jour-là, chasser loin de la résidence, dans les hautes forêts, au fond des montagnes. Pour abréger les heures d’absence, la jeune femme pourra, en compagnie de son oncle Frédéric et du page et écuyer Honorio, aller se promener à cheval. La princesse suit le plus longtemps possible, à l’aide du télescope, les chasseurs qui s’avancent vers les bois variés de toutes les couleurs de l’automne. Frédéric vient ensuite montrer à sa nièce les dessins qu’il a fait faire du burg ancestral, dont les ruines romantiques dominent montagne et forêts. Hier encore, princes et princesse regardaient avec la longue-vue le vieux donjon qui se profilait sur la gloire du couchant. Frédéric a depuis quelque temps résolu de rendre accessible l'entrée des ruines, que le temps, la nature ont rendues si pittoresques. Le peu de travaux nécessaires a déjà été exécuté en partie. La princesse propose àson oncle de choisir pour but de promenade le vieux burg qu’elle ne connaît pas encore. La princesse, son oncle et le jeune écuyer chevauchent d’abord à travers la ville, où se tient la foire annuelle. Montagnards et habitants de la plaine ont apporté leurs produits. C’est avec peine que les chevaux s’avancent au milieu de la foule sympathique. Prêts à sortir de la ville, les cavaliers entendent le
rugissement puissant d’un lion enfermé dans une ménagerie que
la princesse se propose de visiter au retour. Le chemin gravit les premières pentes de la montagne. La petite troupe s’avance à travers prairies et forêts, Plus on s'approche de la cime des monts, plus le burg semble se dresser colossal, éternel. Les trois cavaliers se retournent pour contempler la vallée baignée dans la sérénité du midi. Château, ville, boutiques de la foire, tout prend une place distincte. Honorio aperçoit soudain un commencement d'incendie sur la place du marché, On voit, à travers les lorgnettes, que l’incendie gagne de tous côtés. Les cavaliers décident de rentrer au plus vite. Frédéric part en avant. La princesse chevauche plus lentement sur le terrain déclive,en compagnie d’Honorio; déjà ils ont redescendu assez longtemps au flanc de la montagne, quand la princesse aperçoit dans un buisson le tigre de la ménagerie. On fait volte-face ; mais la pente est raide ; les chevaux avancent péniblement. Honorio vise le tigre, la balle ne l’atteint pas. Le cheval] de la princesse bute, harassé, et tombe. L’écuyer poursuit le fauve qui s’avance vers la jeune femme, et cette fois l’abat d’un coup de pistolet. À genoux sur le tigre mort, il dit que la dépouille du tigre ornerait bellement,l’hiver,le traîneau de la princesse. La jeune femme reproche à Honorio cette pensée frivole en un pareil moment. Avant de se relever, le page la prie de lui obtenir ce congé qu’il a déjà demandé vainement. Il veut parcourir le monde pour s’instruire et se rendre digne de la haute culture qu’il admire à la cour. La princesse le renvoie à son mari, qui, certainement, saura récompenser sa vaillance, Honorio vient à peine de se relever, qu’une femme aux bizarres vêtements, suivie d'un enfant qui tient une flûte à la main, arrive, et se lamente en voyant étendu mort ce tigre qui servait de gagne-pain à sa famille. Sur ces entrefaites, le prince et sa suite débouchent de la forêt. Du haut de la montagne, ils ont aperçu les flammes... Un homme grand, aux vêtements bariolés, le propriétaire de la ménagerie, survient à son tour et
raconte que, dans l’émoi causé par l'incendie, le lion aussi s’est
échappé et a fui du côté de la montagne. Le prince ordonne qu’on fasse une battue, lorsqu’arrive en courant le gardien du burg. Il annonce que le lion s’est réfugié là-haut, au pied du mur d’enceinte, et s’est couché au soleil, Le patron de la ménagerie jure sur la tête de sa femme et de son Jeune fils, que le lion sera capturé et remis en sa cage, sans qu’il arrive malheur à qui que ce soit. L’enfant, cependant, commence à Jouer de la flûte; ses parents entonnent un chant singulièrement enveloppant, pieusement symbolique, qui impressionne tous les auditeurs. Le prince a hâte de regagner la résidence pour remédier aux ravages causés par l’incendie. Il prend les devants. La princesse le suit avec le reste de l’escorte. Quelques chasseurs, sous la conduite d'Honorio, accompagnent la famille du dompteur pour le cas où le lion ne pourrait être capturé, Le petit garçon pénètre dans l'enceinte du vieux burg. Il joue de la flûte, puis entonne à nouveau ce cantique dont les paroles toujours identiques sont entrelacéces par lui en de nouveaux vers. Le lion le suit, lentement, dans la cour; l'enfant s’assied, et le lion vient poser sa patte sur ses genoux. Une épine s’est fichée entre ses grilles ; l’enfant l’enlève et bande la blessure avec son fichu ; puis il reprend sa pénétrante psalmodie, Le lion semble sourire à l’enfant qui apparaît transfiguré dans la pourpre d’or du couchant ; de sa voix pure, le petit achève l'hymne, qui chante la force invincible de la bonté plus forte que la violence, de l’amour qui accomplit les miracles et réalise l'espoir et la foi, Dieu maîtrise la terre et les mers, arrête l’épée qui va frapper ; l'enfant, de son
harmonieuse prière, vainc les fauves et les méchants,
Dans cette Vovelle, le fait divers, c’est le tigre et le lion s’échappant de la ménagerie à la suite d’un accident ou incident ; ici, le très vraisemblable embrasement des boutiques de la foire. Grâce à l’incendie, le fait divers revêt
96 CHAPITRE lil
un aspect, un fond tragique, nécessaire à « l'effet » de l'ouvrage entier. Tigre et lion sont apprivoisés, et probablement dépouillèrent dans la captivité leurs instincts féroces. Si Honorio, la princesse et les autres personnages de la cour les redoutent, c’est surtout par imagination, sous l’etfet d’une association d'idées. Gœthe a montré, par le décor local et par les circonstances, lion et tigre terrifiants et majestueux en soi, et faibles effectivement, puisqu'ils obéissent à l’homme. Un poète satirique eût trouvé dans ce fait divers un revirement tartarinesque, eût montré des chasseurs d'autant plus valeureux qu'ils savent les pauvres bèles plus inoffensives, ou gascons apeurés en présence d'animaux vieux et débiles. Mais le fait divers ne sert dans cet ouvrage qu'à amorcer l'événement inouïi. Il fait partie de l’inouï, comme les prémisses font partie d’un raisonnement logique, les prémisses nous intéressant beaucoup moins que la conclusion. L'événement inouï s’allie ici étroitement avec le dessin, avec la courbe de tout l'ouvrage. Ce n’est point une nouvelle en spirale ; ce n'en est mème point une à renversement, c’est-à-dire à revirement, puisque le lecteur prévoit longtemps avant le dénouement que le lion sera engeôlé par le dompteur ou par son fils. Si l’on pouvait ainsi parler, c’est une nouvelle à épanouissement, ou comme disait si justement Eckermann : une tige qui s'achève en fleur. Le sens — symbolisme de la Novelle — marche de conserve avec l’action. Nous partons du sol, de la réalité, de la vallée où se groupent des hommes, où s’agiltent les questions de la politique, où se
traitent les affaires du commerce. Puis nous gravissons
la montagne ; en même temps que la nalure devient plus vaste, plus pure des contingences humaines, les sentiments s’idéalisent, gagnent en résonance, semblent moins accidentels. L'art disparait à mesure que nous montons plus haut: la valeur symbolique des personnages s'accroît ; leur personnalité s’alténue. L'oncle, le prince, la princesse même quittent le théâtre de l’action avant le dénouement, pour que l'inoui apparaisse, sur la cime, dans toute sa pureté. La AVovelle nous mène à un sommet qui est l'événement inouï, à un foyer de lumière qui absorbe tous les rayons de la nouvelle et, en la transfigurant, la résout, la clarifie de toute matière. La ÎNovelle s’émancipe du sujet; l’inoui y abolit la matière. Le sujet (Inhalt) : le lion obéissant à la voix de l'enfant, est surmonté (überwunden) par l’idée (Inhalt) : la bonté, beauté musicale et naïve, surmonte la force; au-delà des forces humaines, au delà des individus se révèle la puissance qui fait de l'enfant un lion, et du lion un enfant. Au delà des actions qu'inspirent désir et passion plane en pleine lumière sur les cimes sublimes la paix infinie. Si l'humanité veut approcher du divin, elle doit vaincre en soi l’homme ; elle doit se surmonter, et de ses yeux plus clairs elle pénétrera la nature. L'inouï ne symbolise donc ici que le paradoxe éternellement vrai : pour vaincre, il faut se vaincre.
L'inouï marque le but élevé vers lequel s’achemine la Nopvelle. Il se confond en outre avec l'élément suggestif, hypnotique, qui joue ici un rôle particulièrement remarquable. Le cantique charme une première fois de sa douceur souveraine le groupe formé par le prince, la princesse et leur suite, et arrête la chasse au fauve que le seigneur
Bastier 7
98 CHAPITRE Hi
venait d’ordonner ; le même cantique fascine le lion. Ce chant enfin, clair et mystérieux, ondoyant,insinuant, produit sur le lecteur une impression miraculeuse qui ne correspond point exactement à ce que nous montre le poète. La mélopée de l'enfant et de ses parents a l'allure naïve des chants populaires qui captivent par leur étrangeté et leur sincérité. Le rythme étrange sur lequel elle est chantée aceroît cet accent d'incantation lyrique, musicale, que l’on retrouve dans les chants insérés dans Atala, dans les improvisations de Colomba.
Gi l'on découvre un élément surnaturel dans la Vorvelle, c’est que le lecteur l'y met. Tout en soi y est vraisemblable. Que le dompteur ou son fils charment par la douceur, par la fascination, le fauve, qu y a-t-il là a priori de merveilleux ? Et même ce passage où la femme du belluaire dit à Honorio qui vient de tuer le tigre : « Tu regardes vers POccident ; là-bas il y a beaucoup à faire ; tu surmonteras, mais d’abord surmonte-toi toi-même. » n’enferme-t-il pas sous les mots volontairement vagues d'une sibylle, d’une bohémienne, un sens bien réel ? La vie s'ouvre devant toi, jeune homme, presque enfant encore ; Lu apprendras qu'il faut un médiocre héroïsme pour tuer une bète apprivoisée et en tirer vanité ; tu apprendras que le courage est une maitrise el non pas un instinct.
Nous aurons occasion de revenir sur la portéelittéraire, artistique, humaine de ce singulier ouvrage, Comme dans toutes les nouvelles à peu près parfaites, la richesse des contrastes, des dégradations et des oppositions de lumière concourt à l'impression d'ensemble. L'unité d'action,
comme celle de temps, rigoureusement observée, ne s’at-
tache point immédiatement aux faits et gestes des personnages. Etle grand poète, avec un art extrêmement diligent, sut donner à sa Vovelle une intense continuité locale. Dans La Marquise de O"* ]e milieu topographique échappe au lecteur, avec raison. Les actions, très nombreuses, s’y succèdent comme une suite d'étincelles électriques, qui se dégageraient l’une de l'autre, mais dont chacune conserve son individualité. Les faits, multiples aussi dans la Voselle, sont subordonnés au mouvement ascensionnel de l'ouvrage entier qui se déroule sans interruption comme la pellicule d’un cinématographe, et qui s'accélère plus On approche du but, du sommet. Un majestueux point d'orgue semble clore le rythme de la nouvelle en le déliant dans l'infini.
Pendant les annnées qui s’étendent entre les Vouvelles de Kleiïst et la Vovelle de Gœthe, — ouvrages où l’élément romantique ne fait pas défaut, — fleurit la nouvelle des Fouqué, Arnim, Brentano; mais ce sont surtout les Contes Fantastiques de Hoffmann qui occupent l'attention publique, et font prévaloir, jusqu’à la satire, la charge et le grotesque, l'élément lyrique ou mystérieux de la nouvelle romantique qu'ils semblent Pousser jusqu’à ses dernières conséquences. Dans l'intervalle qui sépare la Vovelle du Jêtre-aux-Juifs, œuvre encore pénétrée de romantisme, et de toute l’éclosion des nouvelles réalistes, s’échelonnent les nouvelles critiques de Tieck. Les plus belles méritent justement le nom de romans et la plupart celui de comédies de mœurs. Elles apparaissent trop souvent comme une juxtaposition de détails spirituels ou curieux, de
remarques caustiques. Quelques-unes entrent vraiment dans le cadre de la Nouvelle, mais n’offrent point, malgré leur agrément, cette originalité qui frappe et se manifeste dans la construction et dans l’idée de l’œuvre.
On pourrait faire la même remarque pour les nouvelles de « la Jeune-Allemagne », dont un grand nombre a paru avant 1842. N’écrivant point l’histoire du genre, nous nous contentons, pour tous ces écrivains et pour Sealsfield, le plus original talent épique de cette époque, de noter, au moment opportun, les traits par où leurs œuvres diffèrent ou s’approchent de la Nouvelle Individualiste.
Le Hétre-aux-Juifs, par Annette de Droste-Hülshoff, soixante-dix pages.
Frédéric Mergel, né en 1738, était le fils d’un paysan qui possédait quelques arpents dans un coin de la Westphalie montagneuse. Le village de B... se trouve dans une des régions les plus isolées de la province ; nulle fabrique, aucune industrie dans ce pays de grandes forêts. Le milieu où ils vivent influença dès longtemps les mœurs des habitants. Les grands bois leur fournissent des ressources aussi illicites qu'habituelles. Le braconnage est à l’ordre du jour ; on a même constitué une sorte de bande, qui, la nuit, coupe les plus beaux arbres des forêts et les fait disparaître comme par enchantement. Vivant pour la plupart d’expédients, les habitants de ce pays détestent les gardes forestiers qui s'efforcent d'empècher leurs rapines, et les juifs auxquels il leur faut recourir, quand ils ont gaspillé en fêtes et beuveries tout leur avoir. La notion du droit est obscurcie ; le sentiment moral, relâché; la justice repose aux mains des grands propriétaires,dont les jugements subjectifs ne s'appuient guère sur les us et coutumes fort anciennes
qu'ils connaissent très mal. Le village deB... est comme la quintes-
sencede ce pays.Blotti romantiquement au fond d’une gorge boisée, près d’une rivière où les arbres abattus nuitamment trouvent un véhicule silencieux, B... présente des habitants plus têtus et plus audacieux qu’ailleurs. [ls soutiennent contre les forestiers une lutte âpre, incessante ; parfois, tous les hommes du village — bourgmestre en tête — et vieillards comme enfants, organisent dans la forêt de véritables expéditions, avec un train de trente à quarante voitures. C’est au milieu de ces sites pittoresques, parmi cette population arriérée, sauvage et superstitieuse, que Frédéric Mergel naquit de parents qui n'étaient plus jeunes, Son père est un ivrogne ; sa mère, une pauvre et faible femme, de corps débile, dont la beauté comme l'intelligence ont été tôt annihilées par les brutalités du mari. Le vieux Mergel, avec sa bestialité chaque jour croissante, ne garde que pour son fils une tendresse délicate. Une nuit d’orage, on rapporte à lamaison le cadavre de l’ivrogne. Après l’enterrement la mère demande à son enfant, un bambin de neuf ans, s’il veut maintenant être sage et pieux pour lui donner un peu de joie, ou si lui aussi, sera méchant, menteur, ivrogne et voleur. Le petit Fritz répond que Hülsmeyer, l’un des plus notables paysans vole bien. « Qui t’a dit ce mensonge? » reprend la mère, — < Hülsmeyer, l’autre jour, a roué de coups le Juif Aaron et lui a volé six gros. » — « S'il a pris de l'argent à Aaron, c’est sûrement que le maudit juif le lui avait volé. Hülsmeyer est un homme rangé, et qui est du pays; les juifs sont tous des filous. » — < Mais, maman, Brandes dit aussi que Hülsmeyer vole du bois et braconne les chevreuils. » — « Mon enfant, Brandes est garde forestier, » — « Maman, les forestiers mentent donc ? » La mère reste un moment silencieuse, puis repartit: « Vois-tu, mon enfant, le bon Dieu laisse pousser librement les arbres des forêts : le gibier émigre d’un royaume à J’autre ; ni l’un ni l’autre n'appartiennent à personne, Mais tu es trop petit pour comprendre... »
Quelques années passent, pendant lesquelles Fritz garde les
vaches de sa mère dans les ravins les plus solitaires, où il peut rêver à loisir, loin des camarades qui parlent toujours du vieux Mergel, devenu une sorte de spectre légendaire de la forêt voisine. 11 vient d'atteindre ses douze ans, lorsque son oncle, Simon Semmler, un paysan faraud, parjure, le prend, la plus grande partie du temps, à son service. Fritz, à cette bonne école, devient un jeune homme fort, adroit, vaniteux, dépensier, sans scrupules. Lorsqu'il paît les vaches, la nuit, le berger espionne les mouvements des forestiers qui tâchent de surprendre les dévastateurs de forêt. Une nuit, il lance le garde-général sur une fausse piste, et cause ainsi la mort de ce Brandes que sa mère, en proie aux préjugés locaux, lui apprit, dès son plus jeune âge, à détester. Le meurtre a été fort probablement commis par le frère de sa mère, Simon, au compte de qui il travaille. Complice, non seulement de vols et de braconnages, Frédéric cherche désormais à s’étourdir dans les fêtes, kermesses, noces où il joue le rôle du coq de village. Au milieu d’une de ces fêtes, Frédéric parade dans le bal, lorsque survient le juif Aaron. Ce dernier demande au jeune homme de lui payer enfin la montre d'argent qu'il lui vendit, voici déjà longtemps. Trois jours plus tard, on découvre dans la forêt de Brede le corps d’Aaron, qui a été assommé d’un coup de gourdin. Lorsqu'on vient pour arrêter Frédéric, on ne le trouve pas. La communauté juive de la province achète le hêtre au pied duquel Aaron fut tué, et y entaille une inscription hébraïque. Frédéric a disparu. Dans la prison du chef-lieu de la province un juif, à peu de temps de là, s’accuse d’avoir tué un de ses coreligionnaires, nommé Aaron, si bien que la culpabilité de Mergel apparaît désormais fort douteuse. — Vingthuit années se sont écoulées depuis le crime. Un vieillard s’approche à travers les forêts et les gorges couvertes de neige, du village de B... La nuit de Noël plane sur les campagnes. Çà et là, les arbres de fête piquent de points lumineux le linceul qui recouvre la na-
ture, Le mendiant cassé, misérable, implore l’hospitalité. On recon-
naît en lui Johannes Niemand, un fils naturel de Simon, l'oncle de Frédéric. Johannes, presque idiot, ressemblait, physiquement, trait pour trait à son cousin Frédéric ; ce dernier avait fait autrefois de ce lamentable sosie, de ce porcher renié par son père, son protégé, et Johannes s'était attaché à Frédéric, comme un chien à son maitre ; en même temps que lui, il avait disparu du pays après l’assassinat d’Aaron. Les vieilles gens du village demandent à Johannes pourquoi Frédéric s’enfuit jadis, puisqu'il n'était pas coupable. On lui conte toute l’histoire du village depuis son départ, et dans quelle hébétude mourut la mère de Frédéric. Johannes à son tour narre ses aventures ; comment Frédéric et lui ils ont atteint le sud de l'Allemagne, et pris du service dans l’armée autrichienne 2 à la première bataille, Johannes fut fait prisonnier par les Turcs, et pendant vingt-six ans il mena la dure vie d’esclave. Il parvint enfin à s'échapper, et un vaisseau le ramena en Hollande, Mourant presque de faim, il a voulu revoir le pays natal. Le seigneur de l'endroit donne le toit et le vivre au vieux misérable que l’on emploie à faire des commissions. Un soir d'automne, il ne rentre pas ; on se met à sa recherche ; plusieurs jours après, le fils du forestier Brandes, forestier lui-même, découvre un pendu déjà en putréfaction, à demi caché dans les branches du hêtre-aux-Juifs. C'était Frédéric Mergel, l’assassin d’Aaron, celui que l’on avait pris pour Johannes. C’est en septembre 1789 que ce dénoûment lugubre, dont font foi les actes de justice, a eu lieu. L'inscription en lettres hébraïques signifiait : « Si tu l’approches de cet endroit, il
t’arrivera ce que tu m'as fait.»
