‹ La Nouvelle Individualiste En AllemagneChapitre 17 sur 110 · Hebbel : Tagebuch, 4, III · texte numérisé non relu

Hebbel : Tagebuch, 4, III

brÉ CHAPITRE IV

L'on pourrait démontrer sur bien des nouvelles, comment l’auteur s’y prit pour métamorphoser en une action un sujet plus ou moins dégrossi. Afin d'éviter de fastidieuses redites, il suffira ici de prendre pour objet le Prokurator de Gœthe. L'examen de ce récit touchera forcément, s’il est complet, à un certain nombre de questions dont la discussion viendra en son lieu, mais dont on ne saurait cependant faire abstraction pour l'instant.

L’on tâchera surtout de mettre en valeur, la leçon pratique donnée par Gœthe au point de vue de ce que nous étudions dans ce chapitre. Une étude minutieuse du Prokurator nous permettra de constater avec quel soin jaloux le grand poète se livrait à ce travail de coordination dont nous parlions tout à l’heure, avec quel tact il équilibra sa nouvelle et subordonna les actions aux caractères et les caractères à l’action. Partout, nous trouverons la main

ingénieuse du maître.

Parmi les nouvelles que Gœthe encadra dans les ÆZntretiens d'Emigrés allemands, celle qui porte le nom de Der Prokurator demeure, par son étendue, comme par l’art avec lequel il la conta, la plus remarquable et la plus caracléristique.

Cette dernière qualité, sans doute, lui fut souvent déniée. Comme on savait à quelle source la puisa Gœthe, et

qu'il l'avait suivie d'assez près, on n’y attachait d’abord

qu’assez peu d'importance.Ce n’était guère plus, disait-on, qu'une traduction agréable, ou tout au plus une adaptation assez servile de l'original. À ce compte ilsemble qu'une étude de Ferdinand serait plus probante;cette nouvelle étant la seule dont on n’ait point jusqu'ici trouvé la source, et il semble bien, jusqu’à nouvel ordre, que Gœthe en inventa le sujet. Quant aux autres récits des Entretiens, ils manquent décidément d’ampleur, si bien que l’on pourrait circonscrire à l’un ou l’autre de ces deux ouvrages l'étude de la Nouvelle chez Gœthe avant la fin du xvnr siècle. Or, pour le but que nous poursuivons, le Prokurator nous semble plus instructif. Nous avons sous la main le ou les modèles suivis par l’auteur, et nous nous rendons ainsi d’autant mieux compte, par les changements qu'il yapporte, de l’art, de la technique du nouvelliste allemand. Nous pouvons contrôler par le menu sa façon de travailler ;les détails minimes nous révèlent parfois, mieux que telle transformation qui saute aux yeux, le souci artistique de l’auteur, sa préoceupation incessante de faire sienne l’œuvre étrangère. Un peintre dénature moins un portrait qu’il copie, en affublant d'une perruque blonde celui qui,sur l'original, portait descheveux bruns, qu’en mettantsur des lèvres sérieuses et pincées un léger sourire, ou en sillonnant d’une ride soucieuse un front uni. La physionomie, l'expression d’un portrait, ou d’une œuvre se compose souvent de détails. Ces détails, à une lecture d'ensemble, à une lecture de jouissance artistique, ne frappent pas; ils transforment cependant la physionomie d’une œuvre littéraire. C’est eux qu’il s’agit ici d'analyser. Peut-être se

dégagera-t-il d'une comparaison exacte du Prokurator avec

174 CHAPITRE IV son modèle, (comparaison qui n’a pas encore été faite), un certain nombre de faits, de constatations utiles à la démonstration que nous avons entreprise.

Et d’abord, avant de comparer la copie au modèle, par quelles étapes a passé la critique et l’étude du Prokurator ?

Le public, comme on sait, accueillit assez mal Les Entretiens d'Emigrés allemands. Cadre et nouvelles ne plurent qu’à un certain nombre des amis de Gœthe, et à quelques délicats. Comme éditeur de la revue où paraissaient ces récits, Schiller se devait d’en remercier l’auteur et ami avec assez de chaleur. Il n’y manqua point, mais il remarqua surtout très neltement la métamorphose morale que Gœthe avait fait subir à la vieille nouvelle en y introduisant comme un principe kantien. La critique de Guillaume de Humboldt, dans une lettre à Schiller (1), loue le récit très captivant de cette histoire gracieuse et joliment contée. C’est, avec quelque restriction en moins, le jugement porté par Guillaume Schlegel. Ce dernier cependant, qui remarque (2) dans les Entretiens un peu de préciosité, agréable du reste, regrette, comme s’il n'avait pas lu jusqu’au bout le Prokurator,que Gœthe n'ait point donné au vieux sujet roman, bien connu et trop frivole, un peu de poids moral. Les critiques qui viennent ensuite, ne manquent point de relever cette inadvertance, el l'opinion la plus répandue jusqu’à la fin du xIX" siècle reste en général celle du commentateur attitré, de Düntzer (3) : Gœthe transforme le dénouement ;en outre,

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