Dans cette nouvelle de la poétesse westphalienne, fait divers et fait inouï ne font qu’un, et se confondent dans l'événement « nouvellistique », le suicide de Frédéric aux lieu et place où il a tué, plus de vingt ans auparavant, le
juif Aaron. Dans aucune des nouvelles qui illustrent la littérature allemande, l'élément inouï n’est lié à un assassinat suivi de suicide, assassinat précédé lui-même d’une mort violente, d’un autre meurtre, et encadré dans des scènes de braconnage, de vol et de contrebande. Si l’on comparait,à ce point de vue, l’ouvrage de la poétesse à d’autres nouvelles célèbres, l’on constaterait qu'il constitue une sorte d'exception.
Le Hétre-aux-Juifs est, en effet, ainsi que l’appelait Annette, une « Kriminalgeschichte ». Lorsque l’auteur employait cette dénomination, l’ouvrage reposait encore à l’état de projet. Elle songeait avant tout au sujet qui l’avait frappée; mais déjà elle ajoutait ces mots caractéristiques : Frédéric Mergel, une histoire criminelle, qui s’est passée dans le pays de Paderborn,et qui est purement nationale.
Cette expression allemande <« rein national » signifie sous la plume d’Annette de Droste-Hülshoff, et en 1837 : absolument locale, ou, pour écrire plus clairement : c’est une histoire de terroir, inhérente à un coin spécial de la Westphalie, où les indigènes demeurent encore unis de très près au sol maternel, étroitement déterminés et bornés dans leur vie, leurs mœurs, leurs actes, par le milieu où ils évoluent. Par ces racines le fait divers, qui eût pu se produire partout où se rencontrent des paysans brutaux, superstitieux, fanatiques, plonge dans l’humus natal et prend une valeur originale, un caractère de nécessité qui le hausse au-dessus des hasards de la chronique criminelle. Pour donner à cette « cause célèbre » d’un petit pays et dans un petit pays un fondement artistique, il fal-
lait l'intuition du poète : elle met au Jour ce que cette cause
contenait implicitement de psychologie, et ainsi vivifie son récit par la cohésion, l'unité nouvellistiques. Les faits euxmêmes ne valent rien au prix du retentissement qu'ils évoquent en nous, lorsque l'écrivain nous les montre avec une vérité qui nous incite à comprendre l’incompréhensible, ou plutôt l’incompréhension. Si Le Hétre-aux- Juifs captive, ce n’est point tant parce qu’il nous frappe de terreur, que parce qu’il fait appel à notre intelligence» et ne nous émeut que pour aviver l'intuition suggérée par le récit, d'une époque et d'individus en apparence fossiles; cadre mesquin, êtres instinctifs, si loin de nous et pourtant humains ; très proches des hommes qui s’examinent et se confessent sincèrement ; héros vrais dans un milieu, dans une action qui apparaît singulière.
Comme la Wovelle de Gœthe, l'ouvrage de Droste-Hülshoff suit une marche ascendante, aboutit à un dénoùment, point culminant d’où l’on domine le terrain parcouru, et vers lequel tous les détails de l’action nous amenaient. On ne trouve point ici ce revirement, qui dessille, d'une façon naturelle mais inattendue et épigrammatique, les yeux du lecteur.
Au contraire, la poétesse a groupé, vers la fin, des contrastes quine servent qu’à faire surgir dans son unité, dans sa nécessité, dans son absolue nudité, le moment inoui qui couronne son ouvrage. Non seulement la nouvelle entière prépare, justifie le dénoûment, mais dans ce qu’on en pourrait appeler le cinquième acte, dans les scènes du retour de Frédéric, qui précèdent immédiatement la catastrophe, l’auteur prend soin d’indiquer par telle ou telle parole du héros, par sa visite au cimetière, par un
coup d'œil significatif et quelques mots du seigneur, bref, par toute l'atmosphère qu'il semble apporter avec lui, que c’est bien Mergel et non son sosie, qui rentra au pays.
L'événement inoui se concentre en un paroxysme où se résout enfin la suggestion, qui, depuis son enfance, entraîna le héros à son destin. Il parfait sa destinée. Il ne peut se libérer que par la mort de la fatalité qui l’a poussé toujours plus avant. Tout ce qu'il tente pour y résister avorte vainement ; les hasards de la guerre peuvent le transporter à l’autre bout de l'Europe. Comme une bête traquée, il reviendra au lancé. Rien, extérieurement, ne l'y force. Il est mû par la nostalgie de son moi: il faut qu'il reprenne possession de sa personnalité, il faut que sa vie de Frédéric trouve son achèvement. Innocence vraisemblable, un quart de siècle écoulé, incognito, famille, amis disparus, ne servent qu'à lui laisser une enlière liberté d’être seul avec soi-mème, et de mourir comme Frédéric pour la vie de Frédéric. Quand tout contribue à le grâcier, son moi se condamne. S'il y a prescription pour des crimes, il n’y en saurait avoir pour sa vie à lui. Il ne lui reste plus qu’à obéir à la dernière de ces suggestions dont sa vie fut l’esclave, et de s’avouer vaincu. Y a-t-il en lui un dernier ressaut, une révolte contre l’existence ? L’auteur ne le dit point ; elle se garde mème d’exprimer autrement que par le suicide final un remords moral dont son héros semble presque incapable.
Rien ne manque à la « perfection » de cette existence : celui qu'engendra un ivrogne, celui que conçut au milieu d'angoisses et de brutalités une pauvre femme, bornée et débile, on l’enfouit à la voirie, et non point, sans doute,
pour ses vols et assassinats, mais parce qu’il osa faire justice de lui-même.
Si dans cette nouvelle naïve, impérieusement sincère, on voulait trouver une épigramme, c’est ce dernier détail. Les paroles qui le précèdent et que dit le seigneur du village : «... celui-là... était Frédéric Mergel, » résument toute la nouvelle, soudent le cercle étroit qui enserra une pauvre vie. Ce n’est point à la cicatrice que le pendu avait au cou, que nous reconnaissons le vrai meurtrier, mais à son acte, — nécessaire de la part de ce Frédéric tel que nous l’a montré l’auteur, — et qui apparaît, dans tous les sens du mot, comme sa justification.
Le lecteur comprend et domine d'autant mieux les événements et les actions du récit, que les personnages se trouvent davantage en proie à cette sujétion de la vie, à ce que Hebbel appelait: « die Gebundenheit des Lebens. » Le Hôétre-aux-Juifs paraît en 1842 ; Hebbel écrit Warie- Madeleine en 1843. Et ce n’est point par une coïncidence fortuite que la Nouvelle et le Drame réalistes célèbrent, presque à la même date, leur entrée décisive dans la littérature allemande. Montrer la liberté dérisoire de ces êtres qui s’étiolent dans la prison de leurs préjugés ; inspirer, sans l’exprimer, une pitié intense pour ces criminels qui ne savent pas; chez le dramatiste et chez Annette, idée identique ; mais ce qui pour l'instant nous intéresse surtout, c'est qu’un tel sujet comporte nécessairement une innovation technique.
Dans les nouvelles que nous étudiions jusqu’ici, les auteurs notaient, plus ou moins sommairement, le milieu. Il présentait un intérêt relatif, mais l’action, à la rigueur,
aurait pu s’en passer: car il ne faisait pas corps avec elle, ne formait point l’une de ses parties. Si l'on veut nous faire entendre les actions d'êtres comme opprimés par le cadre où ils vivent, appesantis par l'atmosphère qui pèse sur eux, il faudra que nous voyions le cadre, que l'auteur nous fasse respirer cette atmosphère. Le milieu importe d'autant plus, que les personnages, peu conscients de leurs actes, ont atteint une moins haute culture intellectuelle, et surtout sentimentale. Mèler au récit, comme Droste-Hülshoff (ou au drame comme Hebbel), les notions de l’hérédité physique et du préjugé : hérédité morale, c'est encore peindre le milieu, c’est-à-dire ce qui influe sur un moi peu capable de réagir.
La « localité » de la Nouvelle va done prendre chez les réalistes comme Stifter, Ludwig, Keller, Heyse et dans les meilleurs ouvrages de Storm, une valeur qu'elle n’ambitionnait pas jusqu'alors. Elle jouera désormais un rôle actif, personnel, et n'apparaîtra plus simplement comme une décoration. Mais le milieu ne peut nous être montré, d'une façon effective, dans son action sur les héros, que par ces détails multiples, divers, répétés, qui engendrent les habitudes, transforment lentement le caractère d’un homme, les mœurs d'une population. Si la peinture du milieu est faite de main d’ouvrier, elle aboutira à une impression d'ensemble, mais au prix et au moyen de notations analytiques. Une suite de touches minutieuses remplace, chez les auteurs que nous venons de citer, le faire large et rapide de Gœthe et de Kleist, Le récit coule souvent avec moins d’aisance. La facture apparaît, comme
dans ces paysages impressionnistes, que l’on considère de
trop près. Si l’on s'écarte du tableau, ou lorsqu'on a lu cette nouvelle, « l'effet » apparaît devant nos yeux. La lumière générale donne à chaque détail l'importance qu'il doit assumer, lui assigne sa valeur, et si les personnages semblent se détacher peu de l'ensemble, c’est que l’auteur précisément atteignit son but,etne nous les a pas montrés dans le jour abstrait de l'atelier, dans l'isolement — grossissement — du cabinet de travail, mais dans l'atmosphère
sereine ou sombre où ils vivent leur petite vie humaine, sombre ou sereine.
Brigitte, par Adalbert Stifter, quatre-vingt-deux pages.
L'auteur raconte les événements auxquels il assista, jeune encore, dans un grand domaine de la Hongrie orientale, Il s’était lié en Italie avec un major, qui, depuis, l’a invité d’une façon pressante à venir le voir dans sa patrie. Il se met en route et lentement chemine au milieu de la vaste solitude de la puszta. Dans ce cadre singulier et propice aux rêveries, les souvenirs surgissent naturellement. Le voyageur évoque les circonstances dans lesquelles il fit la connaissance de celui dont il va être l'hôte, Le major était un homme élégant, fort, vers qui se tournaient, séduits, les yeux des Italiennes ; sans coquetterie, beau, épris de la beauté, il conservait quelque chose d’instinctif et de naïf, Un voile de mélancolie, de mystère, accroissait encore l'étrange attrait de cet homme. Comment apparaîtra au voyageur sur cette terre pittoresque, inculte, et riche d’avenir, celui qu’il a connu, gentilhomme accompli, dans
la patrie du passé classique? La longue odyssée à travers les champs
et la lande hongroise aide le conteur à pénétrer l’âme de ce milieu si neuf où il va vivre plusieurs mois. Après avoir traversé des espaces désolés, pierreux, il arrive enfin à une sorte d’oasis créée par l’énergique persévérance d’une volonté humaine. Au milieu d’un groupe, il aperçoit une femme à cheval, en habits d'hommes, et qui donne des ordres à une troupe de travailleurs dont le costume est aussi étrange que les traits. Le piéton s’enquiert auprès d’elle de la distance qui le sépare encore de Uwar, le château où l'attend son ami. Elle lui indique la route et lui donne pour l’accompagner un de ses gens,avec qui il chevauche pendant quelque temps.Après que son guide l’a quitté, emmenant les deux montures, le voyageur arrive bientôt à la porte de l'immense parc de Uwar, Un Hongrois l’accueille au nom de son maître, le major, qui doit revenir le lendemain au château. Avant de se reposer des fatigues du voyage, le Conteur peut examiner à loisir l’opulente originalité des appartements, et de sa fenêtre contempler, à la clarté de la lune, ce paysage si différent des aspects de la nature allemande et des monts de Bohême. Le lendemain, hôte et invité ravivent les souvenirs de leur amitié, qui, prenant conscience d'elle-même, a grandi pendant les années d'absence. Le voyageur revêt le costume hongrois que tout le monde — maître et serviteurs — porte ici. L’affection confiante que les gens du major témoignent à leur maître et au voyageur, son ami, frappe d’autant plus que ces Hongrois, aux moustaches et sourcils rébarbatifs, portent un accoutrement singulier, presque barbare. Ces hommes semblent la vivante expression de la terre qui les nourrit. Qu’on la considère hâtivement, elle apparaît inhospita lière,à jamais ingrate, Pour en sentir la force latente l’intime poésie, il faut la comprendre; pour la dompter, l'aimer avec volonté,croire en elle; il faut s'attacher à elle pour qu’elle s'attache à vous. En une suite de journées, nous assistons avec l’auteur à cette conquête des choses et des gens par un homme d’action, Les conditions par-
ticulières selon lesquelles s’accomplit la colonisation d’une partie
LE SUJET DE LA NOUVELLE lil
de la Hongrie sont évoquées dans de courts et saisissants tableaux. Le conteur, en compagnie de son hôte et ami, jette d’abord un coup d'œil panoramique sur l’ensemble de l’œuvre entreprise, Par le médium de ses yeux, nous voyons avec une égale précision la colonie de pauvres occupés à dessécher des bas-fonds marécageux, et le fantastique mirage du soleil sur la vaste lande. Le voyageur diffère toujours une question qu'ilse proposait de poser à son ami. Ce dernier l’assurait dans une lettre, qu’il avait désormais trouvé un but à sa vie. Quel est-11?.. Les jours passent; le conteur a étudié la vie des pâtres et des gardiens de chevaux; visité prairies, serres, bergeries, étables et haras. Il a vu le major exercer non seulement son métier d'administrateur vigilant, de maître, mais se révéler aussi comme le guide moral, social, religieusement écouté, de tous ceux qui travaillent à son service, Il l’a entendu vanter avec la poésie des Géorgiques, la beauté de la vie agricole, célébrer avec ferveur l'avenir de la patrie hongroise, qui livre encore difficilement ses richesses. Et devant la multiplicité de ce labeur, en présence de cette plénitude d’action virile, l'invité juge sa question oiseuse; ce but de l’existence, rapidement mentionné par le major, que pourrait-il être, sinon cette vie utile, intense, sans passion, bornée dans un cadre pourtant assez large? Parfois, le major s'absente pendant une après-midi, sans que l’on sache où il aille. Au début de son séjour à Uwar l’écrivain aperçoit à la table où maître et serviteurs diînent en commun, un adolescent, de visage distingué, et que le major traite avec une sorte d’affectueuse déférence. C’est là, semble-t-il, le mystère bien anodin de cette existence féconde, qui rappelle si peu la vie errante de jadis. Une seule fois le major fait allusion au passé. Jeune encore, il eut des velléités de gloire, mais il s’aperçut bien vite, que pour être vraiment artiste, ou pour devenir un savant véritable, il fallait se sentir capable de prévoir et de réaliser un progrès utile à l'humanité, ou
d’élever l’âme humaine; et que l’une et l’autre tâche exigeaient un
cœur naïf et grand. Dans cet aveu frissonne encore iécho d’un mélancolique regret. Et l'ami se demande s’il n'a pas trop tôt conclu que le major avait trouvé le bonheur, la paix intérieure. Celui-ci, cependant, ne lui cache rien, le laisse entrer dans son cabinet de travail où jamais ne pénètre un domestique. Sur le bureau se trouve le portrait d’une jeune fille dont le peintre s'essaya, sans succès, à déguiser la laideur... La belle saison arrive ; les moissons viennent animer et varier le paysage. Le major emmène son ami chez quelques propriétaires des environs; et, lorsque les travaux de l’août s’achèvent, annonce au conteur qu'il le conduira bientôt chez Brigitte Maroshély, sa voisine, « la femme la plus parfaite qu'il connaisse. » Le bel éphèbe, entrevu autrefois, et que l'on présente maintenant à l’écrivain, est le fils de cette femme. Un des propriétaires du voisinage lui fournit sur la vie du maître de Uwar un certain nombre de détails qui corroborent l'éloge que le major faisait de Brigitte. Le propriétaire de Uwar n’est pas né dans cette région. Après une jeunesse passée on ne sait où, après avoir acquis le titre de major au service de quelque prince étranger, il vint, il y a quelques années, s'établir dans ses possessions hongroises où il s’agrégea à l’Union des Amis de l'Agriculture. Cette association ne se composa d’abord que de deux membres; Brigitte en était l'âme, c’est elle qui donna l'exemple ; à elle le pays doit son renouveau. Sans beauté, elle fut, jeune encore, abandonnée par un mari frivole ; avec son petit enfant elle vint alors à Maroshély, et depuis, sa vie n’offrit plus qu’une suite d'heureuses initiatives, d’incessante et virile activité. Au début de son séjour à Uwar, le major ne lui rendait pas visite ; mais lors d'une très grave maladie, il vint à elle et la guérit, Est-ce par la force de ce magnétisme que lui attribuent les paysans ? Toujours est-il que depuis cette époque une amitié tendre l’unit à Brigitte. Cette passion du major pour une femme laide, vieillie, ne semble pas naturelle à l'entourage. Il ap-
paraît bien que, s’il le pouvait, l’ancien officier épouserait sa voi-
sine, mais pour la loi, Brigitte n’est ni veuve, ni divorcée, quoique depuis près de vingt ans son mari ait disparu. L'affection témoignée à cette femme par un homme aussi sérieux prouve qu’autrefois tous les torts furent sûrement du côté de son mari. Les propos du major, l'opinion publique représentée par les jugements, les réticences, les on-dit des Propriétaires voisins, avivent l’intérét que le conteur porte à l'avance à cette femme que quelques heures avant son arrivée à Uwar, il avait entrevue dans un Cadre et un costume si singuliers. — L'auteur interrompt ici la suite historique des événements et avant de raconter la visite à Maroshély, rapporte ce qu'il apprit par la suite, après le fait qui forme le dénouement de la nouvelle, sur l'enfance et la jeunesse de Brigitte. Le père de Brigitte, un riche propriétaire terrien, habitait tantôt à la capitale, tantôt dans ses domaines, et menait une vie de jouissances. Dès son plus jeune âge, Brigitte fut marquée du sceau de la laideur. Elle se replia sur elle-même, indifférente aux étrangers, objet de pitié pour sa mère, parfois même en butte aux colères de son père qui ne lui pardonne pas son mutisme, son besoin de vivre seule. Tandis que l’on choie et fête ses deux sœurs, belles et rieuses, Brigitte, de bonne heure, apprend à se mépriser, Mal vêtue, forte et grande, elle monte à cheval comme un homme, recherche les plus pénibles travaux. Les trois sœurs, nubiles, vont dans le monde. Parmi les jeunes gens qui fréquentent les bals de la capitale, l’un surtout attire les regards: Stéphane Muraï, Élevé à la campagne par un père fort riche, beau, séduisant, entouré auprès des femmes d’une sorte d’auréole, il semble, dès l’abord, fasciné parles yeux noirs de Brigitte. Et pour la première fois la Jeune fille se regarde attentivement à laglace, Elle sent que les paroles de Stéphane, qui, un soir, seul avec elle sur un balcon, loue la nuit, douce, consolatrice, méconnue, enferment un sens que les mots recouvrent à peine, et elle se dit : « Ce n’est pas possible, non, ce n’est pas possible. » Cependant les deux jeunes gens se revoient. Brigitte
Bastier 8
avoue à Muraï qu’elle ne le hait point, mais le met en garde contre un amour téméraire, et qu'il regretterait. Elle sait sa laideur, qui l’oblige à exiger l'amour le plus élevé, le plus profond, le plus absolu, le plus impossible. Déjà les étrangers remarquent l'attrait que Brigitte exerce sur Stéphane. La pauvre fille ne peut malgré qu’elle en ait, résister à cette affection qui épanouit son âme jusque-là repliée, ombrageuse. Stéphane se fianceà elle, et Pâme vierge, merveilleusement naïve de Brigitte vit enfin, et découvre au fiancé les trésors que la gangue revêche cachait à tous... On célèbre en grande pompe le mariage. Les jeunes époux mènent une vie d'ardente intimité, et Brigitte, qui ignora les tendresses de sa mère, connaît le miracle de la maternité. Quand travaux et affaires retiennent Stéphane au dehors, son fils est pour elle un monde. L'enfant grandit; ses parents vivent alors d’une vie moins retirée; en public, Stéphane traite sa femme avec une courtoisie infiniment délicate qui émeut profondément celle qui, si longtemps, fut victime d’un préjugé.
Après un long voyage, les époux se décident à habiter toute l’année la campagne. Les occupations agrestes, la chasse, se partagent dès lors l'existence de Muraï. Un jour, seul à cheval dans la forêt, il rencontre Gabrielle, amazone intrépide, jeune, belle, élevée en toute liberté par son père, un vieux comte des environs. Stéphane et Gabriellese retrouvent à plusieurs reprises dans les bois. Un jour même le jeune homme embrasse avec passion la belle créature, qui ne songe pas à se défendre, À quelque temps de là, ils se rencontrent dans un salon et leur émotion révèle à Brigitte le douloureux secret. Tout désormais est fini entre les deux époux; à Brigitte qui lui dit tristement : «Je te l'avais bien dit que tu te repentirais... » Muraï répond d’une voix ardente : « Femme, je ne peux pas te dire combien je te hais, combien Je te hais. » Stéphane part pour de longs voyages, laissant à Brigitte la garde de
leur fils, et l’on n’entend plus parler de lui. Mère et enfant se re-
tirent dans une maison solitaire, au milieu de la lande. Le domaine dont Brigitte porte désormais le nom, s’appelle Maroshély, Plusieurs années s’écoulent, pendant lesquelles elle ne s'intéresse à rien qu'à son enfant, Mais son fils grandit, déjà il peut chevaucher en compagnie de sa mère, Brigitte revêt des habits d'homme, et commence à mener cette vie d’activité intelligente, inlassable, d'initiative féconde, dont l’auteur a parlé plus haut. Grâce à son action persévérante, la plaine stérile s'éveille et vit autour d’elle. Depuis quinze années déjà elle demeure à Maroshély, lorsque le major vient s’établir dans sa terre de Uwar; à l’école de Brigitte il apprend ce que c’est qu'agir et exercer une influence, et il conçoit pour elle cette affection profonde et tardive, — Après cette brève excursion dans la vie passée des héros, le conteur relate la visite faite à Maroshély. Pendant cette Journée, il peut constater que la maitresse de ce grand domaine mérite pleinement sa réputation. Elle à su créer autour d’elle un admirable champ d'énergie. Il remarque en outre quel intérêt le major porte à Brigitte et à Gustave, le fils de cette dernière, et aussi avec quelle sollicitude à demi cachée, cette femme semble veiller sur la vie et les entreprises du propriétaire de Uwar, Le soir venu, ils prennent congé de leur hôtesse, et pendant le retour le major avoue à son ami que Jamais aucune femme ne lui apporta autant de bonheur que Brigitte. Sur les instances de son hôte, le conteur se décide à rester encore l'été et l'hiver suivants avec lui, Il prend efficacement part aux travaux de son ami ; souvent il va à Maroshély, et se réjouit, avec quelque naïve envie, de l'amitié très sincère, passionnée, ver tueuse, qui unit Brigitte et le major. Un soir, vers la fin de l’automne, à la nuit tombante, les deux amis chevauchent, quand soudain, dans le brouillard, résonnent deux coups de feu. Le major a reconnu la détonation d’un pistolet qui lui a appartenu. Il lance sa bête à toute allure. Près d’un endroit où se dresse la potence,
Gustave, le fils de Brigitte, se défend, sur son cheval, contre l’at-
taque d’une bande de loups dont il a déjà abattu deux. Mais il est grand temps qu'on vienne à l’aide du jeune homme déjà blessé. Quand le conteur arrive au lieu du combat, le major, pied à terre, lutte avec ardeur, et bientôt les loups disparaissent dans la brume. En toute hâte, les trois cavaliers regagnent Uwar. Le major alarme ses gens qui organisent une formidable battue. A la nouvelle de l'accident, Brigitte est accourue, Le lendemain matin, elle se tient au chevet de son fils dont la faiblesse extrême l'inquiète. Enfin, Gustave ouvre les yeux; son regard, qui renaît à la vie, rencontre celui de sa mère qu’illumine une joie intense. Dans une chambre contiguë, dont la porte restait ouverte, le major, ému jusqu'aux larmes, se tourne vers son ami : < Je n’ai pas d'enfant, moi », ditil, Brigitte a entendu ces mots; avec un tremblement d'indicible émotion, elle prononce : « Stéphane ». Le major hésite; puis va se jeter dans les bras de Brigitte, qui, enfin, reprenant sa nature de femme, pleure sur l’épaule du mari définitivement retrouvé, reconnu, Quinze ans, ils ont souffert l’un par l’autre, celle-ci victime de sa fierté, celui-ci de sa légèreté passée. Mais tout est oublié maintenant.Stéphane a appris que la beauté réside dans le cœur,et qu’elle surmonte les années, la passion. En vain, lorsqu'ils se retrouvèrent voisins à Maroshély et Uwar, ils s'étaient juré que leur affection resterait amicale ; rendus craintifs par la triste expérience d'autrefois, ils pensaient que la raison réglait leur conduite; mais une minute tragique où l'amour d’un père, d'une mère se rencontraient, a suffi pour jeter bas ce pacte paradoxal, Le major Bathori redevient, devant tous, Stéphane Muraï, et Brigitte, sa femme... Le printemps est revenu; le conteur reprend ses vêtements allemands, prend congé de ses hôtes,et lorsqu'il aperçoit les monlagnes de sa patrie, il rentre dans la vie accoutumée de son foyer; l'idylle tragique à laquelle il assista, lui apparaît alors nettement délimitée par son cadre pittoresque et prend déjà dans sa mémoire
le recul historique: il voit d'ensemble tout ce qu'il a vécu,
là-bas, d’abord au Jour le jour, et au dénouement, minute par minute.
Dans cette nouvelle de Stifter l'événement inouï se fond assez intimement avec la suggestion hypnotique que récèle et dégage, pour ainsi dire, l'ouvrage tout entier.
La beauté intérieure, humaine, rayonnant, et annihilant la laideur physique, la victoire remportée par un individu laid sur le préjugé qui s'attache à la laideur, tel paraîtrait à première vue, le sujet de Brigitte. Mais sous cette forme, ce thème si souvent traité, dans le roman par exemple, pourrait ne pas sembler assez « unique. »
Si cet ouvrage de Stifter se grave dans la mémoire du lecteur, c’est que l'écrivain sut donner à une expérience morale, presque banale, une valeur inouïe. D’abord en montrant la suggestion exercée, dès leur première rencontre, par Brigitte sur Stéphane, par la laide sur celui qui passe pour beau, et celle non moins forte qu’exerce cet homme sur une femme dépouillée en apparence de toute féminité. En second lieu, l’écrivain double l’élément hypnotique des caractères dans leur action réciproque, en nous montrant, par une sorte de parallèle symbolique, la séduction de la triste et « laide » lande, inspiratrice d'énergie, consolatrice, belle à qui l'aime, et vers laquelle reviennent, attirés, ceux qui longtemps la délaissèrent. Ce récit présente donc une unité très forte, foncière, grâce à la concordance, ou, plus exactement, l'identité poétique entre les personnages et le milieu.
Comme dans Le Hêtre-aux-Juifs, les héros font partie intégrante du milieu, mais leur âme étant plus cultivée,
118 CHAPITRE JII
c’est-à-dire plus capable d'éprouver sensations et sentiments, l’on peut ajouter que le milieu fait partie intégrante des personnes. Ils ne soni pas seulement vaincus par la nature : ils la sübjuguent. Un Frédéric Mergel nous apparaissait impuissant à se libérer, autrement que par la mort, des nécéssités de son moi.
Aussi le fait divers — Güstave attaqué par la bande de loups et saüvé par célui dont il ignore qu’il est le fils — n’offre-t-il qu'utie iiportance secondaire. Sans doute, ce coup du häsard forme le révirement el provoque le dénoûment: l’aveu d'amour de ceux qui s'étaient juré amitié ; mais le «dévoilement » du sectet ne présente ici rien de surprenaäht et,à plus forte raison, de paradoxal. Le hasard ne fait que hâter l'explosion de sentiments, qui, sans lui, eussent finipar sourdre naturellement. S'il fallait à tout prix découvrir dans cette nouvelle le paradoxe cher aux romantiques, on le trouverait plutôt dans cetté immatérielle beauté de Brigitte la laide.
Est-il utile d'attirer l'attention sur le rôle considérable joué dans cette œuvre du poète autrichien par les contrastés? Non, sans doute, si l’intérèt iei repose essentiellement sür l’antagonismne de la beauté et de la laideur, et si, les deux héros s’opposant l’un à l’autre, — Stéphane par son caractère passif, féminin, Brigitte par son caractère actif, masculin, — le dénoûmetit nous montre chez la femme, corime probablement chez l’homme, le retour à l'état nor-
mal, au caractère habituel de leur sexe.
Cristal-de-Roche, par Adälbert Stifiér, soixante-quinze pages.
L'auteur dit d’abord la poésie de la Noël au sein des motilagnes de sa petite patrie. Fête, qui, au fhilieu des neiges, chanté la nativité d’un enfant; fête mystérieuse, d’un charme pénétrant, ét célé: brée surtout par la naïveté candide des enfants, — Dans üne haute vallée on aperçoit üne Jolie bourgade groupée autour dü clocher pointu et rouge de l’église, Sur la place se trouvent la maison commuñe, les boutiques des artisans qui, outre léur métier, vaquent tous plus ou moins à l’agrieulturé, Le village, ainsi pourvu de tout, se suffit à lui-même, Isolés par là nature, les habitants composent un petit monde à part; une même parenté, les mêmes traditions les unissent; ils n’ignorent rieh l’un de l'autre. La montagne, qui, avec ses deux pics néigéux, domine éternellement les habitants de Gschaid, inculque aux villageois lé sens et l'amour de la vie lente, régülière, fidèle aux antiques us et coutumes, Cette montagne, appelée Gars, vêtue tour à tour de neige et dé verdure, indique par ses transformations, la fuité du temps, Le Gars semble appartenir en propre au village; les paysans de Gschaid s’enorgucillissent de lé posséder; ils aiment à râconter les aventures quasi-lésendaires survenues dans les glaciers ; les tours de force qu’ils accomplirent comme guides où chasseurs de chamois. Un malheur arrivé jadis consacra tel et tel endroit; sur le col boisé qui mène de leur vallée au val voisin On ä trouvé aütrefois le cadavre d’un boulanger, et à cétte place s'élève depuis une colonne rouge. De l’autre côté, s'étend une vallée fertile ét blus vaste où l’on rencontre d’abord Millsdorf. Les habitants dé ce gros bourg diffèrent beaucoup dans leurs mœurs, usages, jusque dans leur extérieur, de ceux de Gschaid, dont trois heures de route seulement les séparent. Des relations très rares relient les deux localités,
également attachées à leurs traditions, et à leur vallée nätale.
Parmi les artisans de Gschaid le cordonnier jouit surtout de la faveur publique, Renommé dans ses premières années de jeunesse comme chasseur téméraire, coureur de bals et de jeux, le fils du cordonnier de Gschaid s’éprend un jour de la belle fille d'un riche teinturier et agriculteur de Millsdorf. La jeune fille ne reste pas indifférente à l’amour du jeune homme, que son père voit d'un très mauvais œil. Cependant, après la mort de ses parents,le beau gars prend conscience de sa dignité de maître-cordonnier, Il dit adieu à sa vie d’insouciants plaisirs et a tôt fait d'acquérir, assez loin à la ronde, la réputation d’un artisan aussi laborieux qu’habile. Le teinturier de Millsdorf consent enfin à lui donner sa fille, à condition qu'il la prendra sans autre dot qu’un bon et solide trousseau. Le nouveau ménage vit heureux; bon an, mal an, le cordonnier arrondit les terres qu’il possède. Un fils leur naît et quelques années plus tard une petite fille. De temps en temps l’on se visite de village à village; les enfants grandissent. Conrad peut maintenant servir de mentor à la petite Suzanne, toute fière alors d'aller chez les grands-parents sous la conduite de son frère aîné. Leur mère, dont on respecte au village la conduite exemplaire, la richesse, reste un peu une étrangère pour les habitants de Gschaid. Les enfants eux-mêmes, — qui passent souvent le col de la montagne, — ne possèdent pas complètement droit de cité au pays natal.
Un jour, la veille de Noël, les enfants reçoivent de leur père la permission d’aller voir les grands-parents. Ils promettent de ne pas rester trop longtemps chez la grand'mère et de ne pas muser en chemin, car il fait nuit de bien bonne heure. Les enfants se mettent gaiement en route, s'amusent de trouver en montant les sentiers de plus en plus gelés et de ne pas apercevoir tout d’abord la colonne rouge, Ils finissent par la retrouver, eMfondrée de vétusté dans l'herbe ; pour la première fois, ils peuvent voir de près l’inscription et le petit tableau qui représente la mort du boulanger. La
grand’mère leur fait bonne chère et les presse bientôt de partir
Elle a rempli leur havre-sac de cadeaux destinés à leurs parents et auxquels ils ne doivent pas toucher. Dans une bouteille, dit-elle, elle a mis pour la maman du café bien noir, qui réchaufferait des plus grands froids ; elle leur donne à chacun un morceau de pain bis et deux petits pains blancs pour la route. Les deux enfants repartent ; le temps se couvre; le rouge soleil de ce matin a disparu ; et déjà ils gravissent les pentes de la montagne lorsque quelques flocons de neige se mettent à tomber lentement. Les enfants s’amusent de ce joli spectacle et suivent, d’un pas décidé, le chemin tout blanc maintenant, Ils continuent à gravir et s'étonnent de ne pas arriver enfin à la colonne rouge qui marque le faîte des deux versants. En vain, ils accélèrent leur marche pour atteindre le point d'où la route dévale vers Gschaid : le chemin qu'ils suivent monte, monte toujours, La neige tombe si dense sur eux et autour d’eux que l’on ne peut plus rien discerner. Leurs yeux sont brûlés par ces ténèbres blanches. Ils s’aperçoivent pourtant qu'ils sont sortis du bois par où devrait passer leur route. Conrad enveloppe de son mieux, avec son manteau, la petite Sanna, Ne voyant plus rien, ils écoutent ; mais nul cri de bête, nulle voix humaine, nul son de cloche, nul bruit de moulin ne s'élève vers eux de leur vallée ; ils n’entendent que le profond silence. Ils arrivent à un endroit plein de rochers qui se dressent comme des murailles ; ils se glissent à travers les rocs. La petite fille a mal aux pieds, mais suit courageusement son grand frère ; après un temps, le sol résonne sous leurs pas; ils marchent sur la glace; bientôt, de tous côtés, ils sont entourés d'un amoncellement de blocs géants, de ruines croulantes, de monts, de poutres, de clochers singuliers, de toits, de pans de murs ; partout une mer de glace a forgé autour d’eux ces formes colossales, La neige tombe moins pressée maintenant ; ils peuvent voir. Après avoir grimpé, rampé, glissé, pour atteindre cet au-delà d'où ils pourraient enfin descendre, ils renoncent à marcher plus
outre ; ils veulent revenir sur leurs pas, mais comment se recon-
122 CHAPITRE lil
naître daris ce labyrinthe ? La nuit déjà tombe, Ils s'arrêtent recrus dé faim, de fatigue, dans une sorte de grotte formée par les blocs de glace, Ils s’asseoient, serrés l’un contre l’autre et mangent les provisions données par leur grand’mère. Conrad recommande à sa petite sœur de ne pas s’endormir,mais elle ne pourra résister longtemps au sommeil. Les étoiles brillent au ciel, la neige scintille, éclaire, les fascine; ils ne voient qu’elle, à cette heure où s'allument dans les vallées les lumières de Noël. Conrad sent son bras s’engourdir de froid; Sanna; assoupie, va être prise par cette torpeur dont leur père a souvent parlé. Le petit garçon pense alors à l’extrait de café qu'il a dans son havre-sac. La mère, pense-t-il, leur pardonnera de l'avoir bu. La forte liqueur agit sur leurs nerfs fatigués; la minuit est venue; trois fois le fracas épouvantable des blocs de glace qui s'écroulent retentit à leurs oreilles. Une traînée lumineuse, une gerbe d’étincelles traverse le ciel, captivant leurs yeux las. Et le silence implacable, les blanches ténèbres reprennent possession de la vaste nature; mais les enfants, qui, cependant, n’avaient pas échangé un mot, regardent encore le ciel, de leurs yeux éblouis. Puis les étoiles, une à une, pâlissent ; le ciel dépouille son bleu intense, blanchit, s’éclaire ; le jour paraît. Autour d'eux, ils voient les roches géantes plongées ou dressées dans la glace, et toute cette contrée mystérieuse qu'ils ne pouvaient distinguer hier soir.
Le soleil monte à l'horizon, enflammant la neige de ses rayons: Les enfants reprennent leur marche; une seule pensée obsède Conrad: ne pas rentrer dans le glacier et chercher à descendre. Un précipice béant devant eux souvent les contraint à remonter, Soudain, ils aperçoivent au loin une flamme qui jaillit, disparaît, puis reparaît, change de place; ils croient entendre le son affaibli d'un bouquin de berger et crient de toutes leurs forces ; la corne répond à leur appel; la flamme rouge s’avance vers eux ; bientôt ils recon-
naissent ce qu'ils avaient pris pour une flamme : c’est le drapeau
roûge qu'un hardi touriste planta jadis sur un des pies de la montagne. Enfin, ils distinguent un petit groupe d'hommes, qui se dirigent vers eux, le berger Philippe en tête. « En voilà un beau Noël ! » crie ce dernier, lorsqu'il atteint l'endroit où attendent les deux enfants, La petite troupe des montagnards se sépare; drapeau, cloche, feux doivent annoncer à la ronde à ceux de Gschaid et à ceux de Millsdorf, à tous les paysans qui cherchent dans la montagne, qu’on a retrouvé les enfants, miraculeusement sauvés. Après une descente pénible, les enfants et leur guide parviennent à une cabane de berger, sur le flanc de la montagne, où leur mère, défaillante de joie, les attend. Un groupe de montagnards, le cordonnier en tête, arrive bientôt. Le père embrasse ses enfants: il voudrait parler et ne peut que murmurer le nom de sa pétite Sanna. Au bout d’un moment, il se tourne vers ses concitoyens : « Voisins, mes amis, je vous rémercie. » Les enfants se sont reposés. Tout le monde redescend vers Gschaid; la pêtite troupe se trouve encore sur les contreforts de la montagne, quand retentit la cloche qui appelle les habitants à la messe de Noël: tous tombent à genoux et remnercient Dieu. Puis on repart. Chemin faisant, on rencontre des paysans de Millsdorf, le teinturier entre autres, qui, prévenu dans la nuit, s'était mis en quête de ses petits enfants. Pour la première fois depuis le mariage de sa fille, le teinturier se décide à pousser jusqu'à Gschaid. Le soir, Sanna dit à sa mère: « Maman, cette nuit, quand nous étions sur la montagne, j'ai vu le petit Jésus. » L’arbre de Noël, ce soir-là, brille dans la maison du cordonnier. On distribue aux enfants ravis les beaux cadeaux de la grand’mère. L'auberge de Gschaid regorge de clients. C'est à qui racontera la merveilleuse aventure, dont la légende à jamais illustrera le village et le Gars qui le domine. De ce jour, les petits et leur mère ont conquis droit de cité dans tous les cœurs. Les habitants de Gschaid maintenant les considèrent comme les enfants de
leur montagne, qui les a donnés au village. Et de quels régards
194 CHAPITRE lil
intenses la contempleront-ils désormais, eux, les enfants, cette
montagne si profondément mêlée à leur vie!
Deux enfants égarés par une nuit d'hiver dans la montagne et qui, par un hasard propice, ne succombent pas à la fatigue et au froid, cela pourrait dans un journal figurer à la rubrique faits divers, et fournir matière à un récit sentimental, où l'auteur, après nous avoir apitoyés sur le sort qui attend ces petits, nous laisserait satisfaits d'un dénoûment où tout s’arrangerait à souhait. Échapper à un péril, même grave, n'offre en soi rien d'inoui.
Comment le poète sut-il done revêtir ce thème très mince d’un intérêt proprement nouvellistique? En faisant intervenir la nature et son mystère. Dans Brigitte, comme nous le constations, Stifter attribuait à la lande hongroise un rôle parallèle à celui des personnages humains; la nature symbolisaitle caractère de l'héroïne. Ici, dans Cristalde-Roche, la grandeur de la nature et la petitesse des enfants s’opposent, et c’est de ce contraste que naît l’inouï de cet ouvrage.
La nature apparaît surhumaine, immense, étrangère à l’homme ; les enfants, frêles, points imperceptibles dont on distingue à peine les faibles mouvements au milieu de ces vastes espaces ; et par là la magnificence de la nature surgit dans son indifférente et mystérieuse beauté; par là se manifeste dans toute sa grandeur la puissance invincible, merveilleuse de ces enfants si débiles en apparence. Sur ces cimes, parmi l’éclatante candeur du glacier, ces cœurs
purs voient Dieu : la naïveté de leur imagination surexci-
tée les tient en éveil et les sauve de la mort. Leur âme enfantine, pleine d’un délicieux mystère, n’aperçoit pas l'épouvante quiles entoure, la mort quiles guette. Ignorants du mal, ils ne connaissent point le malheur. Le lecteur les croit entrainésirrévocablement à l’abime; mais les enfants sont gardés précisément par cette force qui les mène : leur âme simple, confiante, croyante. L'inouï de cette nouvelle c’est, — Ie titre symbolique l'indique, — la pure naïveté des enfants, rehaussée, mise en valeur par la naïveté grandiose de la nature, de la montagne, par l'isolement qui les place pour ainsi dire face à face et seuls à seuls avec Dieu qui les a créés comme il fit la nature. Ils vivent toute une nuit comme en dehors, au-dessus de l'humanité sur cette cime, au pied de laquelle se groupèrent dans l’une et l’autre vallée les deux humbles villages. Qu'elle est médiocre et bornée la vie des honnètes habitants dans ces replis de terre, qu'elle semble petite au prix de la vie de la montagne, parmi ces glaciers presque inaccessibles. Pour souligner le caractère vraiment original de cette nouvelle, Stifter lui assigne comme date, avec beaucoup de vraisemblance, la nuit de Noël, la nuit de la nativité, blanche fète de neige, fête de l'Enfant, si bien que l’on pourrait attribuer à ce récit le titre que Théophile Gautier inscrivait en tète d’une de ses poésies : Symphonie en blanc majeur.
Dans Cristal-de-Roche, comme dans quelques-unes des nouvelles dont nous exposions plus haut le contenu, dans Le Tremblement de Terre, par exemple, le récit (après une entrée en matière destinée à isoler le lecteur
dans un cadre nettement délimité), s'attache rigoureuse-
ment aux faits et gestes des deux pelits héros. La continuité d'action en accroît encore l’unité. Comme la Moselle de Gœthe, Cristal-de-Roche est, abstraction faite de l’introduction, toute en mouvement. Nous suivons les enfants dans leur route vers les grands parents ; nous les accompagnons, presque sans répit, dans leurs pérégrinations à travers la montagne ; ils nous mènent avec eux à cette apogée, après laquelle se résout l'anxiété qui nous opprimait, et où le ciel reconquiert sa clarté.
Si l'attrait mystérieux de la montagne, si la marche instinctive des deux petits êtres relève bien cette suggestion qui jamais ne fait défaut dans une nouvelle, il faut par contre reconnaître que lerevirement, dénoûment, n’implique rien de paradoxal, quoique les enfants courussent plus de risques de périr que de vivre. Si l’on prétendait trouver quelque trace d’ironie, ce serait que des enfants soient sauvés où des adultes, sans doute, eussent trouvé la mort. Mais Stifter n’a point agrémenté son ouvrage de sel romantique, et si nul lecteur ne songe à sourire quand la petite Sanna dit à sa mère : « Cette nuit, sur la montagne, j'ai vu le petit Jésus », n’est-ce point que le poète sut donner à son récit une rigoureuse harmonie de ton, cette
naïveté que n’entache ici aucune sentimentalité.
Le Pauvre Ménétrier, par Grillparzer, soixante pages.
Un dimanche de juillet le poète se rend à la kermesse de la
Brigittenau. 11 se iaisse porter par les flots compacts du peuple
viennois qui s’achemine vers la fête. Avec intérêt il regarde et étudie autour de lui cette foule immense qu’anime, ce jour-là, un même sentiment. Il se sent heureux d’être en contact avec l’âme populaire. Déjà la Brigittenau avec ses bouliques et la clameur de la multitude joyeuse s’ouvre devant lui. Mais le torrent des arrivants s'est arrêté un instant ; pour pénétrer sur les prés de la kermesse la foule doit traverser une étroite chaussée qui étrangle la marche en avant. Sur les deux côtés de cette sorte de pont formé par la route plusieurs mendiants se sont postés ; pour provoquer es aumônes, ils jouent de la musique. L’un d'eux, un vieillard de sixante-dix ans environ, râpé, propret, fluet, aussitôt attire l’attention du poète. Devant lui se dresse un pupitre avec des morceaux. Il joue du violon avec une visible conviction, mais sa musique fausse, incohérente, ne lui procure en fait d’aumônes que les lazzi du public, Le soir tombe, le vieux ménétrier se lève en murmurant distinctement : « Sunt certi denique fines. » Intrigué, le poète veut aborder le vieillard ; après l’avoir perdu des yeux dans la foule, il le retrouve à un autre endroit de la kermesse jouant devant des gamins qui le raillent. Le poète donne une pièce blanche au ménétrier dont la recette a été des plus médiocres,et engage avec lui la conversation ; le pauvre diable n’attache pas grande importance au succès, pécuniaire ou autre. S’il joue en public, c'est pour gagner tout juste son pain; il aime l’art pour l’art; la musique occupe sa vie entière ; c’est elle qui lui donne cette Joie naïve peinte sur sa figure émaciée. Chaque matin, pour se rendre digne de la Muse à qui il voua sa vie, il étudie les compositions les plus ardues des grands maîtres d'autrefois, et le soir, après avoir exercé son métier dans les rues, il se livre, seul à seul avec lui-même, à l’inspiration ; il s’efforce d’exprimer le sentiment, la beauté de son cœur. Le poète se sent ému par les confidences du vieillard qui ne se doute guère que ses doigts raidis, maladroits n’arrachent au violon
fêlé que des sons discordants. Avant de quitter le vieillard, Pécri-
vain lui demande la permission d’aller le voir un matin,et dans la soirée, presque machinalement, il se dirige du côté de la Rue des Jardiniers où habite le pauvre homme. Point n’est besoin au promeneur solitaire de chercher le numéro de Ja maison si modeste qui héberge le misérable artiste ; il entend les sons singuliers du violon qui tantôt se traînent en une plainte monotone, tantôt semblent sauter, courir, tressauter en une course effrénée, barbare. Les cris courroucés des voisins arrêtent enfin ce que le vieux appelait tantôt son « inspiration ». À quelques jours de là, le poète rend visite au ménétrier. Il le trouve faisant avec un intense plaisir ses études de vélocité, répétant à satiété les passages qui lui semblent harmonieux, et esquivant toutes les dissonances. La chambre mansardée qu’occupe le musicien dans une masure est partagée en deux par une raie tracée à la craie sur le sol. D'un côté, le côté sale, habitent deux ouvriers qui ne rentrent que pour dormir. L'autre côté, le côté méticuleusement propre, constitue le domaine du vieil artiste, Ce dernier conte à son visiteur l’histoire de sa vie. Il est le fils d’un conseiller aulique bien connu, qui, vers la fin du xvrrr° siècle, jouissait d’une influence prépondérante dans les cercles politiques de Vienne, Consciencieux à l'excès lorsqu'il était à l’école, le futur mendiant apprenait lentement, tandis que ses deux frères, d'intelligence plus vive, donnaient toute satisfaction à l'ambition de leur père. La seule joie de l’enfant qui, de bonne heure, perdit sa mère, c’élait de jouer du violon le soir, suivant le caprice de l'inspiration ; ses frères lui interdirent cette récréation, et l’enfant de haïr bientôt ce violon dont il ne devait plus se servir que pendant les leçons. Son père retire du collège l'enfant incapable. On voudrait faire de lui un calculateur, il ne peut se familiariser avec l’arithmétique ; un soldat, le sang répandu l’épouvante, Finalement on le met comme copiste surnuméraire dans des bureaux. Là le jeune homme se sent à sa place; sa consciencieuse
calligraphie ferait de lui un gratte-papier modèle, si sa lenteur n’ir-
ritait ses chefs, En dehors des heures de bureau il vit solitaire dans une chambrette de derrière, chez son père. Un soir, il entend dans la cour voisine une voix de femme qui chante des romances populaires, Un surtout de ces chants l'émeut; il essaie de le chanter, mais sa voix rauque ne s’y prête pas. Il songe alors au violon délaissé depuis son enfance; etla musique, de ce moment, reprend sur {ui tout son empire, lui fait goûter des joies divines, des ivresses éperdues ; il en oublie toute la malchance de son existence, Un Jour, il aperçoit la chanteuse, et la reconnaît. Fille d’un boulanger, tous les jours, vers onze heures, elle vient vendre des gâteaux aux commis de son bureau. Elle ne passait point pour belle : mais un employé gardait souvenir d’une maîtresse claque qui attestait la vigueur peu commune de son bras. Après bien des hésitations le copiste s’enhardit, aborde la jeune fille à qui il demande si elle ne pourrait pas lui prêter la musique de la belle romance qu’elle chante si souvent. La question amuse la boulangère qui n’a Jamais chanté que de mémoire, Enfin elle promet au Jeune homme de lui procurer la chanson, par l'intermédiaire d’un organiste, client de son père. Trois semaines plus tard le jeune homme se rend chez le boulanger. IL voit à travers l’étalage un fort gaillard qui parle confidentiellement à Barbara. Le boulanger, qui le surprend à épier, le prend pour un voleur et le rudoie. Gauchement le jeune homme s'excuse, dit qui il est et pourquoi il vient. Un domestique cependant l’a aperçu dans la boutique, et le dénonce à son père qui, le lendemain, le chasse après lui avoir loué une chambre dans ua faubourg éloigné, Ses deux frères ont fort mal tourné, et son père, le conseiller aulique jusque-là si puissant, mais dont le crédit menaçait ruine, meurt d’un coup de sang. Le jeune homme hérite d’une fortune assez importante. Aussitôt son père mort, on a donné sa place de copiste à un autre. Il peut maintenant renouer les relations avec la famille du boulanger chez qui il passe une bonne partie de la Journée. La
vigoureuse Barbara ne se fait pas faute de bourrer son naïf soupi-
Bastier 9
130 CHAPITRE ll
rant, mais elle est loin de le détester. Elle songe qu’avec l'argent du jeune homme elle pourrait acheter un magasin de modes; il ne demanderait pas mieux de tenir les livres, de devenir son commanditaire, son associé et peut-être davantage. Mais elle a compté sans la simplicité de son amoureux qui a déjà confié presque toute sa fortune à un escroc dont la police annonce la disparition. Avec une colère mêlée de beaucoup de pitié Barbara dit adieu au jeune homme. Il apprend par la suite qu’elle est mariée à un boucher de province qui depuis longtemps demandait vainement sa main. Bien des années se sont écoulées depuis. Barbara, dont le mari a fait de bonnes affaires, revient s'établir à Vienne avec ses deux enfants. L’aîné s'appelle Jacob comme le ménétrier qui lui donne des leçons de violon. Son filleul joue déjà assez bien la romance, cette belle romance d’autrefois. En racontant cela, le vieillard saisit son violon et joue et rejoue le chant avec tant de passion, qu'il ne s’aperçoit même pas que sur ces entrefaites le poète s’est esquivé.…. Quelques mois plus tard, l'écrivain, rentrant de voyage, trouve Vienne toute bouleversée par l’inondation quidévasta les faubourgs. Dans la Rue des Jardiniers il aperçoit un convoi funèbre : c'est le ménétrier que l'on porte au cimetière, Au lieu de rester en sûreté dans sa chambrette du premier étage, le vieillard est descendu dans la rue pour faire son devoir. Pendant plusieurs jours, avec une force physique qu’on ne lui soupçonnait pas, on l’a vu sauver sans reläche hommes et choses. Dans l’eau glacée il s'est refroidi; la fièvre l’a saisi; puis le délire, pendant lequel il ne cessait de chanter, de glorilier la musique. En têle du nombreux cortège qui rend un dernier hommage au modeste héros, marche Barbara avec ses deux enfants. A quelques jours de là le poète se rend chez le boucher, et demande à acheter le violon de son ami. La mère de Jacob Le lui refuse brutalement. Les enfants se mettent à table ; le poète, avant de s'éloigner, aperçoit Barbara qui, à la dérobée, pleure à
chaudes larmes.
LE SUJET DE LA NOUVELLE lol
Dans toutes les nouvelles quenous considérions jusqu'ici, l'élément inouï se trouvait comme subordonné à un fait, soit que l'événement objectif y eût, Par exemple dans Ze Tremblement de Terre, dans la Novelle, dans Le Hôétreaux-Juifs, dans Cristal-de-Roche, une importance prépondérante, soit que les sentiments, les états d’âme menassent nécessairement à ce fait ou en découlassent nécessairement comme dans Ze Procurateur, La Marquise, et Brigitte.
Les événements dans l'ouvrage de Grillparzer sont, au point de vue nouvellistique, dépourvus Pour ainsi dire d'élément inouï. Que l’on compare ces deux cataclysmes : le tremblement de terre dans le récit de Kleist et l’inondation de Vienne chez le poète autrichien, et l’on s’apercevra quelle « valeur » différente ont chacun de ces deux faits dans l’une et l’autre œuvre d'art. Le dénoûment du Pauvre Ménétrier ne manque certes pas de grandeur, mais il ne nous apporte sur le caractère du héros ni des hommes en général aucune révélation ; un acte de dévouement au moment d’une calamité publique peut fournir matière à un fait divers touchant, mais littérairement il demeure banal et, de la Part du vieux Jacob tel que nous la montré l’auteur, il est logique. Les larmes furtives de la robuste Barbara ne forment Pas non plus un revirement, le lecteur se souvenant de cette scène où la jeune fille, en proie à une émotion mal dissimulée, prit congé de son amoureux inexpert qu’elle aime comme une mère chérit un enfant débile.
Si pour cette nouvelle plus que pour toute autre il semble malaisé d’en dire le véritable contenu, c’est que l’inouï
132 CHAPITRE Il
réside ici dans un état d'âme proprement indicible : la suggestion de la musique. La peinture d'un état d'âme inouï, d’une âme musicale — surtout si le héros n’est pas un génie, —ne peut guère être tentée que par suggestion, ainsi que l’essaya Grillparzer.
Pas un instant le lecteur ne songe que cé sujet : une vie, aurait dû, aurait pu être traité en roman; et pourtant la littérature — l’œuvre de Balzac ou de Dickens — nous présenta souvent des originaux bien proches, en apparence, du héros de Grillparzer, mais quelque singuliers que puissent paraître ces personnages de roman, quelles que soient les manies dont les ait gratifiés l’auteur, ils sont curieux surtout par leur façon de réagir contre les à-coups de leur destinée, si bien que les romanciers qui prennent un original pour héros ne négligent jamais de faire du milieu où il évolue une peinture très minutieuse. Sans doute on pourrait dire que Île ménétrier réagit contre les événements, mais à sa façon, qui consiste précisément à ne jamais se laisser troubler par eux. Grillparzer donne à son récit une unité nouvellistique en nous présentant synthétiquement, dans le raccourci d'un état d'âme, toute une vie intérieure. Les événements extérieurs ne sont pour ainsi dire pas des événements dans la vie unique du ménétrier. Il passe son existence dans un ravissement dont la durée a en soi peu d'importance, si bien que cette vie d'un septuagénaire se résume pour le lecteur en une silhouette aux contours nets, qui n’est point celle réclamée par M. Heyse, à savoir la silhouette des événements, mais bien celle du héros lui-
même.
Si le poète autrichien évite admirablement l'écueil de 1a banalité où sombrent trop souvent les « Künstlernovel. len», c’est qu’il sut dans cette œuvre mettre et mêler les contrastes dont la Nouvelle, plus qu'aucun Ouvrage artistique, ne saurait, semble-t-il, se passer.
Ce vieillard qui vit de la vie Ja plus terre à terre, la plus misérable, a conservé la grandeur, l’innocence de l'enfance ; isolé du mal, il vit au-dessus de l'humanité, comme sur cette montagne de Cristal-de-Roche où l'infini abolit la notion du fini, où le divin annihile l’humanité. Et pourtant,le vieux Jacob ne ressemble point à ces génies méconnus dont la littérature dramatique ou romanesque abusa parfois. Il est incapable, débile, il se leurre. Il n’a rien de cet orgueil du héros romantique où se reflète l'orgueil du poète. Cet idéaliste incorrigible, le nouvelliste ne l’idéalise pas. Il n’est point davantage un fou lugubrement comique, en qui s’incarnerait le pessimisme sardonique de l'écrivain. L'humour le préserve du byronisme ; la simplicité tragique, de l’ibsénisme. I] nous fait sourire dans l'instant où il nous émeut.Il aperçoit un idéal qu’il est impuissant à atteindre. La malchance le poursuivit; il n’a Pas occupé la place à laquelle il eût pu prétendre, Il sent plus qu’il ne comprend. Il est lui, enfin, le pauvre ménétrier avec ses contrastes, sa faiblesse, son être, son âme si caractéristiques, son obsédante originalité. Mais il est aussi le poète qui l’a conçu, conscient de son infirmité ; mais il est l’homme aux prises avec l'infini. Ceux avec qui il vit le trompent, il se trompe lui-même ; mais une passion l’entraîne ; sa vie est régie, dirigée par une faculté
maîtresse dont les suggestions lui semblent, jusque dans
la mort, la voix de la vérité. Et son existence tient dans
le creux de la main.
Mozart en voyage vers Prague,par MϾrike, cent pages.
Le 14 septembre 1787, Mozart et sa femme cheminent dans les montagnes de Moravie, se dirigeant sur Prague où Mozart doit pour la première fois faire représenter Don Juan. Arrivés sur une crête couronnée de hauts bois de sapins, les deux voyageurs descendent du somptueux carrosse prêté par une de leurs amies viennoises. Ils s'engagent sous la voûte sombre de la forêt. Mozart ressent vivement la beauté calme de la nature qui l'entoure. Dans sa vie agitée, affairée, il n’a pas le loisir de pénétrer, comme il le vou drait, les mystères innombrables de l’univers. La vie passe si rapide pour lui, qu’il ne peut réaliser ce qu'il désire, vivre à la campagne, s'occuper de ses enfants, jouer avec eux. La vie fébrile du monde le fatigue, l’épuise, mais malgré tout, le charme et l’attire. Il n’est pas jusqu'aux fêtes populaires, comme celle de la Brigittenau, où il ne manque jamais de prendre très activement part. Dans le plaisir aussi bien que dans le travail créateur il ne sait s’assigner de limite. Sa santé affaiblie le fait songer à la mort qui menace de l'emporter, avant qu’il n’ait réalisé tous les espoirs qu'il sent en lui, Une mélancolie profonde souvent annihile sa volonté. Généreux, secourable, insouciant il se doute à peine dans quelle péaurie vit parfois sa femme. Constance, fille d'artiste elle-même,comprend les faiblesses, connaît le caractère, entrevoit le destin de son mari et s'efforce de ménager, de protéger cette vie si chère,
de relever quand il le faut,le courage de cet homme de génie dont
les joies, les tristesses revivent, nobles et purifiées, dans ses œuvres. Un événement décisif pourrait peut-être arracher Mozart aux habitudes dangereuses de sa vie habituelle. Le couple remonte en voiture ; ils devisent, Ce voyage à Prague est gros d’espérances. Qui sait si le grand succès que sans doute remportera Don Juan ne bouleversera pas heureusement leur existence ? Avecune bonne humeur qui ravit le musicien, Constance bâtit des châteaux en Espagne, improvise les dialogues qu'échangeront les grandes dames protectrices de Mozart, lorsqu'elles apprendront que le roi de Prusse à appelé près de lui l’auteur de Don Juan qui, maintenant heureux, bien portant, vit tranquillement à la cour de Berlin... etc. Le carrosse cependant parvient à un village où l’on doit faire une courte halte. En attendant le déjeuner, et tandis que sa femme repose, le musicien enfile une longue avenue de peupliers qui mène au château. Les propriétaires, aimables, lui a-t-on dit, ne s’opposent point à ce que l’on visite le parc. Mozart en effet entre dans les jardins et s’assied sous une tonnelle près d’un grand bassin ovale entouré de lauriers et de grenadiers. Le jet d’eau chante sa fraîche chanson ; tout près du banc un oranger semble tendre vers l'artiste un fruit doré dont le parfum l’enivre. I] touche l'orange, la caresse des doigts et avant qu'il n’ait pu s’en douter, le fruit mûr lui reste dans la main, Le jardin, la fraîcheur de l’eau, les senteurs des arbustes méridionaux ont transporté Mozart en Italie ; il revoit une scène pittoresque à laquelle, enfant, il assistait à Naples. Il entend la réminiscence d’un chant populaire italien. L’ouïe, l’odorat l'ont ravi dans les pays du rêve, de l'imagination créatrice, et il tressaille d’effroi lorsqu'un jardinier se dresse devant lui et rudement lui demande de quel droit il a cueilli et même coupé en deux cette orange dont il hume si voluptueusement le parfum. Cet oranger devait figurer le soir même à une fête de fiançailles que le Comte et la comtesse donnent en l’honneur de leur nièce et pupille
Eugénie. Mozart remet au domestique pour ses maîtres un billet
où il s'excuse spirituellement de sa regrettable distraction. La colère du comte, homme sanguin mais jovial, est tôt calmée par la bonne humeur de la comtesse, charmée du hasard qui lui procure en pareil jour une si notable visite. Leur fils Max, un jeune lieutenant, partage l'enthousiasme de sa mère. Mozart accepte sans façon l'invitation des châtelains, qui le prient de leur consacrer un jour ou deux. On va chercher à l'auberge M®° Mozart, que son génial mari habitua dès longtemps aux plus piquantes surprises. Tout le monde a bientôt fait connaissance et Eugénie, accompagnée par son fiancé, un riche baron, chante avec un charme qui ravit le compositeur, l'air de Suzanne du Mariage de Figaro. D'autres invités surviennent encore. Mozart joue un concerto ; les assistants écoutent peut-être moins la musique qu’ils ne regardent l’artiste. Après quoi l’on passe à table ; la conversation s'anime, et le maëstro conte avec une naïve humour la fête napolitaine à laquelle autrefois il assista et dont le souvenir, la suggestion causa tout à l'heure le larcin du beau fruit doré. Sur ces entrefaites, des domestiques apportent l’oranger. Cet arbuste a toute une histoire. Une ancêtre le rapporta jadis de Trianon. Eugénie le choyait avec amour. Lors d’un voyage de la jeune fille l'arbuste dépérit. A son retour l’oranger avait disparu, mort sans doute de sa belle mort. Il n’en était rien cependant. Grâce aux soins diligents du comte, l’arbre avait repris vie. Non seulement il a fleuri, mais porté fruit : neuf oranges, chiffre fatidique, cher aux neuf Muses, et que Max, le lieutenant, avait fort congrûment utilisé dans une galante poésie en l'honneur des fiancés. La distraction de Mozart le force à changer la fin du poème qu'il récite maintenant et où l’on voit Apollon — Mozart cueillir la neuvième orange. Mis en verve par cette petite scène, Mozart et Max improvisent en vers un assez plaisant dialogue, Comme cadeau de fiançailles l'artiste offre à Eugénie le duo aux réminiscences italiennes qu'il composa tout
à l'heure sous la tonnelle. La jeune fille et le compositeur le chan-
tent ensemble, puis un bal s’improvise; après quoi, au coucher du soleil, les dames vont se promener dans le parc. Mme Mozart raconte quelques traits caractéristiques de la vie de son époux. Le musicien acheta un jour toute sorte d'instruments de cuisine et de jardinage, parce que la servante du marchand avait ému par sa bonne grâce son cœur toujours prompt à s’émouvoir, Grâce au produit d’un concert, la jeune fille put épouser l’honnête artisan qu’elle aimait, Mmwe Mozart fait cadeau à Eugénie d’une boîte à sel de bois rustique, en souvenir de cette bonne action et comme symbole antique du bonheur. Les dames ensuite rejoignent les messieurs qui jouaient au billard. La nuit vient, Mozart, passant du plaisant au touchant, a déjà donné des preuves de son génie musical. Il annonce maintenant à l'assistance qu’il va jouer devant elle l'incendie infernal de son Don Juan. En quelques mots l’artiste raconte la nuit inspirée, solitaire, où, dans un élan irrésistible, comme si la mort le harcelait, le pressait d'achever son œuvre, il composa le finale de Don Juan, ce chœur tragique : « Ton rire finira avant la prochaine aurore. » Mozart éteint les lumières du piano et, animée par les doigts du créateur, la grandiose catastrophe de Don Juan pénètre l'assistance du grand frisson de la mort, de la surhumaine beauté du génie. Le lendemain, Mozart et sa femme prennent congé de leurs hôtes, leur promettant de bientôt revenir; puis ils poursuivent leur voyage dans le superbe équipage dont le comte fit hommage au maître. Après un moment de désarroi les châtelains oublient ce sentiment de vide causé par le départ du grand artiste. Tout le monde prophétise succès, gloire, bonheur à celui qui ensoleilla la journée passée de son charme attirant, de son génie. Seule, Eugénie pressent, avec une mélancolie clairvoyante et profonde, l'avenir qui guette l'auteur immortel de Don Juan. Elle prévoit la mort proche, jalouse de celui qui semble la braver et qui pourtant la sent venir, la ressent et l'exprime en un
pur chef-d'œuvre. Avec piété la jeune fille s’approche du piano que
Mozart fit,une fois, palpiter, à qui il insuffla son âme ; elle le ferme et emporte la clé, pour que nul ne le profane, Dans la musique encore en désordre un chant populaire de la Bohême attire les regards d'Eugénie ; le hasard semble justifier ses pressentiments, son angoisse; car, par une coïncidence étrange ce chant naïf dit la nature qui se pare de fleurs, les poulains noirs qui paissent et gambadent dans les prairies ; et ces fleurs qui poussent au fond des bois, et ces poulains qui bondissent, elles vêtiront votre cercueil, ils mè-
neront votre deuil.
Plusieurs des observations faites plus haut à propos du Pauvre Ménétrier peuvent s'appliquer à la nouvelle de Moœærike. Dans l’un comme dans l’autre de ces ouvrages l'événement n'offre qu’une importance secondaire. Les scènes de la Brigittenau, les entretiens avec Barbara, l'inondation ne font pas saillir du caractère du vieux Jacob un aspect que nous ne soupçonnions point, pas plus que la jolie scène de la tonnelle dans Mozart ne nous révèle un trait caractéristique du héros, qui s’y montre, sans plus, distrait par l’image poétique, absorbé par la création musicale. Lorsque dans une nouvelle l’élément inouï se confond avec un événement inouï, c’est que cet événement engendre des combats, une lutte. Cela se voit clairement pour Le Procurateur, dans La Marquise, dans Le Tremblement de Terre. Là l'événement inouï se déroule objectivement, dans toutes ses conséquences, devant le lecteur qui s’y intéresse sans y prendre part effective.
Lorsqu’au contraire l'élément inoui réside (dans la Vovelle, chez Grillparzer, chez Mærike, chez O.Ludwig) non
pas dans un événement, mais dans un état d’âme, mais
dans un sentiment des héros, la lutte, l’antagonisme, n’en existe pas moins, mais il sollicite directement le sentiment, la participation, l’activité d'émotion du lecteur. Dans ce cas, le héros, pitoyable comme le violoneux, ou admirable comme le créateur de Don Juan, ne nous apparait jamais entièrement conscient de l’inouï qu’il porte en lui. Il sent le mystère sans pouvoir y échapper ; quandil croit lutter contre lui, il s’y adonne et s’y soumet, si bien que dans ces sortes d'ouvrages l’on trouve un élément inouï subjectif, dont le lecteur renforce celui du récit. Le lecteur, tel le chœur antique, résume à chaque instant ce que l’auteur vient de rapporter; il prévoit, redoute, pressent, ressent l’inexorable destin de ceux qui ne peuvent que le vivre. Impuissant à le conjurer, il souffre avec les héros qui sont plus grands qu? lui, mais il jouit en même tempsde la clairvoyance qu’ils n'ont pas ; il admire, muet, la souveraine maîtrise avec laquelle ces somnambules s’avancent sur l’abîme béant entre les événements et leurs actes.
L’inoui dans la nouvelle du poète souabe, c’est l’apparition radieuse du génie, se détachant sur le fond livide du destin ; après chaque scène, chaque tableau, où la grâce, l’insouciance, la jeunesse, la générosité, l’ardeur, la sincérité, la naïveté, la force, l’activité, la grandeur de Mozart surgissent en pleine lumière, on entend dans la pénombre tinter le glas de la mort, dont la note monotone, à dix reprises, résonne au cours du récit. L’opposition entre Le héros et sa destinée apparaît d'autant plus tragique que le caractère de Mozart se peint d’une façon plus individuelle, plus immédiale et plus vraie: par des actes et
non par des paroles.
Si le lecteur a si vivement l'intuition du génie, c’est que le poète ne lui a pas montré un génie, mais Mozart, mais le génie de Mozart; par une caractéristique minutieuse, concrète, il nous a facilité l’abstraction où se résument nos impressions. Comme le Shakspere de Tieck, malgré son intérêt anecdotique, critique, semble pâle auprès de ce Mozart vivant d’une vie unique, intense, en dépit de la mort, ou plutôt grâce à la mort qui plane au-dessus de lui. Le détail curieux ne vaut ici que pour la synthèse nouvellistique.
Les événements ne sont donc point cause de l’inoui, mais ils en reçoivent tous leur coloration, leur lumière et comme tels, aucun d’eux ne demeure indifférent, désintéressé.
La scène de la tonnelle, en soi, ressemble à un fait divers, à l’une de ces anecdotes telles qu’en peuvent rapporter les journaux sur la distraction d’un maëstro en proie au feu de la création, mais l’auteur l’a vue, décrite, l’a, pour ainsi dire, agie par le médium de Mozart ; et il paraît impossible qu'elle puisse arriver à une autre époque et à un autre homme, Cette anecdote, qui occupe dans le récit la place centrale, n’amène pas plus que les autres traits, de revirement. L'acte symbolique d'Eugénie fermant aux profanes le clavecin que fit chanter Mozart, ne surprend guère, puisque, seule parmi les châtelains et leurs hôtes, cette jeune fille a deviné la grande angoisse qui étreint la vie triomphante du maître.
Sans doute, cette nouvelle contient bien une épigramme, un contraste violent, mais cette épigramme n'offre rien
de cette ironie romantique qui semblait caractéristique
du genre au Tieck pourtant assagi des Vouvelles. Les plus beaux, les plus grands payent à un destin jaloux la rançon de leur génie. Thème souvent traité par les romantiques de tous pays, dira-t-on. Il est vrai, mais le Mozart de Mœærike ne recèle rien de romantique, ni de fatal. Sa vie illustre un axiome bien classique, bien païen : Carpe diem. Il ne connaît pas le remords, car il n’a pas commis, même en pensée, d’'épouvantables crimes, de gigantesques forfaits ; sa souffrance ne relève pas de la morale ; il n’est ni un Rolla, ni un Didier, ni un Don Juan. Son âme use son corps, parce que sa vie est intense, et cause de son génie. Son existence, pour être un peu capricieuse, se déroule malgré tout harmonieuse et sereine. Ce génie est bon père, bon époux, bon ami, bon citoyen, bon Allemand ; il ne vit pas en marge de la société ; il habita trop près de la Bohème pour connaître la bohème des littérateurs. Rien n’est moins satanique que le héros de Mærike, dont le génie, peintpar réflexes sous toutes ses faceltes, présenté dans ses effets, apparaît bienfaisant comme la nature. Trois unités concourent ici à composer l’unité générale de la nouvelle : le héros vers qui convergent tous les rayons ; le fond de toile, l’idée qui donne à tous les détails réalistes leur valeur, leur perspective ; et enfin le style au sens pittoresque du mot. Le style, répandu sur les parties diverses de l’ouvrage, en fait une symphonie, qui, d'un bout à l’autre, se développe tantôt unie, tantôt lente, rapide, ou mouvementée, dans le même ton. Nulle trace d’idéalisation, aucune note grotesque : une harmonie que l’on qualifierait de musicale, si ce terme n’impli-
quait l’idée d’une rivalité entre les mots et les sons, d’une
confusion entre les modes d'expression de deux arts, d'une sorte de contamination enfin, que Mærike, en véritable
artisle, prit grand soin d'éviter.
Entre Ciel et Terre, par Otto Ludwig, deux cent
soixante et onze pages (1).
Les cloches de Saint-Georges annoncent l'office dominical, Dans le petit jardin qui s’étend entre la maison et le hangar aux ardoises, un vieillard est assis, les yeux tournés vers la tour de l'église. Ses cheveux sont aussi blancs que sa cravate, son gilet, son col de chemise et le tablier qu'il porte boutonné sur son habit bleu. Le Jardin est peigné, ratissé avec un soin minutieux, où semble se refléter la propreté méticuleuse du propriétaire. Il y a aujourd’hui trente et un ans, M. Apollonius Nettenmair, alors en pleine jeunesse, revenait après une longue absence dans sa ville natale, Les cloches de Saint-Georges sonnaient comme aujourd’hui. Mais l'avenir s’ouvrait devant celui qui, sexagénaire, songe maintenant au passé, à sa vie écoulée. Lorsqu'Apollonius quitta le pays pour aller aider dans ses affaires le cousin de Cologne, il n'obéissait point seulement aux ordres inflexibles de son père. Le jeune homme était épris d’une jeune fille à qui il n’osait avouer son amour. Son frère Fritz lui avait offert de s’entremettre auprès de Christiane, mais cette dernière, paraît-il éprouvait pour Apollonius une antipathie que les bons offices de Fritz n'avaient pu vaincre. Aussi Apollonius a-t-il suivi les conseils de son frère : les voyages forment la
Jeunesse et qui sait si, pendant l'absence de son soupirant, la jeune
1. Dans la traduction de A. Materne, Paris, Hachette, s. d, [1857],
fille ne sentira pas qu’elle a eu tort d'agir ainsi envers lui. Les années ont passé. Apollonius est devenu un homme actif, de ferme bon sens. Christiane, cependant, a confessé à Fritz que c’était lui qu’elle aimait. Il l’a épousée. La municipalité confie d'importants travaux à Nettenmair, le vieux maître-couvreur. Mais le vieillard, vêtu d’un immuable habit bleu, est aveugle, bien qu’il ne veuille pas avouer sa cécité. Ne pouvant plus travailler, le père des deux jeunes gens passe la majeure partie de son temps à faire nettoyer, ratisser et peigner le jardin derrière la maison. C’est lui qui a ordonné à Apollonius de revenir pour qu’il s'occupe des travaux à exécuter à la toiture de Saint-Georges. Dans les conférences qui ont lieu à ce sujet, Apollonius s'impose comme un homme de jugement sûr. Son avis prévaut ; il fait un devis des réparations, obtient de la municipalité d’en être chargé, et, sur sa demande, conjointement avec son frère. Fritz ne reconnaît pas cette supériorité désintéressée, qu’il attribue au désir qu’a son frère de l'humilier. Au lieu de faire sa part de travail, il cherche à s’étourdir dans les fêtes et bals où il passe presque toutes ses soirées, et où 1l traîne sa femme. Apollonius, voyant que Fritz et Christiane le fuient, vit le plus retiré, se consolant avec sa nièce et son neveu qui, dès l’abord, se sont attachés à lui. La petite Annette demande un jour à sa mère : « Pourquoi l’oncle Apollonius te regarde-t-il toujours si tristement quand tu t'en vas; que lui as-tu donc fait ? > Presque en même temps Christiane se voit reprocher également sa dureté envers son beau-frère par une jeune fille avec qui, le soir du jour où il rentrait au pays, Apollonius à dansé. La pauvre fille aime le jeune homme ; Christiane en conçoit comme un inconscient dépit ; mais malgré ce que prétend Fritz, Apollonius ne partage pas cet amour. Dès lors Christiane se demande si Apollonius vraiment la méprise ou la hait, comme son mari le prétend. Revivant le passé, elle ne peut s'empêcher de le voir sous un autre jour que celui sous
lequel son mari le lui présentait. Apollonius, las du malaise qui
règne dans la maison, et sachant par sa petite nièce que Christiane ne lui en veut plus, propose à son frère une entrevue avec sa femme ; chacun parlant sincèrement, les torts d'autrefois seront oubliés ; la paix familiale renaîtra. Mais Fritz que torture la jalousie, élude la question de son frère ; il accable sa femme des plus sanglants reproches, l’accuse d’être une femme perdue dont Apollonius lui-même condamnerait la passion criminelle. Un soir où son mari, comme à son habitude, noie ses remords au cabaret, Christiane découvre les lettres qu'Apollonius écrivait de Cologne à son frère. Elle voit quelle comédie scélérate a jouée celui qui est maintenant son mari, en la séparant de celui qu’elle aimait et qui l’a toujours chérie d’un amour si confiant et si pur. Cependant, les travaux de l’église sont presque achevés. Apollonius veut quitter le pays. Son ami, l'architecte municipal, pour le détourner de ce projet, lui avoue le triste état des affaires de la maison Nettenmair. La ruine, le déshonneur vont s’abattre sur le vieux maitre-couvreur : sur Christiane, dont Fritz, par sa vie de plaisirs, de paresse, par des dettes criardes a dilapidé peu s'ea faut tout l'avoir.
Puisqu'il s’agit d’un devoir à remplir, Apollonius restera ; jour et nuit il va lui falloir travailler à consolider l'état précaire de la maison de commerce, honneur jusque-là de la famille. Christiane vit, cependant, dans l’anxiété perpétuelle des scènes furieuses que lui fait son mari. Un jour, Apollonius, attiré par les cris de Fritz, découvre que la mésintelligence entre les deux époux va bien plus Join qu’il ne le pensait, Fritz donne libre cours devant lui aux explosions de sa Jalousie, Les pensées insultantes dont le mauvais frère accable Apollonius et Christiane, les actes coupables qu'il leur reproche d'un ton sarcastique, rapprochent dangereusement ces deux cœurs innocents, si purs jusque-là de tout désir malsain. Dans un accès de passion forcenée, Fritz, un soir que la petite Annette esttombée gravement malade, frappe brutalement Christiane. L’en-
fant meurt, terrifiée de la cruauté de son père. Depuis longtemps la
pauvre petite pâtissait du chagrin de sa mère qu'elle cherchait tou- Jours à consoler. Fritz après avoir cuvé son ivresse, revient à la réa= lité ; il implore le pardon de Christiane ; mais le regret vient trop tard ; devant lui Fritz na plus qu’une mère déchirée par la douleur et qui à toutes ses phrases répond ces simples mots: « L'enfant est mort.» L'esprit du mal, dès lors, s'empare de plus en plus du misérable, Un ouvrier voleur et fourbe, pendant longtemps camarade de débauche et acolyte de Fritz dans sa surveillance jalouse a été chassé par Apollonius ; avant de quitter la ville il dépose dans l'âme du mauvais frère une pensée meurtrière qui ne demande qu’à se réaliser; déjà, bien souvent, Fritz a nourri l’idée de faire disparaître son rival. Un soir, il se glisse dans le hangar où gisent les agrès de couvreur dont se sert Apollonius ; il se prépare à entailler les cordages, mais l’épouvante arrête, ce Jour-là, son bras. À quelque temps de là, Apollonius, occupé dans les derniers temps à orner le clocher d’un feston de zinc, est appelé dans un village voisin pour une réparation à une toiture, Or, dans la nuit qui précédait son départ, un voisin a vu un individu s’introduire dans .
le hangar des Nettenmair. Le vieux domestique du maitre-couvreur, Valentin, qui avait reçu cette confidence, a découvert que les cordages avaient été entaillés. Il le dit à Christiane, qu’affole alors la pensée des menaces si souvent proférées par son mari. Le fidèle serviteur prévient ensuite son vieux maître qui ne soupçonnait pas jusque-là la honte à laquelle était exposée sa maison par l’inconduite de Fritz. M, Nettenmair ne doute point que Fritz ne soit l’artisan de cette épouvantable machination ; il s'attend à ce que l'on rapporte d’un moment à l’autre le cadavre d’Apollonius. Fritz, ce jour-là, travaille avec une ardeur insolite sur le toit de Saint-Georges. Le vieux couvreur, qui depuis des années ne quittait plus la maison, s’y fait mener par un ouvrier. Il congédie son
guide et debout près de la lucarne d’où l’on monte sur le toit de
l’église, il apparaît devant Fritz terrifié. Le vieillard exige de son
Bastier 10
fils qu'il se précipite du haut de l’église. Il faut que Caïn meure avant que le déshonneur ne s’abatte sur la maison aux volets verts. Si Fritz refuse d’expier seul son forfait, le maître-couvreur périra avec lui. Le vieillard comptera jusqu’à trente; Fritz, annihilé par l’arrêt inexorable de son père, s'évanouit. Soudain, un bruit de pas dans l'escalier de la tour. C’est un ouvrier que l’on avait envoyé au village où travaillait Apollonius : ce dernier est sain et sauf. Cette heureuse nouvelle n’adoucit guère le vieillard, qui intime à Fritz l’ordre d’avoir à quitter dès le lendemain matin le pays, et pour toujours. Pendant ce temps, Christiane apprend par la rumeur publique qu’un couvreur s’est tué dans le village où travaille Apollonius. Elle tombe en faiblesse. Valentin s'empresse auprès d’elle. Quand la jeune femme reprend ses sens, folle de douleur, elle veut aller dire aux tribunaux que c’est elle qui est cause de l'accident. Le vieux domestique la supplie d'attendre au moins pour sortir le retour de M. Nettenmair. Sur ces entrefaites celui qu’on croyait mort apparaît dans le jardin. Pour la seconde fois l'émotion terrasse Christiane. Apollonius accourt, la saisit dans ses bras. Quand Christiane rouvre les yeux, les sentiments longtemps contenus débordent de son cœur.Elle dit son amour à celui qu’elle a toujours aimé ; elle dit ses craintes, ses angoisses, les menaces criminelles de son mari, les insultes dont il n’a cessé de l’accabler. Apollonius sait maintenant que Christiane lui a été volée par Fritz, qui voulait aujourd’hui parfaire son œuvre scélérate. Le jeune homme est près de succomber, de payer de retour l'amour de Christiane ; mais le sentiment du devoir l'arrête: il a juré de maintenir l'honneur de la maison de son père ; il gardera sa parole, Un de ses neveux accourt. Apollonius le prend alors dans ses bras et le tient entre lui et celle qui est et qui doit rester, parce qu’il le veut, sa sœur. Les préparatifs de départ sont achevés ; la place de Fritz est retenue jusqu'à Hambourg, où il doit s'embarquer. Le
vieux maître-couvreur appelle Apollonius, lui demande des détails
sur l’accident, Le couvreur qui à péri n’est autre que Max, l’ouvrier chassé, l’âme damnée de Fritz. Travaillant dans un village voisin, et qui porte Presque le même nom que celui où était occupé Apollonius (d’où la confusion au sujet de l'accident), Max avait volé à ce dernier un cordage entaillé par Fritz, et a péri, aux lieu et place de l’honnête fils de Son ancien patron. Il est ainsi victime de l’idée criminelle qu'il suggéra. Fritz, pendant cette nuit, essaie de se raccrocher à l'amour de ses deux enfants ; Si les petits innocents lui gardaient un peu d’affection, le départ semblerait moins dur au misérable ; Mais les enfants reculent, épouvantés, devant le père qui leur tend les bras ; i1S le menacent même de chercher protection auprès du bon oncle Lonius. Cette défection des enfants accroîtrait, si cela était possible, la jalousie déchatnée de Fritz. Pour tous les habitants de la maison aux volets verts, cette nuit se passe fiévreusement. De bonne heure Apollonius se rend à Saint-Georges, Pour achever de poser au sommet du clocher l’ornement de fer-blanc. Il à achevé à peu près son ouvrage et il va descendre, lorsqu'il se sent saisi violemment par le bras.Son agresseur, Fritz, qui avait feint de Partir, crie une dernière fois sa haine à son frère. Fritz n’a pu faire périr Apollonius ; eh bien ! ils périront tous deux, Une lutte brève s’engage entre les deux hommes. Sur l’étroite planche où se livre ce duel à mort, le combat ne saurait durer longtemps. Apollonius, en un instant, prend conscience de son devoir. Sa vie est nécessaire à son vieux père, à Christiane, aux enfants, à l'honneur de la maison, Le bras qui le retient à une poutre s’engourdit déjà ; d’un bond, il s’élance et de ses deux mains cherche un appui, tandis que Fritz, perdant tout point de résistance, chancelle, tombe et va se fracasser sur le pavé. Nul ne se formalise de la mort de celui que l’on avait vu, peu auparavant, boire, à son ordinaire, plus que de raison ; bientôt l’on oublie l'accident. Tout le monde voit en Christiane et Apollonius de futurs
époux. Le vieux Nettenmair a déjà fixé la date du mariage. Mais
celui que lon veut marier est torturé par une sorte de maladie morale et nerveuse à la fois, causée par l'excès de travail des derniers mois et par cet amour pour Christiane qui lui semble tour à tour criminel ou licite. 11 fuit la jeune femme, 8e reproche de n'avoir pas cherché un moyen pour se sauver, tout en ne provoquant pas la mort de Fritz. Le jour de l'accident, pourquoi n’avaitil pas sa présence d'esprit habituelle ? Parce qu'il était encore tout bouleversé de la scène survenue la veille entre Sa belle-sœur et lui ; la passion obseurcissait encore sa pensée si nette, si propre, d'ordinaire. Depuis le duel terrible, Apollonius à essayé de poser au faîte du clocher de Saint-Georges une plaque de plomb qu'il avait oublié ce jour-là de clouer. Le vertige chaque fois l’a saisi, comme si la mort de son frère appelait une autre mort. À l’heure où son frère mourut, à deux heures,des cauchemars l’assiègent tous les jours. Cependant, par la place laissée libre dans la toiture du clocher, la pluie pénètre, menaçant de ruiner tous les travaux faits à Saint-Georges. D’incessants remords angoissent Apollontus. Quelques semaines passent. Un jour d'hiver, la neige tombe abondamment dans la matinée, puis le ciel s’obscurcit; de formidables nuages s'arrêtent sur la petite ville. Tout le monde attend anxieusement. La nuit vient. Le tonnerre roule et gronde, toujours plus proche; soudain, il retentit avec un fracas terrifiant : la foudre est tombée sur le clocher de Saint-Georges. De tous côtés on appelle Apollonius, pour qu'il préserve l'église, et la ville, peut-être, d’un épouvantable incendie. Le couvreur songe avec effroi que l'élément a sans doute touché le clocher à l'endroit où le bois n’avait pas été recouvert d’une feuille de plomb. L'heure où mourut son frère va bientôt sonner. Comment montera-t-il au clocher, qui, depuis le jour fatal, tremble sous ses pieds comme le mât d’un navire? Apol- Jonius fait à l'avance le sacrifice de sa vie. Mais le vertige ne s’empare pas de lui. Au milieu de l'ouragan, aveuglé par Îles éclairs,
par la neige qui lui fouette les yeux, il se hisse au faîte ; il éteint
l'incendie qui s'était déclaré un peu au-dessous de l’endroit resté à découvert ; l’eau de la pluie, accumulée dans le trou, n’a fait que protéger la charpente. Deux heures sonnent à l’horloge audessous d’Apollonius, dont la rafale balance l’échelle comme un battant de cloche. Il fait, il peut accomplir cette tâche, que nul autre, dans toute la ville,n’eût assumée : aucun vertige, nulle épouvante. C’est donc qu’il n'était pas responsable de la mort de son frère, Enfin, pour la première fois depuis de longs mois, il peut respirer librement ; il est guéri. Le calme rentre en son âme, tandis qu’autour de lui résonnent les hymnes de joie, les actions de grâce de ses concitoyens.
Depuis, trente ans ont passé. Apollonius a les cheveux blancs, comme autrefois son père. Grande fut la colère du vieil « habit bleu », quand son fils lui déclara le lendemain de l'incendie, qu'il ne se marierait jamais. Celui qui s'était conduit en héros dans la nuit mémorable, a continué à travailler sans relâche pour sa famille, pour ses neveux, pour l'honneur de la maison. Christiane, toujours belle, a aussi les cheveux blancs. Comme jadis, beaufrère et belle-sœur vivent sous le même toit, mais parallèlement, sans que se mêle leur vie quotidienne. Dans le pays on vénère M. Apollonius pour sa bienfaisance, pour sa bonté qui garde, cependant, toujours quelque chose de grave. Et quand les cloches du dimanche appellent les fidèles à l’église, dans le jardin minutieusement propre où semble se refléter la probité scrupuleuse du propriétaire, entre la maison aux volets verts et le hangar aux ardoises, M. Nettenmair est assis, et de ses yeux pensifs lit sur le clocher
de Saint-Georges l’histoire de sa vie, entre ciel et terre.
Si Roman et Nouvelle ne différaient l’un de l’autre,
comme on l’affirma souvent, que par le volume, cet
ouvrage ressortirait par son ampleur au genre du roman. Du reste la plupart des historiens de la littérature et des esthéticiens, avec ou sans intention, classent Entre Ciel et Terre sous la rubrique: roman. Faut-il se ranger à leur avis et reconnaître que le poète thuringien, si réfléchi, si méticuleux, et jusqu’à sa dernière heure théoricien impénitent des grands genres littéraires (1), ou bien se trompait en qualifiant son ouvrage de nouvelle, ou simplement sacrifiait, par inadvertance, à cette mode qui, au milieu du x1x° siècle, entourait la nouvelle d’une incontestable auréole, ou enfin n’apercevait entre Roman et Nouvelle aucune différence foncière.
La discussion sur les rapports du Roman et de la Nouvelle viendra naturellement en son lieu. Ce qu'il importe donc de montrer ici, c’est d’abord si l'ouvrage d'O. Ludwig présente les caractères essentiels de la Nouvelle, tels que nous les trouvions notés par Gœthe et par ceux qui depuis reprirent en leur nom sa définition. Si cette démonstration arrive à un résultat probant, une critique négative, — à savoir: pourquoi Entre Ciel et Terre n’est pas une nouvelle ? — ne laissera pas de paraître superflue;
car elle montrerait tout au plus, que par certains détails
1, Dans ses essais critiques et théoriques: Shaksperestudien, Romanstudien, dans ses aphorismes esthétiques, O. Ludwig considère surtout le drame, la tragédie, et le roman dans ses ressemblances ou différences avec l’œuvre dramatique. Pour le roman, ses théories reposent surtout sur une étude de Walter Scott et de Dickens, contrôlée pour ainsi dire à chaque pas par une confrontation des caractères romanesques avec les caractères shaksperiens, O.Ludwig ne définit pointla Nouvelle, ne l’étudie pas directement.
extérieurs la nouvelle en question peut faire lillusion d'un roman. Que les deux formes littéraires ne présentent aucun point de contact, personne n'oserait le soutenir, puisque Nouvelle et Roman demeurent en définitive deux { espèces » du grand « genre » épique.
Ce qui, avant tout, frappe dans Æntre Ciel et Terre, c'est que l'intérêt se concentre autour de l’événement inouï, dont la préparation et les suites forment toute la trame de l’œuvre (1). Dès que le narrateur, après un court prologue, est entré en matière, il n’y a plus pour ses personnages, — ni pour le lecteur, — de rémission possible, de repos artistique, de descriptions désintéressées ; chaque phrase mène les personnages un peu plus près de cette catastrophe, qui semblait depuis longtemps imminente.
Elle éclate soudain comme un épouvantable orage, dont de sinistres grondements, des lueurs brèves et aveuglantes, annonçaient tout à l’heure l’approche. Fritz veut tuer son frère Apollonius qu'il jalouse, mais c’est lui-même qui disparait, et celui qu’il voulait immoler à sa passion déchainée, cause involontairement sa mort. Quoiqu'il ait agi en cas de légitime défense, Apollonius ne peut retrouver le calme moral qu’il a perdu. Le doute torture son âme. À l'instant où il défendait sa vie, n’a-t-il pas songé, dans une demi-inconscience, que la mort de son
frère libérait sa belle-sœur, qu’il aimait jusque-là d’un
1. C’est par un art très conscient qu'O. Ludwig atteint ce qu'on appelerait justement cette intensité ([ntension), si ce mot n'avait pris dans son langage de technicien autodidacte un sens tout particulier et subjectif. Voir l’article : Volksroman- Volkslitteratur,
VI, p. 188.
152 CHAPITRE JII
amour sans espoir. Seule, une action héroïque le haussera au-dessus de lui-même et lui fera apercevoir son devoir. Il surmonte son anxiété, vaine les difficultés les plus périlleuses, pour préserver d’une effroyable calamité sa ville natale. Il reprend alors possession de la clarté de sa raison et renonce délibérément à un amour qui, pendant de bien courts instants, fut entaché de passion. Ce n’est point le spectre de son frère, qui se dresse devant lui; c’est limpossibilité, pour un homme tel que lui, d'agir sans garder pleine conscience de ses actions, d'approuver des actes dictés par la passion sans le contrôle de la conscience, de résister à la voix impérative de son moi moral. Les vœux que forme instinctivement le cœur, si la conscience ne les sanctionne pas, lui semblent menacer tout son être, et l’épouvantent comme une force diabolique. Une seule crise, violente et rapide, sujet de la nouvelle, agite la vie toute unie d’Apollonius. L'auteur rapporte en quelques lignes son existence postérieure, et néglige de donner le moindre détail sur son enfance et sur son adolescence. Nous n’assistons done point aux transformations successives de sa personnalité; nous le voyons traverser une rude épreuve, dont il sort vainqueur, mais toujours le même, en apparence. Sa victoire consiste précisément à reprendre possession de son moi qu'il avait un instant aliéné, à reprendre, si l’on peut dire, possession de cette « destinée typique » (dies typische Schicksal) qui repose
sur la conformité du caractère avec son destin (1). En
1. 0. Ludwig, VI, p. 14. Zur Elhik, Æsthetik und Lilteratur. Typisches Schicksal.
n’épousant pas celle qu’il aime et dont il est aimé, Apollonius se délivre du reproche possible de sa conscience. Il n'a jamais souhaité qu’en rève la mort de son frère; ce dernier l'avait trahi, persécuté ; sans doute; mais c’est justement pour ce molif qu'Apollonius ne doit pas consentir à un mariage, qui lui semblerait être la rançon de cette haine fraternelle, de cette mort. Il accepte une vie sans joie, comme pour ne pas justifier les soupçons mensongers, la jalousie criminelle du misérable qui n’est plus.
Le monde n'intervient pas dans cette lutte dramatique, n'influence point les actes des principaux personnages. Il n'est pas jusqu’à « l'honneur », auquel songe si souvent le vieux Nettenmair, qui n’apparaisse beaucoup plus comme un postulat de l'individu moral, que comme une vertu sociale ou mondaine. L’action se déroule, étroitement resserrée, entre les murs, entre les habitants de la maison aux volets verts ; personne ne sait les actions qu’elle abrite. La foule intervient bien au dernier chapitre, mais on ne saurait prétendre qu'elle joue un rôle, ni qu’elle tire Apollonius de son isolement.Nous n’apprenons que peu de chose de la ville, de ses habitants, etrapidement, abstraitement.
Dans ce drame intime l’auteur limite au strict nécessaire, le nombre des acteurs. De même que les différentes parties du récit convergent vers la singularité du dénoûment, de même tous les personnages semblent fixer les yeux sur Apollonius, qui est le seul héros véritablement original, d’une singulière grandeur dans sa petitesse, d’une singulière petitesse dans sa grandeur. Sa vie honorable autant que monotone, ne vaudrait point la peine d’être
contée, si elle ne présentait un moment extraordinaire,
inouï, pendant lequel Apollonius a vécu avec une inlensité qu’on pourrait qualifier de nouvellistique. Cette crise morale qui angoisse son âme, et dont il se délivre par l’action et le renoncement, est comme accompagnée et soulignée, dès le début de l'ouvrage, par le symbolisme de la vie du couvreur entre ciel et terre.
À plusieurs reprises, l'événement culminant, singulier, de la nouvelle est annoncé. On le sent tout proche. Avec une finesse minutieuse l’auteur note les vibrations, les tendances, les moindres gestes de la pensée de ses différents héros (1), et cependant le lecteur a la sensation, que toute cette crise, observée et montrée au microscope, ne dure pas des années, ni mème des semaines. Dans le prologue le poète nous informe qu'entre le retour d'Apollonius au pays et la mort de son frère, il ne s'est écoulé qu'un an. L'auteur, au reste, a si bien le désir de nous montrer sous tous ses aspects la période aiguë, rapide, d’un conflit, qu’assez souvent, au cours du livre, il perd la notion du temps — et le lecteur avec lui. Dans l’apogée de la nouvelle, au contraire, avec ses trois sommets : la visite du vieil aveugle au sommet de la tour ; le duel d’Apollonius et de Fritz ; l'extinction de l'incendie sur le clocher, le récit s’adapte étroitement aux faits (2) et donne l'impres-
sion exacte de la durée, qui est brève.
1. O. Ludwig s'efforce ainsi, d’une manière très préméditée, de faire alterner les passages qui provoquent la curiosité (Neugier), avec ceux qui suscitent notre (Teilnahme) sympathie ou antipathie. Il retarde l'événement en le faisant tour à tour prévoir, voir, regretter par plusieurs personnages. VI, p. 76-77 ; p. 98.
2, On pourrait dire que dans ces scènes la manière de conter
Faut-il voir dans ces trois scènes dramatiques, trois événements inouïs ? Non, sans doute, car, malgré sa beauté, la scène du vieillard et de Fritz n’a pas le mouvement, ni surtout la nécessité de celle entre les deux frères. Quant à la dernière, si pittoresque pourtant, elle nous intéresse surtout comme corollaire de la seconde, et nous émeut moins qu’elle. Le lecteur ne doute pas de la victoire que remportera Apollonius sur l’élément furieux. La décision qu'a prise le jeune homme dans cet héroïque moment, surprend d’abord, mais sort si naturellement de ses actes, de toute sa vie, qu’elle emporte logiquement notre adhésion ; il s’y mêle seulement cette mélancolie qu’éveille la vue de tous ceux qui n’ont fait que frôler le bonheur auquel ils avaient droit.
Ce dénouement n’est pas dû à un revirement ; Apollonius, comme dansles premières pages du livre, se dévoue à ce qu'il croit être le devoir et la vérité. Il se sacrifie, et par là n'immole point seulement son bonheur, mais aussi
celui de Christiane. Les lecteurs qui dominent la situation,
est proprement « nouvellistique ». Elle corrobore une réflexion, de simple bon sens, où O. Ludwig constate que dans certaines parties du récit, l'intérêt (Spannung) « artificiel » (künstlich) disparaît devant l’attention sympathique que l'homme accorde à l’homme en proie à une crise tragique, dans un moment dramatique. « Esliegt auf der Hand, dass wo unsre Sympathie durch die drastische Natur der Begebenheit stark genug angeregt wird, die Behelfe der künstlichen Spannung unnœætig sind, ja sogar stœrend werden kœnnen Wenn das Herz beschæftigt werden soll,ists gut, wenn dem Verstande nicht viel zugemutet wird. » VI, pp. 106-107. Die Spannung in der Erzæhlung und im Drama.
voudraient le garder des erreurs oùil tombe (1). Ils «sentent » qu'il ne faut point agir de la sorte, qu'ils ne feraient pas ainsi, mais ils « comprennent » qu’Apollonius ne peut agir autrement, qu'en restant fidèle à la voix, même erronée, de sa conscience. Comme pour le lamentable Frédérie Mergel, comme pour le radieux Mozart, la mystérieuse nécessité de ses actes captive notre attention et laisse notre imagination pensive. L'élément inoui de leur vie nous apparaît revêtu de l'enveloppe singulière propre à chaque nouvelle. Dans Entre Ciel et Terre la scène de la lutte et celle de l'incendie suffisent à donner à l'ouvrage une silhouette tout à fait individuelle. L'on ne verrait là que des faits divers, si ces scènes n'étaient comme étoffées de psychologie, ou renforcées par une orchestration symbolique.
Les personnages de la nouvelle vivent tous sous l’empire d’une suggestion, d’une idée fixe (2) qui grossit seulement certains points. Max suggère à Fritz d’entailler les câbles. Fritz suggère à Christiane qu'Apollonius la haïit ou la méprise. Quant au vieux Nettenmair et au « ramasseur de duvet », ils obéissent surtout à une auto-suggestion. Lors mème qu’ils peuvent s’affranchir, comme Apollonius au dénoûment, ces hommes ne sortent d'une prison que
pour entrer dans une autre. Presque égaux dans la servitude
1. Unser Verstand kann z. B. wünschen, eine künstliche, geschickte Intrigue mœge gelingen, wæhrend unser Herz dies fürchtet. VI, p. 104, Romanstudien.
9, En ceci O, Ludwig rappelle Dickens, dont il disait : « Wieer [Dickens] dann seine Personen wie mit fixen Ideen behaftet. » VI, p. 71, thid:
intellectuelle (1), les trois Nettenmair présentent entre eux des contrastes moraux d'autant plus frappants, qu'il y a dans leurs façons de peser les actes, de discerner toutes les éventualités possibles, une parenté manifeste.
Le sort des deux frères est tout mèlé de contrastes. Ge- Jui-là semble bon, qui est mauvais, et vice-versa (2). Celuilà passe pour heureux, qui ne l’est pas; pour généreux, lorsqu'il est mesquin et jaloux. Apollonius entrevoit le bonheur, mais trop tard, lorsqu'il ne peut plus l’atteindre ; le laisse fuir, lorsqu'il est à portée de sa main. Sa mor devait délivrer son frère, el Ja mort de ce mème frère ne fait que hâter le renoncement d’Apollonius à l'amour. Méprises, mensonges, surprises, contretemps, forment la trame de ces vies, pendant la crise qui les bouleverse.
Si le poète avait versé quelque ironie romantique dans cette histoire étrange, on pourraitsourire de la maladroite faiblesse des personnages, el constater que la vie réalise parfois d’admirables paradoxes. Mais nulle œuvre n’appa-
raît moins comme l’un de ces jeux dont l’auteur fut le pre-
1. Par là O. Ludwig donne à ses personnages le caractère épique tel qu'il l’entend. « Episch heisst die Frage : wird esihm werden? Denn er darf es eben nicht selber machen. » 1bid. — « Nicht: was macht er aus sich ? sondern : was wird aus ihm ? was macht die Welt aus ihm? » bid., p. 105.
2. Pour O. Ludwig ces mirages (Spiegelbilder), {tantôt dans les faits, objectifs ; tantôt subjectifs, produits de l'imagination ou de la sensibilité des lecteurs, sont destinés à soutenir l'intérêt, à éveiller l'attention. La crainte el l'espoir décevants, trompeurs, accroissent l'intensité des événements, des actions, et, en excitant sympathie, ou antipathie doivent nous procurer un « erhœhtes Lebensgefühl.»
Cf. VI, p. 76-78 ; p. 98.
mier à s'amuser. Elle ne semble pas davantage imbue de doctrines philosophiques ou de tendances sociales. Dans sa conclusion, comme dans ses personnages, comme dans l'événement, cette œuvre reste singulière, unique, vivant de sa vie propre. Un cadre étroit rehausse ce drame ; la tour de Saint-Georges et la maison aux volets verts bornent l'horizon. Qu'importe la durée du récit, si nous avons la sensation d'assister seulement à un instant de vie? Rien, à ce point de vue, ne frappe davantage que la façon caractéristique dont certains événements sont présentés à plusieurs reprises, sous deux et même trois aspects : comme prédiction de l’auteur ; ou bien, pressentiment, désir, rêve d’un des personnages d’abord ; ensuite, comme événement réalisé au cours du récit ; et enfin, comme souvenir, cauchemar, ou vivant remords d’un des héros. Et, d'autre part, les événements d'autrefois, les années qui précédèrent la crise, n’ont de valeur que par leurs effets présents (1). A la suite d’un accident une Poudrière éclate, et un obus qui gisait là depuis dix ans peut-être, explose en même temps que les engins apportés de la veille, Comme le dit Christiane: «... autrefois et aujourd’hui; maintenant c'était tout un. » Grâce à la concentration de l'intérêt, de la fable, des caractères, par la réduction à l'unité, Entre Ciel et Terre demeure une nouvelle, et par ses qualités les plus frappantes ressortit à la forme littéraire que nous étudions.
1. « So wird also dasjenige, was uns interessieren muss,und wie es geschehen, erst nachher erzæhlt, » MI D: 77
Nous essayions d'indiquer ce qui frappe un lecteur désintéressé, lorsqu'il lit Zntre Ciel et Terre après d'autres nouvelles également célèbres de la littérature allemande ; nous constations,en note,que l'effet produit par cet ouvrage réalisait souvent des idées théoriques du poète. On pourrait pousser plus loin cette comparaison, et procédant inversement, partir des principes littéraires, des aperçus esthétiques de l’auteur, pour en chercher la vérification dans Entre Ciel et Terre.
Mais si cette œuvre, de l’aveu mème du poète, doit être lue et estimée comme nouvelle, faut-il exiger d’elle, qu’elle corrobore les théories d’O. Ludwig sur le roman, et gagnera-t-elle à la comparaison ?
Le poète thuringien ne définit pas expressément la forme littéraire qui nous intéresse, mais il semble bien, d’après une de ses lettres, que pour lui « dramatisirter Roman » et « Novelle » soient à peu près synonymes (1). Cette hypothèse semble d’autant moins hasardeuse, que Entre Ciel et Terre apparaît, avant tout, et se grave dansla mémoire comme une nouvelle dramatique, originale, unique, une « tragédie », disait Saint-René-Taillandier. Le conflit de deux frères, de deux caractères intransigeants aboutit à une catastrophe tragique; la lutte est vive, ardente ; les différentes phases s’enchaînent avec une rigoureuse néces-
sité. Mais cette beauté, cette vérité objective de l’événe-
1. Lettre à Eduard Devrient, 5, XII, 1846. « Ob er [Der Engel von Augsburg] nicht als dramatisirter Roman oder Novelle in die Welt gehen kœnnte ? » On peut rapprocher ces mots de ceux de M. Jules Lemaître auxquels il était fait allusion plus haut, p. 23.
ment et des actions ne suffit pas au poète. Autour, ou plutôt, à côté de cette partie saillante de l’ouvrage où s’atteste sa puissance créatrice, il veut, pour se donner satisfaction à lui-même, et pour agir plus efficacement, pense-t-il, sur le lecteur, faire jouer tous les ressorts techniques de son idéale théorie du roman.
Cette technique du roman qu'a minutieusement élaborée Otto Ludwig, présente tout le charme et offre aussi tous les dangers d'une analyse subtile, qui ne mène pas à la synthèse. L'écrivain décompose le roman en un grand nombre d'éléments. Mais la tournure de son esprit le pousse toujours à étudier ces divers éléments par contraste. Ses classifications antithétiques semblent judicieuses, lorsque l’on ne s'occupe que de l’une d'elles ; mais, malheureusement, elles aboutissent presque toujours à un dernier paragraphe qui renverse ce que le critique venait d’édifier ; car, après avoir montré les deux aspects d’une question technique qu'il vient d'isoler dans son analyse, O. Ludwig ajoute presque régulièrement: Outre ces deux faces du problème, on peut en découvrir une troisième. Nous pensons alors qu’il va proposer une synthèse des deux procédés d'art; or, le plus souvent, — et ses ouvrages le prouvent — il ne voit pas dans la forme intermédiaire une synthèse, mais une juxtaposition des deux éléments antithétiques qu’il vient de nous montrer. Par exemple, il distingue deux formes du récit, qu'on pourrait pour simplifier, appeler la forme subjective et la forme objective: il les dénomme, pour plus de clarté, A et B; et la troisième, C n'apparait point comme un compromis entre les
deux autres, mais comme une simple addition.
Ces classifications antithétiques, on les trouve en grand nombre dans ses écrits critiques : Typique, anecdotique. Événements, actions. Enchaînement causal des situations, des caractères. « Intension », extension ; naïf, romantique ; idyllique, terrifiant. Civilisation, nature. Intérêt (Spannung) éveillé par le passé, par l’avenir; par la curiosité, par la sympathie. Erreur apparente dans les faits, erreur du lecteur; erreur des personnages. Contrastes entre les héros, ressemblances entre eux. Droits de l'intelligence; droits du sentiment. Réflexion et action. Droits de l’auteur, droits des événements. Repos par le dialogue, repos par le détail curieux, etc., etc.
La nouvelle d'Otto Ludwig serait moins originale à coup sûr, s’il n'y transportait pas tout son appareil analytique, dont nous apercevons, gisant l’un à côté de l’autre, tous les rouages. La nouvelle proprement dite,les événements se déroulent à côté de la partie « romanesque », romantique: les songes, cauchemars, pressentiments, menaces qui planent au-dessus de la maison aux volets verts ; et à côté de la partie gnomique : les considérations morales, les maximes (deux cents environ) de l’auteur.
Les applications de cette technique emportent souvent notre admiration, lorsque le poète réalise pleinement son dessein, par exemple,lorsqu’il nous raconte les événements, (Begebenheïten erzæhlen, Handlung miterleben) et nous fait vivre les actions. Ou bien, lorsqu'il nous montre dans un remarquable enchaînement la causalité des situations, (Kausalitæt der Zustænde) qui lui semble l’apanage propre du roman. Mais la causalité des caractères, qui res-
sortit selon lui essentiellement au drame, Otto Ludwig ne Bastier 11
nous la démontre pas avec moins de pénétration et de puissance, et, ce faisant, s’il n’observe pas une deses théories du roman, du moins nous prouve-t-il par là que Nouvelle et Roman diffèrent.
Parfois, l'équilibre qu’il cherchait à atteindre nous semble rompu au détriment d’un des deux éléments antithétiques. Pour détendre l'attention (Spannung) du lecteur, pour retarder la marche du récit et piquer la curiosité, il arrête l’esprit du lecteur sur des détails le plus souvent curieux, mais qui ne procurent pas toujours cette sorte de repos (behaglich) qu’il projetait de leur donner. Notre sympathie (Teilnahme) est provoquée beaucoup plus que notre curiosité, qui parfois languit un peu (Neugier). Chaque fait nouveau doit d’après la théorie de l’auteur jeter une lueur sur le passé et sur l'avenir, mais il arrive plusieurs fois, que nous perdions la notion du temps et que nous éprouvions quelque peine à suivre les bonds de l’écrivain dans l’avenir ou le passé. Voulant nous montrer, dans l'intérêt des héros aussi bien que dans l'intérêt de notre attention, les différents personnages comme des «troncs » vivant, outre leur vie commune, de leur vie propre, il nous montre successivementles effets d’un événement sur plusieurs personnages, dont l’un nous intéressera beaucoup moins que l’autre, sa réaction ne présentant souvent rien que nous ne sachions à l’avance.
De ce qu'Otto Ludwig met ou non en pratique ses théories, il ne s'ensuit pas qu’elles soient vraies ou fausses. Il faut reconnaître que ses analyses techniques, bien que partant d’une observation de faits, aboutissent fréquem-
ment à des définitions subjectives, et que la juxtaposition
de détails, souvent justes en soi, arriverait pour un peu à faire de ses théories un chaos d'idées claires.
Après avoir opposé la nature à la civilisation (« Kultur », profession, habitude professionnelle); l’extension (le romantique, les pressentiments, les rèves, les choses terriliantes) à l'intensité (Intension); le naïf (idylle) au romantique; après avoir constaté que la réflexion mène au jugement, et l'instinct à l’action, il dresse finalement une cloison étanche entre le « naïf » et les actions terrifiantes, frappantes, épouvantables, comme s’il y avait antinomie entre nature et action instinctive, naïve, frappante, et même terrifiante. L'auteur, il est vrai, pourrait répondre à cela, que si toutes ses définitions se surmarchent, s’embrouillent, et souvent se contredisent dans la pratique, il a lui-même, avec bonne foi, chanté la palinodie, et dit, après bien d’autres, qu'un peu de culture éloigne de la nature et de la naïveté, et que beaucoup de culture y ramène.
Il est souvent périlleux de suivre Otto Ludwig dans ses définitions théoriques ou techniques. Un exemple assez concluant nous en est fourni par la déclaration la plus décisive, que le poète nous ait laissée sur Entre Ciel et Terre. Il voulait, nous dit-il, montrer le « destin typique » d’un homme qui a trop de conscience; le « destin typique » d’un homme, son frère, qui n’en a point assez, et l'influence réciproque de ces deux caractères. « C’est le destin typique de l’homme trop consciencieux, du moraliste hypocondriaque de naissance (des gebornen sittlichen Hypochondristen) — et de tels hommes j’en ai assez rencontrés pour
pouvoir les considérer comme une espèce... Cet homme a
pour ainsi dire mal aux cheveux, quand autrui s’enivre (1).» O. Ludwig prend done ici le mot: typique, dans son acception courante ; c’est encore avec cette signification qu'il emploie ailleurs l'expression: destin typique (2). Il ajoute, il est vrai, dans ce passage, que le destin typique repose sur la conformité du caractère avec son destin. Et l’on ne saurait contester, nous le notions plus haut, qu'Apollonius ne vérifie en effet cette opinion.
S'il est « typique » dans la pensée de son créateur, le destin d’Apollonius pourra sembler aux lecteurs non seulement individuel (3), mais original et unique. Pour voir en lui toute une espèce, dont il aurait vu de nombreux spécimens, O. Ludwig s’était sans doute regardé bien souvent dans son miroir. S’il y a pour le lecteur naïf un type, etun destin typique, c'est bien plutôt Fritz Nettenmair, type du paysan faraud, jouisseur, hâbleur, dépensier, sournois et brutal. Apollonius nous apparaît comme un aristocrate, comme une précieuse exception.
TTVI;p,22%.
2. VI, p. 14. Cette définition du « typisches Schicksal » caractérise assez bien la façon de procéder d'O, Ludwig. S'il y a des banalités dans ses écrits théoriques, du moins ne peut-on lui reprocher de les dire simplement : « Typisches Schicksal nenne ich das, was, wie verschieden sonst durch Einwirkung æussrer Umstænde die Lebensgeschichten des Einzelnen erscheinen mœgen, bei einer græssern oder kleinern Anzahl von Menschen immer wie ein Thema durch ein Tonstück hindurchgeht und all diesen Leben, so verschieden ïhr Aeusseres sein mag, eine innre Aehnlichkeit giebt, »
3. De ce qu’un caractère est typique, cela naturellement n'exclut pas qu'il puisse être individuel, O. Ludwig va, il est vrai, très loin et demande « die mæglichste Individualitæt eines mœglichst weiten Typus ». VI, p. 194.
Quant à l’assertion du nouvelliste, qui prétend montrer dans le mauvais frère le type de l’homme qui a trop peu de conscience, est-elle confirmée à la lecture? Fritz aurait trop peu de conscience, lui, qui, d'un bout à l’autre du livre, cherche à étouffer le cri de sa conscience, qui recourt au crime pour se délivrer non seulement de son frère, mais du vivant reproche qu’Apollonius est pour lui! Toute sa conduite, au cours de la Nouvelle, lui est dictée par la lutte qu’il soutient contre sa conscience. S’il n’obéit pas à sa conscience, peut-on dire qu’il en ait trop peu, cet homme qu’au commencement d’un chapitre, l’auteur nous montre faisant l’examen psychologique de son moi, et pesant minutieusement ses actes et ses raisons d'agir.
L'on doit s’estimer heureux, qu'O. Ludwig n’ait pas suivi l'exemple du vieux peintre dans Le Chef-d'œuvre Inconnu de Balzac, et qu’à force de parfaire l’œuvre d’art selon ses théories, il n’ait point laissé sur la toile un indéchiffrable amalgame de traits, de lignes, de tons et de nuances.Qu’il ait observé les prescriptions de sa technique, tant mieux, si par là il atteint dans ÆZntre Ciel et Terre à une beauté qu’il n’a pas rencontrée ailleurs. S'il y a été infidèle, si l « Extension » a pâii au profit de l” « Intension », tant mieux encore, puisque son génie, ainsi, sut se débarrasser, quand il le fallait, des petits artifices
du métier (1), pour enfanter une nouvelle géniale, qui de-
1. Avec quel soupir de soulagement O. Ludwig jette bas les chaînes qu'il s'était forgées à lui-même : « Man muss seiner Kunst uud seinem Vermœægen etwas zustrauen... Vergessen muss ich das
meure l’une des créations les plus intenses, les plus neuves de la littérature allemande.
Sous la diversité de leur apparence les ouvrages que nous venons de considérer présentent les caractères essentiels du genre ; il nous faut étudier maintenant les éléments constitutifs de la Nouvelle, etrechercher si là encore les différentes créations des nouvellistes s’inspirent d’un principe d’art commun, et si*l’on peut constater dans la technique interne et externe du genre une loi spécifique
qui en régit la conception et en favorise la réalisation.
Streben nach idealer Komposition, das heisst das Absichtliche, unter welchem das jetzt mir Wichtigere leiden kœnnte : das Mühen um ideale typische Charakteristik.. Dann muss ich vergessen die Aengstlichkeit, mit der ich, was mir einfiel, prüfte, ob es einer ganzen Schar von Erfordernissen genugthat, das Misstrauen auf meine Detaillierkunst... Ich muss wieder unmittelbar zu Werke gehen wie sonst, Mühsam reflektierte Charaktere sind sehr schwer in Bewegung zu briagen., etc. » VI, p. 230.
L’Action dans la Nouvelle
Dans chacun des récits dont nous étudiions le sujet, nous avons relevé les caractères essentiels de la Nouvelle, d’où découlait, naturellement, une très forte unité.
D'où provient, dans les meilleurs ouvrages de la Nouvelle moderne en Allemagne, cette unité de l’œuvre considérée en soi, et qui détermine l’unité d'impression chez le Jecteur ?
Cette unité résulte de la cohésion entre le sujet et les personnages : le lecteur a le sentiment que les événements, tels qu’ils se déroulent, ne peuvent arriver qu'aux seuls personnages de la nouvelle en question. Evénements et héros nous apparaissent comme liés ensemble, si bien que la réaction des personnes sur les événements ne semble pas moins importante, ni moins nécessaire, que l’action
des événements sur les personnes. Assez souvent même, il
arrive que les événements reçoivent du caractère des héros leur coloration particulière. |
Cette unité, qui fait que l’on domine d’un seul coup d'œil la nouvelle tout entière, tient donc avant tout à une homogénéité, à une intime fusion des éléments objectifs et des éléments subjectifs du thème nouvellistique. Une anecdote bizarre, un fait divers singulier, se laisse classer sous telle ou telle rubrique, ranger dans telle ou telle espèce de faits analogues,conserve, malgré son étrangeté, quelque chose de banal, tant que nous n’apercevons pas les rapports entre les faits et les individus qui les ont vé- Ccus, tant que cette anecdote, ou ce fait divers, nous apparait comme un résultat (1).
Pour que le sujet se transforme en une œuvre d'art à laquelle on puisse s'intéresser activement, il faut que la matière brute devienne une action, c’est-à-dire un organisme original, et dont les multiples éléments soient doués d'une force de cohésion, d’un mouvement, sorte d’attraction moléculaire. La Nouvelle apparait ainsi au lecteur comme une action vivant de sa vie propre. Cet effet, l'écrivain l’atteint par un art minutieux. D'une façon plus ou moins instinctive, il coordonne d'abord tous les éléments de son récit en vue d’une impression d'ensemble, Pour qu’ils composent un tout. L'économie de la Nouvelle
n'autorise guère les digressions, si courtes, si poétiques
1. À ce point de vue il serait vain de comparer Le Pauvre Ménétrier avec Le Musicien tranquille, de Storm, ou avec Souffrances el joies musicales,de Tieck : ou bien Entre Ciel et Terre avec Les
Fils du Sénateur, de Storm ; La Marquise avec Maria, de Ludwig.
soient-elles, ne permet pas d'arrêt dans l’action. Mais il ne suffit pas que rien d'inutile au but poursuivi ne détourne l’attention par sa présence ; il ne suffit point que tout soit lié pour former un ensemble, Dans cet ensemble, il faut, par définition, qu’il y ait un moment saillant. Il faut donc isoler ce point culminant, afin qu’il surgisse, tout en restant uni avec le reste de l'ouvrage qu'il domine.
D'autre part, l'écrivain, renonçant dans la Nouvelle, à faire une peinture approximativement complète des caractères, se voit forcé de choisir quelques aspects significatifs, qui seront le mieux mis en lumière par les événements. IL y aura donc pour le poète, à côté de ce labeur de coordination, un travail, plus délicat, de subordination à effectuer, et par quoi il donnera à chaque trait la valeur exacte, la valeur relative qui lui revient. Dans les plus remarquables nouvelles nous trouvons, quelle que soit la singularité des faits, une concentration serrée des éléments du récit; aucun détail, pour ainsi dire, ne nous rejette hors de l’atmosphère où baigne la Nouvelle.Et pour celle de ces œuvres dont on connaît la « source », nous aurons lieu plus loin, en étudiant la genèse de la Nouvelle, de constater que le centre de gravité, les points saillants furent répartis par les nouvellistes allemands selon les tendances, les instincts de leur talent, d'une manière qui ne concordait pas, d'ordinaire, avec les récits, traditions, aventures, où ils puisèrent leur inspiration.
Ce qui frappe dans la Nouvelle allemande, en tant qu’œuvre d'art, ce qui la différencie du fait divers ou de l’anec-
dote, et l’élève au-dessus d’eux, ce qui fait d’elle un orga-
nisme vivant,une action, ce sera donc d’une part la densité, la cohérence de tous ses éléments, et en second lieu
l’équilibre judicieux de ses forces.
Pour caractériser exactement la Nouvelle en tant qu’action, l’on doit encore noter que cette action se compose surtout d’une suite d’actes significatifs. Moins encore que dans le roman l’on n’y peut présenter ex cathedrä la psychologie des personnages, et elle ne saurait non plus être « exposée » comme au théâtre, dans des scènes de préparation, dont nous voyons plus tard les effets, et où le héros doute encore, hésite, prend conseil. La psychologie pourra donc dans la Nouvelle se refléter d'une double manière dans les actions des héros: que feront-ils en présence d'actes ou d'événements singuliers, ou bien, comment seront-ils amenés eux-mêmes à agir singulièrement ? Ces actes des personnages, en d’exceptionnelles circonstances, doivent présenter une vérité, une nécessité très forte ; ils doivent nous apparaître si étroitement liés aux individus, que nous puissions conclure de l’extraordinaire à l'ordinaire. Par suggestion, ils nous procureront la connaissance complète d'hommes, qui ne nous sont montrés que dans certains aspects significatifs d’une crise singulière.
Quand nous ne sentons pas étroite corrélation entre les actes et les personnes, c’est que le sujet de la Nouvelle n’a pas été recréé par le poète, et qu'il reste à l’état
de matière brute. Si l'écrivain vit son ouvrage, tout le
sujet se transmue en action, et à ce compte on pourrait également dire, ou avec Gutzkow, que dans la Nouvelle le sujet est tout; ou bien qu'il n’est rien.
Si les personnages de la Nouvelle existent vraiment, ils le prouvent par des actes; leur âme est une force agissante ; leurs pensées mêmes se traduisent sous la forme d'actions. Ils réalisent, pour le plaisir spécial que donne la lecture d’une nouvelle, la définition bien connue de Leibnitz: Être, c’est agir.
Sans doute, animer par une psychologie latente, vivante, des événements que l’on nous peint sous une forme historique, est d’un art plus difficile qu'il ne semble. Hebbel le notait avec justesse : « Il est vrai, écrivait-il, l’art suprême c’est de dessiner sans intermédiaire, sans dissection ni bavardage, par l’action et la souffrance de l'homme, les événements de l’âme, les révolutions de l’esprit, comme Gœthe l’a fait pour Ottilie, et Kleist, dans ses Vouvelles... (1) » Les actes seuls, isolés des sentiments qui les provoquent ou qu'ils provoquent, ne suffisent pas à la Nouvelle allemande. Il faut qu’ils soient comme éclairés par en dessous du reflet de tel ou tel caractère qui les produit et les justifie. La contexture des événements dans la Nouvelle moderne ne passionne jamais tant, qu’elle puisse
nous faire oublier l’intérêt porté aux caractères.